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Jeudi 30 octobre 2014 4 30 /10 /Oct /2014 00:03

Sur LGS :

De Pol Pot à L’Etat Islamique (Counterpunch)

John PILGER

En transmettant les ordres du président Richard Nixon pour un bombardement « massif » du Cambodge en 1969, Henry Kissinger a dit : « Tout ce qui vole sur tout ce qui bouge ». Tandis que Barack Obama déclenche sa septième guerre contre le monde musulman depuis qu’il a reçu le prix Nobel de la paix, l’hystérie et les mensonges orchestrés pourraient presque faire regretter la franchise meurtrière de Kissinger.

Comme témoin des conséquences humaines de la sauvagerie aérienne - y compris la décapitation des victimes, leurs parties accrochées comme des guirlandes aux arbres et éparpillés dans les champs - je ne suis pas surpris par ce nouveau mépris envers la mémoire et l’histoire. Un exemple éloquent est la montée en puissance de Pol Pot et ses Khmers rouges, qui avaient beaucoup en commun avec l’État islamique d’aujourd’hui en Irak et en Syrie. Eux aussi étaient des médiévistes sans scrupules qui ont commencé comme une petite secte. Eux aussi étaient le produit d’une apocalypse de fabrication américaine, cette fois en Asie.

Selon Pol Pot, son mouvement était composé de « moins de 5.000 guérilleros mal armés incertains quant à leur stratégie, la tactique, leur loyauté et leurs dirigeants ». Après le passage des bombardiers B52 de Nixon et Kissinger dans le cadre de « Operation Menu », le démon ultime de l’occident n’en revenait pas de la chance qu’il avait.

Les Américains ont largué l’équivalent de cinq fois Hiroshima sur le Cambodge rural entre 1969 et 1973. Ils rasèrent un village après l’autre et retournaient bombarder les décombres et les cadavres. Les cratères formaient un monstrueux collier de carnages, visibles encore aujourd’hui du ciel. La terreur était inimaginable. Un ancien responsable Khmer Rouge a décrit comment les survivants « ont perdu l’esprit et se promenaient muets pendant trois ou quatre jours. Terrifiés et à demi-fous, les gens étaient prêts à croire tout ce qu’on leur racontait... C’est ça qui a rendu la tâche si facile pour les Khmers rouges ».

Une commission d’enquête du gouvernement finlandais a estimé que 600 000 Cambodgiens sont morts dans la guerre civile qui a suivi et a décrit le bombardement comme la « première étape d’une décennie de génocides ». Ce que Nixon et Kissinger ont commencé, Pol Pot, leur bénéficiaire, l’a terminé. Sous leurs bombes, les Khmers rouges sont devenus une formidable armée de 200.000 hommes.

L’EI a une histoire similaire. Selon les études les plus sérieuses, l’invasion de Bush et Blair de Irak en 2003 a provoqué quelque 700 000 morts - dans un pays qui n’avait pas d’antécédent de djihadisme. Les Kurdes avaient conclu des accords territoriaux et politiques ; Sunnites et Chiites connaissaient les divisions de classe et le sectarisme, mais ils étaient en paix ; les mariages mixtes étaient courants. Trois ans avant l’invasion, j’ai traversé l’Irak sans crainte. En chemin, j’ai rencontré des gens fiers, surtout, d’être Irakiens, héritiers d’une civilisation qui, à leurs yeux, était toujours bien présente.

Bush et Blair ont tout réduit en poussière. L’Irak est maintenant un foyer de djihadisme. Al-Qaïda – à l’instar des « djihadistes » de Pol Pot - a saisi l’opportunité offerte par l’assaut de l’opération Shock and Awe et la guerre civile qui a suivi. La Syrie « rebelle » était encore plus alléchante, et a connu un afflux d’armes, de logistique et d’argent de la CIA et des Etats du Golfe à travers la Turquie. L’arrivée de recrues étrangères était inévitable. Un ancien ambassadeur britannique, Oliver Miles, a récemment écrit que « Le gouvernement [Cameron] semble suivre l’exemple de Tony Blair, qui a ignoré les conseils sensés du Foreign Office [Ministère des Affaires Etrangères britannique - NdT], du MI5 et du MI6 [services d’espionnage et contre-espionnage britanniques - NdT] que notre politique au Moyen-Orient - et en particulier nos guerres au Moyent-Orient - ont été le principal moteur du recrutement de musulmans en Grande-Bretagne pour le terrorisme chez nous ».

L’EI est la progéniture de ceux à Washington et à Londres qui, en détruisant à la fois l’Etat et la société irakiens, ont conspiré pour commettre un crime historique contre l’humanité. Comme Pol Pot et les Khmers rouges, l’EI est le mutant d’un terrorisme d’Etat occidental dispensé par une élite vénale et impériale, insensible aux conséquences des actions décidées hors de toute considération de distance ou de culture. Leur culpabilité est inavouable dans « nos » sociétés.

Ça fait 23 ans que cet holocauste s’est abattu sur l’Irak, immédiatement après la première guerre du Golfe, lorsque les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont piraté le Conseil de sécurité des Nations Unies et imposé des « sanctions » contre la population irakienne - ironiquement, renforçant ainsi l’autorité nationale de Saddam Hussein. C’était comme un siège médiéval. Presque tout ce qui constituait un Etat moderne a été, dans leur jargon, « bloqué » - du chlore destiné à produire de l’eau potable jusqu’aux crayons d’école, des pièces détachées pour appareils à rayons X, des analgésiques courants et des médicaments pour lutter contre les cancers inconnus auparavant et transmis par la poussière des champs de bataille du sud contaminés par l’uranium appauvri.

Juste avant Noël 1999, le ministère du Commerce et de l’Industrie à Londres a restreint l’exportation de vaccins destinés à protéger les enfants irakiens contre la diphtérie et la fièvre jaune. Kim Howells, médecin et parlementaire, sous-secrétaire d’État dans le gouvernement Blair, a expliqué pourquoi. « Les vaccins pour enfants », a-t-il dit, « étaient susceptibles d’être utilisés dans des armes de destruction massive ». Le gouvernement britannique pouvait s’en tirer avec un tel scandale, car les reportages des médias sur l’Irak - le plus souvent manipulés par le Foreign Office - blâmaient Saddam Hussein pour tout.

En vertu d’un programme « humanitaire » bidon de « pétrole contre nourriture », 100 $ étaient alloués à chaque Irakien par an pour vivre. Ce montant devait servir à payer pour les services d’infrastructure indispensables, comme l’eau et l’électricité, dans toute la société. « Imaginez, m’avait dit le Secrétaire général adjoint de l’ONU, Hans Von Sponeck, le montant dérisoire pour faire face au manque d’eau potable, et le fait que la majorité des malades ne peuvent se payer un traitement, et le véritable traumatisme vécu au quotidien, et vous aurez une idée du cauchemar. Et ne vous méprenez pas, c’est voulu. Dans le passé, je n’ai pas voulu employer le mot génocide, mais maintenant c’est inévitable ».

Dégoûté, Von Sponeck a démissionné comme coordinateur humanitaire de l’ONU en Irak. Son prédécesseur, Denis Halliday, un haut fonctionnaire de l’ONU, également distingué, avait également démissionné. « J’ai été chargé, a dit Halliday, de mettre en œuvre une politique qui répond à la définition du génocide : une politique délibérée qui a tué bien plus d’un million de personnes, enfants et adultes ».

Une étude menée par le Fonds pour l’enfance de l’Unicef des Nations Unies, a révélé qu’entre 1991 et 1998, le pic du blocus, il y a eu 500 000 décès « excédentaires » de bébés irakiens âgés de moins de cinq ans. Un journaliste de télévision américaine a présenté le chiffre à Madeleine Albright, l’ambassadrice américaine à l’ONU, en lui demandant, « Est-ce que cela en valait-il le prix ? » et Albright a répondu, « Nous pensons que cela en valait le prix. »

En 2007, le haut fonctionnaire britannique responsable des sanctions, Carne Ross, connu comme « M. Irak », a déclaré devant une commission parlementaire, « [Les gouvernements américain et britannique] ont effectivement privé l’ensemble de la population de moyens de vivre. » Lorsque j’ai interviewé Carne Ross, trois ans plus tard, il était rongé par les remords. « J’ai honte », a-t-il dit. Il est aujourd’hui un des rares à dénoncer les mensonges des gouvernements et la façon dont les médias serviles jouent un rôle essentiel dans la diffusion et la persistance des mensonges. « Nous fournissions [aux journalistes] des anecdotes aseptisées, » a-t-il dit, « ou sinon nous les tenions à l’écart ».

Le 25 Septembre, un titre du Guardian disait : « Face à l’horreur de l’EI nous devons agir ». Le « nous devons agir » est un fantôme ressuscité, une mise en garde contre l’oubli, les faits, les leçons apprises et les regrets ou la honte. L’auteur de l’article est Peter Hain, l’ancien ministre des Affaires étrangères chargé de l’Irak sous Blair. En 1998, lorsque Denis Halliday a révélé l’ampleur de la souffrance en Irak dont le gouvernement Blair partageait la responsabilité principale, Hain l’a agressé à l’émission Newsnight de la BBC en le qualifiant d’« apologiste de Saddam ». En 2003, Hain a soutenu l’invasion par Blair d’un Irak à bout de souffle sur la base de mensonges éhontés. Au cours d’une conférence du parti travailliste qui a suivi, il a rejeté l’invasion comme un « problème marginal ».

A présent, Hain réclame « des frappes aériennes, des drones, du matériel militaire et autres soutiens » pour ceux qui « encourent un génocide » en Irak et en Syrie. Cela répondra à « l’exigence d’une solution politique ». Obama pense à la même chose lorsqu’il soulève ce qu’il appelle les « restrictions » sur les bombardements et attaques de drones américains. Cela signifie que des missiles et des bombes de 500 livres peuvent aplatir les maisons des paysans, comme ils le font sans restriction au Yémen, au Pakistan, en Afghanistan et en Somalie - comme ils l’ont fait au Cambodge, au Vietnam et au Laos. Le 23 Septembre, un missile de croisière Tomahawk a frappé un village dans la province d’Idlib en Syrie, tuant une douzaine de civils, dont des femmes et des enfants. Aucun d’entre eux n’agitait un drapeau noir.

Le jour où l’article de Hain fut publié, Denis Halliday et Hans von Sponeck se trouvaient à Londres et sont venus me rendre visite. Ils n’ont pas été choqués par l’hypocrisie macabre d’un homme politique, mais ont déploré l’absence persistante, presque inexplicable, d’une diplomatie intelligente pour négocier un semblant de trêve. Partout dans le monde, de l’Irlande du Nord au Népal, ceux qui se considéraient réciproquement comme des terroristes et des hérétiques ont fini par s’asseoir à la table des négociations. Alors pourquoi pas maintenant en Irak et en Syrie ?

