Quel "communisme" voulons-nous ?
Quel « communisme » voulons-nous ?
Qu’est ce que le communisme ? Qui est rappelons-le, le but assigné au progrès de l’humanité par les marxistes qui n’ont pas oublié leurs classiques. Il est entré dans l’histoire avec Gracchus Babeuf dont la conspiration des Égaux , en 1796, dans la foulée de la Révolution française, voulait réaliser l’égalité réelle, dans un monde encore préindustriel. C’était l’idéal des « partageux », des partisans de la loi agraire, de ceux qui dans la foulée de Jean-Jacques Rousseau voulaient revenir à l’origine de l'inégalité entre les hommes, pour l’éradiquer.
Auparavant il était tenu pour acquis que 90 % de l’humanité, ou plus, devait trimer toute se vie au seuil de la misère pour l’épanouissent et la jouissance d’une mince couche de propriétaires, de nobles et de marchands. Et soudain les nouveaux progrès techniques et scientifiques qui avaient eu lieu au XVIIIème siècle avaient accrédité l’idée encore très minoritaire que la société pouvait produire des biens pour la consommation de tous – à condition de remettre en cause la propriété et de chasser les oisifs et les parasites. Cette idée provoqua l’horreur chez les privilégiés, bourgeois et aristocrates confondus, mais aussi une certaine sympathie dans l’intelligentsia romantique, à l’instar des poètes anglais de la génération de Shelley, des philosophes jeunes hégéliens allemands ou des officiers russes qui lancèrent le cycle révolutionnaire dans le grand pays, en décembre 1825.
Au cours du XIXème siècle, sans attendre une révolution prolétarienne qui tardait à se concrétiser, un grand nombre d’expériences concrètes eurent lieu en Occident et en Russie, souvent sous l'influence de Proudhon, pour concrétiser le mode d’organisation communiste de la vie quotidienne, dans des communautés égalitaires, rurales ou urbaines, et en principe démocratiques, dont il reste quelques vestiges archéologiques comme la cité ouvrière d’Owen, de New Lanark en Écosse, ou un souvenir presque effacé, comme la cité de la Nouvelle Harmonie qui fut fondée après 1848 quelque part dans l’Ouest américain et dont il ne reste qu’une allusion dans un poème de Rimbaud, A une raison, ou encore les personnages et les péripéties du grand roman révolutionnaire de Tchernychevsky, Que Faire ? – traduction littérale du titre russe, mais dont le sens est mieux rendu par la traduction anglaise : What is to be done ? - quelle est nôtre tâche ? Elles se sont globalement avérées non viables, bien qu’un important secteur économique coopératif, qui achève d’agoniser aujourd’hui s’en soit inspiré.
La conclusion générale de ces expériences de communisme utopique qui furent célèbres et passionnément commentées par les contemporains fut que l’instauration du communisme n’était pas possible au sein d’une société où la bourgeoisie conservait le contrôle de l’État et des moyens de production.
« Communisme » n’est donc plus un terme à ranger dans la famille lexicographique où figure « socialisme », dans la série des systèmes économiques, avec aussi « capitalisme « et « féodalisme », « esclavagisme », « système d’économie paysanne », etc. Il fait partie de la famille des termes désignant des idéologies, qui sont peu ou prou des utopies, au même titre que « libéralisme », « libertarianisme »,« fascisme », « conservatisme », « nationalisme », etc, et on peut y adjoindre aussi ceux qui désignent les idéologies religieuses, leurs nuances et leurs subdivisions orthodoxes et hérétiques ; dire que le communisme vécu présente certains aspects de foi religieuse est d'ailleurs exact - jusqu'au risque de dérive sectaire, et les religions ayant une forte signification vécue, ce rapprochement n’est pas du tout réductible à une critique dépréciative ou invalidante, bien que cette utopie soit apparue dans la continuité de la critique des illusions métaphysiques entreprise au XVII et au XVIIIème. Et qu’elle paraisse ainsi en contradiction interne jugée à l’aune du rationalisme des Lumières qui voudrait qu’on abandonne un idéal pratique qui ne parvient pas à s’enraciner dans la réalité.
