L'islam est-il compatible avec le socialisme ?
On ne trouvera pas dans ce texte de référence aux courants progressistes musulmans, qui s'ils existent certainement, sont pour le moment peu influents dans les masses musulmanes transplantées en Occident, qui se caractérisent par leur conservatisme. On trouvera parmi eux encore peu d'abonnés à l'influenceuse américaine stalinienne et musulmane Lady Izdihar, pour voir ce dont il s'agit ouvrir ici et chaine youtube. Un jour qui sait ?
Gramsci disait que le catholicisme pratique en Italie, il y a donc un siècle - était en réalité une toute autre religion que le catholicisme classique médiéval, et il l'appelait le jésuitisme.
Il attirait notre attention sur le fait que par rapport au monde moderne, les religions établies puissantes et respectées ont une nette tendance au pharisaïsme, c’est à dire à un mélange de ritualisme hypocrite et d’intérêts matériels biens compris.
Il en va de même de toute apparence avec l’Islam qui progresse aujourd’hui dans les sociétés occidentales : conformisme rigide, et économie en ghetto.
Cette religion semble poser des difficultés insurmontables aux sociétés européennes. On dit souvent, avec quelques preuves à l’appui, que ce serait parce qu’elle est fondamentalement intolérante, et qu'elle revendique en fait une part du pouvoir politique. Mais c’est impossible qu’il en soit autrement ! quand il n’y a plus en face des communautés religieuses en Occident des États politiques à proprement parler !
Tant qu’il y avait un État gouverné par des politiciens responsables, et non une société civile de « gouvernance » l’islam ne posait littéralement aucun problème politique nulle part.
On peut dire que le libéralisme dans son dernier état d’évolution ne peut pas coexister à long terme avec les formes dominantes de cette religion – ni des autres qui suivent la même course, avec retard, dont la tendance de fond est prosélyte, qui empiète sur l’espace public, et cherche à exercer une pression morale sur le reste de la société. Elle s’oppose explicitement ou implicitement à l’évolution de la morale vers l’individualisme et la permissivité considérée ici comme le nec plus ultra de la civilisation. Et en le faisant elle marche sur les brisées des réseaux religieux traditionnels juifs, catholiques et protestants. En fait l’islam serait incompatible avec la démocratie de marché dans sa forme locale.
Mais l’islam est par contre parfaitement compatible avec le socialisme pour une raison très simple : le socialisme est une dictature de classe qui fixe les règles pour tout le monde, y compris pour les musulmans qui y vivent. L’islam a une très longue tradition du respect de l’autorité politique, du moment qu’elle est légitime, c’est à dire essentiellement qu’elle exerce une autorité réelle suivant des normes morales transparentes et qu’elle assure une certaine justice sociale. Or les musulmans des pays occidentaux appartiennent majoritairement aux classes exploitées.
Dans les pays libéraux, il n’y a plus d’autorité politique au terme d’une évolution influencée par l'idéologie foucaldienne qui remonte aux années 1960 : les détenteurs théoriques du pouvoir et les figures institutionnelles de ce pouvoir sont contestées, souvent pour des motifs futiles, elles n’inspirent de toute manière plus aucun respect par leur actes et leur langage, elles sont placées sur un siège éjectable, et la réalité du pouvoir se trouve aux yeux de tous dans les réseaux économiques. Et fait nouveau, chez les oligarques. Qui se disputent avec les premiers le contrôle des médias.
De jeunes musulmans se sont attaqués à Charlie Hebdo en 2015, comme on sait, sans doute par intolérance, mais surtout parce que l’État bourgeois décadent et à moitié décomposé permettait l’existence de CH dans la forme que ce journal avait revêtue dans les années 2000, non pas comme une feuille de chou du carnaval permanent du Quartier Latin, mais comme une institution centrale de son idéologie nihiliste, d’audience mondiale. Si cet État lui avait tapé sur les doigts quand il dépassait les bornes, comme lors du « bal tragique à Colombey » en 1970, des terroristes bien-pensants ne se seraient pas sentis investis de la mission divine de supprimer ses caricaturistes.
