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Réveil Communiste

Gramsci et les ploucs

21 Août 2026 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Théorie immédiate, #Front politique intérieur, #Front historique, #Communistes en Italie, #Antonio Gramsci

Gramsci et les ploucs

 

Gramsci et les ploucs

Gramsci est la bête noire des conservateurs idéologiques américains, qui se le représentent comme une figure presque démoniaque.

A vrai dire comme tous les communistes, qui les remplissent d'incompréhension, de frayeur et de haine, cultivées sur quatre générations par la propagande endogène.

Il serait le représentant d’un complot marxiste universel qui se serait formé après l’échec du « marxisme oriental » de Lénine, Staline, Mao, etc., et dont le but serait de s’emparer du monde libre en commençant par la tête, et car on n’est pas à un paradoxe près, avec la complicité de l’élite ploutocratique. On n’est pas très loin du bon vieux complot juif universel, sous un nouveau déguisement. Mais en l’occurrence un complot juif sans les juifs, puisque les conservateurs américains sont devenus chemin faisant fanatiquement sionistes.

Gramsci avec sa théorie de l’hégémonie prônerait une sorte de guerre d'influence, de jésuitisme nouveau, où les élites seraient par l’intermédiaire du contrôle des lieux de savoir convertis même sans s’en apercevoir au communisme. Alors qu’il ne s’agit sous le terme d’hégémonie ni plus ni moins que de la dictature du prolétariat reformulée dans les conditions des pays métropolitains industrialisés.

Cette théorie hollywoodienne de série B suppose les marxistes comme formant une sorte de secte dont l’unique objet est la domination du monde. Dans leur mode de pensée la classe ouvrière et sa conscience politique ne jouent et ne peuvent jouer aucun rôle. Les nazis pensaient la même chose, mais nos conservateurs décomplexés n’ont plus à leur disposition le bouc émissaire habituel, et ils se rabattent sur les musulmans dont ils ont une peur presque aussi grande que des communistes. Mais comme il est difficile de les présenter comme une élite complotiste manipulant les ouvriers à des fins diaboliques, ils bricolent un résistible concept analogue à ce qu'on nomme en France "islamo-gauchisme".

Ils ne peuvent pas imaginer non plus que les marxistes universitaires « woke » dont ils jalousent tellement l'influence n’aient en réalité rien compris à Gramsci, et qu’ils soient en fait complètement inoffensifs pour le capitalisme, et très dommageables pour l’unité de la classe ouvrière. Ils estiment que les éléments de réforme morale qui se diffusent dans la culture moderne, individualisme hédoniste, victimisation, repentir sont une sorte de poison moral pour l’Occident. D’ailleurs c’est effectivement comme ça qu’ils sont utilisés par la CIA contre les ennemis de l'Empire. Alors qu'ils sont essentiellement la manifestation inéluctable du stade suprême de l'idéologie individualiste qui caractérise cette région du monde et qu'ils partagent avec exaltation.

Mais Gramsci n’est pas un pourfendeur du patriarcat, il n'accorde pas une ligne d'intérêt dans toute son œuvre à la cause LGTB, et sa vision du colonialisme est tout simplement celle de Lénine et de Staline. Loin de vouloir scandaliser, il œuvre pour réhabiliter le sens commun. Et pour lui, fils de son époque, la repentance ne signifie absolument rien, ou bien ferait penser aux tactiques manipulatrices de l’Église catholique qu’il connaît si bien.

Si on veut juger à quoi ressemble la mise en pratique de la théorie gramscienne de l’hégémonie, il faut examiner par exemple la stratégie d’influence du PC portugais auprès des forces armées portugaises, qui conduisit à la Révolution des œillets du 25 avril 1974.

Gramsci ne veut pas "tirer vers la gauche" l'idéologie dominante de la bourgeoisie, mais y creuser des "lignes de moindre résistance", et recruter des éléments favorables ou au moins compatibles avec la prise du pouvoir par le parti du prolétariat. Il ne veut pas modifier les symboles ou le narratif bourgeois dans un sens bienveillant pour les opprimés du passé, mais créer opportunités pour la révolution des exploités du présent.

