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Réveil Communiste

Sur l'Empire du moindre mal. Critique de Jean Claude Michéa, et de ses inspirateurs situationnistes

16 Août 2026 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #Front historique, #GQ, #Publications, #Qu'est-ce que la "gauche", #Mille raisons de regretter l'URSS

 

Jean Claude Michéa a publié en septembre 2018 une critique du libéralisme intitulée "Le loup dans la bergerie". Cette note de lecture sur deux de ses ouvrages précédents tâchait d'éclairer les qualités et les limites de cet auteur dont le point de vue était original dans le paysage idéologique français.

Note de lecture de GQ, 5-26 octobre 2015

"L'Empire du Moindre Mal", Jean Claude Michéa, Paris 2007, et son prolongement : "La Double Pensée", Paris 2008.

J’ai beaucoup apprécié cette lecture stimulante, enrichissante, le style et la grande culture de l’auteur. Je crois que le titre "empire du moindre mal" est proprement génial. Il faut aussi le remercier pour s'être donné le mal de se colleter de près à la littérature libérale.

Il y a beaucoup à méditer dans sa critique de la psychologie de l'intérêt personnel, théorie tout à fait sommaire, qui est pourtant à la base de la "science" économique apologétique du capitalisme.

Mais je ne suis pas convaincu qu’il soit sur la bonne voie en ce qui concerne la critique effective de ce monde capitaliste, très repoussant et pourrissant, mais vivace. Au final, il s'agit dans cette critique-là d'un nouvel avatar de situationnisme, malgré quelques nuances de bon sens, bienvenues dans une théorie qui en a toujours manqué. Michéa est sans doute le premier penseur de qualité et sincèrement opposé au capitalisme qui ait réussi à s'inspirer de Guy Debord et Raoul Vaneigeim.

Mais "parle de toi" disaient les situationnistes ! Alors pourquoi JCM déteste-t-il tant le libéralisme ? Quel mal lui a-t-il donc fait ? Quel est son ressentiment ? Sa vie jusqu'à présent semble n'avoir été qu'une suite d'expériences heureuses. En conséquence, il semble n'opposer au monde tel qu'il est qu'un dégoût éthique, le dégoût de ce que les foules actuelles qui le composent seraient devenues. Nous serions en voie de devenir « un peuple de démons », dit-il en détournant significativement une formule d'Emmanuel Kant.

Mais ce libéralisme qui lui répugne est si pervers qu'il lui permet d’enseigner sa doctrine ! Les penseurs d'extrême-gauche d'écoles variées qui deviennent célèbres chacun à leur tour ne se posent jamais la question : "pourquoi donc le capitalisme que je dénonce dans mes bons livres ne me combat-il même pas?"

La réponse est évidente ! Sa doctrine n'est pas assez dangereuse, et si elle dénonce à juste titre "l'Empire du Moindre mal", elle ne propose au lecteur que d'adopter une attitude morale, et aucune pratique politique. On a trop lu Debord et pas assez Gramsci. A démon, démon et demi.

Le libéralisme promet la croissance et la liberté. Mais il ne tient guère ses promesses, contrairement à ce qu'à l'air de croire JCM, qui montre pourtant très bien comment la liberté ultra-individualiste se renverse en son contraire, et sans délais pour nous maintenant, en société de contrôle et maccarthysme moral.

En ce qui concerne la croissance il jette le bébé avec l’eau du bain. La croissance de richesse, ce n’est pas la croissance de la consommation d’énergie ou de matières premières. C’est celle de santé, de longévité, de confort, de savoir, de jeux, de temps libre, de sécurité … et ça se mesure.

La gauche actuelle serait tellement nulle qu'elle serait doublée "sur sa gauche" par un Bob Kennedy, dans un discours électoral de 1968. Je suis bien d'accord qu'elle est nulle ! Mais prendre Bob Kennedy pour référence ? Même paradoxale? Bob Kennedy, c’est ce plénipotentiaire arrogant envoyé par son frère qui en 1961 mettait au défi les étudiants indonésiens de lui expliquer ce qu'était ce mystérieux "capitalisme monopoliste" dont ils lui parlaient. Quatre ans avant qu’on leur réponde définitivement par les moyens du génocide perpétré contre les communistes (1).

