Socialisme et dictature
On entend souvent des gens plus ou moins de bonne foi critiquer les gouvernements socialistes parce que ce seraient des dictatures, dans une vision politique simpliste où celles-ci s'opposent à la démocratie comme à son contraire.
Or nous pensons en effet que ce sont là effectivement des formes concrètes du système politique que Marx préconisait pour renverser la bourgeoisie, la "dictature du prolétariat", ou Lénine, la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans ».
Mais le système démocratique, étymologiquement cela signifie le "pouvoir du peuple", et ce pouvoir peut prendre toutes sortes de formes, y compris la dictature, en cas de nécessité (guerre, menace extérieure, urgence économique, sanitaire, ou écologique, etc) et les conditions internationales dominée par les forces de la contre-révolution ont plongé tous les États socialistes dans une sorte d’État d’urgence permanent.
Mais qu’est ce que ça veut dire réellement, « le pouvoir du peuple » ?
Le peuple est un agrégat statistique, une abstraction, dont les contours sont flous. Il n'acquiert une volonté propre qu'à travers la médiation des organisations concrètes qui l’expriment après avoir défini pour commencer qui en fait partie, ou non.
Il est clair que lorsque ces organisations expriment des idées qui favorisent et légitiment la domination de la bourgeoisie, et prosaïquement, des riches sur la société, et l’exploitation économique, elles n’expriment pas la volonté de la majorité même si elles remportent les élections, elles expriment essentiellement le pouvoir d'influence, de pression et de corruption instantané d'une petite minorité dont les ressources sont virtuellement illimitées.
Sans doute il y a des opinions courantes sur divers sujets de société, en général plutôt conservatrices, qui sont partagées spontanément par la majorité et qui apparaissent dans les résultats des sondages. Mais ces opinions qui sont demandées soit sous l’influence directe de faits-divers, soit hors contexte à un panel étroitement manipulable en surplus de questions qui portent sur des marques de lessive ou de téléphonie, ne correspondent à aucune prise de conscience sérieuse – et lorsqu’elle ne sont pas conforme à l’attente des commanditaires des enquêtes, elles ne sont pas publiées.
Seules sont pertinentes les opinions qui sont l’aboutissement d’un débat informé et organisé. Le parti du prolétariat qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition est organisé précisément pour cela, sur la base du centralisme démocratique: la direction centrale établit une stratégie politique, l'explique aux militants de base qui ensuite la diffusent autour d'eux pour assurer qu’elle rencontrera une approbation populaire, et qui notent les amendements nécessaires. Et il ne s’agit pas d’un mouvement à sens unique. « L’œil du peuple voit juste », disait Mao.
Ensuite la discussion remonte, la stratégie est modifiée si nécessaire, ou l'explication approfondie, et les décisions sont finalement prises et appliquées selon les possibilités de la conjoncture économique et politique nationales et internationales par des cadres aussi bien informés que possible sur les enjeux, et les possibilités de les mettre en pratique.
Ce type d’organisation de la démocratie a des limites, la principale étant sans doute, n’en déplaise à Mao Zedong que les idées justes quand elles sont nouvelles ne sont jamais partagées par la majorité, et si le parti bolchevik avait été organisé comme ça jamais il ne serait parvenu au pouvoir, car Lénine y a presque toujours été en minorité.
Toujours est-il que la stratégie constante des ennemis de ces partis qui revendiquent de représenter le prolétariat est de corrompre, discréditer, ou mieux encore d’exterminer leurs cadres qui sont généralement déterminés, intelligents, cultivés, braves et dévoués à la cause, de Rosa Luxembourg à Sandino, de Thaelmann à Beloyannis, du Che à Lumumba, de George Jackson à Alfonso Cano, la liste est infinie.
Et le fait est que ces organisations consacrent l'essentiel de leur activité à parcourir ce cycle de circulation des thèses de la base au sommet. Certains des aspects compris par des observateurs extérieurs de culture libérale comme les plus autoritaires et les plus répulsifs, comme le culte de la personnalité, ou les purges de l’appareil politique, sont d'ailleurs contrairement aux apparences appuyées sur des exigences spontanées de la base, et bien souvent imposées de la base au sommet.
Ces partis ne sont certes pas libéraux, c'est à dire ne relèvent pas du système de représentation parlementaire d’intérêts privées qui mesurent leur puissance à travers un débat politique déplacé sur des questions cosmétiques idéologiques, culturelles ou identitaires. Un système où les financiers et les monopoleurs qui animent ce spectacle de marionnettes n'ont aucun pouvoir est effectivement pour eux un scandale absolu.
