Les juifs les plus bêtes du monde
La synagogue, aveugle comme toujours .. (Marc Bloch)
Les juifs les plus bêtes du monde
Des intellectuels juifs en nombre se sont fendus en juin 2024 d’une tribune appelant à voter RN contre LFI, pour s’opposer à l’antisémitisme imputé à cette dernière formation.
Les juifs étant protégés de facto par un tabou qui remonte au génocide nazi, ce n’est pas très malin de la part de ceux-là de soutenir ceux qui sont dénoncés tous les jours à longueur de colonne comme les héritiers politiques de ceux qui ont commis le génocide. Ça peut tendre à prouver, ou bien que le RN n’est qu’un épouvantail, ou bien que des juifs peuvent être des nazis comme les autres (ce pour quoi n’oublions pas, un humoriste célèbre a perdu son poste à Radio France).
Pour beaucoup de juifs français la moindre critique d’Israël, et la moindre tentative de comprendre l’action du Hamas et de mise à distance de ce qui s’est passé le 7 octobre dernier est automatiquement interprétée comme une forme d’antisémitisme, et enfermés qu'ils sont dans leur chambre d'écho, ils ont même l’air d’y croire. Les intervenants sionistes monopolisent les plateaux et leur interprétation très large de l’antisémitisme, leurs accusations, leurs calomnies, leurs amalgames ciblant Jean-Luc Mélenchon et ses amis sont relayés sans aucune critique par des journalistes complaisants. Par réaction, tous ceux qui sont scandalisés par le massacre systématique des populations civiles palestiniennes depuis cette date par l’armée israélienne sont tentés de se demander si on a le droit de critiquer les juifs. Comme ça ils vont pouvoir être stigmatisés comme antisémites, et le tour est joué.
Mais « les juifs » , qu’est ce que ça veut dire au juste ? Que signifie ce terme exprimé au pluriel comme un sujet collectif ? Les juifs dont il est question forment-ils un sujet politique, comme une nation par exemple « les Français », une classe par exemple « les ouvriers » ? « les juifs » existent-ils réellement, où ne sont-ils qu’une création de la paranoïa antisémite – comme le croyait Jean-Paul Sartre ? Ou faut-il utiliser des précautions de langage, du style « les israélites », ou des restrictions visant à limiter la portée de ses propos, en précisant bien qu’on parle à chaque fois d’un sous-ensemble précis parmi les juifs « les sionistes », « les Israéliens », etc, sous peine d’être taxé d’antisémitisme ?
Il serait tout de même bizarre qu’il faille poser comme principe que les juifs n’existent pas pour ne pas passer pour antisémite. Dénier aux juifs en question toute action historique et politique, alors que l’action des lobbies juifs qui agissent en leur nom s’étale partout au grand jour aux États-Unis, mais aussi en France et en Europe, et imposer l’usage systématique des guillemets chaque fois qu’ils sont mentionnés, ne serait-ce pas une subtile façon de continuer l’antisémitisme d’avant-guerre sous une forme inversée ?
Les juifs ne seraient en substance et éternellement que des victimes passives de l’intolérance et de la perversité des autres, incapables de se poser eux-mêmes explicitement comme sujets de leur histoire, de se reconnaître en une direction stratégique, ailleurs qu’en Israël s’entend. Et obligées de ce fait en pratique à s’aligner toujours sur ce pays qui prétend les représenter ?
D’autant qu'il n'existe pas un unique réseau ou lobby juif à l’œuvre, mais plusieurs, dont les objectifs, au-delà la solidarité communautariste de base, ne sont pas identiques. Il est très clair que les soutiens juifs de Biden et de Trump ne font pas partie de la même maison. On peut même largement expliquer l’histoire du trotskysme comme la manifestation d’un autre réseau juif, originellement rival du sionisme et lié au Bund, le parti social-démocrate marxiste juif de l’ancien Royaume de Pologne et Lituanie qui faisait partie de l'Empire russe jusqu'en 1917.