On résume l’idée communiste en général par la formule qui décrit l’égalité des individus dans la distribution des biens économiques : « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », ce qui ne signifie pas grand-chose de précis : qui fixe le niveau et la qualité de ces « moyens » et de ces « besoins » ? la société, et donc c’est de la responsabilité de l’État en dernière analyse ! Il vaut mieux faire résonner l’étymologie du mot pour comprendre quelles idées on se fait réellement du communisme et ce que signifie le mot dans le langage courant : le communisme c’est la mise en commun des biens, ceux qui comptent pour les individus, les biens de consommation (et les horrifiés du communisme à son apparition en 1848 y faisaient figurer les femmes).
On constate que le réformisme social-démocrate ou social-libéral du capitalisme tend lui aussi à prôner une sorte de partage des richesses, à condition bien entendu que ne soient mis en commun que les biens ordinaires des pauvres et des travailleurs (ce qui cause la fureur de ces derniers).
J’ai vu récemment sur un réseau social un jeune « droitard » (néologisme intéressant) qui expliquait qu’un « gauchiste » était quelqu’un « qui veut taxer ta réussite pour financer son échec ». Il ne s’était pas aperçu que dans ce cas sa réussite était devenue automatiquement celle du gauchiste et l’échec du gauchiste la sienne … mais en effet, les réformistes ont besoin de ménager ce genre de « réussite » pour redistribuer une partie de la richesse sociale, puisqu’ils ne veulent pas contrôler les moyens de productions (les exproprier – confisquer – saisir – diriger – collectiviser - nationaliser … on dira comme on voudra).
Mais ceux qui aujourd’hui s’intéressent au communisme ne sont pas vraiment ceux qui auraient un intérêt direct au « partage noir », les travailleurs des champs, des villes et des usines, ce sont en général des étudiants – dont beaucoup d’étudiants nord-américains.
Une sociologie sommaire du milieu étudiant s’imposerait pour comprendre ce fait. L’université - mieux que la gare qu’imagine Emmanuel Macron - est un lieu où se croisent, et se rencontrent brièvement ceux qui montent et ceux qui descendent l’échelle sociale ; d’un coté les cadets de la bourgeoise qui rêvent essentiellement de ne pas travailler, comme le font déjà parfois leurs parents, mais sans se donner la peine d’endosser le costume moral, de trouver le « truc » idéologique pour le faire admettre par le reste de la société, de mettre une cravate et de remplir la fonction socialement reconnue qui en sera la justification. On ne veut décidément pas travailler du tout, et pour légitimer ce projet de parasitisme social, on prétend vouloir étendre la jouissance de la paresse à tout le monde et au monde entier.
Et se déplaçant dans l’autre sens il y a les hommes nouveaux issus des classes populaires qui ont choisi le système scolaire comme ascenseur social au lieu de se lancer dans la dernière mode de l’arnaque ou de l’exploitation de son prochain, et qui restent parfois fidèles à leur classe d’origine, surtout lorsque la réalisation de leur rêve d’ascension sociale les a déçu. Leur but n’est pas de ne pas travailler, mais de mettre fin à l’exploitation que leurs parents ont subi, en choisissant un meilleur système économique et social.
Voilà donc deux tendances du communisme intellectuel dont on peut dire sans doute de l’un qu’il se borne à proposer « demain on rase gratis », et de l’autre qu’il promet des bouleversements de structure dont il n’a pas toujours conscience de l’ampleur.
Par contre à la base, on a l’impression que l’utopie communiste ouvrière et paysanne qui motivait les révolutionnaires anarcho-syndicalistes vers 1900 et jusqu'en 1936 en Espagne a disparu des radars, sans doute définitivement sous cette forme, emporté par la vague de l’individualisme de masse consumériste.