Comme Ebola en Afrique de l’Ouest, un virus appelé « guerre perpétuelle » a traversé l’Atlantique. Lord Richards, qui était encore récemment chef de l’armée britannique, veut « des hommes sur le terrain », et toute suite. Il y a chez Cameron, Obama et leur « coalition de volontaires » un discours quasi psychopathique - notamment chez l’Australien Tony Abbott, étrangement agressif – par lequel ils prescrivent encore plus de violence lancée de 10.000 mètres d’altitude sur des lieux où le sang des précédentes aventures n’a jamais séché. Ils n’ont jamais vu de bombardement et apparemment ils aiment tellement ça qu’ils veulent renverser leur seul précieux allié potentiel, la Syrie. Ce qui n’est pas nouveau, comme le révèle un document fuité des services de renseignement anglo-américains :

« Afin de faciliter l’action des forces libératrices [sic]... un effort particulier devrait être accompli pour éliminer certaines personnes clés [et] provoquer des troubles internes en Syrie. La CIA est préparée, et SIS (MI6) tentera de monter des opérations de sabotage mineures et des incidents coup de main [sic] en Syrie, au travers de contacts avec des personnes... un certain niveau de peur est nécessaire ... Des affrontements [mis en scène] à la frontière fourniront un prétexte à une intervention ... la CIA et le SIS doivent employer ... des moyens à la fois dans le domaine de la psychologie et de l’action pour augmenter la tension ».

Ce que vous venez de lire fut écrit en 1957, mais il aurait pu être écrit hier. Au fond, rien ne change dans le monde impérial. L’année dernière, l’ancien ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas a révélé que « deux ans avant le printemps arabe », on lui avait dit à Londres que la guerre contre la Syrie avait été planifiée. « Je vais vous dire quelque chose, » a-t-il déclaré dans une interview à la chaîne de télévision française LCP, « j’étais en Angleterre pour d’autres affaires deux ans avant la violence en Syrie. J’ai rencontré de hauts responsables britanniques, qui m’ont avoué qu’ils préparaient quelque chose en Syrie ... La Grande-Bretagne était en train d’organiser une invasion de rebelles en Syrie. Ils m’ont même demandé, même si je n’étais plus ministre des Affaires étrangères, si je souhaitais participer ... Cette opération remonte à loin. Elle a été préparée et planifiée à l’avance. »

Les seuls adversaires efficaces de l’EI sont les démons officiels de l’occident - la Syrie, l’Iran, le Hezbollah. L’obstacle est la Turquie, un « allié » et membre de l’OTAN, qui a conspiré avec la CIA, le MI6 et les médiévistes du Golfe pour canaliser le soutien aux « rebelles » syriens, y compris ceux qui s’appellent maintenant l’EI. Soutenir la Turquie dans sa vieille ambition de domination régionale par le renversement du gouvernement d’Assad invite à une guerre conventionnelle majeure et le démembrement dans l’horreur de l’état le plus ethniquement diversifié du Moyen-Orient.

Une trêve - aussi difficile soit-elle - est le seul moyen pour sortir de ce labyrinthe impérial ; sinon, les décapitations se poursuivront. Que de véritables négociations avec la Syrie soient considérées comme « moralement douteuses » (The Guardian) montre que l’idée qu’il y aurait une sorte de supériorité morale chez ceux qui ont soutenu la guerre du criminel Blair est non seulement absurde, mais dangereuse.

Avec une trêve, il faudrait une cessation immédiate de toutes les livraisons de matériel de guerre à Israël et la reconnaissance de l’Etat de la Palestine. La question de la Palestine est la plaie ouverte la plus purulente de la région, et la justification souvent déclarée pour la montée de l’extrémisme islamique. Oussama ben Laden l’avait clairement dit. La Palestine représente aussi un espoir. Rendez justice aux Palestiniens et vous commencerez à changer le monde autour d’eux.

Il y a plus de 40 ans, le bombardement par Nixon et Kissinger du Cambodge a déclenché un torrent de souffrances dont ce pays ne s’est jamais remis. Il en va de même pour les actions criminelles de Blair et Bush en Irak. Avec un timing impeccable, le dernier livre égocentrique de Henry Kissinger vient de sortir avec un titre satirique, « L’Ordre Mondial ». Dans une critique servile, Kissinger est décrit comme un « façonneur clé d’un ordre mondial qui est resté stable pendant un quart de siècle ». Allez dire ça à ceux du Cambodge, du Vietnam, du Laos, du Chili, du Timor oriental et à toutes les autres victimes de son « art de gouverner ». Ce n’est que lorsque « nous » reconnaîtrons nos propres criminels de guerre que le sang commencera à sécher.

John Pilger

Traduction "where have all the flowers gone ?" par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles.

Par Réveil Communiste - Publié dans : Impérialisme - Communauté : Communard toujours !
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Mercredi 29 octobre 2014 3 29 /10 /Oct /2014 11:24

Sur Cuba coopération :

 

samedi 4 octobre 2014 par Michel Porcheron


« Gabriel Garcia Marquez, en 1977, révéla au monde, dans un document intitulé Opération Carlota, qu’un petit pays des Caraïbes avait réalisé la prouesse de transporter plusieurs dizaines de milliers de soldats en Angola pour mener l’une des opérations militaires les plus audacieuses des dernières décennies (…) C’est dans ce pays que la présence militaire ou technique cubaine a joué le rôle le plus important, cristallisant l’affrontement des deux superpuissances mondiales en Afrique au cours de la guerre froide.
(…) Cuba n’a constitué en rien, dans cette affaire, une marionnette au service de Moscou, mais a bien entrepris, avec une large indépendance, une opération dont l’envergure ne laisse pas de surprendre et dont la portée a infléchi le cours de l’histoire dans cette partie de l’Afrique.
Juridiquement, l’action cubaine (1975-1990) était rendue légitime par l’appel d’un gouvernement reconnu internationalement. Elle s’inscrivit dans la stratégie d’une guerre régulière de basse intensité, dans laquelle le corps expéditionnaire cubain allait s’opposer finalement à l’armée de la République sud-africaine, la mieux équipée de la région ». (source : Gérard Teulière, le Monde diplomatique, 1997)


Quand Cuba se battait pour l'Angola

Par Augusta Conchiglia (Le Monde diplomatique, octobre 2014) / posté et illustré par M P 

« AVEC sa nouvelle enquête (1) «magistrale et érudite », selon les mots de Noam Chomsky, l'universitaire italo-américain Piero Gleijeses met à nu la responsabilité américaine dans la poursuite du conflit en Afrique australe après l'indépendance de l'Angola (11 novembre 1975).


 

Les failles de la Central Intelligence Agency (CIA) illustrent les contradictions internes aux administrations américaines, où le dépar­tement d'Etat fait parfois figure d'élément modéré. Déjà auteur d'une étude riche de révélations sur l'histoire de Cuba en Afrique (2), Gleijeses (aucune traduction en français) s'intéresse également aux divergences tactiques entre alliés.

Plus interven­tionniste, Cuba prend le risque de subir des représailles américaines, tandis que l'Union soviétique demeure tiraillée entre son désir de détente avec les Etats-Unis et ses engagements sur le front africain.

Rappelons les faits. En août 1975, les troupes sud-africaines occupent le sud de l'Angola, toujours province portugaise. En novembre de la même année, l'indépendance est proclamée; les troupes sud-africaines se retirent, mais soutiennent les rebelles de l'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita). Des soldats cubains viennent aider le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA) à se maintenir au pouvoir. Le Zaïre soutient quant à lui le Front de libération nationale de l'Angola (FLNA). La guerre civile fait rage.

L'administration du président Gerald Ford et son stratège Henry Kissinger avaient, dès 1974, tout mis en œuvre pour marginaliser le MPLA. Après l'élection de M. James Carter en novembre 1976, le Congrès américain adopte un amendement interdisant toute aide aux mouvements rebelles en Angola. Néanmoins, influencé par le conseiller Zbigniew Brzezinski, M. Carter se montre aussi obsédé que son prédécesseur par la présence cubaine, et refuse de reconnaître le gouvernement angolais.

Avec le président Ronald Reagan (1981-1989), qui a fait du soutien inconditionnel à l'Unita un enjeu de politique intérieure, les Sud-Africains ont les mains libres. Ne se contentant pas d'un soutien logistique, Pretoria lance une série d'opérations militaires culminant, en 1987, dans ce que l'officiel Concise History de l'armée sud-africaine définit à l'époque comme «la plus grande opération jamais menée par les forces terrestres et l'aviation sud-africaines depuis la seconde guerre mondiale ».

La bataille de Cuito Cuanavale, dans le sud-est de l'Angola (janvier 1988), est le point culminant de treize années d'agressions sud-africaines contre la plus riche des anciennes colonies portugaises.

Conscient de jouer son destin en Angola, Pretoria choisit l'escalade.

Et M. Fidel Castro relève le défi. En accord avec les dirigeants angolais, il décide l'envoi de troupes supplémentaires et convainc le dirigeant soviétique Mikhail Gorbatchev de livrer des armements plus sophistiqués. En août 1988, l'Afrique du Sud se retire et accepte le plan des Nations unies pour l'indépendance de la Namibie Cuba peut alors rapatrier ses troupes. Nelson Mandela considère l'échec sud-africain comme «le tournant dans la libération du continent du fléau de l'apartheid ». Les noms des soldats cubains morts en Angola figurent aujourd'hui avec ceux de tous les héros de l'histoire sud-africaine sur le mur du souvenir du Freedom Park, à Pretoria.

L'histoire de la colonisation en Afrique est scandée par d'autres guerres, celles qui ne disaient pas leur nom et se contentaient de tout subordonner à la quête de profit. En 1903, une campagne internationale lancée par un journaliste britannique, Edmund Morel, dénonce comme criminelles les conditions de travail dans les exploitations de caoutchouc dans l'Etat indépendant du Congo, futur Congo belge. Pierre Savorgnan de Brazza est envoyé enquêter au Congo français, dont il avait été commissaire général de 1886 à 1897. Le rapport Brazza, rédigé en 1907, accable l'administration, jugée inefficace, dominée par des intérêts privés et couvrant des abus «intolérables et massifs». On doit à l'historienne Catherine Coquery­-Vidrovitch l'exhumation de ce texte oublié, qui fut jugé trop compromettant pour être publié (3) ».

AUGUSTA CONCHIGLIA.

(1)-Piero Gleijeses, Vision of Freedom: Havana, Washington, Pretoria and the Struggle for Southern Africa, 1976-1991, The University of North Carolina Press, Chapel Hill, 2013, 655 pages, 32 dollars.

(2)-Piero Gleijeses, Conflicting Missions: Havana, Washington and Africa, 1959-1976, The University of North Carolina Press, 2002. Conflicting Missions. Havana, Washington and Africa 1959-1976. [note/mp : Voici ce qu’écrivait Augusta Conchiglia sur ce livre, dans le Diplo de septembre 2002 : « La lecture de cette passionnante enquête sur la politique de Cuba en Afrique est indispensable à la compréhension des événements qui ont marqué les luttes pour l'indépendance des anciennes colonies portugaises.


 

L'auteur, professeur à l'université Johns Hopkins de Washington, a pu consulter d'innombrables documents inédits conservés dans les archives américaines, est-allemandes et surtout cubaines. Les rapports conflictuels avec les Etats-Unis, depuis l'avènement de Castro en 1959 et pendant les tentatives de La Havane d'exporter la révolution en Amérique latine, font également l'objet d'une recherche minutieuse, tout comme les dissonances avec l'ancienne URSS sur la stratégie du « foco » chère au Che.

Echaudée par les défaites essuyées sur son continent et au Congo, Cuba s'assagit, en admettant notamment en 1972 que le socialisme peut être atteint par la voie électorale.

En dépit de la version donnée alors par Washington, selon laquelle Cuba n'avait fait qu'obéir aux ordres de Moscou, Gleijeses démontre, documents à l'appui - dont ceux de la CIA -, que La Havane prit seule la décision d'envoyer des troupes, les Soviétiques ayant même refusé de pourvoir la logistique].

