Le général Bigeard honte de la France
23 Juin 2010 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Impérialisme
"Les crevettes de Bigeard"
Une apologie honteuse
Nicolas Sarkozy a exprimé sa "profonde tristesse" à l'annonce du décès du général Bigeard, un "très grand soldat", qui incarnait "pour les Français, la figure héroïque du combattant". "Sa carrière exemplaire restera un modèle pour la République", a-t-il ajouté.
Quant à François Fillion, il a exprimé sa "grande tritesse" et salué la "grande figure des conflits d’Indochine et d’Algérie".
Parmi les pleureuses, on compte aussi Jean-Marie Le Pen, président du Front national, qui a salué le "brave type" et le "grand combattant" de l'armée française.
Jusqu'à Jean-Pierre Masseret, président (Parti socialiste) du Conseil régional de Lorraine, qui a exprimé son "émotion" et sa "tristesse".
C'est ainsi que la France officielle s'apprête à encenser un de ses soudards, vétéran des guerres coloniales.
La Gestapo française
Le 13 janvier 1955, sous le titre "Votre Gestapo d'Algérie", Claude Bourdet [1], dénonce la torture pratiquée par la police et l'armée en Algérie. Il écrit dans l'hebdomadaire France Observateur :
"Le supplice de la baignoire, le gonflage à l’eau par l’anus, le courant électrique sur les muqueuses, les aisselles ou la colonne vertébrale, sont les procédés préférés, car bien appliqués ils ne laissent pas de traces visibles. Le supplice de la faim est également constant. Mais l’empalement sur une bouteille ou un bâton, les coups de poing, de pied, de nerf de bœuf ne sont pas non plus épargnés. Tout ceci explique que les tortionnaires ne remettent les prisonniers au juge que cinq à dix jours après leur arrestation ... Une fois que les Gestapistes ont dicté et fait signer à leurs victimes à demi-mortes « l’aveu » qu’il leur plaît d’attribuer, le reste du séjour à la police sert à remettre le prisonnier en état, au besoin à le soigner (mais oui !) afin qu’il soit présentable lorsqu’on le mène au juge".
De 1955 à 1960, Bigeard, alors colonel, a été un de ces Gestapistes, mais l'amnistie rapidement proclamée par la France, immédiatement après l'indépendance de l'Algérie, a empêché que ces crimes puissent être largement connus.
Henri Alleg, journaliste à Alger Républicain, lui-même torturé [2], remarque :
"Les délits et crimes liés à la guerre d’Algérie ont été amnistiés [...] Aucun autre événement de l’histoire de France n’a bénéficié d’une mesure aussi rapide et systématique. [...] Un tortionnaire aurait la possibilité de faire condamner en diffamation sa victime si elle l’accusait ! Car l’amnistie est assortie d’une obligation d’amnésie". [3]
Il a fallu attendre juin 2000 et la publication par Le Monde du témoignage de Louisette Ighilahriz pour que ces pratiques soient publiquement et largement dévoilées.
En 1957, âgée de 20 ans, Louisette est une combattante de l'Armée de libération nationale ; tombée avec son commando dans une embuscade tendue par les parachutistes du général Massu, elle est capturée et emmenée, grièvement blessée, au quartier général. Là, elle est sévèrement torturée, sans relâche, trois mois durant.
Dans son récit, Louisette précise comment Massu, ou bien Bigeard, quand ils venaient la voir, l'insultaient et l'humiliaient avant de donner l'ordre par gestes de la torturer.
Elle écrit : "Massu était brutal, infect. Bigeard n’était pas mieux".
Louisette a souvent hurlé à Bigeard : "Vous n’êtes pas un homme si vous ne m’achevez pas".
Et lui répondait : "Pas encore, pas encore !".
Elle ne doit sa survie qu'à un médecin militaire qui la découvrit fin décembre 1957. Il la fit transporter dans un hôpital où elle échappa à ses tortionnaires. C'est cet homme qu'elle voulait retrouver au moyen de son récit dans Le Monde pour pouvoir lui dire merci.