La célèbre citation de Gramsci sur le vieux qui meurt, le neuf qui tarde à naître et les monstres qui prolifèrent dans l’intervalle est bien facile à décoder en la replaçant dans son contexte. Le vieux, c’est la démocratie parlementaire discréditée par le Grande Guerre de 1914-1918, les monstres sont les fascistes, et le neuf, c’est tout simplement l’Union soviétique, étendue au monde entier. Et cette formule n'a de pertinence que dans le cadre de la théorie marxiste du sens de l'histoire, qui conduit le socialisme à remplacer nécessairement le capitalisme à cause de ses contradictions internes. Sinon, elle ne veut pas dire grand chose, et on comprend mal pourquoi tant de militants de gauche antisoviétiques s'en gargarisent.

Les conservateurs réactionnaires moraux plus ou moins trumpistes confondent le travail politique de fond dans le style de la IIIème Internationale dont Gramsci est un adepte convaincu et infatigable avec l’entrisme pratiqué par les groupes trotskystes qui ont fini par se mettre au service du mondialisme néo-libéral, et c’est bien normal, car pour eux un tel travail ne peut avoir pour motivation que l’intérêt personnel, ou la promotion des groupes clandestins ou des francs-maçonneries qui le pratiqueraient.

Mais ils n’ont pas tort quand ils ressentent un danger existentiel, car Gramsci se propose de fonder une nouvelle philosophie adéquate aux besoins d’une société socialiste mondiale, et qui ne laisserait aucune place légitime aux religions et aux idées politiques développées dans les modes de production périmés.

C’est bien au fond un « marxiste oriental » de la table rase, comme Mao, et déterminé rééduquer les élites ou supposées telles. Et c’est très bien comme ça.

GQ 2 mai 2025, relu le 10 août 2026

PS : Pourquoi lire Gramsci maintenant ?