(3)- Le Rapport Brazza. Mission d'enquête du Congo: rapport et documents (1905-1907), préface de Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Passager clandestin, Neuvy-en-Champagne, 2014, 305 pages, 19 euros.

[note/mp : « Cuba et l’Afrique » est le 15e chapitre du livre « Fidel Castro, Biographie à deux voix » de Ignacio Ramonet (Ed. Fayard/Galilée, 2007). La question angolaise  occupe 17 pages (288-304).

 

Pour une description détaillée du déroulement de « l’Opération Carlota », lire Gabriel Garcia Marquez (revue Tricontinentale, n°53, p.4-25, 1977)

Pour sa part, l’AFP-La Havane, qui avait pu se procurer le texte complet du Colombien, publia divers papiers et dépêches en français et en espagnol, à partir du 9 janvier 1977. Le correspondant de l’AFP put de plus prendre connaissance du télégramme par lequel Cuba annonçait aux dirigeants soviétiques le lancement de l’Opération Carlota. 

Operación Carlota-Cuba en Angola, de Garcia Marquez, fut publié en trois parties par le quotidien colombien, El Espectador les 9,10 et 11 janvier 1977, puis par Progreso de Mexico et Triunfo de Madrid (22 et 29 janvier 1977). On peut retrouver ce texte (en espagnol) dans « Por la libre, Obra periodística-4 (1974-1995) » chez Mondadori, Barcelone, 1999) 

Sur Cuba, l’Angola, l’Afrique, lire avec intérêt les archives du Monde diplomatique sur son site ou se procurer le DVD Les archives du journal 1954-2012 (700 n° du journal, plus de 50.000 documents, plus de 400 cartes, 39 euros)

Par ailleurs un DVD « Cuba, une odyssée africaine » du réalisateur Jihan El Tahri est toujours disponible (Arte  Editions, 2007)]

(mp)

Par Réveil Communiste - Publié dans : Cuba - Communauté : Communard toujours !
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Mercredi 29 octobre 2014 3 29 /10 /Oct /2014 11:24

Sur le blog de Marc Harpon, un article de 2008

 

Mais un Kennedy de perdu, dix de retouvés !

 

45 ANS APRES L’ASSASSINAT DE JOHN F. KENNEDY La CIA Nostra par Gabriel Molina

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DES documents de la CIA déclassés depuis 1992 sur la base de la loi JFK Records Act démontrent, avec le résultat d’autres recherches, que le président John F. Kennedy fut victime d’un sinistre complot.

Pourtant, les auteurs matériels et intellectuels de l’assassinat qui ont survécu à ce jour et qui ont été identifiés par une Commission d’enquête du Congrès demeurent impunis, probablement jusqu’au terme d’un délai de 50 ans à partir de la date du crime, soit dans cinq ans, en 2013.

 

Les personnages accusés du plus célèbre assassinat du 20e siècle sont des officiers de la CIA, des mafieux italo-américains et cubains ; ils ont pour complices des politiques, pour la plupart républicains, et des hommes d’affaires sans scrupules. A eux tous ils se sont chargés du sale travail effectué dans le pays au cours des cinquante dernières années. On les retrouve à la racine et au cœur des fraudes financières ou électorales et d’assassinats en masse ou individuels : des faits qui ont caractérisé le haut niveau de corruption de la politique étasunienne sur cette période, et tout spécialement sous les gouvernements Bush, père et fils, qui ont plongé le pays et le monde dans la crise que l’on sait.

Malgré les conclusions du HSCA (House Select Committee on Assassinations) qui désigne le groupe de la CIA et les mafieux comme responsables de l’assassinat – conclusions partagées par Robert F. Kennedy, a-t-on appris récemment -, ces criminels ont tenu bon face à la tempête de preuves déchaînée contre eux par les enquêteurs.

Les cercles de pouvoir de Washington connaissent bien les affrontements qui opposaient les Kennedy à Lyndon Johnson et qui s’étaient exacerbés en 1963. Il avait été décidé d’éliminer Johnson de la candidature de 1964 et il était même question de le poursuivre en justice pour corruption. Le vice-président et son entourage texan exerçaient une forte influence sur les deux Chambres et constituaient un obstacle au projet réformiste du président ; Johnson faisait partie du lobby pétrolier et était éclaboussé de près par la corruption administrative. Le livre de William Reymond Le Dernier Témoin recueille les aveux de Billie Sol Estes, un millionnaire qui finançait Johnson, sanctionné par les tribunaux après une enquête menée lorsque Robert Kennedy était procureur général. Estes avait notamment déclaré que Johnson l’avait forcé à taire les affaires louches auxquelles il se livrait pour son compte et celui de Johnson, car « Robert s’en prenait surtout à Johnson ».

Estes et Reymond assurent que le vice-président avait participé à la pre-assassination party, une réunion de politiques et d’hommes d’affaires qui se tint le 21 novembre 2003 (la veille du crime) à Dallas, chez le magnat du pétrole Clint Murchinson. Carl Oglesby écrit dans son livre The Yankee Cowboy War qu’il s’agissait de « la réunion des derniers préparatifs ». Lors des audiences de la Commission de 1978, auxquelles j’ai assisté à Washington, Oglesby soupçonnait déjà celui qui était « le principal bénéficiaire du crime »

Selon Oglesby, participaient  à la réunion, outre Johnson et Murchinson (partenaire en affaires de Meyer Lansky) : J. Edgar Hoover, directeur du FBI, voisin intime du vice-président et ami du gangster Frank Costello; Allen Dulles, ex-directeur de la CIA, le millionnaire du pétrole H.L. Hunt, John J. McCloy et John Connally, ex-gouverneur du Texas; le général Charles Cabell et son frère, le maire de Dallas, Earle Cabell; enfin,  Richard Nixon, autant de sinistres personnages qui détestaient les Kennedy.


LA SINSITRE COLLUSION CIA-MAFIA

LA Commission d’enquête est arrivée à la conclusion que Carlos Marcello, « Parrain » de la Nouvelle Orléans et d’une partie du Texas, Santos Trafficante, de la Floride, et James Hoffa, président du syndicat des routiers, « avaient des raisons, des moyens et des occasions pour assassiner le président Kennedy ». D’autres capos mafieux italo-américains comme Sam Giancana, John Roselli et Jack Ruby étaient aussi impliqués.

Toujours selon la même Commission, la Nouvelle-Orléans, capitale de l’empire de Marcello, fut un des principaux théâtres du complot, que fréquentaient d’autres individus comme Orlando Bosch, Luis Posada Carriles, les frères Guillermo et Ignacio Novo Sampoll, Eladio del Valle, Jorge Mas Canosa, Herminio Díaz, Tony Cuesta, Pedro Luis Díaz Lanz. Dans le même immeuble où se réunissait tout ce beau monde, Oswald avait monté sa fausse façade d’activiste procubain. Le HSCA a confirmé que ces terroristes d’origine cubaine, qui avaient comploté pour tuer Fidel Castro, conspiraient aussi à titre privé dans le but d’assassiner Kennedy.


LES KENNEDY  ET « L’EMBARGO » CONTRE  CUBA

Depuis son poste stratégique de secrétaire à la Justice du gouvernement de Johnson, Robert Kennedy s’efforça de travailler à la normalisation des relations avec Cuba. C’était un mois après l’assassinat du président, et il ne faisait que poursuivre l’œuvre de celui-ci. Pour Robert, limiter les voyages à destination de l’île constituait une violation des libertés américaines.

Parmi les documents déclassés par les National Security Archives le 29 juin 2005, on relève un mémorandum de Robert, daté du 12 décembre 1963, dans lequel il pressait le secrétaire d’Etat, Dean Rusk, de prendre une décision rapide « pour abroger les interdictions actuelles telles que celle de voyager (…) Arrêter, accuser et poursuivre en justice, dans des procès douteux, les citoyens désireux de voyager à Cuba, relève de l’absurde », précisait-il.

En sa qualité de procureur général, Robert avait ouvert l’enquête sur la CIA et les mafias, cubaine et italo-américaine, qu’il soupçonnait de l’assassinat dès ce funeste après-midi du 22 novembre. Cinq ans plus tard, il était encore plus convaincu que les tentatives d’impliquer Cuba faisaient partie du complot.

Secrétaire à la Justice, il avait eu connaissance des rapports du FBI selon lesquels ces groupes détestaient tout le clan Kennedy et l’accusait de trahison suite au dénouement de la Baie des Cochons, en 1961, et de la Crise des missiles, en octobre 1962. Si, ce 22 novembre, Robert Kennedy avait encore des doutes sur la participation de la mafia, il n’en avait plus deux jours après, lorsque Jack Ruby tira sur Oswald dans le sous-sol du commissariat de police où était détenu l’assassin présumé de son frère.

Fin 2006, il a été établi que des membres du groupe suspect de la CIA se trouvaient à l’hôtel où Robert fut assassiné, sans ordre de mission. L’enquêteur David Talbot retournait le couteau dans la plaie en révélant au Chicago Tribune que ses assistants Draznin et Sheridan avaient rapidement fourni à Robert, juste après le crime, des preuves sur les liens de Ruby avec la mafia.


GEORGE JOANNIDES, LE GREC AU DOUBLE JEU

Le principal officier de la CIA qu’on croit identifié sur les photos trouvées fin 2006 sur l’assassinat de Robert Kennedy s’appelle George Joannides. Né à Athènes en 1922, il entra à la CIA en 1951 puis fut envoyé à la station JM Wave de Miami en 1959. Il y travailla en étroite coopération avec le groupe terroriste basé à la Nouvelle- Orléans et intitulé Directoire révolutionnaire étudiant (DRE).

Désigné par Richard Helms pour représenter la CIA à l’enquête menée par la Commission  du Congrès de 1976 à 1978, il participa aux contacts du DRE avec Lee Oswald en août 1963, avant le crime de Dallas. La CIA se garda bien de révéler que cet  officier avait joué un rôle de premier plan dans les événements de 1963, en particulier en dissimulant les relations de l’agence avec Oswald. A ce titre on le soupçonne d’avoir trempé dans le complot visant à faire passer le « tireur solitaire » pour un collaborateur du gouvernement cubain.

Robert Blakey, chef des enquêteurs de la Commission, piqua une colère noire lorsqu’il apprit en 1998, après le déclassement de certains documents, que cet officier servait d’agent de liaison entre le DRE et Oswald. Blakey avait confiance dans la collaboration  apportée à la Commission par Joannides sur la demande de Richard Helms. Joannides est décédé en 1999.

Il était outrageant, au sens de Blakey, que la CIA n’ait pas révélé les relations financières et autres connexions avec le DRE. Il dénonça une « obstruction à la justice » et exigea le déclassement du reste des documents de Joannides et de l’assassinat.  « Je suis maintenant convaincu, déclara-t-il, que tout le procès était dénué de toute intégrité, précisément à cause de Joannides (…) Je n’attache aujourd’hui plus la moindre foi aux déclarations de l’agence au Comité (…) »

Le rapport final de la Commission d’enquête de la Chambre, publié début 1979, recommandait de poursuivre l’enquête. Mais la victoire électorale du duo Ronald Reagan-George Bush en 1980 entraîna un étouffement de l’affaire qui resta dans l’ombre.

N’oublions pas que George Bush père devint directeur de la CIA après avoir assumé la haute responsabilité des conspirations anti-cubaines .On lui doit l’alliance de l’Agence avec les mafias cubaines et italo-américaines devenues les bruyants supporters du gouvernement agonisant de Bush fils. Depuis la Baie des Cochons, comme ils appellent le fiasco de Playa Giron, jusqu’à la crise économique et financière mondiale, ils se sont appliqués à faire déteindre la Cosa Nostra sur… la CIA Nostra.