Certes le PIB qui mesure la richesse des nations additionne les accidents et les ambulances, mais pour faire de la décroissance il est beaucoup plus facile de supprimer les ambulances que les accidents. La masse absolue de richesse que reflète le PIB est imprécise, mais les variations du PIB sont significatives : quand le PIB s’accroit, s’accroissent ensemble vraie et fausse richesse.

JCM ne voit pas que le libéralisme est entré en contradiction avec lui-même dès le début du XIXème siècle, avec la philosophie de Hegel (mort en 1831!), et que le socialisme est le résultat de cette dialectique. Le socialisme conserve le libéralisme en le dépassant. Mais seulement le socialisme scientifique de Marx et Engels, et non le socialisme utopique qui a ses préférences, qui n'est pas un dépassement du capitalisme mais un bricolage dans ses marges.

JCM est antistalinien par préjugé gauchiste. Malgré quelques voyages là-bas dans sa jeunesse de fils de communiste, les lieux communs qui parsèment ses écrits révèlent qu'il ne connait rien au socialisme réellement existant et à l'URSS, État réellement existant de 1922 à 1991,  qui devrait pourtant lui plaire puisqu'elle fut qualifiée par Ronald Reagan « d’Empire du mal », elle qui était l'ennemie acharnée et réelle de l’Empire du moindre mal. S’il s’était informé, il aurait su que « l'homme rouge » qui en est résulté dans les plaines de Russie avait beaucoup de points communs psychologiques avec les prolétaires anglais des années 1930 dont Orwell, qu'il place sur un piédestal complètement immérité, admirait la common decency. Y compris certains de leurs défauts d'ailleurs.

Michéa présente avec des arguments percutants le libéralisme actuel comme un nouvel esclavage de masse, sur le point de détruire la planète par dessus le marché. Mais s'il est convaincu de cela, pourquoi cette réticence, contrairement à Luckasc, qui est une de ses références pourtant, à admettre que n'importe quel système socialiste existant, même le plus mauvais, vaudrait mieux que cela, "la société de démons" du capital? Si on est convaincu de cela la lutte pour abattre l'État capitaliste et le remplacer par une autorité politique suffisante pour en empêcher le retour devient une exigence morale - celle qui a poussé au sacrifice les partisans de la lutte armée dans les années 1960 à 1980. Et cela quelque soient les impasses et les tragédies qui puissent provisoirement en découler.

L'homme nouveau de Staline ou de Che Guevara, qu'il vilipende à contresens, n'est rien d'autre que ceci : l'individu libre de son égoïsme immature d'éternel Koulak et d'Universal Soldier (2). Car l'individu et l'État n'existent pas séparément, ils s'engendrent réciproquement. Si les anarchistes en arrivaient à leur but de supprimer l'État, ils supprimeraient du même coup l'individu, et sa libre liberté d'individu libre.

L'auteur ne se rend pas compte que si ses principes d’anarchiste radical étaient appliqués, la « casse » humaine serait bien plus spectaculaire qu’elle fut en URSS ou même au Cambodge de Pol Pot. Car lorsque la révolution aura lieu, immanquablement un groupe politique issu du prolétariat se retrouvera avec entre les mains la responsabilité de ne pas laisser la société s’écrouler sur sa tête et celle du peuple tout entier. Pour dépasser le capitalisme il faut au moins savoir faire ce qu’il sait faire : nourrir à peu près la population. Et la gestion économique, c'est précisément ce que l'anarchiste refuse absolument.

Michéa croit d'ailleurs que le problème politique révolutionnaire se résume à l'existence d'une minorité psychologique de pervers ambitieux voués à s'accaparer le pouvoir, qui détournent les révolutions de leur sens et de leur pureté primitive. Il a le mauvais goût de présenter ainsi le Che, que le sens commun, ou la common decency s'il préfère, des peuples du Sud du monde, a précisément désigné comme le type même du héros révolutionnaire désintéressé.

Son situationnisme est donc une rêverie, à coté de la plaque comme l’original, avec quelques améliorations, par exemple, d'avoir compris qu'il ne faut pas idéaliser les délinquants. Il révèle au passage qu'il y avait une influence pernicieuse de la libertarienne américaine extrême Ayn Rand, à l'origine du mouvement situationniste dès les années 1950.

