« La France de l’épuration, entre vengeance et justice », de Laurent Joly et Marie-Christine Gambart. Interrogation sur la déontologie et la méthodologie de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Annie Lacroix-Riz nous a fait parvenir ceci :
Chers collègues,
J’estime très choquant de transmettre sans commentaire les accusations portées (une fois de plus) par M. Dingli contre les présumés « historiens incompétents », en l’occurrence, un chercheur scientifique. Mari d’une petite-fille et héritière de Louis Renault, M. Dingli a été partie prenante, en 2011, dans le procès de cette famille contre la confiscation de la SAUR du 16 janvier 1945 (sans parler des initiatives antérieures de la famille contre la vérité historique, qui m’avaient frappée sans que je fusse même mise au courant), M. Dingli est ainsi présenté de fait comme historien scientifique et arbitre sérieux d’une question historique.
Je n’ai pas vu le documentaire de M. Joly et Mme Gambart. L’histoire médiatique prisée par la télévision cochant rarement toutes les cases du sérieux, j’évite d’y consacrer du temps. Par ailleurs, M. Douzou, certes un peu timide sur le cursus d’Occupation de certains dignitaires non épurés du Commissariat général aux questions juives, est un chercheur fort sérieux.
Après une persécution fort active entre 2010 et 2012 contre mes travaux, la famille Renault a, début 2025, fait pression sur L’Humanité, qui avait eu l’audace de publier ma présentation de la question (« La juste nationalisation de Renault », ci-jointe), en dénonçant des propos diffamatoires et exigeant « droit de réponse ». J’ai fourni des éléments de réponse à l’appui dudit article, accablants, et attestant le grotesque de l’accusation de diffamation : ils sont reproduits ci-dessous.
Mes sympathies politiques ne m’ayant jamais conduite à violer la vérité des sources historiques, je vous renvoie à la réédition mise à jour d’Industriels et banquiers français sous l’Occupation, ne serait-ce que via l’index (Louis Renault, François Lehideux), https://www.dunod.com/histoire-geographie-et-sciences-politiques/industriels-et-banquiers-francais-sous-occupation-0. M. Joly s’intéressant au sujet, je présume qu’il consultera aussi cet ouvrage.
A propos, les sympathies politiques de M. Dingli, qui considère qu’un polytechnicien communiste doit être récusé pour ce seul motif, sont-elles publiques ? Il va de soi que ma qualification de « conspirationniste » par une personne directement intéressée au procès des héritiers Renault et aux espérances financières y afférentes, relève, elle, de la pure et simple diffamation, celle de communiste (dont je reconnais la validité, à titre non accusatoire), de la chasse aux sorcières, fort en vogue ces temps-ci.
Et que dire du satisfecit octroyé par M. Dingli à l’histoire de communication, connue comme telle depuis des décennies, représentée ici par « Patrick Fridenson, Jean-Louis Loubet et Mathieu Flonneau », et dont les deux premiers ont activement participé à la tentative médiatique de réhabilitation de Louis Renault en 2012? : « Une exception récente notable, l’émission en six épisodes, diffusée sur France Culture « Renault, un héritage français » au cours de laquelle les historiens interrogés ——, se sont limités aux faits avérés et ont répondu de manière nuancée aux questions du journaliste. » Il est des hommages fort compromettants, une nouvelle occasion de préférer l’insulte.
Ci-joint aussi l’article de M. Debureaux, plus raisonnable que ces fulminations…
Bien cordialement,
Annie Lacroix-Riz
Éléments pour droit de réponse aux héritiers de Renault
Chers amis,
Il va de soi qu’aucun élément de l’article que vous avez publié le 17 janvier 2025 ne saurait être taxé de diffamatoire.
1). L’apport considérable de Louis Renault et de la direction de la SAUR à la propagande fasciste et pro-allemande est documenté par les sources : de façon générale, via les sources policières du financement des groupes fascistes divers ; dans l’entreprise même, puisque cette propagande était diffusée par le personnel d’encadrement, du niveau le plus élevé ‑‑ avec, au sommet, le directeur général François Lehideux, synarque de premier plan, nommé administrateur directeur et administrateur-délégué « avec la responsabilité plus particulière des questions sociales » en 1930, puis directeur général, en 1935, pour y liquider le syndicalisme CGTU ‑‑, au niveau de la maîtrise, mobilisée en permanence.
Une documentation énorme est accumulée aux archives de la Préfecture de police et aux archives des Renseignements généraux de la Sûreté nationale (série F7 des Archives nationales). On se reportera aux notes infrapaginales des ouvrages Le choix de la défaite, Paris, Armand Colin-Dunod poche, 2024, et De Munich à Vichy, Paris, Armand Colin, 2008, index Louis Renault, François Lehideux, René de Peyrecave, et Industriels et banquiers français sous l’Occupation, édition augmentée et mise à jour à paraître en Dunod-poche en juin 2025, passim dont chapitre 10 (sur l’usage du PPF contre les ouvriers, cf. note 108, « Un appel des ouvriers PPF », sd, 11 novembre 1941, BA, 2136, Renault, Archives de la Préfecture de police).