Aujourd'hui encore, à plus de 60 ans, Louisette souffre des séquelles physiques et psychiques des mauvais traitements qui lui ont été infligés.
Son récit a été à l'origine d'un flot de courriers de lecteurs et d'articles dans de nombreux médias français ; parmi ceux-ci, le témoignage d'un autre combattante l'ALN - Noui M'Hidi Abdelkader - arrêté à Paris en 1958, incarcéré et torturé à Versailles ; ce qui confirme que la torture était également pratiquée en France.
A la suite de ces révélations, Massu, qui s'est vanté de s'être administrée lui-même la "gégène" (générateur d'électricité utilisé pour la torture) a reconnu que "la torture avait été généralisée en Algérie" et "institutionnalisée avec la création du Centre de coordination interarmées (CCI) et des Dispositifs opérationnels de protection (DOP)". Il affirme toutefois qu'il n'y a "jamais été directement mêlé".
Même ligne de défense de Bigeard, pour qui la torture a été un "mal nécessaire".
"Les crevettes de Bigeard"
Cette expression désigne les personnes qui ont été exécutées illégalement durant la guerre d'Algérie en étant jetées depuis un hélicoptère en mer Méditerranée, les pieds coulés dans une bassine de ciment.
Paul Teitgen [4] - ancien secrétaire général de la police algéroise - a révélé que plusieurs centaines de personnes ont été exécutées par cette méthode, sans procès, sur ordre de Massu et Bigeard.
Ministre et député de la République
En 1975, Bigeard - devenu général quatre étoiles - est nommé secrétaire d'Etat à la Défense par Giscard d'Estaing ; par la suite, et durant dix ans, il demeure un politicien actif, s'employant à se faire élire député UDF de la Meurthe-et-Moselle.
-o-o-o-
A l'annonce de la mort de son tortionnaire, Louisette Ighilahriz, a déclaré : "Chez nous, le nom de Marcel Bigeard est synonyme de mort et de torture. Il aurait pu libérer sa conscience avant de mourir. J'en suis profondément déçue, malade".
-o-o-o-
L'hommage que les autorités de la République française tiennent à rendre au général Bigeard en dépit de ses crimes, en dépit de tout ce qu'il réprésente de haïssable, est une nouvelle démonstration qu'il ne peut y avoir d'unité nationale dans ce pays, quel que soit l'abus que l'on fasse des drapeaux, des hymnes et tutti quanti.
"Pas en mon nom !", comme le proclament les militants anti-guerre américains.
JPD
[1] Claude Bourdet est un ancien Résistant : il a participé à la fondation du mouvement Combat qu'il réprésente au Conseil national de la Résistance. Arrêté en 1944, il est déporté dans plusieurs camps de concentration dont Buchenwald.
[2] Henri Alleg a raconté les sévices dont il a été victime dans un livre publié aux éditions de Minuit et intitulé "La question". Le gouvernement - à direction socialiste - en a immédiatement décrété la saisie au motif de "participation à une entreprise de démolition de l'armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale". Réimprimé en Suisse, le livre a été vendu et lu à des milliers d'exemplaires dans le monde entier y compris en France où sa diffusion a été clandestine.
[3] Le seul officier supérieur sanctionné, par l’armée et le gouvernement, est le général de La Bollardière qui a été condamné pour avoir dit au général Massu que les méthodes qu’il employait le dégoûtaient et qu’il n’avait que du mépris à son égard. Cet homme, qui refusait les méthodes de répression coloniales et de torture, a été emprisonné en forteresse.
[4] Ancien résistant et déporté durant la Seconde guerre mondiale, Paul Teitgen démissionnede son poste le 12 septembre 1957 pour protester contre ces actes de tortures (qu'il avait lui même subis de la part de la Gestapo) et ces exécutions extra-judiciaires.
« Du murmure à la révolte
le chemin est long
mais il ne fatigue jamais »
Djamal Benmerad
Réveil Communiste :
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