Mort de Le Pen : la haine du "R-haine" est-elle une bonne haine ?
6 Janvier 2026 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Qu'est-ce que la "gauche", #Élections, #Théorie immédiate, #GQ, #Positions, #Front historique, #Front politique intérieur
La mort récente de Brigitte Bardot a donné l'occasion à nouveau aux "engagés" qui se tirent des balles dans le pied pour le seul plaisir de manifester leur bassesse morale en une minute de rage impuissante.Voici ce que j'écrivais après les festivités intempestives qui ont suivi la mort de Le Pen, il y un an (note du 29 décembre 2025) .
Les militants qui manifestent dans la rue pour exprimer leur joie à l'annonce de la mort de l'épouvantail sont d'une incroyable bêtise ... on dirait qu'ils croient que Le Pen gouvernait !
Mais la haine du « R-haine » est elle une bonne haine ?
Dans le prolétariat qui vote en France en 2024, le RN est majoritaire, ce qui sème la panique chez beaucoup de militants de gauche, et la développe chez eux.
On peut se faire une vertu de la « haine du R-haine », mais cela ne risque pas de convaincre les prolétaires en question de changer d’avis.
Les antifascistes des années 1930 et 1940 s’opposaient aux fascistes et aux nazis certes parce qu’ils rejetaient leur programme politique, les jugeaient répugnants sur le plan moral et qu’ils condamnaient leur racisme ostentatoire et leurs pratique de la violence, mais ils les haïssaient, quand ils le faisaient - ce n’était pas le cas de Gramsci, pourtant emprisonné par Mussolini - pour une autre raison : parce que fascistes et nazis était déterminés à briser les grèves, à exercer ouvertement la terreur contre les militants ouvriers et des partis de gauche, à les battre et les humilier, à leur faire avaler de l’huile de ricin, à les tuer, et que c’était même leur raison d’être, c’était la raison pour laquelle ils étaient payés par les grands patrons.
On ne hait rationnellement que les gens dont on connaît clairement par expérience directe le caractère immédiatement dangereux et non parce qu’on les condamne moralement : ce n’était pas les journalistes et les professeurs, les curés et les humanitaires, mais l’expérience concrète dans la rue qui leur avait appris à redouter les fascistes, à les haïr et à les combattre.
La haine construite par les médias, et la culture scolaire, avec des motivations vertueuses, et quelle qu’en soit l’objet, est d’une toute autre nature, et malgré les bonnes intentions qui sont toujours affichées, fondamentalement perverse.
Les antifas d’aujourd’hui sont complètement différents des prédécesseurs qu’ils se revendiquent : ils haïssent sur commande des gens dont ils ignorent tout. Ils se sont construits un adversaire abject fantasmé, qui est le reflet inverse de l’image flatteuse qu’ils se font d’eux-mêmes, et estiment qu’ils ont le droit de prendre l’initiative de la violence contre lui, d’empêcher qu’il se réunisse et s’exprime librement, et plus encore de réclamer de la part du pouvoir bourgeois des mesures de répression policières et judiciaires contre cet adversaire.
Cette culture politique du gauchisme contemporain utilise le récit historique des années 1930 comme une excuse pour son incapacité politique et pour ostraciser une bonne partie du peuple en France et dans les autres pays occidentaux, comme si elle voulait « dissoudre le peuple », aurait dit Brecht.
Brecht critiquait avec cette formule l’action des autorités de la RDA où il vivait dans les années 1950, quand ce pays en formation était effectivement gouverné par une mince couche de résistants antinazis endurcis dans la lutte, placés par la victoire soviétique en surplomb au-dessus des masses allemandes, masses qui avaient été nazifiées dans un passé récent – et envers lesquelles l'attitude soupçonneuse et répressive qui aboutit à la construction du Mur de Berlin en 1961, pouvait s’expliquer et se justifier. Rien de tel en France aujourd’hui.