Ni germanophile ni pronazi? « Pacifisme sans nuance » proclamé sans répit en 1938-1940, reconnu même par un historien très admiratif, Emmanuel Chadeau, cité in De Munich à Vichy, p. 259 (Louis Renault, biographie, Paris, Plon, 1998, p. 152-162). Pacifisme obstiné (il est vrai général au sein du grand patronat), sans cesse proclamé depuis 1938.
« La SAUR […] citée à l’ordre de l’armement le 3 juin 1940 » (etc.). Il convient de rapporter ce portrait flatteur d’autorités françaises qui, précisément, ne préparaient pas la France à l’attaque allemande prévue de longue date (voir Le choix de la défaite et De Munich à Vichy, passim) aux informations directes, fournies notamment par la Préfecture de police signalait ce qui suit :
La guerre une fois déclarée, Louis Renault continua à opposer, selon les RG, « des résistances sérieuses à l’intensification de la production intéressant directement la Défense Nationale, c’est-à-dire tracteurs militaires, chars d’assaut, etc. C’est ainsi que la production du char B I de 35 tonnes qui pouvait [en novembre 1939], d’après les prévisions des services techniques, atteindre la cadence d’un char toutes les dix heures, n’était jusqu’à présent que d’un char par semaine. Aux dires de plusieurs ingénieurs des usines Renault, M. Louis Renault n’aurait pas hésité à tenir devant des ouvriers des propos regrettables, par exemple : “La Défense Nationale, je m’en fous ; ce que je veux, ce sont “des Primaquatre, des Juvaquatre, des voitures qui paient”, etc. ». C’était faire preuve d’une telle audace publique que le reste de la direction, dont François Lehideux, le fit passer pour fou, et que la police agréa la légende du patriotisme du neveu Lehideux.
Source Information « A.S. de la direction des usines Renault », commissariat de Boulogne-Billancourt (plus loin, B-B), 25 novembre 1939, BA, 2136, Renault, Archives de la Préfecture de police.
Ces propos sont reproduits, source à l’appui, dans Industriels et banquiers français sous l’Occupation, chapitre 1, note 88. Le futur général André Beaufre, alors capitaine, a confirmé ensuite et la complicité du ministre de l’Armement et grand synarque Raoul Dautry avec les saboteurs de la Défense nationale (Beaufre, , Le drame de 1940, Paris, Plon, 1965, p. 208), dont la SAUR. La Préfecture de police se fit en janvier 1940 l’écho non critique de la dénonciation par les militants communistes de l’entreprise, de ce sabotage : « « l’on impose à tous les ouvriers 60 heures de présence par semaine, alors qu’un petit nombre seulement travaille effectivement pendant ce temps, les autres n’ayant en fait que pour 40 ou 45 heures de travail, par suite du manque d’outillage ou de matières premières. [… Les] équipes de nuit […] constituées » sur ordre officiel de Dautry l’ont été « de telle façon que leur rendement est nul. En bref, la direction des usines Renault ne veut tolérer ni le contrôle militaire ni le contrôle du ministre de l’Armement » (lequel en était complice), op. cit., ici note 91 : « Propagande communiste aux usines Renault », 11 janvier 1940, BA, 2136, Renault, APP.
2) sur le cartel franco-allemand de l’automobile formellement réclamé par Louis Renault en personne à Hitler, le 21 février 1935 à la Chancellerie du Reich, c’est Patrick Fridenson, dont j’ai exactement cité la documentation qui l’a formellement établie, in « Première rencontre entre Louis Renault et Hitler », Renault-Histoire, juin 1999, p. 13 (8‑18). La source est mentionnée dans mon ouvrage Aux origines du carcan européen, 1900-1960, Paris, Delga, 2016 p. et dans Industriels et banquiers français, chapitre 1.
« Louis Renault » aurait cessé « toute proposition de coopération avec l’Allemagne […] dès les premiers signes d’expansion allemande » que les demandeurs ne situent pas chronologiquement. Voir le 1)
3) au sein de l’énorme documentation sur le rôle prioritaire de Renault dans l’alimentation, depuis août 1940, de la machine de guerre, qui meuble la série W3 François Lehideux, il convient de distinguer une pièce formelle, qui est citée dans Industriels et banquiers français sous l’Occupation, chapitre 4. Elle comporte notamment ce passage :
« Le 24 novembre 1941, les mêmes [dirigeants du Comité d’organisation de l’automobile] obtinrent « l’accord » du service allemand du contrôle des prix (Gruppe Preisprüf) pour « appliquer les pourcentages bénéficiaires ci-après ». […]
« Pour de petites entreprises : 6 % du prix de revient
Pour de moyennes entreprises : 8 % du prix de revient
Pour de grandes entreprises : 10 % du prix de revient
Pour Renault, entreprise particulièrement importante à activités multiples : 12 % du prix de revient. […] Le COA part du principe que le pourcentage le plus faible est à appliquer aux petites entreprises, ayant des installations moins importantes et exécutant, en majeure partie, des travaux de montage. Le pourcentage de 12 %, proposé pour Renault, tient compte du fait que cette firme possède une fonderie, une forge, etc. De plus Renault fabrique lui-même ses pneumatiques. […] Les représentants du COA ont [argué…] que, du fait des livraisons à la Wehrmacht, les ateliers sont susceptibles d’être bombardés par l’aviation ennemie et, qu’à ce titre, les firmes couraient des risques particuliers. »
Il provient du document suivant : PV Boerner, Wi Rü Stab, Gruppe Preisprüf (contrôle des prix) entretien du 12 au service avec COA, dont L’Épine, Paris, 13 janvier 1942, W3, 232, AN.