 

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Mercredi 29 octobre 2014 3 29 /10 /Oct /2014 00:26

Sur le site du Comité Valmy :

 

Aux origines du concept de « totalitarisme »
Valentin Martin

vendredi 27 décembre 2013, par Comité Valmy

 

Aux origines du concept de « totalitarisme »

Valentin Martin

En août 2012 le Comité Valmy lançait un retentissant "Appel à faire cesser l’agression contre la Syrie". Un mois plus tard, dans un article intitulé "Le fascisme reviendra sous couvert du national-communisme"[1], le site Médiapart réagissait en dénonçant le Comité Valmy comme une organisation "rouge-brune". En passant pour l’instant sur les injures qui n’engagent que ceux qui les écrivent ("fachosphère", "ces petites graines de nazillons qui polluent de manière assez nauséabonde le paysage"), il serait intéressant de s’attarder sur l’emploi du concept oxymorique de "rouge-brun". A nouveau, celui-ci a récemment été utilisé, calomnieusement, contre deux camarades du Comité Valmy en Gironde et au Havre, afin de les déconsidérer pour empêcher leurs candidatures à gauche lors des prochaines élections municipales. Depuis quelques années, il fleurit sous la plume des journalistes bellicistes dès qu’il s’agit de justifier une intervention militaire[3.

Dans la guerre des mots qui prépare toute guerre véritable, le terme de « rouge brun » est une arme particulièrement efficace. Dans l’inconscient collectif il est historiquement relié à celui de totalitarisme. Aussi est-il urgent de s’interroger sur la validité de ce concept. D’où vient-il ? A quel camp appartiennent ceux qui aiment à le manier ?


Hannah Arendt et le concept de « totalitarisme »


C’est au cœur de la Guerre Froide, vécue du côté occidental, qu’Hannah Arendt a publié en 1951 Aux origines du totalitarisme.

L’URSS, écrit Hannah Arendt en 1946 dans Zionism Reconsidered, est un modèle « auquel chaque mouvement politique et national devrait prêter attention ». En 1942, elle écrit : « l’URSS a tout simplement liquidé la question de l’antisémitisme dans le cadre d’une « solution juste et très moderne de la question nationale. »

Puis, dans Sur la révolution, paru en 1963, elle déclare que le marxisme est la « doctrine politiquement la plus nuisible de l’ère moderne. » Arendt fait de la révolution d’Octobre le point de départ du phénomène totalitaire. Enfin, étape fondamentale qui marquera les pensées pour des décennies : dans la troisième partie d’Aux origines du Totalitarisme, elle rapproche l’URSS de Staline et l’Allemagne de Hitler sous le même substantif de « totalitarisme ».

Dans son ouvrage, La CIA et la Guerre froide culturelle, l’historienne F. S. Saunders évoque le contexte politique dans lequel certaines recherches intellectuelles, et notamment celles d’Arendt, ont été menées. Chaque année, la CIA finançait ce qu’elle appelle « la guerre froide culturelle » à hauteur de plusieurs centaines de milliers de dollars. Arendt a reçu une aide matérielle des services secrets américains et britanniques, par le biais d’organismes de façade, comme le Congrès pour la Liberté de la Culture. Le coordinateur national de la British Society for Cultural freedom, John Clews, en lien avec l’IRD (Département de recherche de renseignements britannique), écrit à son sujet : « J’ai eu une longue conversation avec Hannah Arendt et l’ai présentée à un ou deux de nos spécialistes du Foreign Office, en conséquence de quoi je lui fournis beaucoup de matériel dont elle a besoin pour son livre... »[5] Plus tard, Arendt est logée à titre grâcieux dans la villa Serbelloni, au bord du lac de Côme. Appartenant à la fondation Rockerfeller, le château est mis à la disposition du Congrès [pour la liberté de la culture] pour le séjour informel de ses membres les plus éminents... Hébergement gratuit, frais de voyage et de repas, court de tennis et piscine sont donc aux frais de la CIA. Dans une lettre rédigée sur l’élégant papier à lettres de la villa, Hannah Arendt confie à Mary MacCarthy : « On a l’impression d’habiter soudain une sorte de Versailles. Il y a cinquante-trois domestiques, y compris les hommes qui s’occupent des jardins... [Le maître d’hôtel a] des manières d’un gentilhomme du XV ème siècle florentin. » (Saunders, 350)

Ses thèses ont été utilisées lors des déclarations de guerre de l’OTAN. Ainsi déclare Dean Acheson, secretaire d’Etat américain du gouvernement Truman : « l’OTAN est, ... en lutte contre un monde qui est sourd aux raisons de la morale, et qui est même inspiré du sentiment communiste selon lequel la coercition au moyen de la force constitue la méthode appropriée par hâter l’inévitable. » A la formulation près, il s’agit de la définition du totalitarisme communiste décrit par Arendt comme « le sacrifice... de la morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire et de ses lois « nécessaires ».

Connaissant désormais le contexte de l’élaboration de ce concept, on peut s’interroger sur sa pertinence philosophique.

« Pour une critique de la catégorie de totalitarisme »

Tel est le titre d’un article où le philosophe D. Losurdo en examine les critères fondateurs. Le concept se révèle à géométrie variable, afin de mieux opposer de façon manichéenne les deux blocs, comme R. Aron l’a fait dans Démocratie et totalitarisme avec les concepts de « démocratie populaire » et de « démocratie libérale ».

Chez Arendt, aucune mention n’est faite des dictatures du Portugal et de la Grèce, pourtant membres de l’OTAN et du soi-disant monde libre. De même, l’Italie fasciste n’est pas considérée comme totalitaire, bien que Mussolini affirmât : « Le fascisme est totalitaire. ».[6]Aucune mention n’est faite de la Yougoslavie, à l’heure où elle s’éloigne de l’URSS pour se rapprocher de l’occident, et où elle enfermait dans des camps de concentration des communistes staliniens. Le directeur de la CIA, Allen Dulles n’y voyait que « certains aspects de despotisme », et non de totalitarisme.

Quant aux régimes génocidaires des puissances coloniales, belges ou allemands, ils restent aussi en dehors de la liste. Rien sur les cent mille Africains herreros massacrés dans des camps de concentration par les colons allemands. Rien non plus sur les Japonais qui firent de la décapitation des prisonniers chinois un véritable sport. Rien sur les déportations de juifs dans la Russie tsariste.

« En revanche, écrit Arendt, une forme semblable de gouvernement [totalitaire] semble trouver des conditions favorables en Inde ou en Chine... » Il vaut la peine, note Losurdo « d’observer que, bien que jouissant d’un régime parlementaire, l’Inde est à ce moment l’alliée de l’URSS ! »

Plus que la caractère génocidaire, raciste, ou théocratique, c’est le critère contingent de parti unique qui semble déterminant dans l’élaboration de ce concept. Peut-être vaudrait-il la peine de rappeler, comme le fait Losurdo, que l’URSS, au cours de son histoire, n’a cessé d’être agressée, ce qui ne fut pas le cas des Etats-Unis. De par sa vulnérabilité, il lui était certainement beaucoup moins aisée de s’écarter d’un régime autoritaire, particulièrement à l’époque de Staline, que ne le prétend Arendt. Il était certainement plus aisée aussi aux Etats-Unis, protégés par l’océan, de choisir le pluripartisme et d’en faire l’apanage de la véritable démocratie afin de mieux punir les barbares qui s’en écarteraient. Ainsi « la lutte contre le totalitarisme sert à légitimer et à transfigurer la guerre totale contre les « barbares » étrangers à l’Occident »[7], écrit Losurdo.

Avec la défaite de l’URSS, le concept de totalitarisme a perdu de son utilité en politique. Néanmoins, il est réapparu aujourd’hui, sous des habits nouveaux.

L’amalgame rouge-brun : nouvel avatar du concept de totalitarisme

L’amalgame « rouge-brun » a été vulgarisé par de nombreux intellectuels, et notammant par Thierry Wolton dans son ouvrage Rouges bruns, le mal du siècle. Avant de s’intéresser à l’histoire, le journaliste a été professeur à l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris (Europe Business School : dont la devise est « European Identity, Global Perspective »). Ses travaux ont été soutenus par François Furet, lui aussi connu pour ses travaux contre le communisme et pour ses liens avec la CIA.

Wolton se place directement dans la filiation d’Arendt en établissant l’équation « Régime communiste = régime fasciste » (115). Mais il va certainement encore plus loin qu’elle en affichant sa préférence pour le fascisme. Pour lui, le marxisme-léninisme est une fantasmagorie plus dangereuse que le fascisme (117). Le communisme est plus totalitaire que le nazisme (120).

Pour mieux appuyer sa thèse, l’auteur s’est livré à des falsifications historiques, que Pierre Vidal-Naquet s’est empressé de dénoncer. Dans son ouvrage Le trait empoisonné, l’historien montre que Wolton a inventé de toutes pièces des preuves historiques. Ainsi d’un projet de paix durant la Deuxième Guerre Mondiale entre Ribbentrop et Molotov. [8]

Un autre exemple de falsification concerne la Russie d’après la perestroïka. Les maux dont souffre l’actuelle Russie, xénophobie, nationalisme, mafia, sont, pour lui, imputables à l’ancien système : « L’idéologie à peine déchue, on a assisté à une irruption du nationalisme » [9]. Les témoignages, pourtant, s’accordent sur le fait que ces fléaux n’apparaissent qu’au milieu des années 80, et qu’ils sont davantage la cause de la chute du communisme que celle de son maintien.

Ces falsifications illustrent bien le projet des contempteurs du totalitarisme comme Wolton. En période de crise économique, le « capitalisme libéral » dont il se fait le porte-parole, engendre un certain nombre de maux : misère, guerre et fascisme. D’où l’utilité de leur thèse de l’union entre les deux extrêmes. La « bête immonde » du fascisme naît, prétendent-ils, du giron de l’idéologie égalitariste et patriotique.

En faisant remonter le totalitarisme à la Révolution française ou à la Révolution de 1917, ils font d’une pierre deux coups. D’une part, ces porte-paroles des banquiers et des industriels (le site Indymedia vient de la Fondation Rockfeller) se parent de vertu en se déclarant totalement étrangers à la genèse du fascisme (voir sur ce sujet Banquiers et industriels sous l’Occupation, A. Lacroix-Riz). D’autre part, ils tentent d’écraser leurs véritables ennemis, les défenseurs d’une république sociale, en leur imputant la responsabilité du fascisme.

Cette démarche retorse a déjà prouvé son efficacité à plusieurs reprises. Selon Tacite, Néron aurait incendié sa propre ville pour mieux accuser ses ennemis chrétiens. Hitler aussi eut recours à ce stratagème : « C’est un signe de Dieu, Herr Chancelier ! Si cet incendie est l’œuvre des communistes, comme je le crois, nous écraserons cette peste d’une main de fer. » La démarche est la même sous la plume de nos incendiaires qui après avoir engendré, guerre, misère, et fascisme, en reportent la faute sur leurs seuls « adversaires crédibles », les patriotes qui veulent coûte que coûte empêcher tout cela.

Aussi est-il temps que les contempteurs de rouge-brun prennent leurs responsabilités et s’interrogent sur le camp auquel ils appartiennent.

