L'anticommunisme populaire de droite et la petite propriété
15 Octobre 2025 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Front politique intérieur, #Economie, #Théorie immédiate, #Front historique, #classe ouvrière
Nous n'avons que le temps, que possèdent aussi ceux qui n'ont pas de demeure (Gracian, cité par Debord)
L’anticommunisme populaire trouve ses racines dans un milieu social précis : celui des petites entrepreneurs traditionnels, et travailleurs indépendants, paysans, artisans, commerçants. En un mot, la petite-bourgeoisie de droite.
Dans ce milieux qui est toujours en décadence économique – en tout cas qui se plaint toujours de cela, mais qui se reconstitue continuellement, le socialisme est accusé de spolier de pauvres gens, d’entraver les projets de réussite sociale individuelle des humbles par la taxation, et de remettre en cause les situations matérielles plus aisées atteintes difficilement par des gens qui ont travaillé dur, plus dur que les autres estiment-ils, souvent sans profiter de leur patrimoine qu’ils tiennent d’autant plus à transmettre à leurs descendants.
Dans ce milieux , on investit son énergie à fond sans compter ses heures de travail, parce qu’on n’a pas de patron, en tout cas pas de patron directement visible, et on développe une mentalité qui tire fierté de ce surtravail, fût-il au détriment de la santé et de la qualité de vie. Le calcul d’existence est à l’opposé de celui qui domine dans la petite-bourgeoisie salariée, de gauche, dont l’emploi est plus ou moins lié à l’État, et qui consiste plutôt à s’assurer grâce à l'action syndicale un plancher de revenu honorable, mais pas spectaculaire, et à dégager par dessus du temps libre, pour les loisirs, le sport, la culture, la famille, etc.
Ceux qui travaillent dans le cadre de la petite entreprise, individuelle, familiale, clanique, vivent dans des structures économiques qui rappellent le « mode de production paysan » définit par Paul Cockshott qui a subsisté parallèlement aux autres modes de production en toile de fond depuis le Néolithique, autarcie alimentaire mise à part, et cette couche sociale si elle est souvent mise au chômage par les technologies nouvelles se renouvelle toujours – tant le désir de travailler sans patron et de se raconter à soi-même comme un individu économiquement libre et souverain est profond. Chacun peut rencontrer le maraîcher qui vend sa production directement au marché hebdomadaire local, pourvu qu’il soit assez achalandé, et qui parvient au prix d’un travail constant et épuisant à atteindre une certain aisance financière qui se reflétera dans la maison qu’il fait construire, et le véhicule qu’il peut s’offrir.
Au XXème siècle encore, le paysan moyen relevait de ce type social, et lui qui employait quelques salariés pouvait rentabiliser au maximum son capital fixe par un travail forcené dans des conditions économiques et technologiques données. Mais il devint un obstacle à la modernisation ou simplement à l’adaptation là où il dominait la production.
C'était là le problème que les Koulaks russes posaient à la toute nouvelle Union soviétique dans les années 1920, ces paysans moyens et aisés, qui avaient profité de la guerre civile pour s’approprier les terres et les biens des aristocrates et des rentiers urbains. Efficaces pour remettre au travail la Russie décimée et complètement ruinée par la guerre de 1914 à 1921, ils devinrent très rapidement un obstacle à la modernisation du pays par leur résistance au prélèvement fiscal, qui rendit nécessaire la collectivisation des terres agricoles. Une résistance au rôle économique de l'État qui est structurelle dans ce groupe social dans le monde entier et à toutes les époques, et qui remonte aux jacqueries d’Ancien Régime, qui se soulevaient toujours en vain, mais toujours de nouveau sous le mot d’ordre « Vive le Roi, sans gabelle ! ».
La petite entreprise familiale et locale n’est en réalité pas du tout incompatible avec le socialisme réel, mais elle tend à en redouter l’avènement plus que tout, et ceux qui en vivent dans les sociétés bourgeoises sont les anticommunistes les plus convaincus et les plus fanatiques.
A vrai dire les bases théoriques de son maintien dans le système socialiste sont fragiles et instables, et c’est la nécessité qui a conduit à la tolérer ou à la réhabiliter en URSS et en Chine, ou à Cuba. En effet la petite entreprise individuelle et familiale a été utilisée dans ces pays socialistes pour huiler le système et mieux ajuster l’offre à la demande. Et en général avec succès, sachant que des bornes strictes avaient été posées devant l’accumulation et la transmission de capital au-delà de cette échelle familiale ou locale.