Le sionisme dans sa pratique coloniale est une tentative de droite de sortir les juifs de leur condition historique précaire, et effectivement une manière pour la victime enfermée dans ce rôle dévalorisant par l’ordre social est de devenir bourreau – c’est aussi ce qu’exprime la théorie discutable de Franz Fanon, à sa manière, dans son analyse du recours à la violence émancipatrice du colonisé, et que le Hamas a mis en pratique avec les moyens que l'on sait.
Donc il est évident que les juifs forment comme tous les collectifs humains un sujet, et un objet politique. On peut comme à tous les autres leur attribuer par généralisation, toute généralisation supposant des exceptions, une opinion, des actions et des intentions sans pour autant devoir être catalogué comme un diffuseur de sous-entendus antisémites et de théories du complot tels les Protocoles des sages de Sion, diffusés vers 1903 par les services de police du Tsar pour attribuer aux juifs l’agitation révolutionnaire croissante dans l’Empire russe.
Ce n’est pas parce que les juifs ont été accusés dans le passé de projets subversifs imaginaires qu’ils n’ont pas de projets du tout, qui pour n’être pas forcément subversifs restent critiquables. Et on a le droit de se tromper sur tout le monde, même sur les juifs.
Le fait même que l’on prétende empêcher la « libération de la parole antisémite » par la censure et la répression prouve que l’on affaire à un tabou qui doit rester inviolé. Dans les faits les juifs sont donc redevenus en Occident le peuple tabou. Consistant en réalité en une fraction ethnico-religieuse de la bourgeoisie internationale – à part en Israël, il n'y a guère plus de juifs prolétaires , et ceux qui ailleurs le sont, sont des déclassés en rupture avec leur communauté d’origine. Ils expriment donc par leur action spécifique les contradictions de l’ordre capitaliste tout autant que le reste de la bourgeoise.
Ce tabou avait pour fonction à l’origine de crédibiliser la dénégation par les classes dominantes européennes de leurs responsabilités très grandes dans le génocide des juifs perpétré par les nazis, de protéger l'État colonial sioniste créé en Palestine, mais aussi en manière de compensation de favoriser les réseaux juifs de la bourgeoise dans leur concurrence avec les autres réseaux bourgeois, qui pour la plupart étaient très compromis avec le fascisme, le colonialisme, ou le racisme. Puis les réseaux juifs américains se sont droitisés, et ont conclu une sorte d’alliance avec des réseaux évangélistes pour influencer la politique des États-Unis dans le sens du soutien au sionisme, et en France une autre sorte d’alliance est apparue avec des réseaux de la bourgeoisie anticléricale de gauche devenu de plus en plus obsédés par la défense de la laïcité contre l’Islam.
Ce tabou ne peut rester efficace que grâce à l’éléphant dans le couloir – lui-même un tabou dérivé du premier, qui porte sur l'évocation des positions très importantes occupées par des juifs dans l’art, la culture, le divertissement, les médias, et la finance. En partie sous leur influence, le récit historique dominant dans les programmes scolaires et dans les films grand public s’est déplacé petit à petit pour placer au centre les persécutions contre les juifs, au détriment des divers romans nationaux, au point que la plupart des Américains croiraient aujourd’hui que les États-Unis sont entrés en guerre contre l’Allemagne en 1941 pour empêcher la Shoah. On est passé ainsi du récit épique de John Ford à celui de Steven Spielberg.
Le tabou protège, mais propage le soupçon en même temps, et il expose ceux qui en sont l’objet à un danger à long terme. Les non-juifs en Occident, à force d’être délégitimés, culpabilisés et déconstruits dans leurs récits identitaires (de droite ou de gauche) et passés au second plan dans le narratif historique dominant, cultivent un sourd ressentiment qui joue son rôle dans les succès électoraux de l’extrême-droite un peu partout - et aussi dans le soutien d'une extrême-gauche notoirement inefficace à la cause palestinienne.