Valentin Martin
Comité Valmy

Mise en ligne : 26 décembre 2013

[1] http://blogs.mediapart.fr/blog/upac/090912/le-fascisme-reviendra-sous-couvert-du-national-communisme

[3] http://paris.indymedia.org/spip.php ?article11671

[4] « Syrie : Cette extrême droite qui soutient Damas », Charlie Hebdo, 8 août 2012

[5] lettre de John Clews à Nicolas Nabokov, 27 juin 1952 (CCF/CHI), cité dans Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la Guerre froide culturelle, Denoël, 2003, p. 122.

[6] Arendt, 1958, p. 308

[7] Actuel Marx, n.35, 2004, Domenico Losurdo, « Pour une critique de la catégorie de totalitarisme », 115

[8] P. Vidal-Naquet, Le trait empoisonné, La découverte, Paris, 1993.

[9] T. Wolton, Rouges bruns, le mal du siècle, éd. Lattes, Paris, 1999, p. 309.

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Mardi 28 octobre 2014 2 28 /10 /Oct /2014 10:44

 

La Bulgarie, avant et après, dans la perception des générations qui vécurent le tsunami capitaliste : extrait d’un article publié dans Political Affairs, revue en ligne du PC des USA, sous la signature abrégée : FS. Une adaptation raccourcie a été publiée dans le numéro  2 de la revue « Unir les Communistes ». Traduction AQ. Mis en ligne le 5 mars 2014. Texte original ici : An experiment in living socialism: Bulgaria then and now

 

 

« Le Manifeste du Parti Communiste pourrait être lu aujourd'hui comme s'il avait été rédigé il y a quelques semaines ... L'expérience de l'Europe de l'Est et du Tiers-Monde montre le besoin vital d'une gauche universaliste en tant que véritable alternative aux nouvelles formes de barbarie. » [1]

 

Jeter les bases d'une « histoire des peuples » du socialisme 1.0

 

            Dans cette conjoncture critique, étant donné l’urgence actuelle, il est temps pour la gauche de prêter une attention nouvelle à l'expérience socialiste qui eut lieu en Europe de l'Est. Il faut la réexaminer en profondeur pour déterminer tout ce qui, dans la gauche radicale d'Amérique du Nord, d'Europe et d'ailleurs, était progressiste et efficace, dans les ex-économies du « socialisme-réel » en Europe de l'Est – en particulier les États socialistes de petite dimension comme la Bulgarie- ainsi que leurs faiblesses, erreurs, contradictions et les myriades de problèmes engendrés par l'impact durable de la Guerre froide.

            Les pays socialistes sont devenus le « champ d'essai d'une forme extrêmement agressive d'ingénierie sociale néolibérale », dans une tentative plus large d'imposer un bouleversement du paradigme social. [2]»

            Nous sommes en train d’assister à une métamorphose des paradigmes politiques et économiques, par l’action du FMI, de l’UE- avec l’aide d’une bourgeoisie compradore de nouveaux riches et d’une clique d’oligarques - qui a transformé la plus grande partie du continent postsocialiste en un grand hospice de pauvres.

            Des chercheurs défendent la thèse que le tsunami néocolonial au lendemain de la guerre froide a amené des versions ultra-capitalistes du néo-libéralisme dans les pays d’Europe de l’Est, avec des conséquences dévastatrices pour l’éducation et la protection sociale. [3] L’ironie de l’histoire bourgeoise – ou peut-être sa « ruse de la Raison » dans le sens classique hégélien du terme – étant que les réussites majeures du socialisme “réellement existant” du 20e siècle sont devenues ce pour quoi combattent les gens aujourd’hui, sous un capitalisme d’austérité.

            Ma thèse centrale est la suivante: les récits des gens ordinaires qui ont grandi sous le socialisme et qui désormais vivent et travaillent dans des sociétés postsocialistes, au beau milieu de l’anomie généralisée et d’une sévère pauvreté, leur dignité piétinée, doivent être collectés, discutés et largement diffusés. Cela fournira le procès verbal d’une expérience authentique et d’une mémoire radicale de la réalité même. De tels récits peuvent préciser notre vision du “socialisme démocratique” du 21e siècle. Un tel projet devrait être orienté vers une histoire orale et une enquête biographique, examinant ce qu’était réellement la vie dans ces États, telle qu’elle était vue par des citoyens ordinaires survivants aujourd’hui dans le chaos du capitalisme restauré.

            On défend ici la thèse que la restauration des économies de marché et la démocratie bourgeoise à travers l’Europe de l’Est, avec la massive dé-collectivisation de l’agriculture et la privation de l’industrie, ont saccagé la dignité humaine et détruit les acquis de la protection sociale du « socialisme réel » obtenus pendant de nombreuses décennies. La colonisation économique et idéologique de la part de l’Occident s’est intensifiée à une échelle massive pour la vaste majorité des familles qui travaillent. Récemment, un auteur a observé que:

 

"Le démantèlement du socialisme a été, en un mot, une catastrophe, une immense escroquerie qui n’a non seulement rien apporté de ce qui était promis, mais qui a en outre semé un mal irréparable....D’innombrables voix en Russie, Roumanie, Allemagne de l’Est et ailleurs se lamentent sur ce qu’il leur a été volé – et à l’humanité dans son ensemble:  «  Nous vivions mieux sous le communisme. Nous avions du travail. Nous avions la sécurité. »" [4]


            Parlant du “socialisme 2.0” pour le 21e siècle, Peter Mertens, président du Parti des Travailleurs de Belgique, faisait remarquer en, 2012 dans une interview: "Nous ne sommes pas non plus dans le cas de tout ignorer du sujet ou de devoir commencer à partir d'une feuille vierge. Il y a eu des expériences, il y a eu un socialisme 1.0, avec ses points forts et ses points faibles, avec ses réalisations fantastiques, mais aussi avec ses graves erreurs. Et nous vivons à une époque différente."

            La Guerre froide est finie, cependant elle persiste chez certains socialistes dans une sorte de temps idéologique biaisé. Pour forger l’unité de la gauche, les débats sur la question de la manière de construire un large parti marxiste ont besoin d’un « contre-champ » empirique sur ce qu’était le vécu réel des travailleurs et des familles ordinaires des pays socialistes d’Europe de l’Est, et leur vécu actuel au prises avec le chaos des contradictions du capitalisme restauré dans ces mêmes sociétés. Leurs histoires authentiques - ancrées dans l’histoire et la mémoire – sont pertinentes pour la lutte actuelle et reflètent les réalités d’autrefois, qui ont aujourd’hui été vidées de leur sens, et dont de nombreux socialistes nord-américains semblent être remarquablement inconscients. Mais c’est précisément ce contraste entre hier et aujourd’hui dans les sociétés postsocialistes d’Europe de l’Est qui est hautement instructif. Nous pouvons apprendre beaucoup des réalisations passées telles qu’elles étaient expérimentées et vécues. Cela peut servir à neutraliser le "danger d’une histoire unique" dans nos conceptions persistantes de ce qu’était (et n’était pas) le socialisme en Europe de l’Est.

 

La Bulgarie : un pays exemplaire de la chute libre postsocialiste

 

            Aujourd’hui, en 2013, l’économie bulgare est traversée de contradictions massives sous l’effet de la « thérapie de choc » du capitalisme néolibéral. La Bulgarie est aujourd’hui l’Etat postsocialiste au plus bas revenu, avec les plus hauts niveaux d’émigration, reflétant la « course vers le bas » du capitalisme en UE. Comme l’a noté un chercheur en 2009:


 "L’incapacité du capitalisme à améliorer les niveaux de vie, à imposer l’autorité de la loi, à endiguer une corruption et un népotisme florissants, a entraîné la nostalgie du temps où le taux de chômage était de zéro, la nourriture était bon marché et la protection sociale solide ".[5]

 

De nombreux Bulgares nés dans les années 1970 ou avant voient la période socialiste comme un "âge d’or" par rapport à l’époque actuelle.

 

Il y a une blague populaire bulgare qui circule où il est question d'une femme qui se réveille pendant la nuit et court dans toute la maison, regardant dans l’armoire à pharmacie, le réfrigérateur et enfin à travers la fenêtre donnant sur la rue. Soulagée, elle se remet au lit. Son mari lui demande "Qu’est ce qui ne va pas?" "J’ai fait un terrible cauchemar," dit-elle. "J’ai rêvé que nous pouvions nous payer des médicaments, que le réfrigérateur était complètement rempli et que les rues étaient sûres et propres. "Mais comment cela peut-il être un cauchemar?" demande le mari. La femme hoche la tête, "Je pensais que les communistes étaient revenus au pouvoir.” [6]


            Une part considérable de la population bulgare de plus de 40 ans demeure convaincue qu’il y a 25-35 ans, le système de protection socialiste en Bulgarie offrait les biens et les services essentiels à la plupart des familles dans un système largement égalitaire fermement enraciné dans le développement économique, et l'accès à des prestations sociales universelles. Une recherche plus empirique est nécessaire, dont une enquête qualitative sur « la subjectivité et la mémoire des travailleurs postsocialistes, » des analyses sur « l’histoire orale du socialisme réel », des études biographiques à utiliser comme un traceur lumineux pour éclairer les réalités du passé social communautaire. Rien n’est tout noir ou tout blanc, et chaque point évoqué peut être exploré davantage. Une très faible minorité de Bulgares privilégiés ou beaucoup plus jeunes seront bien évidemment en désaccord.[7] Les récits bulgares peuvent être complétées par des histoires venant de Russie, d’Ukraine, de Roumanie, de Serbie et d’ailleurs.

            Le mot « démocratie » est une injure pour de nombreux Bulgares nés avant 1970 et il est employé avec un mépris affiché, qui l’assimile à la restauration du capitalisme, au retour à la société de classes, à la pauvreté, au désespoir, à l’insécurité, et à une grossière inégalité, en somme au saccage systématique de la dignité humaine des gens ordinaires. La Bulgarie, qui a été complètement colonisée par le néolibéralisme, a aujourd’hui les salaires les plus bas de toute l’Europe et se trouve confrontée à l’« otanisation » du pays, au chômage massif et au quasi effondrement de l’agriculture. Le pays est désormais confronté à un chaos social destructeur, à une dépression sociale généralisée, avec une nouvelle classe dirigeante au pouvoir, et une « mondialisation prédatrice »  aux frais des travailleurs ordinaires. Aujourd’hui les Bulgares sont bombardés d’une propagande incessante exaltant le culte de la marchandise et le « devenir européens ».

           Démolis par les ravages de 23 années d’une crise sociale et économique sans fin, un nombre considérable de Bulgares - y compris Roms, beaucoup travaillant maintenant en tant que migrants économiques en Europe de l’Ouest - estiment qu’eux et leurs familles étaient sensiblement plus à l’aise pécuniairement sous le “vieux régime de protection universelle”, qu’importe ses défauts, à la frontière Sud et Sud-Est du bloc dans une confrontation limitrophe avec la Grèce et la Turquie, États clients capitalistes de l’Occident dans la Méditerranée orientale.

