Sur la tendance à l'égalisation du taux de profit, et le rôle la "classe des hommes d'argent" (moneyed class)
28 Avril 2026 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #GQ, #Economie, #Royaume-Uni, #Front historique
Ces réflexions sont publiées pour solliciter des critiques compétentes et constructives !
L’égalisation du taux de profit
Le taux de profit obtenu par les différents capitalistes d’une même branche produisant le même genre de marchandises (par exemple les textiles), comme le montre David Ricardo, tend à s’égaliser grâce au jeu de l’offre et de la demande, et permet de ramener le prix effectif des marchandises à leur valeur réelle, qui mesure la quantité de travail social qu’elles contiennent. Mais tend-il à s’égaliser d’une branche économique à l’autre ? Et notamment entre les branches qui fournissent des biens de consommation, et les branches qui fournissent des biens de production ? Loin d’être une question purement théorique interne à la science économique, ce postulat de base est stratégique en effet, et s’il est vérifié il conduit à des difficultés théoriques dans la théorie marxiste sur la question de la transformation de la valeur-travail en prix, et il tend à fragiliser cette théorie qui est une des bases de l’économie politique critique.
Voir à ce sujet en anglais : Why profit rates dont equalize ? de Paul Cockshott, sur X en suivant ce lien
Cockshott dans cette video considère avoir prouvé que les taux de profits ne s'égalisent pas entre producteurs de biens de consommation et producteurs de biens de production :
- parce que le capital fixe est en grande partie immobilisé sous la forme de machines, de bâtiments, infrastructures qui ne peuvent pas être liquidés pour être réinvestis dans une autre branche.
- parce que l’on confond l’égalisation effective des taux de rendements des actions sur le marché boursier, qui explique le point de vue des rentiers, la moneyed class, sur la question, et résulte de leur action spéculative, avec celle du taux de profit entre entreprises de production.
- parce que la réalité des effets du mouvement des capitaux d’une branche à l’autre est mal comprise : son effet compensateur sur les prix des produits ne correspond pas à son effet sur les taux de profit. On constate qu’un capital qui migrerait d’un secteur à fort capital fixe vers un secteurs à fort capital variable parce que le taux de profit y est en moyenne plus élevé au lieu d'égaliser les taux de profit contribuerait à en augmenter l’écart.
A ce bref résumé d’un raisonnement rigoureux et mathématiquement appuyé, on pourrait ajouter quelques considérations moins rigoureusement scientifiques, mais d’une portée plus étendue.
Si le taux de profit tend à s'égaliser entre des branches de production où la composition organique du capital est différente, c’est à dire où varie la proportion du capital qui sert à rémunérer les travailleurs par rapport au capital total, cela signifie arithmétiquement que la théorie de la valeur-travail est inexacte. Il y aurait dans ce cas quelque chose d’autre que le temps de travail socialement nécessaire qui contribuerait à la valeur d’une marchandise, et à son prix moyen sur le marché, qui en découle. Et l’obsession des économistes bourgeois est bien de construire des modèles où le travail n’est qu’un des facteurs de production, à l’égal de la terre, ou du capital.
Lorsqu’un capitaliste par l’introduction d’une innovation qui augmente la productivité du capital variable (le travail) obtient une plus-value extra par rapport à ses concurrents il obtient un taux de profit supérieur à eux, mais qui n’est pas stable et qui disparaît au fur et à mesure qu’ils introduisent à leur tour l’innovation ou une copie dans leur processus de production.
Mais le capitaliste producteur n’est pas libre de migrer spontanément vers le secteur productif qui a le plus fort taux de profit, dans la mesure où un patron innovateur est en général un agent économique qui a une spécialisation et un savoir-faire technologique qui n’est pas reproductible à volonté ni transférable facilement d’une branche économique à une autre. Il doit donc recourir aux marchés financiers - tenus par la « moneyed class » de Ricardo - qui sont plus fluides et plus indifférents à l’incorporation concrète du capital sous forme par exemple de machines – mais aussi de savoir-faire ...
Mais les capitalistes sauf exception ne sont pas des individus motivés par le gain immédiat, mais des représentants d’une classe sociale qui veulent maintenir ou améliorer leur statut dans cette classe – et défendre les valeurs idéologico-morales de cette classe. Ils ne peuvent être considérés comme des homo-economicus individualistes motivés principalement par le taux de profit que dans le cadre d’une forte abstraction théorique.
Par ailleurs le capitaliste efficient et notamment le détenteur de capitaux financiers cherche à gérer les risques et toute la stratégie économique des grands groupes consiste plutôt à augmenter la masse du profit que son taux, qui peut d’ailleurs tendre vers zéro sur une longue période , voir même devenir négatif grâce aux subventions qu'obtiennent les monopoles, ou quand il choisit en procédant au dumping de chasser ses concurrents du marché, ou quand il est considéré par le gouvernement comme trop gros pour faire défaut.
Si les capitalistes recherchaient en premier lieu de taux de profit le plus élevé, ils investiraient davantage dans les secteurs de moindre intensité technologique. C'est d'ailleurs ce que l'on a constaté dans les ex pays socialistes quand le capitalisme y a été réintroduit de force dans les années 1990.
On peut donc se demander pourquoi Ricardo pose comme un axiome évident, que Marx paraît reprendre tel-quel, que le taux de profit obtenu par les capitalistes de différentes branches tend à s’égaliser.
Sauf si on divise la classe capitaliste en deux parties comme Ricardo, qui peuvent même devenir antagoniques, en mettant à part les financiers qui peuvent effectivement s’orienter librement, au détriment d’ailleurs de l’efficacité productive, d’une branche vers une autre, la migration du capital vers le secteur où le taux de profit est le plus élevé, qui est un axiome de base chez presque tous les économistes, marxistes compris, n’est en rien une évidence.
C’est un axiome qui implique au passage que la classe des rentiers est vouée à disparaître rapidement. Ce qui est inexact historiquement, malgré ses vicissitudes au XXème siècle. C’est d’ailleurs l’axiome de départ du Manifeste du Parti communiste, qui postule de manière assez téméraire que le sens de l’histoire est de laisser en tête à tête terminal bourgeois et prolétaires.
Marx et Engels y ont souscrit parce qu’ils ont voulu critiquer les idéologues de la bourgeoisie sur leur propre terrain avec leur propres principes, et faire naître le socialisme nécessairement des contradictions internes du capital, et non du jeu aléatoire de billard à trois bandes de la réalité, où l’État et ses classes de serviteurs exemptés de l’obligation du travail sont loin de dépérir, comme le montre l’histoire des guerres et de l’impérialisme depuis un siècle et demi.
GQ, 12 mai 2025, relu le 28 octobr
Réveil Communiste :
Réveil Communiste est animé depuis 2010 par Gilles Questiaux (GQ), né en 1958 à Neuilly sur Seine, professeur d'histoire de l'enseignement secondaire en Seine Saint-Denis de 1990 à 2020, membre du PCF et du SNES. Les opinions exprimées dans le blog n'engagent pas ces deux organisations.
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Le blog est communiste, non-repenti, et orthodoxe (comme ils disent). Il défend l'honneur du mouvement ouvrier et communiste issu de la Révolution d'Octobre, historiquement lié à l'URSS quand elle était gouvernée par Lénine et par Staline, mais sans fétichisme ni sectarisme. Sa ligne politique est de travailler à la création et à l'unité du parti du prolétariat moderne, et de lutter contre l'impérialisme (contre le seul qui importe, l'impérialisme occidental, dirigé par les États-Unis).
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