Russie : du sang à la corbeille, par Jacques Sapir
21 Décembre 2014 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Impérialisme
Lu sur le blog de Jean Lévy
Par Jacques Sapir
18 décembre 2014
La séance a été mouvementée, mais glorieuse, pour le rouble ce mercredi 17 décembre. Il s’est apprécié fortement face au dollar et à l’Euro après les séances catastrophiques de vendredi, lundi et mardi. Dans le même temps, la Bourse de Moscou, qui avait connu une forte baisse ce lundi et ce mardi, s’est brillamment reprise et a connu une hausse de 17%. Il faut, certes, se méfier des mouvements sur un marché des actions qui est très étroits. Près de 90% des volumes se font sur cinq titres seulement. Néanmoins, la tendance est ici très nette. Ces mouvements sont comparables dans leur amplitude à la baisse spectaculaire de mardi 16. Ils n’ont cependant pas provoqués les mêmes commentaires, et ceci est révélateur des parti-pris anti-russes d’une partie de la presse et des soi-disant « observateurs ». Ils n’en sont pas moins intéressants car ils révèlent ce qu’est la politique des autorités russes. Mais, au-delà de ce simple constat, il faut s’interroger sur les choix qui ont été faits par les autorités.
La stratégie du gouvernement et de la Banque Centrale semble fonctionner à court terme. Moins que la hausse du taux d’intérêt à 17%, il semble bien que ce soit essentiellement l’engagement des réserves du Ministère des Finances et de la Banque Centrale couplé avec des mesures administratives visant certaines banques, qui ait provoqué cette hausse importante. Elle est très significative. On voit que la veille, le rouble s’était effondré avant de remonter vers la fin de la journée. Cela s’explique par le mouvement de spéculation. On achète du dollar en vendant des roubles en début de journée, et ce mouvement fait chuter le rouble, puis on revend ces dollars, provoquant une légère remontée, mais qui reste à un niveau inférieur à celui auquel on les a acheté. Le spéculateur est ainsi gagnant. Songeons qu’il a pu acheter des dollars entre 63 et 65 roubles et les vendre entre 77 et 72 roubles, empochant ainsi un beau bénéfice. Mais, ce mercredi 17 c’est un tout autre scénario. Les achats de dollars se font entre 69 et 71 roubles, dans l’espoir de vente au-delà de 80 roubles. Mais, l’intervention de la Banque Centrale fit remonter le rouble qui à 8H00 est à 63 roubles pour 1 dollar. Les spéculateurs sentent que a situation leur échappe et ils multiplient les achats, faisant chuter le rouble un instant, mais l’intervention de la Banque Centrale et du Ministère des Finances sature le marché, le rouble s’apprécie, et les contrats se dénouent entre 62 et 60,5 roubles pour un dollar, ce qui entraine des pertes énormes pour les spéculateurs.
Graphique 1
Mouvement du cours du rouble face au dollar le 16 et 17 décembre
Ces mouvements du 17 décembre impliquent donc des pertes très lourdes pour les spéculateurs qui jouaient la baisse du rouble. On verra dans les jours qui viennent ce qui se passe pour certains fonds spéculatifs, en particulier aux Etats-Unis, et certaines petites banques russes, proches de milieux opposés à la politique menée par Vladimir Poutine. Il est clair que cette stratégie doit absolument être poursuivie dans les jours qui viennent pour rendre ces pertes irréversibles et redonner par la même occasion confiance à la population russe.
L’objectif devrait donc logiquement être d’atteindre le niveau de 55 roubles pour 1 dollar. Ce cours qui correspond plus ou moins au niveau d’équilibre pour un baril de pétrole en dessous des 60 dollars et qui rassurerait la population.
On ne connaît pas encore exactement le coût direct de cette stratégie. Il est cependant clair qu’il a été important. La Banque Centrale et le gouvernement ont certainement jeté des sommes importantes sur le marché pour arriver à leurs fins. Ils devront dépenser des sommes toutes aussi importantes dans les jours à venir, probablement autour de 30 milliards de dollars par semaine s’ils veulent atteindre cet objectif. Mais il est clair que la Russie en a aujourd’hui les moyens. Les réserves de la Banque Centrale sont au-dessus des 400 milliards de dollars.