 

            Un profond fossé économique qui se creuse sans cesse est apparu entre les Bulgares riches et les Bulgares pauvres. Les dernières statistiques d’Eurostat montrent que la Bulgarie a la plus grande proportion de personnes en danger de pauvreté ou d’exclusion sociale en UE en 2011, juste sous les 50%.  Le classement international de la Bulgarie selon “l’autorité de la loi” est l’un des plus bas du monde. Aujourd’hui le Pentagone utilise quatre bases militaires en Bulgarie, un nouvel allié très accommodant. Quelques 20% de la population du pays ont émigré depuis 1990. Nous avons assisté à un exode gigantesque, résultat direct d’une économie de marché entrepreneuriale imposée brusquement, et d’une société constamment en crise depuis le « désastre obscur » de 1989. Un récent sondage d’opinion conclut qu’une majorité de gens en Bulgarie pense que la "situation est insupportable". En 2013, eurent lieu des suicides publics par manifestation de désespoir. Un effondrement démographique est imminent, dû à l’immigration massive, et au taux de natalité qui est tombé à son niveau le plus bas depuis 1945. 

            Comme Gowans (2011) le souligne: "Un sondage datant de 2009 mené par le Pew Global Attitudes Project a révélé que seul 1 Bulgare sur 9 croit que les gens ordinaires sont plus riches du fait de la transition vers le capitalisme. Et peu considèrent l’État comme un représentant de leurs intérêts. Seuls 16% disent qu’il œuvre pour le bien de tous." Une nouvelle oligarchie et ses supporters, largement établie à Sofia et étroitement liée à l’UE colonisatrice, jouit de remarquables privilèges, aux dépens de la grande majorité. Une partie de cette richesse est centrée autour de l’industrie touristique dans la mer Noire, bulgare et sous contrôle étranger. Comme l’a récemment observé Alexander Andreev :

 

"Depuis l’effondrement du système communiste en 1989 et 1990, la Bulgarie a été gouvernée par des réseaux d’oligarchies et par clientélisme. Pratiquement tous les partis et les coalitions au pouvoir servent les intérêts de gros acteurs économiques  - ou pire, de ces organisations fantômes qui ont commencé d’agir avec le crime organisé, en organisant un système de racket contre  protection, et qui plus tard se sont établis en tant que puissants agents commerciaux."[8]

 

            Comme beaucoup de partis démocratiques à travers l'Europe, le Parti Socialiste Bulgare (PSB), transformation de l'ancien PC, est largement pro-OTAN, avec un relooking “plus léger” de capitalisme néolibéral de marché. Il est dirigé par Sergei Stanichev. Un paradoxe politique quelque peu déconcertant est l'absence ici de tout mouvement anticapitaliste dans la rue ou dans l'arène politique. Désabusés par les politiciens, l'aliénation de la masse par l'élite politique sévit, comme on a pu le voir avec la manifestation populaire de février 2013 et de nouveau avec celle menée contre le gouvernement conduit par le BSP fraichement installé au pouvoir en juin 2013. Andreev (2013) déplore le "manque de cohérence" dans les manifestations, étant donné que les manifestants n'ont "formé aucun parti politique ... A part quelques objectifs formulés de façon générale, ils n'ont aucun programme cohérent de mesures à mettre en œuvre  - qui seraient requises pour tous les domaines paralysés par la crise: éducation, santé, énergie ou encore l'économie stagnante. "Le peuple avant le profit" n'en est pas un, et le slogan populaire "Ordure rouge!" révèle l'orientation politique de droite de nombreux manifestants. Dawson (2013), homme politique et scientifique  britannique, critique l’implicite anti-turc et raciste parmi les mécontents dans les rues de Sofia et certaines autres villes, lors des manifestations de masse de juin-août. Pris dans le labyrinthe postsocialiste des contradictions, la distance entre les masses bulgares et l'État est peut-être la plus grande depuis la libération de 1878, après cinq siècles de domination turque.


 

Rendre justice au passé sans céder à la nostalgie

 

            Située à l'Extrême-Sud du bloc des anciens pays socialistes, la Bulgarie était sans doute en 1991 l'État et l'économie socialiste d’Europe de l'Est les plus prospères. Le pourcentage de travailleurs ordinaires bulgares âgés de 40 ans et plus pensant qu'ils vivaient bien mieux sous le socialisme dans les années 1970 et 1980 est plus élevé que chez leurs homologues de l'ancienne Union Soviétique, de Roumanie et de Pologne qui on été interrogés à ce sujet. Ils voyageaient librement à travers le bloc socialiste, à des tarifs très bas, pouvaient comparer les choses, et parler avec les habitants. La Bulgarie était également parcourue de vacanciers provenant du bloc socialiste, sur la mer Noire et dans les stations de ski. Il existait de nombreuses possibilités d'interaction et d'échanges de vues. Pourquoi dans ces conditions devrions-nous continuer à répandre les généralisations stéréotypées habituelles sur un système “soviétique” monolithique? 

 

              Pourquoi devrions-nous supposer que l'URSS était nécessairement représentative des réalités locales dans des États plus petits comme la Bulgarie? Les souvenirs de nombreux Bulgares plus âgés démentent le cliché selon lequel le socialisme était “dictatorial”, était une société totalitaire, faite de privations sans fin, d'oppression et de manque de liberté, avec une économie atone ne produisant que des biens de qualité médiocre.

            D'autre part, il se pourrait bien qu'une part significative de Bulgares plus âgés se fasse l'écho de ce qu’Irina Malenko (née en 1967), auteur du mémoire/roman Sovietica, a écrit sur le fait de grandir dans l'Union Soviétique même. Interviewée récemment, Malenko (2013)  observait :

 

"Notre vie était très stable, sûre, dans un environnement paisible et sans stress, absolument sans drogues, et  pratiquement aucun crime. Il y avait un contrôle social plutôt fort: si quelqu'un était en train de faire quelque chose de mal, ses collègues ou voisins le remettaient dans le droit chemin. Chaque adulte avait un travail, excepté les personnes handicapées, les mères de familles – si elles souhaitaient rester à la maison- et les retraités. L'âge de la retraite était de 55 ans pour les femmes et 60 ans pour les hommes.  Le peuple soviétique était doté du niveau d’instruction le plus élevé au monde. Tous les arts étaient très faciles d'accès. Les bibliothèques étaient gratuites. Les livres, les pièces de théâtre, les concerts, les musées et les expositions étaient très bon marché. 

Nous avions un droit garanti au logement, le droit au travail et le droit aux congés payés. Le prix du logement était extrêmement bas. Les gens payaient seulement l’eau et l’électricité, charges représentant seulement 3 ou 4% de leur salaire au total. L’État fournissait aux gens des appartements gratuits, à vie, et leurs enfants pouvaient rester y vivre, mais l’on n’était pas autorisé à les vendre. Les transports publics étaient eux aussi très bon marché, tout comme la nourriture. Les habits et les chaussures des enfants étaient fournis par l’Etat. Les livres scolaires étaient gratuits. ... Nous avions des maisons d’éditions entièrement consacrées aux livres pour enfants; il y avait énormément de dessins animés et de longs métrages produits spécialement pour les enfants... Tous les clubs de sport étaient totalement gratuits. Les enfants étaient encouragés à les fréquenter." [9]

 

             L’agriculture collectivisée bulgare prospérait, et l’industrie se développait de manière significative. Une importante industrie informatique avait été créée, concentrée dans la ville de Pravetz. De nombreuses coopératives agricoles, entreprises, usines, écoles et universités possédaient des centres de vacances sur la Mer Noire, offrant aux travailleurs des séjours quasiment gratuits. Tout cela a désormais disparu et les vacances sur la Mer Noire sont trop chères pour la plupart des gens. Point essentiel : il y avait une économie minutieusement planifiée qui supervisait la production pour satisfaire les besoins humains élémentaires, et non le chaos de l’économie de marché qui sévit aujourd’hui dans le pays. Les buts visés du régime, mis en œuvre dans l’intérêt du plus grand nombre, consistaient en une forme précise d’égalité matérielle radicale, avec l’emploi pleinement garanti. Il y avait un effort délibéré pour promouvoir un solide sens de la solidarité sociale, en dépit d’un certain racisme qui persistait envers de larges minorités ethniques, turques et roms. Ils étaient intégrés comme « citoyens » mais pas en tant que groupe de minorités ethniques possédant des droits propres. Les lois socialistes avaient réduit la discrimination structurelle. Cependant, un racisme endémique contre les Roms a demeuré, faille des États socialistes d’Europe de l’Est.

 

             Le socialisme bulgare était fondé sur la qualité des services publics : une éducation gratuite, des soins médicaux gratuits et de grande qualité, et d’excellents transports publics quasi gratuits. Pour l’essentiel, la plupart des services pour les besoins de première nécessité étaient “démarchandisés “, avec un tarif usager très bas, et quasi « démonétisés » pour l’eau, l’électricité, le transport, et le chauffage urbain. Ces coûts sont aujourd’hui montés en flèche, en particulier pour l’électricité et le gaz. Le système ferroviaire bulgare, autrefois un modèle du genre, est désormais en profonde difficulté, et le nombre de passagers a chuté de plus de 50% depuis 2001. Les tarifs des bus municipaux atteint aujourd’hui 18 fois celui de l’époque socialiste, quand il était quasiment symbolique (0,04 $). Les cafés et les restaurants étaient remplis de travailleurs, car ils étaient très bon marchés; aujourd’hui bien moins de gens peuvent les fréquenter. Le congé maternité généreusement accordé sous le socialisme (trois années payées en partie) est aujourd’hui sévèrement restreint, et de nombreuses mères sont désespérées par la faiblesse des aides qu’elles reçoivent. A l’époque socialiste la Bulgarie était réputée pour avoir l’un des meilleurs systèmes médicaux d’Europe de l’Est, tandis qu’aujourd’hui on assiste une émigration massive du personnel médical, car les salaires des personnels de santé y sont les plus bas d’Europe et l’équipement médical fait gravement défaut. Dans les années 1970 et 1980, la Bulgarie était dotée d’une bonne industrie pharmaceutique ne fonctionnant pas dans la logique du profit, fournissant des médicaments bon marchés et de haute qualité. Aujourd’hui, presque tous les médicaments sont importés de l’Ouest, coûteux, et de nombreux Bulgares vous diront que leur qualité est discutable. De nombreuses personnes âgées sont dans le désarroi car elles ne peuvent pas se payer de médicaments essentiels. Des pots-de-vin sont couramment versés aux médecins et désormais de nombreux patients sont sans le sou. Tout cela détruit les fondements de la dignité humaine. Comme l’avait fait remarquer Mme Vitkova, Ministre de la Santé dans les années 1990, il y a une dizaine d’années :

 

            "Nous n’avons jamais été un pays riche, mais quand nous avions le socialisme, nos enfants étaient en bonne santé et bien nourris. Ils ont tous été vaccinés. On fournissait en médicaments gratuits les retraités et les personnes handicapés. Nos hôpitaux étaient gratuits. Aujourd’hui, si quelqu’un n’a pas d’argent, il n’a pas le droit d’être soigné. Et la plupart des gens n’a pas d’argent. Notre économie a été ravagée."[10]

 

             Les revenus familliaux étaient souvent meilleurs en termes  de pouvoir d’achat qu’après 23 ans de “démocratie” et d’économie de marché. De nombreux travailleurs ordinaires bulgares de la tranche la plus âgés et retraités corroborent cette observation. A l’époque ils avaient tous un travail avec un salaire permettant de vivre. Maintenant, le fossé entre les quelques riches et les nombreux pauvres en Bulgarie est énorme, et s’élargit (…). Une grande proportion de travailleurs moyens Bulgares, et tous les retraités, sont sur le fil du rasoir, et 30-40% de la population est paupérisée. Le salaire minimum est fixé à 160€ par mois, mais beaucoup se débattent avec des boulots précaires et à temps partiels. Les faibles salaires sont de 25-30% plus bas que dans la Roumanie voisine. Seuls quelques 8% de la population bulgare, une fine couche de nouveaux riches, qui habitent principalement à Sofia, Plovdiv, Varna, et Burgas, est aujourd’hui plus à l’aise. Certains travailleurs sociaux gagnent l’équivalent de 140€ par mois et luttent pour survivre. Dans les interviews, de nombreux Bulgares rapportent que l’ambiance au travail était autrefois plus plaisante, collégiale et productive, - et bien moins stressante qu’aujourd’hui. De solides liens de voisinage et une simple solidarité humaine était chose courante, mais les échanges quotidiens sont aujourd’hui grevés par le stress économique, et la dépression sociale.