« L’aviation ennemie » est, à cette date, anglaise, puis anglo-américaine.
4) sur la construction et la réparation des chars, depuis l’été 1940, sur décision expresse de Louis Renault et de son neveu François Lehideux (avec la ruse consistant à réclamer aux Allemands, le 4 août, la mission de déclarer « réquisitionnés » les deux ateliers concernés par la fabrication et la réparation des chars, dits Fiat et Astra, je renvoie à la fois à Industriels et banquiers français sous l’Occupation, chapitre 3, et aux documents ci-joints des 1er et 4 août 1940 (AN, W3, 217, fonds de la Haute-Cour, Lehideux. Ils furent réparés et les pièces nécessaires construites, en masse (le montage pouvant s’opérer en Allemagne) en vue de l’opération Barbarossa et ce jusqu’à la Libération les chapitres 1, 4, et 10, et texte joint.
La grande presse américaine s’en fit l’écho, « observateur [infiltré] par la résistance » gaulliste au déjeuner organisé le 2 mars 1942, « tout juste 24 heures [avant …] le bombardement des usines Renault de Boulogne-Billancourt [, … par] M. Louis Renault, célèbre collaborationniste parisien, [… pour] célébrer la livraison par son usine du millième tank de celle-ci à l’armée allemande. Participaient à ces festivités des officiers allemands, des barons de l’économie français et nazis ainsi que divers dirigeants des Usines Renault », référence : note 248 du chapitre 4, « Rapporté par l’agent gaulliste français « Pierre Durand » (pseudonyme) au chef de France for ever, l’Américain Richard de Rochemont, « The French underground », Life, 24 août 1942, p. 86 (86‑92). En français et en italique dans le texte.
La réouverture en 1943 et dans le but d’échapper aux bombardements de la région parisienne, des usines du Mans, fermées pendant la crise, s’explique notamment par ces activités.
Rappelons que Louis Renault surveilla en personne l’installation des usines souterraines pour les Allemands en région parisienne à l’été 1944, Industriels et banquiers français sous l’Occupation, chapitre 4, avec sources, dont notes 270-272.
5) Sur la concurrence battue, voir, outre la récompense en profits exceptionnels, Industriels et banquiers français sous l’Occupation, dont le chapitre 4.
Toutes les statistiques d’après-guerre, c’est-à-dire de rapports justificatifs, dont le rapport du très complaisant Caujolle, sont forgées a posteriori, comme je l’ai démontré dans Industriels et banquiers français sous l’Occupation (voir index Caujolle).
On comparera les effectifs ouvriers des gros constructeurs et leur évolution de décembre 1940 à août 1943, Renault inclus, sur le tableau « Effectifs totaux des entreprises » 1940‑1943 des « constructeurs automobiles figurant au programme allemand (4e trimestre 1943) », note 274 du chapitre 10 d’Industriels et banquiers français sous l’Occupation « Activité totale », Service statistique COA, 4 novembre 1943, W3, 229, fonds Lehideux, AN.
6. La contribution de Louis Renault et de la SAUR à « la collaboration policière franco-allemande », est établie par le chapitre 10 d’Industriels et banquiers français sous l’Occupation, notamment sur la communication permanente des effectifs ouvriers à la police française désormais officiellement alliée à la police allemande. Elle était conforme à la participation directe à la répression policière dirigée quotidiennement au nom de Louis Renault avant la guerre par son neveu Lehideux, et décrite dans De Munich à Vichy, p. 103-104, 209 et photographie du cahier central.
Les éléments fournis, datant tous de l’Occupation, réduisent à leur valeur le « dossier d’instruction » constitué a posteriori. On notera que les protestataires ne peuvent mentionner, sans source, que des bribes concernant trois personnes, dont deux anonymes, tous arguments, issus, comme les précédents, du site Louis Renault animé par Laurent Dingli, docteur en Histoire moderne, mari d’une des parentes de Louis Renault.
Les héritiers Renault ont reproduit là leur discours de 2010-2012 et les pratiques qui les avaient conduits à faire interdire en appel, contre le musée d’Oradour-sur-Glane, la photographie de la rencontre Hitler-Louis Renault au salon de l’automobile de Berlin de février 1939, et à rechercher l’appui des historiens bien-pensants, cf. articles joints, de Vanity Fair, et de Laura Raïm, qui n’a pas fait long feu au Figaro…. Rien de plus.
Amitiés,
Annie