A destination des cadets qui descendent en douceur l’échelle sociale, Il y a donc un « communisme » facile, un communiste de partageux de la consommation, qui considère que le problème est que la richesse considérée comme un gros gâteau tombé du ciel n’est pas partagée équitablement. Cette tendance a des affinités avec les critiques écologistes du soi-disant « productivisme » pour qui il faut réduire ce gâteau collectif - et l’égalitarisme de façade est là pour faire passer la pilule. Il y a donc un communisme à destination de ceux qui considèrent que l’utopie désirable est celle d’un monde où personne ne travaille, et où tout le monde se partage des richesses qui surgissent spontanément de la nature, comme au pays de Cocagne – quitte à ce qu’il y en ait beaucoup moins à partager ou carrément plus du tout. Ce sont les situationnistes autour de mai 68 qui ont le plus clairement, le plus radicalement, et le plus naïvement exprimé cette utopie, par leur fameux slogan « ne travaillez jamais ! » , leur mythique seuil de l'abondance et le rêve de Raoul Vaneighem d’un monde peuplé de « maitres sans esclaves ». Elle se résout en fin de compte en une sorte d’individualisme grégaire qui se plaint de la méchanceté et de l’égoïsme des riches et qui pense qu’il n’y a en politique que des problèmes éthiques – d’où d’ailleurs sa tendance moralisatrice et intolérante. Les nouvelles générations de cadres politiques sont largement recrutées sur cette base, que ce soit au PCF, à LFI, EELV, dans les syndicats, etc (le PS ne fait pas partie quant à lui des organisations de gauche et ne recrute que des opportunistes). D'où leur totale incapacité à changer la société, ni a résister en quoique ce soit à la marche fatale de l'Occident vers la guerre et la misère.
Mais cette manière de penser le problèmes économique uniquement en terme de distribution est moins absurde qu’elle ne paraît au premier abord, vu le nombre de gens qui effectivement sous le système capitaliste ne travaillent pas, ou très peu de temps, et le nombre encore plus grand d’improductifs qui parfois se fatiguent beaucoup, mais pour rien du point de vue du bien être collectif. Le temps de travail social actif et utile est sans doute très faible rapporté à l’ensemble de la population, de l’ordre de moins de 10 % ou même de 5 % du temps conscient total de la population …
On notera que pour diverses raisons (enfance, vieillesse, maternité, maladie, handicap, loisirs, culture, études, etc.) cette improductivité est souvent parfaitement admise socialement pour de larges effectifs, sauf évidemment par les sociopathes des réseaux sociaux qui ont beaucoup de temps libre pour stigmatiser les salariés qui ne travaillent pas assez longtemps ou pas assez dur à leur goût.
Et donc à l’intention de ceux qui montent l’échelle sociale sans oublier d’où ils proviennent, ou de ceux qui ne se sont pas servilement soumis aux valeurs bourgeoises, ce qui est malheureusement le cas le plus souvent chez ceux qui poursuivent la réussite individuelle, il y a une autre utopie : ceux qui considèrent que le communisme est un horizon accessible au terme de la collectivisation moyens de production, en transformant la nature de cette production et du travail collectif nécessaire pour la réaliser.
Selon cette école de pensée ce n’est pas le travail à proprement parler qui sera supprimé à l’ère communiste, qui viendra après la transition socialiste, mais le travail contraint. Dans une société communiste, tout le monde devient « entrepreneur » en quelque sorte, mais associé à la production collective et non à la poursuite de l’accumulation individuelle et insensée qui caractérise l’activité sociale actuelle. On a pu penser un moment que ce communisme créateur et productif était préfiguré par la participation enthousiaste, gratuite et ludique d'un public spécialisé de geeks au progrès technique dans les secteurs liés aux nouvelles technologies ... avant qu'ils ne soient verrouillés par les GAFAM.
Il est clair que cela suppose une transformation des mentalités, pour faire passer l’utopie dans le concret, que cela peut prendre du temps, et que cela induit aussi la tentation d’accélérer le mouvement, ce qui ne va pas sans risque : voir les embardées de la Révolution Culturelle en Chine (1966-1976) par exemple. Mais ces moment d’accélération sont sans doute nécessaires aussi pour contrecarrer l’embourgeoisement de cadres dans des partis communistes de nom seulement et dans des pays socialistes qui tout communistes qu’ils se proclamaient étaient souvent envieux des avantages et des rémunérations dont on jouissait dans le monde capitaliste à qualification égale.
Quoiqu’il en soit, la question politique actuelle, et ça dure depuis près de deux siècles, est celle de la mise en pratique du socialisme, et non de l’avènement direct du communisme qui en tant que système de redistribution avait déjà montré ses limites au XIXème siècle. Mais sans horizon communiste, pas de socialisme : on préférera alors partager à la marge entre prolétaires métropolitains des avantages sociaux qui sont largement payés par les prolétaires exploités des pays dominés - comme Lénine le dénonçait dès 1915 dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme.
Un certain « communisme » à ce titre, celui qui veut déconnecter le revenu du travail, n’est qu’une mystification réactionnaire, et fort impopulaire chez les premiers concernés, comme il fallait s’y attendre...
GQ, 27 mars 2025, relu le 31 juillet
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