Ce coût n’est pas le seul, et il faut aussi envisager le coût caché de cette politique. Il réside dans le maintien de taux d’intérêts élevés. Ces derniers sont actuellement de 17% l’an, alors que l’inflation se situe autour de 10,5% l’an. Si ces taux devaient s’inscrire dans la durée, ils étrangleraient l’économie russe. Il faut donc ici bien considérer que si une politique de lutte contre la spéculation par des moyens de marché peut être efficace, comme cela a été prouvé ce mercredi 17 décembre, le coût, tant direct qu’indirect de cette politique devient rapidement croissant. On comprend que, dans l’esprit du gouvernement, cette stratégie ne soit pas appelée à durer. Il est clair qu’il espère qu’avec le mois de janvier prochain les pression baissières sur le rouble vont se calmer. Néanmoins, si la spéculation s’avérait soutenue politiquement par certains pays, ceci pourrait ne pas être le cas. Dans cette situation, la meilleure solution pour la Russie serait d’introduire rapidement des mesures réglementaires, ce que l’on appelle un contrôle des capitaux. La réussite de la stratégie adoptée par les autorités, qui se refusent pour l’instant de considérer l’option du contrôle des capitaux, va faire baisser la pression sur ces mêmes autorités. Mais, si l’engagement du Ministère des Fiances et de la Banque Centrale devait se poursuivre, il faudrait alors reconsidérer sérieusement les différentes options possibles.
Une dernière leçon doit être tirée des événements qui viennent de se passer. Ce mini-krach sur le marché des changes a réactivé tout l’inconscient de méfiance vis-à-vis de l’économie russe qui date de la crise d’août 1998. Or, contrairement à cette époque, jamais il n’y a eu un risque de défaut. En 1998, les réserves de la Banque Centrale étaient très faibles, autour de 30 milliards. Elles sont aujourd’hui à 420 milliards, soit 14 fois supérieures. La dette publique était un problème majeur en 1998 ; aujourd’hui la Russie est l’un des pays les moins endettés du monde avec au tour de 9% du PIB pour sa dette publique, soit 10 fois moins que la France. La balance commerciale était en déficit au premier semestre 1998, alors qu’elle est excédentaire aujourd’hui de près de 120 milliards par an, un chiffre comparable à celui de l’Allemagne.
L’industrie russe se développe rapidement, et on a pu le voir dans les contrats signés récemment avec l’Inde, tout comme on peut le voir si l’on regarde les chiffres de la production automobile, ou aéronautique. Il est donc profondément stupide de comparer la Russie à un quelconque émirat pétrolier. Cela n’avait non plus aucun sens de comparer 1998 avec ce qui s’est passé les jours derniers. Et pourtant, certains l’on fait, parfois de bonne foi montrant cependant que leur connaissance de l’économie russe était bien courte, et d’autres de moins bonne foi, démontrant une incontestable volonté de nuire. Il est important de ne pas se laisser guider par l’idéologie quand on cherche à comprendre ce qui se passe en Russie.
Jacques Sapir
Ses travaux de chercheur se sont orientés dans trois dimensions, l’étude de l’économie russe et de la transition, l’analyse des crises financières et des recherches théoriques sur les institutions économiques et les interactions entre les comportements individuels.
Il a poursuivi ses recherches à partir de 2000 sur les interactions entre les régimes de change, la structuration des systèmes financiers et les instabilités macroéconomiques.
Depuis 2007 il s’est impliqué dans l’analyse de la crise financière actuelle, et en particulier dans la crise de la zone Euro.
Réveil Communiste :
Réveil Communiste est animé depuis 2010 par Gilles Questiaux (GQ), né en 1958 à Neuilly sur Seine, professeur d'histoire de l'enseignement secondaire en Seine Saint-Denis de 1990 à 2020, membre du PCF et du SNES. Les opinions exprimées dans le blog n'engagent pas ces deux organisations.
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Le blog est communiste, non-repenti, et orthodoxe (comme ils disent). Il défend l'honneur du mouvement ouvrier et communiste issu de la Révolution d'Octobre, historiquement lié à l'URSS quand elle était gouvernée par Lénine et par Staline, mais sans fétichisme ni sectarisme. Sa ligne politique est de travailler à la création et à l'unité du parti du prolétariat moderne, et de lutter contre l'impérialisme (contre le seul qui importe, l'impérialisme occidental, dirigé par les États-Unis).
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