 

             Les comparaisons dans le domaine de l’éducation sont particulièrement cruelles. L’éducation socialiste en Bulgarie était proche du système cubain actuel.  C’était notamment le cas de la mise en œuvre d’une “économie morale de solidarité et de communauté” surmontant le fossé entre le programme d’études et la vie hors de la classe dans les mondes naturel, social et « communautaire »,  comme le programme actuel connu à Cuba sous le nom d'«enseignement de la révolution ». [11]L'éducation était vraiment meilleure sous le socialisme  en termes d’investissements, de qualité des professeurs et tout particulièrement pour ce qui est de l'attitude des étudiants vis-à-vis de l’enseignement. Les écoles étaient exigeantes et équipées à des niveaux de haute performance, stimulant l'engagement étudiant et la pensée anticapitaliste marxiste. Cependant,  “la pensée critique” selon le sens commun bourgeois, était absente. Peu de contestation ouverte n'était tolérée, ce qui apparaît rétrospectivement comme ayant été une erreur structurelle. Les universités publiques (aucune n’était privée!) étaient difficiles à intégrer et de bonnes notes étaient requises. Toutefois, la scolarité était gratuite et un emploi était garanti par l'État après obtention du diplôme. Il n'y avait pas d'étudiants endettés ou de diplômés au chômage. Les distinctions entre classes sociales dans les écoles étaient  très marginales et la discipline y était stricte. Aujourd'hui, un grave manque de discipline scolaire ravage le système éducatif tout entier. L'assiduité, même à l'université, est irrégulière et le niveau global est en déclin, dans une “nation actuellement en voie de « désinstruction ». Tous les professeurs que j'ai interrogés sont d'accord avec cela. Un vieil éducateur m'a dit: «L'éducation bulgare a été détruite. Le résultat est un chaos total dans un système qui autrefois comptait parmi les meilleurs d'Europe de l'Est." Les écoles privées et chères ont proliféré, au service de la petite élite. De nombreux étudiants veulent juste obtenir un diplôme puis émigrer. Les sondages indiquent que les deux tiers des Bulgares voudraient que leurs enfants étudient à l'étranger. Une enquête auprès de la jeunesse effectuée en mai 2012 a révélé que 40% des jeunes veulent quitter la Bulgarie à la première occasion. Un sondage du Ministère de l'éducation datant de 2013 a déterminé que 52%  des bacheliers 2013 postulent pour intégrer une université à l’étranger. En 2012, 1 bachelier sur 6 est parti étudier dans une université étrangère. Une autre étude de 2012 suggère une véritable crise nationale, indiquant que 41% des Bulgares âgés de 16 ans sont “analphabète de façon alarmante”. Autrefois la Bulgarie était la Silicon Valley du bloc socialiste. Aujourd’hui l’Observatoire National d’Astronomie à Rozhen, le plus grand d’Europe du sud-est, est confronté à de graves restrictions budgétaires, comme c’est le cas dans de nombreux secteurs de la recherche scientifique, ce qui a suscité fin 2012 une tempête de protestations au sujet de la répartition biaisée des fonds de recherche.

             Avant la restauration du capitalisme en Bulgarie, il existait un large éventail d’activités parascolaires d’État bien organisées, avec des colonies de vacances gratuites et des excursions pour les écoliers. Les Pionniers, pour les 9-13 ans, et Komsomol (la Ligue des Jeunes Communistes), pour les 14-18 ans, s’occupaient des jeunes à l’école et après l’école. Tout cela a aujourd’hui été démantelé, et souvent on se le remémore avec mélancolie. La jeunesse était habituée à être mobilisée pour participer aux brigades obligatoires de récoltes agricoles sous l’Etat socialiste. C’étaient des tâches mandatées d’en haut, cependant beaucoup disent que cela se déroulait dans un esprit de joyeuse camaraderie, avec des feux de camps, des chants et des danses lors des soirées. Le travail était physique et difficile, peu rémunéré, et des étés entiers étaient consacrés au service social. Aujourd’hui, les enfants vivent dans un monde d’atomisation sociale, avec trop peu d’accent mis sur l’exercice physique et l’amour de la nature, ce qui constituait autrefois les composantes de l’éducation bulgare.

             Il faut réexaminer entièrement dans une perspective actuelle l’expérience de cet ensemble de mouvements d’organisation de la jeunesse et leur rôle clé dans la formation des jeunes.  Certaines écoles normales avaient été bâties par leurs premiers étudiants eux-même, organisés en équipes de construction. Mettre la main à la pâte était nécessaire et allait de soi.

             Autrefois dans la Bulgarie socialiste, il y avait de bonnes bibliothèques, des activités culturelles, et des sports de toutes sortes. De nombreux écoliers assistaient à des concerts mensuels de musique classiques qui étaient obligatoires dans le programme d'études socialiste. Aujourd’hui, bien peu assistent à de tels spectacles, qui sont devenus rares. De récentes études rapportent qu’une famille bulgare moyenne a dépensé l’équivalent de 6€ dans l’achat de livres l’année dernière, et 2€ au cinéma, théâtre et concerts. Sous le socialisme, des livres à très bas prix étaient courants, mais la culture de la lecture a été entièrement détruite aujourd’hui. A l’époque socialiste, toutes les publications étaient socialisées, rien ne se faisait pour le profit, et les livres bon marché étaient une priorité. L’État soutenait les arts, et il existait une industrie cinématographique bulgare reconnue (on peut en retrouver certains des meilleurs films sur You Tube) qui a implosé en 1990 et ne s’est pas reconstituée depuis. Le système de théâtres nationaux, où on pouvait assister à d’excellents spectacles dans de nombreuses villes est désormais en ruine. Aujourd’hui, aller au cinéma est devenu hors de prix. Des bibliothécaires expérimentés gagnent aujourd’hui à peine 180€ par mois, et le vaste système urbain et rural de bibliothèques – avec la traditionnelle salle de lecture du centre culturel communautaire (le « chitalichte ») –est gravement sous-financé. En sport, le système d’équipes nationales a été drastiquement réduit. Les résultats de la Bulgarie aux Jeux Olympiques 2012 de Londres ont été les pires depuis 60 ans, ce qui a été ressenti comme une profonde humiliation nationale.

 

La Bulgarie socialiste: une société d'abondance non-consumériste?

 

             Dans une grande mesure, la Bulgarie socialiste possédait une économie prenant le chemin d’une société d’abondance non-consumériste, avec une profusion de biens de première nécessité, qui n’étaient pas produits pour le profit et qui étaient accessibles au plus grand nombre. Il y avait des prix contrôlés et identiques pour tous les articles, dans l’ensemble du territoire. Il n’y avait pas de publicité, notamment à la télévision. De nombreuses productions étaient en un sens « démarchandisées ». Il y avait une seule sorte de yaourt, de bonne qualité et vendu dans des pots consignés, et non 25 marques différentes comme c’est le cas aujourd’hui. En fait, les Bulgares sont aujourd’hui classés parmi les « consommateurs les plus pessimistes du monde » d’après un récent rapport. Les gens disent que 90 % des yaourts actuels sont composés d’un mélange artificiel, comme c’est le cas de l’essentiel des produits, par exemple le fromage jaune  (kachkaval), le traditionnel salami bulgare (lukanka), et tout le vin de table à bas prix (autrefois classé au niveau mondial). Sous le socialisme, le contrôle qualité de la nourriture était très strict, mais il a aujourd’hui en grande partie disparu. La distribution capitaliste d’aujourd’hui est massivement colonisée par des chaînes d’épicerie étrangères. De nombreux articles sont importés dont la qualité est souvent discutable. Sous le socialisme, le chauffage urbain (financé par de grosses subventions de l’Etat) était distribué à bon marché, et durant les froids hivers bulgares la température dans les maisons était confortable. Désormais, la plupart des gens dans les appartements citadins ne peuvent pas se payer le chauffage privatisé, et à la place ont recours à des poêles à bois sales et dangereux ou à un chauffage électrique coûteux. Avant ces poêles se trouvaient surtout dans les villages, où l’on se plaignait que la demande en bois ravageait les forêts. Aujourd’hui, les poêles à bois sont devenus la norme même en ville.

 

L’Esprit de Communauté

 

             Une importante énergie collective était déployée dans des initiatives communautaires de toutes sortes,  tels des comités de nettoyage de quartier et des équipes de désenneigement. Le Parti Communiste s’activait à encourager l'esprit collectif à l'échelle du voisinage. Dans la Bulgarie socialiste, il n'y avait presque pas de crimes violents quotidienne, et peu de cambriolages et d'agressions.  Aujourd'hui, la délinquance est rampante et la “sécurité” est un problème majeur. Le pays a récemment été décrit par un ministre du gouvernement comme un “paradis pour le crime organisé”.

             Les travailleurs de la tranche la plus âgés disent qu'autrefois personne ne fermait la porte à clé, ou qu’ils la laissaient sous le paillasson puisque il n'y avait pas besoin de voler. Il n'y avait pas de grande pauvreté comme celle que vivent de nombreux Bulgares et Roms aujourd'hui, ni les nombreux retraités pauvres, dont beaucoup ont une pension située dans la fourchette 70-130 € par mois. Les indemnités chômage sont d'environ 65€ par mois, à peine de quoi vivre.

 

            La xénophobie rampante envers les Roms se répand à travers toute la Bulgarie, même parmi les gens cultivés, et contre l'importante minorité ethnique de musulmans turcs. Le racisme et la discrimination empirent et la droite nationaliste est en pleine ascension. En Bulgarie, le racisme anti-Roms et l'aversion historique envers l'ethnie turque sont très profonds. Cette animosité contre les Roms s'était quelque peu calmée sous l'Etat socialiste avec sa politique assimilationniste, mais aujourd'hui elle est de plus en plus virulente. Richie Parrish offre un aperçu perspicace de la situation critique à laquelle est actuellement confrontée la communauté Rom en Bulgarie.  Presque un quart des enfants Roms âgés de 5 à 15 ans ne vont pas régulièrement à l'école. Il cite un rapport de l'ONU daté de 2011 indiquant que “seulement 46,2% de la population Rom en Bulgarie poursuit une scolarité complète à l'école primaire et seuls 7,8% de Roms poursuivent une scolarité dans le secondaire.”[12]

 

Vers une approche empirique et populaire

 

            Les travaux d'histoire orale de Raleigh (2006; 2011) remettent fortement en question la vision à sens unique du “totalitarisme “soviétique et les  récits sur l'histoire soviétique répandus en Occident, en particulier en Grande-Bretagne et aux États-Unis. S'appuyant sur plusieurs décennies d'enquêtes de terrain à travers le pays et étayés par de nombreux récits de travailleurs ordinaires,  Kideckel (2008) décrit la peur et l'aliénation accablant les salariés au quotidien dans la Roumanie post-socialiste. Jetant un regard rétrospectif sur la Hongrie socialiste et son système éducatif, Millei (2013) fait l'analyse des souvenirs de cinq enseignants de maternelle hongrois sur ce qu'était l'enseignement sous le socialisme,  et "la façon dont l'idéologie formelle socialiste est comprise par les enseignants interrogés". L'anthropologue Gerald Creed (1999: 224) souligne: "les gens ont des visions multiples du passé ... et la synthèse qui en résulte est surtout une production contemporaine". Sa propre enquête de terrain sur le long terme à  Zamfirovo, petit village du nord-ouest de la Bulgarie, éclaire la façon dont les fermiers ont aménagé les pratiques socialistes, et les myriades de difficultés qui ont surgi depuis 1990.  (Creed, 1998; 2010).[13]

 

En résumé

 

            Il faudrait éviter "l'écueil d'une histoire unique" en décrivant comment était réellement la vie sous le socialisme. Il faut poser un regard objectif sur les réussites du  “modèle socialiste”, en dépit de ses aspects autoritaires . En construisant une économie participative et une société dépassant le capitalisme, principalement un monde garantissant le plein emploi et une production sociale en grande partie démarchandisée,  le “socialisme 1.0” est notre propre histoire et notre propre héritage. Les récits de travailleurs ordinaires ayant grandi sous le socialisme et qui maintenant sont aux prises avec le tourbillon de l'aliénation post-socialiste, l'anomie sociale et les inégalités doivent être recueillis de façon systématique et diffusés largement. C'est une nécessité urgente.