L’extrême-droite en effet a progressé dans les élections depuis les années 1980 en récupérant des thèmes de campagne d’origines diverses qui ne sont pas essentiellement ceux de ses prédécesseurs d’avant-guerre : sécurité, protectionnisme, refus de l'immigration, de l'assistanat … qu’on soit d’accord ou non avec les idées sur ces questions qui sont reprises par le RN et qui sont très répandues dans les masses, elles n'ont rien à voir, ou seulement par extrapolation et procès d'intention avec les caractéristiques du fascisme, c'est à dire la conception inégalitaire de la société, le racisme idéologique et assumé, le suprématisme blanc, le nationalisme belliciste, le collaborationnisme, le colonialisme, la pratique revendiquée de la torture, la dictature du chef charismatique et l’antisémitisme. Et cela dans une société où la mentalité autoritaire et sa valorisation idéologique ont complétement disparu, pour être remplacées par une culture paradoxale de la victimisation au nom de laquelle la haine et la répression des autoritaires ou présumés tels est légitime et même recommandée.
La haine du R-haine, c’est à dire des foules qui votent pour lui, est donc une pratique d’amalgame qui ne vaut pas mieux que la haine qu’elle veut contrer, et elle évolue chez certains en une sorte de racisme auto-satisfait qui ne dit pas son nom contre un adversaire construit de toute pièce qui ressemble fort à la haine antisémite d’avant-guerre qui reconstruisait ad-hoc la figure du juif pour pouvoir le haïr.
Les persécutions racistes se produisent objectivement dans les sociétés modernes quand des masses ont été convaincues que d‘autres masses distinctes culturellement et dont les individus qui les constituent sont aisément repérables, représentent un danger existentiel. Les antifas actuels craignent les gens ordinaires qui votent pour le RN comme un tel danger, et ils vont utiliser leur influence dans des médias qui leurs sont fondamentalement favorables par préjugé de classe pour les stigmatiser et les ostraciser, à la manière du maccarthysme anticommuniste américain, dans un premier temps, et faire plus éventuellement avec les possibilités de contrôle social technologique qui se sont développées dans le monde actuel.
Il s'agit d'une tartufferie caractéristique de l'évolution générale du capitalisme impérialiste en Occident. On constate d'ailleurs qu'une même logique d'amalgame sur l'autre bord est à l'œuvre avec la dénonciation de l’antisémitisme attribué à LFI, au moment même où Israël commet des massacres de masse génocidaires contre les Palestiniens à Gaza. Il s'agit encore une fois de diaboliser de manière perverse des adversaires politiques considérés à tort ou à raison (plutôt à tort) comme dangereux pour l’ordre établi, et de propager la haine des Arabes et des musulmans par dessus le marché. Certaines des victimes de ces amalgames entre antisémitisme et antisionisme ont pourtant sympathisé avec les pratiques des antifas qui ne les ciblaient pas.
Ainsi en renvoyant dos à dos RN et LFI tente-t-on de sauver aujourd'hui le consensus politicien européen et atlantiste en manipulant la "haine de la haine", contre les prétendus extrêmes des deux cotés.
Fidel, et Pasolini, ont chacun de leur coté averti en leur temps que si le fascisme revenait, il le ferait sous le masque de l’antifascisme.
GQ, 20 juin - 2024, relu le 7 janvier 2026
Réveil Communiste :
Réveil Communiste est animé depuis 2010 par Gilles Questiaux (GQ), né en 1958 à Neuilly sur Seine, professeur d'histoire de l'enseignement secondaire en Seine Saint-Denis de 1990 à 2020, membre du PCF et du SNES. Les opinions exprimées dans le blog n'engagent pas ces deux organisations.
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Le blog est communiste, non-repenti, et orthodoxe (comme ils disent). Il défend l'honneur du mouvement ouvrier et communiste issu de la Révolution d'Octobre, historiquement lié à l'URSS quand elle était gouvernée par Lénine et par Staline, mais sans fétichisme ni sectarisme. Sa ligne politique est de travailler à la création et à l'unité du parti du prolétariat moderne, et de lutter contre l'impérialisme (contre le seul qui importe, l'impérialisme occidental, dirigé par les États-Unis).
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