Chez nous les élections sont comparables à une compétition sportive, et la passion parfois hystérique qui anime les militants est remplie de l'excitation malsaine des parieurs et des supporters. Toute cette passion finira par s'évacuer à la fin du match dans la victoire formelle d'une tête de gondole contre une autre dont il est naïf de demander le programme et plus encore qu’elle l’applique.
Par contre, un débat parlementaire dans un pays socialiste ne peut pas intéresser superficiellement de cette manière une foule qui n’a pas pris la peine ou qui n’a pas eu la possibilité de s’informer. Pour nous qui suivons la politique comme un spectacle, avec les rebondissements, les pièges, les scandales, les révélations croustillantes, les grandes trahisons et les coups de théâtre, il ne peut être qu’ennuyeux.
Le « charlieïsme » , c’est à dire la possibilité de moquer les traditions, les puissants, les dirigeants, et d'attaquer sans réserve la politique du gouvernement, y compris avec mauvaise foi, démagogie et incompétence, et sans se poser la question des forces qui pourront éventuellement récupérer ces critiques pour des agendas qui n'ont rien à voir avec cette pulsion nihiliste est un mauvais critère de démocratie et n'est qu'une liberté apparente. Elle est là simplement pour signifier aux politiques et aux pseudo-représentants du peuple qu'ils sont sous la surveillance constante de réseaux plus ou moins publics, de juges plus ou moins honnêtes, de médias capitalistes, ou de médias d'État alignés sur le conformisme bourgeois qui font parfois tout ce qu'il peuvent pour avoir l'air affranchi, mais qui sont contrôlés par la formation et la cooptation réciproque de leurs animateurs.
L'acception actuelle du terme démocratie s'est éloignée de son sens d’origine, le « pouvoir du peuple », même si les politologues bourgeois persistent à jouer de l’ambiguïté entre les deux sens, et on y voit plutôt aujourd'hui le régime où il y a des élections libres et des médias pluralistes, comme si l’existence de médias diffusant des absurdités et des insinuations perverses qui se contredisent était un critère de civilisation, et important peu que ces média libres et ces partis indépendants qui se disputent le pouvoir soient de plus en plus en plus intégralement contrôlés par des réseaux économiques et financiers, ni que sur toutes les questions stratégiques ils finissent par partager 99 % de leurs prises de position.
Dans la logique du "c'est mieux que rien", nous finissons donc par voter, « contre le pire » comme si voter pouvait éloigner le pire , et par nous rallier à un système qui nous permet de nous perpétuer dans notre opposition sans effectivité où elle sert de caution. Voter signifie toujours ratifier un choix préalable décidé par d’autres.
La pseudo-démocratie bourgeoise fonctionne en récupérant de manière permanente l'énergie de son opposition populaire. Cette opposition lorsqu'elle s'institutionnalise sert donc exclusivement à la validation et à la légitimation du système.
Il y a quelques exceptions pour confirmer la règle. Dans le cas de la Palestine, il apparaît clairement une limite aux critiques tolérables du système capitaliste. Apparemment quelque chose dans la dénonciation du génocide n’est pas récupérable complètement pour la bonne marche du monde capitaliste considéré comme un tout. Les réseaux ethnico-religieux qui animent la bourgeoisie mondialiste se font de l’ombre mutuellement et une lutte ouverte entre factions de cet ordre ce développe. La question de la dictature au sens banal et fasciste du terme n’a de sens que dans ce contexte : une faction bourgeoise, comme en l’occurrence le sionisme, cherche à s’imposer sur les autres et parvient parfois à bloquer le débat en diabolisant ses adversaires.
Par contre la dictature de classe des ouvriers des paysans et des travailleurs contre la bourgeoisie est fondamentalement légitime, même si l’usage de la répression directe est démoralisant et à éviter quand c’est possible. Mais dans le contexte de la guerre permanente menée contre le socialisme depuis qu’il est apparu comme une option politique réelle, en 1917, ce fut en fait rarement possible.
Par ailleurs les conditions très dures de la lutte anti-impérialiste favorisent les trahisons et ainsi se répandent comme un poison les soupçons. Tout le monde comprend qu’un régime politique quel qu’il soit se défende contre ses ennemis, mais moins qu’un régime révolutionnaire se déchire entre factions rivales et dépeigne comme des traîtres ceux qui la veille étaient respectés, voire portés au nues.
La voie vers le socialisme et la démocratie est donc étroite mais à suivre avec persévérance.
GQ, 25 juillet 2026
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