Mais pourquoi s’en inquiéter ? On pourrait se dire, comme Jules Guesdes au moment de l’Affaire Dreyfus, que tous ces bourgeois se débrouillent donc entre eux.
Or ce n’est pas si simple, et se tenir à l’écart du débat, aussi faussé soit-il, ne serait probablement pas très judicieux. Ce ne fut pas du tout la position de Lénine. Il se trouve que les juifs, notamment les apostats comme Spinoza, Marx, ou Einstein, ont joué un rôle très important dans les progrès de la culture scientifique, intellectuelle et artistique occidentale, cela grâce au niveau moyen très élevé de la culture et de l'éducation dans leur communauté d'origine, que personne ne peut nier.
Le tournant réactionnaire des juifs, depuis 1945, et plus explicitement depuis les années 1970 - dans le contexte de la lutte à mort contre le mouvement national palestinien - signifie que des bataillons de savants et d’intellectuels incisifs, déterminés, travailleurs infatigables et sans préjugés se sont rangés du coté des apologistes du capitalisme, au lieu d’en nourrir la théorie critique.
La position de Lénine est facile à comprendre : il a besoin d’intellectuels révolutionnaires pour enseigner au prolétariat « du dehors » la théorie révolutionnaire, et il sait que bon nombre d’entre eux seront juifs.
Et bien, c’est aussi la nôtre. Il est bien dommage que toute cette matière grise et ce capital culturel critique serve exclusivement à la bourgeoisie.
Cela dit les signataires de la tribune « plutôt Le Pen que Mélenchon » sont plutôt bas de plafond, et participent à la baisse générale du niveau des élites impérialistes qui croient maintenant aux mythes qui sont lancés par leur propre propagande.
Quant à ceux qui pensent que les juifs ont trop de pouvoir, au lieu de s'en indigner, ou de s’étouffer de rage parce qu’ils n’ont pas le droit de s’en indigner ouvertement, ils feraient mieux de prendre exemple sur eux pour améliorer leur propre niveau, et de travailler sur les contradictions des communautés juives pour en dissocier les éléments progressistes qui ne demandent que ça, comme on le voit par ce qui est déjà en train de se produire aux États-Unis, autour de la question de Gaza.
D’autre font remarquer que la culture religieuse spécifique des juifs contiendrait des germes dangereux de suprématisme. Il est clair que les arguments tirés de la Torah pour revendiquer l’ancienne terre des Hébreux jouent un rôle dans la propagande israélienne contre les Palestiniens, mais ils ne sont destinés qu’à conforter des idiots dans leur idiotie.
La notion de « peuple élu » et l’orgueil qui se manifeste chez les individus qui croient en faire partie tend plutôt à consolider l’ambition d’excellence scolaire et intellectuelle chez des individus moyens qu’à pousser des esprits supérieurs à intriguer dans les couloirs de la Maison Blanche. C’est plutôt le transfert de cette notion, au travers de la culture vétéro-testamentaire du protestantisme au récit national américain qui est dangereux et certes des intellectuels juifs réactionnaires ou recentrés y ont contribué. Mais en tant qu’Américains, et pas du tout en tant que juifs - ce qui de toute manière ne serait pas cohérent.
Mais il est sûr qu’affirmer par bêtise ou par hypocrisie qu’on fait partie d’un peuple qui a une relation privilégiée avec Dieu, surtout si on ne croit pas en Dieu, cela ne va pas créer la sympathie des autres peuples, et l’expression de ce rejet ne devrait pas elle non plus être bloquée par un quelconque tabou.
Mais si on a la fibre mystique, on peut aussi s’imaginer que la baisse du niveau chez les juifs est un signe annonciateur de la fin des temps .
Je plaisante, bien sûr.
GQ, 6-21 juillet 2024, relu le 6 février 2026