Par ailleurs ce qui fait la puissance temporelle des cultes organisés, et éventuellement leur pouvoir de nuisance, c’est surtout leur surface financière ; les fidèles payent et les chefs religieux utilisent cette manne pour investir dans l'économie et influencer le cours politique.
Le socialisme contrôle la circulation du capital et empêche les églises, les sectes, les confréries, d’exercer un pouvoir sur les âmes par l’argent prélevé et redistribué, ou obtenu de donateurs fortunés. Mais dans le monde de la gouvernance par ONG, l’Islam demande sa place, et ne trouve tout simplement de borne ni logique ni légitime à son expansion.
Ce ne sont pas les croyances qui posent un problème politique, fussent-elles complètement absurdes.
Les croyants des religions monothéistes attendent la fin du monde et le jugement dernier, et les communistes construisent le monde qu’ils jugent le plus juste sur le plan éthique à l’intention des générations futures. Il s’agit de deux plans temporels qui ne se croisent pas. Sauf à quelques moments quand un illuminé apparaît et obtient une adhésion enthousiaste qui provoque un grand désordre, comme les disciples de Sabbataï Tsevi au XVIIème siècle dans les communautés juives de l’Empire ottoman. Le prétendu messie fut convoqué à Constantinople, et mis en demeure de se rétracter - et de se convertir à l'islam, sous peine de vie, ce qu’il fit.
Le socialisme peut très bien obtenir pour un temps indéfini des musulmans ce que le Calife turc obtenait des juifs.
Ce qui moralement condamnable chez beaucoup de fidèles, musulmans ou d'autres cultes, c’est l’idée que le salut peut s’acheter par un comportement pharisaïque, le contrôle zélé de la conformité religieuses des autres fidèles, et aussi avec un peu d’argent. On peut « s’acheter une conduite ». Les égarements rituels, mystiques ou théologiques s’ils n’entrent pas sur le terrain matériel ne sont pas en eux mêmes dangereux, sauf parfois pour les croyants eux mêmes.
Le socialisme en ce qu'il éradique l’injustice sociale est un système qui peut revendiquer une autorité morale suffisante pour exercer la répression quand il le faut. Les comportements religieux pharisaïques y sont tout bonnement sans objet, au risque d’ailleurs qu’ils se retrouvent malencontreusement chez des partisans opportunistes du socialisme au pouvoir.
L’islam est compatible avec la modernité qui à la base est modernité scientifique et rationnelle si cette modernité exerce un ascendant moral, ce qui est impossible dans une société de classe. Plus exactement depuis le moment ou la bourgeoise a cessé de s’identifier au progrès et à la rationalité - vers 1960.
Tous les religieux doivent se résigner à accepter le fait que leurs récits, leurs discours sur le monde, et leur doctrine du salut sont sans réalité, et que ceux qui s’y attachent par besoin identitaire, par sentimentalisme ou par piété envers le passé doivent agir en pratique comme des non-croyants – ou de très vague déistes néo-kantiens - dans leur relation avec le reste de la société. Mais il est à la fois idiot, vain et contreproductif de leur demander de professer l’athéisme.
La laïcité dont on fait grand cas est la fiction qui habille ce renoncement fondamental pour qu’ils ne perdent pas la face – et non l’exigence permanente de rendre des comptes, qu’on demande à des suspects.
Les discours religieux sont faux, mais les questions métaphysiques et existentielles persistent, ce qui crée les conditions pour qu'ils réapparaissent. Mais ils ne réussissent à s'imposer au reste de la société que lorsqu'ils bénéficient d'un puissant soutien matériel exogène - et selon des agendas qui ne sont pas du tout religieux.
Si les propagateurs de ces discours ont la « liberté » d’agir ou de paraître agir autrement qu’en agnostiques pratiques, ils deviennent un danger pour la paix, ils doivent être traités alors comme ils le méritent, et cela vaut pour l’islam, le judaïsme, le christianisme … et pour le moment c’est plutôt le judaïsme que l’Islam qui porte en lui ce danger.
GQ, 11 juin - 21 juillet 2025
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