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Réveil Communiste

Gramsci et la traductibilité du langage marxiste : philosophie - politique - économie

28 Août 2026 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Antonio Gramsci, #Théorie immédiate

bible polyglotte de la Renaissance.

bible polyglotte de la Renaissance.

Extrait du Cahier de Prison 11, § 65

PHILOSOPHIE - POLITIQUE - ECONOMIE

Si ces trois activités sont les éléments constitutifs nécessaires d'une même concep­tion du monde, il doit nécessairement exister, dans leurs principes théoriques, une convertibilité de l'une à l'autre, une traduction réciproque, chacune dans son propre langage spécifique, de chaque élément constitutif : l'un est implicitement contenu dans l'autre et tous ensemble, ils forment un cercle homogène.21

De ces propositions (qui doivent être élaborées), découlent pour l'historien de la culture et des idées, quelques critères de recherche et quelques règles critiques de haute signification. Il peut arriver qu'une grande personnalité exprime sa pensée la plus féconde non dans cette partie de son œuvre, où l'on s'attendrait le plus « logique­ment » à la trouver, du point de vue d'une classification extérieure, mais dans une autre partie qui à première vue, peut être jugée sans rapport profond avec l'œuvre. Un homme politique écrit un livre de philosophie : il se peut qu'il faille au contraire rechercher sa « vraie » philosophie dans ses écrits politiques. Dans toute personnalité, il y a une activité dominante et prédominante : c'est dans cette activité qu'il faut re­cher­cher sa pensée, implicite la plupart du temps et parfois en contradiction avec la pensée exprimée ex-professo22. Il est vrai que dans un tel critère de jugement histo­rique sont contenus bien des dangers de dilettantisme, et que dans sa mise en applica­tion, il faut prendre de grandes précautions, mais cela n'empêche pas que ce critère soit fécond de vérités.

En réalité le « philosophe » occasionnel réussit plus difficilement à faire abstrac­tion des courants qui dominent son temps, des interprétations devenues dogmatiques d'une certaine conception du monde, etc. ; alors qu'au contraire, comme savant de la politique, il se sent libre de ces idola23 du temps et du groupe, il affronte plus immé­diatement et avec toute son originalité la conception même ; il pénètre dans son intimité et la développe d'une manière vitale. A ce propos, se trouve encore utile et féconde la pensée de Rosa Luxemburg sur l'impossibilité d'affronter certaines ques­tions de la philosophie de la praxis, dans la mesure où celles-ci ne sont pas encore devenues actuelles pour le cours de l'histoire générale ou de celle d'un groupement social donné [comprendre : le prolétariat]. A la phase économique-corporative, à la phase de lutte pour la conquête de l'hégémonie dans la société civile, à la phase de l'État, correspondent des activités intellectuelles déterminées qui ne sauraient admettre des improvisations ou des anticipations arbitraires. Au cours de la période de lutte pour l'hégémonie, c'est la scien­ce de la politique qui se développe ; la phase de l'État, elle, exige que toutes les superstructures se développent, sous peine de voir l'État se dissoudre.

21 Cf. Les notes précédentes sur les possibilités de traduction réciproque des langages scientifiques. (Note de Gramsci.)

22 Exprimé par une déclaration nette et consciente.

23 Préjugés d'un groupe ou d'une époque.

M.S. pp. 92-93 et G.q. 11, § 65, pp. 1492-1493.)

[1932-1933]

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L
Merci pour cette publication de Gramsci, qui touche à mon sens à une question décisive pour le communisme aujourd’hui : la « traductibilité » entre philosophie, politique et économie.<br /> <br /> Gramsci ne nous dit pas simplement que ces trois domaines doivent dialoguer. Il affirme qu’ils sont les langages différents d’une même conception du monde et qu’ils doivent pouvoir se traduire réciproquement. C’est une conception profondément matérialiste de la praxis : la théorie doit pouvoir devenir pratique politique, l’analyse économique doit se traduire en stratégie et en institutions, mais la pratique transforme en retour notre compréhension théorique de la réalité.<br /> <br /> C’est pourquoi son observation sur « l’activité dominante » est si précieuse. Pour comprendre réellement une pensée, il ne faut pas seulement regarder ce qu’elle proclame dans ses textes théoriques, mais aussi ce qu’elle devient dans la pratique. Une organisation peut se dire révolutionnaire, anticapitaliste ou populaire ; la question matérialiste est de regarder quels rapports sociaux elle transforme effectivement, quelle organisation elle construit, quels pouvoirs elle cherche à conquérir et quelle conscience collective elle produit.<br /> <br /> Le passage sur les différentes phases — économique-corporative, conquête de l’hégémonie, puis question de l’État — me semble également particulièrement actuel. Il rappelle qu’une transformation sociale ne se décrète pas et que la conquête électorale du gouvernement ne saurait être confondue avec la conquête et la transformation des pouvoirs. La question est toujours : quels pouvoirs conquérir, dans quelles institutions, avec quelles formes de propriété, de contrôle et de participation populaire ?<br /> <br /> C’est là que je vois une articulation féconde avec le « communisme de conquête ». Il ne s’agit ni d’attendre un hypothétique grand soir, ni de réduire le communisme à une meilleure politique redistributive. Il s’agit de construire, à partir des luttes et de l’organisation du monde du travail, des conquêtes successives sur la propriété, le crédit, l’investissement, l’entreprise, les services publics, l’énergie, l’eau, les transports, les technologies et les conditions de reproduction sociale.<br /> <br /> La véritable question devient alors celle de la capacité du monde du travail à devenir une force historique : produire sa propre compréhension du monde, son organisation, son projet, ses institutions et finalement sa propre hégémonie.<br /> <br /> C’est peut-être là que Gramsci nous est le plus utile aujourd’hui : le communisme ne peut être seulement une philosophie, ni seulement un programme économique, ni seulement une stratégie électorale. Il doit être la capacité organisée de traduire l’un dans l’autre — et de transformer, par cette traduction permanente entre théorie et pratique, les rapports de forces et les rapports sociaux eux-mêmes.
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A
Dans l'ensemble je suis plutôt d'accord avec cet article.<br /> Cependant la phrase (l'affirmation) suivante me laisse perplexe :<br /> <br /> " ... alors qu'au contraire, comme savant de la politique, il se sent libre de ces idola du temps et du groupe, il affronte plus immé­diatement et avec toute son originalité la conception même ; il pénètre dans son intimité et la développe d'une manière vitale...").<br /> <br /> Nos actuels "politiciens", ci-devant affirmés comme "savants", ne me semblent nullement libres de leurs idola ! Il faudrait plutôt inverser l'hypothèse : "ne peut être qualifié de savant de la politique que celui qui peut attester de sa liberté vis à vis des conclusions de ses propres spéculations" : et là, ça se corse vraiment, comme on dit à Ajaccio !!!<br /> <br /> Sortir de ses déterminations sociales/sociétales n'est pas du tout évident ; et la science (!) de la dissimulation me semble être dans la nature humaine : c'est peut-être "la chose du monde la mieux partagée" comme le disait ironiquement Descartes à propos du "bon sens". On pourrait presque affirmer que la dissimulation fait partie du bon sens !!!
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