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L
Merci à GQ pour cet article, qui a le mérite de rappeler une chose essentielle : Gramsci ne peut pas être réduit au penseur inoffensif de la « bataille culturelle » que la gauche universitaire et libérale a parfois fabriqué. Il est un militant communiste, un dirigeant du PCI, un marxiste-léniniste et un penseur de la conquête du pouvoir. Sur ce point, la critique de la lecture « culturelle » et dépolitisée de Gramsci me paraît parfaitement juste.<br /> <br /> Je serais néanmoins plus réservé sur l’idée selon laquelle l’hégémonie ne serait au fond qu’une reformulation de la dictature du prolétariat adaptée aux sociétés occidentales. C’est à mon sens réduire la nouveauté de l’apport gramscien. Gramsci ne remplace pas la question du pouvoir d’État par celle de la culture ; il montre précisément que, dans les sociétés capitalistes développées, le pouvoir de classe se construit et se reproduit dans l’articulation de l’État et de la société civile, de la coercition et du consentement, des institutions et des représentations, des rapports économiques et de la direction intellectuelle et morale.<br /> <br /> C’est aussi pourquoi je me méfierais d’une opposition trop simple entre le « marxisme oriental » et un Gramsci qui lui serait finalement réductible. La question que pose Gramsci n’est pas seulement celle de la prise du pouvoir, mais celle de la construction durable d’un bloc historique capable de transformer les rapports sociaux et de produire les institutions correspondant à cette transformation socialiste de l’ouest européen.<br /> <br /> Sur ce point, les prolongements contemporains sont particulièrement intéressants. Nicos Poulantzas permet de penser l’État comme condensation matérielle des rapports de forces entre classes ; Stuart Hall montre comment ces rapports sont médiatisés et disputés dans la culture ; et des chercheurs marxistes chinois contemporains comme Tian Shigang, Yang Haifeng ou Pan Xihua ont précisément travaillé sur le rapport entre Gramsci, Lénine, Mao, l’hégémonie et la formation politique des masses. D’autres, comme Wang Hui, Cui Zhiyuan, Wang Shaoguang ou Zhao Yuezhi, permettent d’aller plus loin vers les questions de l’État, des institutions, du marché, de la capacité de gouvernement et de la production matérielle de l’hégémonie.<br /> <br /> C’est peut-être là que se trouve aujourd’hui l’enjeu : ne pas transformer Gramsci en théoricien du « wokisme », mais ne pas non plus le réduire à un Lénine occidental dont l’hégémonie ne serait qu’un autre nom de la dictature du prolétariat. Il faut prendre au sérieux ce qu’il apporte de spécifique : la compréhension de la manière dont une classe devient dirigeante avant même de devenir pleinement dominante, construit un bloc historique, conquiert des positions dans les institutions et transforme progressivement le sens commun.<br /> <br /> Cela me paraît d’autant plus important aujourd’hui que le socialisme ne se développe plus seulement dans des sociétés majoritairement paysannes ou faiblement industrialisées. La Chine contemporaine, société fortement urbanisée, industrialisée et technologiquement avancée, offre à cet égard un terrain de réflexion exceptionnel : comment maintenir une orientation socialiste dans une société complexe où coexistent propriété publique, marché, capital privé, nouvelles couches sociales et formes nouvelles de communication ? Des chercheurs marxistes chinois travaillent précisément sur ces contradictions. C’est pourquoi je crois que Gramsci doit être prolongé plutôt que simplement réhabilité. Marx et Lénine pour les rapports de production, les classes et l’État ; Lukács pour la conscience et la totalité ; Gramsci pour l’hégémonie et le bloc historique ; Poulantzas pour la matérialité de l’État ; Hall pour la culture et le sens commun ; et les recherches marxistes chinoises contemporaines pour interroger les formes institutionnelles du socialisme dans une société développée.<br /> <br /> C’est dans cette articulation que je verrais plutôt la possibilité d’un véritable « matérialisme institutionnel » : les institutions ne sont ni neutres ni de simples appareils reproduisant mécaniquement l’ordre existant. Elles sont des rapports sociaux historiquement cristallisés, traversés par les contradictions et les luttes de classes, et donc susceptibles d’être transformés et de contribuer à leur tour à transformer la société. Autrement dit, l’hégémonie gramcienne n’est pas seulement une bataille pour les esprits. C’est la capacité d’un projet de classe à devenir une force organisée, une pratique collective, une politique, des institutions et finalement une nouvelle manière de produire et de reproduire la vie sociale. Cela nourrir le projet communiste français et éviter l’impasse populiste et démagogique de la sociale-democratie prétendument radicalisée mais au service de l’impérialisme.
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A
Posts très intéressant. Juste une petite remarque sur l'opposition que vous évoquez entre "coercition et consentement".<br /> Il y a des consentements forcés y compris dans ce qu'on appelle la liberté de choix. Tout le monde connait la blague qui consiste à "choisir entre patate et pomme de terre".<br /> Liberté de choix ne signifie nullement consentement. Par exemple pour le choix entre "la bourse ou la vie".
A
"Gramsci est la bête noire des conservateurs idéologiques américains, qui le voient comme une figure presque démoniaque."<br /> <br /> A vrai dire j'ignorais totalement que les conservateurs américains puissent porter un jugement sur Gramsci !!!! Effectivement, comme suggéré dans le texte, j'ai toujours pensé que cet engeance ploutocratique américaine était constituée de ploucs intellectuels, seulement intéressés par l'argent et la politique politicienne de l'Amérique.<br /> <br /> Chaque tendance politique cherche une certaine hégémonie intellectuelle. C'est naturel. Sans doute ces américains jugent-ils les autres par eux-mêmes, car s'il y a un pays qui dépensent des milliards de milliards de dollars dans la conquête idéologique des consciences c'est bien l'Amérique avec son cinéma, sa presse, ...<br /> <br /> Les américains ont débarqué en 1944 en France avec dans leurs soutes des romans, des films, des variétés, des crypto-dollars etc ... Mais peut-être ont-ils débarqué aussi pour empêcher les Russes de pousser plus loin que Berlin pour faire l'Europe de l'Oural à l'Atlantique.
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L
Vous avez raison de souligner cette nuance. Le « consentement » chez Gramsci ne signifie évidemment pas un choix libre au sens libéral du terme. Il peut être produit dans des rapports sociaux contraints : choisir entre la patate et la pomme de terre, ou entre la bourse et la vie, n’est pas réellement choisir. C’est justement pourquoi je maintiendrais la distinction entre coercition et consentement : non pas comme deux réalités étanches, mais comme deux modalités articulées de la domination. L’hégémonie désigne précisément cette capacité d’une classe à faire accepter comme « allant de soi » un ordre social dont les alternatives sont matériellement bornées. Gramsci permet ainsi de comprendre comment la contrainte peut devenir consentement intériorisé, et comment ce consentement peut à son tour être transformé par une pratique politique organisée.