Au delà du jugement de la CIJ, peut-on parler de génocide effectif à Gaza ?
25 Février 2025 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Impérialisme, #A gerber !, #Asie occidentale, #Front historique, #Théorie immédiate
Y-a-t-il eu un génocide à Gaza ?
Que l'armée d'Israël ait commis depuis plus d'un an des crimes de guerre et des massacres de masse, ça ne fait aucun doute ! Et ce n’est pas parce que l’on ne regarde pas les victimes les yeux dans les yeux, mais depuis le confort d’une salle de contrôle à distance de drones que l’on échappe à la qualification de criminel, quoiqu’en pensait en alliant candeur et ignominie la médiatrice des médias canadiens, qui répondit aux protestations devant le traitement inégal des parties dans la guerre de Gaza en arguant que les actes meurtriers perpétrés par Israël étaient beaucoup moins graves que ceux du Hamas parce que les pilotes de bombardiers ne voyaient pas leurs victimes de près.
Mais génocide ?
On ne va pas prendre pour point de départ la définition juridique utilisée par la CIJ mais l’acception du terme dans le langage courant (suivant la méthode préconisée par Wittgenstein pour élucider la signification des concepts). « Génocide » est un terme qui lorsqu’il est employé aujourd’hui dans le discours courant renvoie à l'action d'un État, ou d’un groupe armé qui usurpe l’autorité de l’État, pour éliminer entièrement une population civile.
Il y a eu trois ou quatre situations types dans ce cas, qui peuvent être rangées par ordre de gravité croissante - si un tel classement n'est pas trop déplacé.
1) Le génocide culturel ou politique, parfois progressif et presque non violent, mais caractérisé toujours par un épisode d’élimination – d’extermination - des cadres intellectuels du groupe que l’on cherche à faire disparaître, qui est entré dans l’histoire avec la politique d’élimination des hérétiques menée par l’Église catholique à la fin du Moyen Age ; parfois cette politique s’étend à l’extermination de centaines de milliers membre d’organisations de masse (élimination de la gauche espagnole par Franco à partie de 1936, des communistes en Indonésie en 1965, et d’une partie de la population urbaine occidentalisée au Cambodge par les Khmers Rouges en 1975).
2 ) La purification ethnique : utilisation du terrorisme spectaculaire - dans tous les sens du terme - pour obliger une population à fuir en masse de son territoire d’origine, comme en Palestine en 1948. Lorsque la campagne de terreur se produit dans des conditions telles que la fuite conduit à la mort de la plupart, comme en Arménie en 1915, on touche au cas 3) suivant.
3 ) L’extermination d’une population sur son propre territoire pour réduire ses effectifs considérablement, terroriser les survivants sur plusieurs générations, la réduire en esclavage ou détruire sa cohésion nationale ...
4 ) ou pour la faire disparaître totalement de la face de la Terre sans laisser aucun survivant.
Cette volonté d’annihilation finale caractéristique du cas numéro 4 est présente dans les cas extrêmes de l’extermination des Juifs européens par les nazis (1941- 1945) et des Tutsi rwandais (1994). Et plus lointainement dans le passé, de populations amérindiennes.
Mais on n'en est pas très loin non plus dans les cas de l'extermination des Russes, soldats prisonniers et civils, par la Wehrmacht (1941-1944) et des Nord-Coréens par l’US Air Force (1950-1953) dans la continuation de l'action exterminatrice de populations asiatiques par les États-Unis entreprise dès 1900 aux Philippines, et visible même aux aveugles en 1945 contre le Japon.
La différence s'il y en a une est que les nazis voulaient explicitement éliminer tous les juifs, tandis qu’ils ne voulaient « que » réduire la taille population russe.
Quant à la traite négrière qui s'est prolongée pendant plusieurs siècles, elle est sans doute le crime contre l'humanité le plus meurtrier de l'histoire, et bien que le but n'en fut pas d’éliminer les peuples qui en furent victimes mais de les exploiter économiquement, le résultat fut similaire, et ne put être atteint sans extermination de leurs cadres et de tous les participants en cas de révolte.
Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki sont à ranger dans cette catégorie numéro 4, à titre d’avertissements destinés aux Soviétiques, et au monde entier, de ce qu’il en coutera à l'avenir de défier les États-Unis. C'est aussi dans la logique des génocides exterminateurs pratiqués par l'Empire romain, le modèle culturel de l'Empire états-unien, contre les rebelles à son autorité, et dans la continuation du génocide amérindien perpétré à domicile du XVIIème au XIXème siècle.
4) est donc le même cas que 3), sauf que les criminels visent l’élimination physique totale et définitive du groupe visé, projet délirant qui n’est réalisable qu’en cas de population réduite (une tribu amazonienne par exemple).
Ici se pose sans doute la question morale – et moralisante – de l’intention : est-il moins grave d'exterminer une population comme en passant et sans se l’avouer, comme les Européens l’ont fait en Amérique avec les indiens, qu'en le planifiant ? Du point de vue des bourreaux sans doute, mais de celui des victimes ça ne change pas grand-chose.
Enfin, rappelons pour mémoire le cas 0) qui regroupe les génocides imaginaires imputés aux ennemis, comme le fameux "génocide Ouïgour" ou le "Holodomor" ukrainien.
Alors à Gaza est il légitime de parler de génocide?
Le cas 1) est avéré : assassinats ciblés des cadres politiques, de médecins, de journalistes, d’intellectuels, avec leurs familles, dont les portraits ont circulés jour après jour sur les réseaux.
Le cas 2) est réalisé dans l'intention manifeste d’un grand nombre de responsables sionistes et l’armée « morale » d’Israël.
Le cas 3) ne l’est pas encore pour une simple raison : la plupart des Israéliens et de leurs partisans ne reconnaissent pas les Palestiniens comme formant une nation, et pour mettre en œuvre un projet de « solution finale » il leur faudrait de leur point de vue s’attaquer à tous les Arabes, voire à tous les musulmans. Ce qui n’est pas envisageable d’une manière réaliste même pour des racistes invétérés.
Mais si les Palestiniens continuent à s’accrocher opiniâtrement à leur territoire comme ils le font depuis un siècle et si rien n’est fait pour stopper la purification ethnique en cours, une énorme proportion d’entre-eux risque d’être physiquement éliminée au cours du statu-quo sanglant de longue durée qui s’installe à nouveau.
Il va de soi que les idéologues sionistes et les défenseurs inconditionnels d’Israël considéreront que seul le cas 4) est vraiment un génocide, et revendiqueront le droit de tuer autant de Palestiniens qu'ils veulent sans avoir à mériter cette imputation infâme.
GQ, 21 janvier 2024, relu le 19 février 2025
PS Les défenseurs des Palestiniens semblent accorder beaucoup d'importance à qualifier de génocide les crimes sionistes, pour essayer d'utiliser à leur tour la carte de la diabolisation de l'ennemi qui a si bien réussi à leurs adversaires, sans s'aviser du fait que ça ne marche que si on a mis de son coté la majorité des médias - et ça, c'est pas demain la veille qu'ils y parviendront.
Réveil Communiste :
Réveil Communiste est animé depuis 2010 par Gilles Questiaux (GQ), né en 1958 à Neuilly sur Seine, professeur d'histoire de l'enseignement secondaire en Seine Saint-Denis de 1990 à 2020, membre du PCF et du SNES. Les opinions exprimées dans le blog n'engagent pas ces deux organisations.
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Le blog est communiste, non-repenti, et orthodoxe (comme ils disent). Il défend l'honneur du mouvement ouvrier et communiste issu de la Révolution d'Octobre, historiquement lié à l'URSS quand elle était gouvernée par Lénine et par Staline, mais sans fétichisme ni sectarisme. Sa ligne politique est de travailler à la création et à l'unité du parti du prolétariat moderne, et de lutter contre l'impérialisme (contre le seul qui importe, l'impérialisme occidental, dirigé par les États-Unis).
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