Mais si le mode de production rural et local de la petite entreprise familiale est compatible avec le socialisme, comme avec presque tous les autres modes de production d’ailleurs – et chez nous il a certes reculé dans l’agriculture et la production, mais il prolifère dans les services, il représente un danger politique. Il offre un modèle de réussite individuelle par thésaurisation - ostentation incompatible avec les valeurs du socialisme et démoralisant pour les autres travailleurs. De plus, ces travailleurs énergiques et monomaniaques ont des descendants incultes rivés à leur console de jeux, qui ne rêvent que d’une vie de loisir et de parasitisme.
Ainsi le travailleur acharné et vertueux, tout comme le prolétaire au chômage, développe une progéniture de trafiquants sans moralité et sans entrave, de celle qui ruine aujourd’hui l’espace public.
Voir la carte politique du Portugal, où on peut distinguer la différence entre le sud des grandes exploitations agricoles et le nord de la petite propriété. Qui est un calque de l’implantation du Parti communiste après la dictature qui obtenait jusqu’à 40 % des votes en 1975 dans les provinces de grande propriété agricole de l’Alentejo, dans le tiers sud du pays, et qui se traînait en dessous 5 % dans les deux-tiers nord, où régnait la petite propriété. On peut opposer aussi en Amérique latine les régions agricoles selon leur régime agraire, et observer les clivages politiques qui en découlent.
Le type de réussite sociale poursuivi dans ce groupe social se présente à soi-même comme un mérite et une créance morale sur la société, obtenue par un sacrifice de toute son existence au travail, à l'entendre quasiment désintéressé, et qui en tout cas ne respecte absolument pas l’engagement désintéressé proprement dit, qui est la matrice du militantisme de gauche, il ne le voit que comme imposture, comme envie et jalousie - non sans manifester de son coté une jalousie féroce pour ceux qui "se la coulent douce", et comme une manière parfois de participer à des réseaux occultes, ou simplement de jouir d’un pouvoir de nuisance.
Pris entre le marteau de la finance et l’enclume du salariat toute sa vie il sacrifie son temps de loisir et d’épanouissement culturel pour pas grand-chose. Mais s’il atteint parfois à la réussite économique, est-ce parce qu'il a travaillé autant qu’il en avait l’air ? il a dans ce cas comme tous les patrons, grand ou petit, cultivé son réseau. S’il atteint ce faisant un certain succès, il suivra le modèle des grands capitalistes, il se mettra à travailler de moins en moins à produire des biens, et de plus en plus à consolider son statut social, et à bâtir de petits monopoles locaux.
Le fonctionnement technique réel du capitalisme moderne est collectif et coopératif. Le modèle du capitaliste individuel d’échelle locale ou familiale, s’il est bien celui qui est utilisé comme paradigme théorique dans les œuvres classiques du libéralisme, est régressif et dépassé. Mais il est vivace comme la mauvaise herbe. Le capitalisme individuel qui se développe dans les secteurs de l’économie où il y a peu de capital fixe et un encouragement à pousser l’exploitation au delà des limites naturelles fixées par le reproduction de la force de travail est à la fois toujours renaissant, et fondamentalement opposé à la dynamique progressiste du capitalisme en général, au bien être de l'humanité en général - et au progrès technologique.
Cette classe n'a pas seulement contribué à l'échec de la révolution portugaise des années 1970. Toutes les réformes économiques dans les pays socialistes qui rencontrent des difficultés liées à la crise de la productivité sont bornées par ces considérations.
Car cette classe a ressurgit en URSS à partir des années 1960 sous la forme du groupe des entrepreneurs informels, et dans ce contexte, criminels, et elle a joué un rôle majeur dans la destruction du pays ! Pour finalement tirer les marrons du feu au bénéfice de oligarchie. Et la petite-bourgeoisie traditionnelle fait de même aujourd'hui aux États-Unis en soutenant aveuglément les politiques xénophobes, antifiscales et antisociales de Donald Trump, quitte à scier la branche sur laquelle elle est assise : elle vit littéralement de exploitation de millions de travailleurs clandestins que le Caligula de la Maison Blanche est en train de faire expulser manu-militari.
GQ, 6 juin 2025
Réveil Communiste :
Réveil Communiste est animé depuis 2010 par Gilles Questiaux (GQ), né en 1958 à Neuilly sur Seine, professeur d'histoire de l'enseignement secondaire en Seine Saint-Denis de 1990 à 2020, membre du PCF et du SNES. Les opinions exprimées dans le blog n'engagent pas ces deux organisations.
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Le blog est communiste, non-repenti, et orthodoxe (comme ils disent). Il défend l'honneur du mouvement ouvrier et communiste issu de la Révolution d'Octobre, historiquement lié à l'URSS quand elle était gouvernée par Lénine et par Staline, mais sans fétichisme ni sectarisme. Sa ligne politique est de travailler à la création et à l'unité du parti du prolétariat moderne, et de lutter contre l'impérialisme (contre le seul qui importe, l'impérialisme occidental, dirigé par les États-Unis).
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