Sa critique comme la critique situationniste des années 1960 ne débouche sur aucune pratique possible, car il se tient à l’écart du prolétariat, en lui préférant un peuple décent rêvé pour les besoins de la cause.

JCM donne l’impression de préférer la guerre à la fausse paix perpétuelle du libéralisme marchand, c’est sans doute compréhensible, mais c’est trop ou trop peu, et la victoire sera pour ceux qui sauront faire la guerre vraiment, et sans l’aimer. Comme l’Armée Rouge en 1945. Comme le Viet-Nam en 1954 et en 1975.

(1) Anecdote rapportée par Paul M. Sweezy dans la préface de Monopoly Capital (1965)

(2) Universal soldier, célèbre chanson anti-guerre de Buffy Sainte Marie, en 1966

GQ, complété le 26 octobre 2015, relu en janvier 2026

PS. Un des problèmes insolubles auxquels se heurtèrent les situationnistes était que plus ils tentaient de tracer une ligne de séparation absolue entre la vraie critique (la leur) et la fausse (celle de tous les autres), plus ils tombaient eux-mêmes dans la fausse critique, parce que dans l'antagonisme réel c'est le rôle de l'ennemi de tracer cette ligne, et qu'il était absolument impossible qu'ils le fassent eux-mêmes. C'est la contre-révolution qui définit la révolution et non l'inverse.

Le problème des situs, c'est que ceux qu'ils déclaraient comme leurs ennemis ne s'étaient même pas rendu compte de leur existence. En conséquence, on peut s'en servir, un peu, comme source d'inspiration, mais en gardant à l'esprit le principe de réalité.

 

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L
Merci pour cet article, qui pose une question essentielle : comment passer d’une critique radicale du capitalisme à une stratégie capable de le dépasser ? Je partage largement le diagnostic sur la limite politique de Michéa, même si je serais plus nuancé sur certaines critiques qui lui sont adressées.<br /> <br /> Michéa a incontestablement le mérite d’avoir compris quelque chose que la gauche libérale a largement oublié : le capitalisme ne détruit pas seulement du pouvoir d’achat ou des droits sociaux, il transforme les rapports humains eux-mêmes. Son individualisme marchand dissout les solidarités, les appartenances, les métiers, les communautés de travail et les formes de réciprocité qui permettent à une société de tenir debout. Sa critique de la réduction de l’homme à l’homo œconomicus est donc précieuse. Et sa méfiance envers une « gauche » qui accompagne parfois la marchandisation au nom de l’émancipation mérite d’être entendue.<br /> <br /> Mais c’est précisément ici que commence sa faiblesse. Michéa décrit assez bien ce que le capitalisme détruit, mais beaucoup moins bien la force sociale capable de le remplacer. Sa référence au « peuple décent », à la common decency et aux pratiques populaires de réciprocité tend à transformer une question de rapports de classes en une question de mœurs et de dispositions morales. Or le peuple n’est pas une catégorie sociale homogène et il n’existe pas de « décence populaire » politiquement constituée en dehors des rapports de production. Le même peuple peut être traversé par la solidarité comme par le racisme, le sexisme, le conservatisme ou la concurrence. Ce n’est pas la morale qui transforme une classe en force historique : c’est la lutte, l’organisation et la conscience de ses intérêts communs.<br /> <br /> C’est là que je rejoins fortement la formule de GQ : « On a trop lu Debord et pas assez Gramsci ». J’ajouterais : on a aussi trop lu Orwell et pas assez Marx. La common decency peut être un point d’appui culturel et moral ; elle ne constitue pas une stratégie révolutionnaire. La question décisive demeure : qui peut prendre le pouvoir sur les rapports de production, avec quelle alliance de classes, quelles institutions et quel projet de société ?<br /> <br /> Il y a également une contradiction chez Michéa qu’il faut affronter. Il décrit le libéralisme comme un système qui tend vers une forme de nouvel esclavage marchand et qui détruit les conditions mêmes d’une vie humaine digne. Mais il demeure extrêmement méfiant à l’égard de toute organisation politique susceptible de s’opposer matériellement à cette dynamique. Il critique l’État libéral, mais semble redouter davantage encore l’État nécessaire à sa transformation. Il critique le capitalisme pour son atomisation, mais se méfie des formes d’organisation collective qui pourraient permettre de la dépasser. Il veut préserver les solidarités populaires, mais ne donne pas véritablement les moyens politiques de les généraliser.<br /> <br /> C’est ici que le marxisme doit apporter le dépassement dialectique de Michéa. Il ne s’agit ni de revenir au libéralisme individualiste, ni de rêver à une communauté idéale, ni de nier l’individu au profit d’un État abstrait. Il s’agit de comprendre que l’individu concret ne peut être libre que s’il maîtrise collectivement les conditions matérielles de son existence. La liberté réelle suppose donc la propriété sociale des secteurs stratégiques, des services publics puissants, des droits sociaux, une démocratie économique et une planification démocratique capable d’orienter la production vers les besoins humains et les limites écologiques.<br /> <br /> Cela permet également de répondre à la question de la « décroissance ». La bonne question n’est pas « croissance ou décroissance ? », mais : produire quoi, pour qui, comment et sous quel rapport social ? Nous devons pouvoir augmenter la santé, le savoir, le temps libre, la qualité du logement, la mobilité collective et la sécurité matérielle tout en diminuant les consommations matérielles inutiles et les destructions écologiques. C’est une question de maîtrise collective de la production, donc de pouvoir de classe.<br /> <br /> Et c’est peut-être là que se trouve notre divergence fondamentale avec Michéa : nous ne voulons pas seulement défendre ce qui subsiste de la décence populaire contre le marché. Nous voulons donner à cette aspiration à la solidarité une force historique et institutionnelle.<br /> <br /> Le « peuple décent » de Michéa doit donc devenir un sujet politique. Pour cela, il faut penser une alliance des classes populaires et des fractions salariées ou indépendantes dominées par le capital : ouvriers, employés, techniciens, travailleurs des services publics, petits producteurs, agriculteurs, artisans, indépendants soumis aux donneurs d’ordre, classes populaires rurales et fractions des classes moyennes prises dans la même contradiction avec la domination du capital. C’est ce que nous pouvons penser comme un « quart état » contemporain : non pas une essence morale du peuple, mais une alliance sociale appelée à devenir une force hégémonique.<br /> <br /> Et c’est ici que Gramsci devient décisif : cette alliance ne peut devenir hégémonique qu’en construisant ses propres institutions, son propre projet culturel et son propre programme de transformation de l’État. Le problème n’est donc pas simplement de « retrouver le peuple », mais de construire le bloc historique capable de transformer les rapports sociaux.<br /> <br /> Michéa a ainsi raison contre le libéralisme lorsqu’il défend la nécessité de limites, de réciprocité, de solidarité et de biens communs. Mais il reste en deçà de Marx lorsqu’il ne répond pas suffisamment à la question : quelle classe, quelle alliance, quelle organisation et quel pouvoir permettront de faire de ces aspirations une réalité sociale ?<br /> <br /> C’est peut-être la meilleure manière de le dépasser sans le rejeter : conserver sa critique de l’individualisme marchand, mais la réinscrire dans le matérialisme historique ; conserver sa défense de la réciprocité, mais la libérer de toute nostalgie ; conserver sa critique du libéralisme, mais lui donner une stratégie de conquête ; conserver sa préoccupation écologique et anthropologique, mais lui donner les moyens matériels de sa réalisation.<br /> <br /> Autrement dit : Michéa nous aide à comprendre ce que le capitalisme nous fait perdre. Marx nous permet de comprendre pourquoi il le fait. Gramsci nous indique comment construire l’hégémonie pour le dépasser. Et le socialisme doit transformer cette compréhension en institutions, en droits, en propriété sociale et en planification démocratique.<br /> <br /> C’est à cette condition que la critique du « monde tel qu’il est » cesse d’être une belle résistance morale pour devenir véritablement une politique de transformation sociale.
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A
Très bon !<br /> <br /> Ce JMC me fait l'effet d'un intellectuel de gauche, discret mais pédant (le comble du snobisme).<br /> <br /> Pour le PIB : c'est "principalement" la somme des salaires bruts (les revenus) versés en France chaque année.<br /> <br /> " ... Le PIB correspond à la rémunération des salariés, aux impôts perçus par l’État sur la production et les importations, et aux excédents d’exploitation dégagés par les entreprises. "<br /> <br /> ( https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/politiques-economiques/theories-economiques/pib/ )
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P
remarquable !tout est dit ! Guigue vainqueur par ko
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