 

L'auteur est nord-américain et possède une expérience du terrain considérable, ayant passé de nombreuses années dans la Bulgarie post-socialiste. Il parle couramment bulgare et a de nombreux liens avec les travailleurs Bulgares, les familles et de nombreuses institutions éducatives (note de PA).

 



[1] Kagarlitsky, Boris, New Realism, New Barbarism (Londres 1999) vii, viii.

 

[2] Panagiotis Soltiris, "Austerity Capitalism and Education in Greece" dans Dave Hill, éd. Immiseration Capitalism and Education, Austerity, Resistance and Revolt (Brighton 2013).

 

[3] Tom G. Griffiths and Millei Zsuzsa, Logics of Socialist Education: Engaging with Crisis, Insecurity and Uncertainty, (2013) 1-18.

 

[4] Stephen Gowans, "We Lived Better Then." What's Left, 20 décembre 2011.

 

[5] Anna Mudeva, "Special Report: dans Eastern Europe, people pine for socialism," Reuters (2009).

 

[6] Maria Todorova, "From Utopia to Propaganda and Back," dans Todorova and Zsuzsa Gille, eds., Post-Communist Nostalgia (Oxford 2010) 1-13.

 

[7] Voir, par exemple : Kapka Kassabova, Street Without a Name; Childhood and Other Misadventures in Bulgaria (London 2008).

 

[8] Alexander Andreev, "Violence in Bulgaria to be Expected," Novinite, July 26, 2013.

 

[9] Irina Malenko, An Interview with Irina Malenko, author of Sovietica, NCCUSA 2 February, 2013.

[10] Gowans, "We Lived Better Then."

 

[11] Pour une description détaillée de certains de ces modèles dans les années 60, voir John P. Georgeoff, The Social Education of Bulgarian Youth (Minneapolis 1968), a classic study in English.

 

[12] Richie Parrish, "Roma Minority Faces Uphill Battle," The Prague Post, 6 March, 2013. Au sujet de l'éducation des Roms en Europe de l'Est, voir en général Maja Miskovic, Roma Education in Europe: Policies, Practices and Politics (London 2013).

 

[13] Voir Daniel J. Raleigh, Soviet Baby Boomers: An Oral History of Russia's Cold War Generation (Oxford 2011); David A. Kideckel, Getting by in postsocialist Romania: labor, the body, & working-class culture (Bloomington 2008); Zsuzsa Millei, "Memory and kindergarten teachers work: children's needs before the needs of the socialist state" dans Tom Griffiths and Zsuzsa Millei (eds), Education in/for socialism: historical, current and future perspectives, special issue, Globalisation, Societies and Education (2013) 170-193; Gerald W. Creed, Masquerade and Postsocialism; Ritual and Cultural Dispossession in Bulgaria (Bloomington 2011).

 

Par Réveil Communiste - Publié dans : Front historique - Communauté : Communard toujours !
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Mardi 28 octobre 2014 2 28 /10 /Oct /2014 10:11

Sur LGS :

La guerre sans merci contre les pauvres aux Etats-Unis (Black Agenda Report)

Bill QUIGLEY

Du philosophe Alain :

« Les lois justes sont celles qui s’ingénient à faire que les hommes, les femmes, les enfants, les malades, les ignorants soient tous égaux. Ceux qui disent, contre le droit, que l’inégalité est dans la nature des choses, disent donc des pauvretés ».

Cité dans « 200 CITATIONS POUR COMPRENDRE LE MONDE passé, présent et à venir ».

VD et MV, éditions La brochure.

LGS


Texte I - La réalité des-sans abri aux États-Unis en dix points.

Voici, d’abord, trois histories vraies :

Renee Delisle faisait partie des 3500 sans-abri à Santa Cruz quand elle s’est retrouvée enceinte. Le journal, le Santa Cruz Sentinel explique qu’elle n’avait pas pu aller dans un refuge parce qu’ils n’avaient pas de place pour elle. Alors que d’autres sans-abri dormaient dans des voitures ou sous des ponts, Renee avait trouvé refuge dans une cage d’ascenseur désaffecté jusqu’à ce qu’elle perde les eaux.

Jerome Murdough, 56 ans, ancien marine sans domicile fixe, avait été arrêté pour intrusion à New York quand on l’avait trouvé un soir de grand froid en train de dormir dans la cage d’escalier de logements sociaux. Le New York Times raconte qu’une semaine plus tard, Jerome était mort d’hyperthermie dans une cellule de la prison, où la température dépassait les 37°.

Paula Corb et ses deux filles ont vécu, à la suite de la saisie de leur maison, quatre ans dans leur mini van. Elles faisaient la lessive dans l’annexe d’une église, allaient se laver dans les stations-service et les filles faisaient leurs devoirs sous des lampadaires.

Dix réalités concernant les sans-abri

N°1 – Plus d’un demi-million de personnes sont sans-abri

Le rapport du "US Department of Housing and Urban Development (HUD)" ("Département du logement et du développement urbain") sur les sans-abri aux US indique qu’il y a, chaque nuit et sur toute l’année, plus de 600 000 sans-abri aux Etats-Unis. La majorité d’entre eux passe la nuit soit dans des refuges soit dans quelque abri de transition à court terme. Un peu plus qu’un tiers vivent dans des voitures, sous les ponts ou ailleurs.

N°2 – Un quart des sans-abri sont des enfants

Le HUD indique que plus de 138 000 sans-abri aux États-Unis sont des mineurs. Parmi ces enfants, il y en a des milliers qui ne sont pas accompagnés, toujours selon le HUD.

Un autre programme fédéral, "No Child Left Behind" ("Aucun enfant abandonné", réforme de l’Éducation des années G. W Bush, NDT), donne une définition plus large des enfants sans-abri, qui englobe non pas uniquement ceux qui vivent dans des refuges ou dans des logements de transition, mais également ceux qui cohabitent avec d’autres personnes à cause des difficultés économiques, qui vivent dans des voitures, dans des parcs, des gares routières ou ferroviaires, ou qui attendent un placement dans une famille d’accueil.

En s’appuyant sur cette définition, le "National Center for Homeless Education" signalait en septembre 2014 que les secteurs scolaires locaux (LEA) comptaient qu’il y avait plus d’un million d’enfants sans abri qui fréquentaient les écoles publiques

N°3 - Des dizaines de milliers d’anciens combattants sont sans-abri.

Plus de 57 000 anciens combattants de l’armée sont sans abri de façon permanente. 60% d’entre eux dorment dans des refuges, les autres n’ont pas d’abri. Parmi eux, il y a près de 5000 femmes.

N°4 – la violence domestique est la cause principale pour laquelle les femmes se retrouvent à la rue.

Plus de 90% des femmes sans abri ont été victimes de violences sexuelles et physiques graves et, c’est pour échapper à ces violences qu’elles ont été contraintes de quitter leur domicile.

N°5 – Beaucoup sont sans domicile parce qu’ils n’ont pas les moyens de payer un loyer.

Selon le HUD, le manque de logements à loyer modéré est la première cause de la multiplication des cas de sans-abri. Le budget du HUD a été réduit de plus de 50% au cours de ces dernières décennies, ce qui s’est traduit par la perte chaque année de 10.000 logements subventionnés destinés aux personnes à faible revenu.

N°6 – Il y a aujourd’hui moins de locations abordables pour les pauvres

Un logement social sur huit a disparu définitivement depuis 2001. Il manque sept millions de logements à loyer modéré pour les familles à faibles revenus et, en conséquence, des millions de ménages dépensent plus de la moitié de leurs revenus mensuels en loyer.

N°7 – Ces dernières années, des millions de personnes ont perdu leur maison

Plus de 5 millions de maisons ont été saisies depuis 2008, parmi lesquelles une sur 10 était hypothéquée. C’est la raison pour laquelle de plus en plus de personnes se sont retrouvées en concurrence pour trouver des logements abordables.

N°8 - L’État ne fournit pas autant d’aides qu’on le pense.

Il y a des aides au logement pour environ un quart des ménages à très bas revenus. Ceux qui ne reçoivent pas d’aides sont sur des listes où l’attente dure des années.
Ainsi, la ville de Charlotte, en Caroline du Nord, qui vient, pour la première fois en quatorze ans, d’ouvrir les inscriptions pour l’obtention de logements à loyers modérés a enregistré plus de 10.000 candidatures pendant la journée d’inscriptions.

N°9 – Un sans abri sur 5 souffre de maladie mentale grave non traitée

Selon les chiffres officiels, si environ 6% de l’ensemble de la population souffre de maladie mentale grave, ils sont 20 à 25% dans ce cas parmi les sans-abri.
La moitié d’entre eux se soignent tout seuls et sont plus susceptibles de souffrir de dépendance et d’être en mauvaise santé physique.
Une étude réalisée par le "Penn Center for Mental Health Policy and Services Research" de Pennsylvanie montre que les sans-abri qui souffrent de maladie mentale coûtent, en moyenne, à l’Etat 40 500 dollars par an.
Cette somme sert à payer leurs séjours en prison, dans les refuges ou à l’hôpital alors que, avec la même somme, on pourrait leur offrir un logement supervisé qui leur fournirait non seulement un toit, mais également les services nécessaires pour se soigner et se réinsérer.

N°10 – Les villes criminalisent de plus en plus l’impossibilité de se loger.

Une enquête réalisée en 2014 par le "National Law Center on Homelessness & Poverty" (organisation nationale qui défend les droits des personnes sans abri et /ou économiquement faibles) montre que :

24% d’entre elles pénalisent la mendicité dans l’ensemble de la ville ;
33% interdisent le vagabondage ;
18% pénalisent ceux qui dorment dans les espaces publics ;
43% pénalisent ceux qui dorment dans leur voiture ;
53% interdisent de s’asseoir ou de s’allonger dans des lieux publics spécifiques.
Et le nombre des villes qui criminalisent l’itinérance est en constante augmentation.

Bill Quigley enseigne le droit à l’Université de Loyola à la Nouvelle-Orléans.

Texte II - Comment on fait payer les pauvres

http://talkpoverty.org/2014/10/07/punished-for-being-poor
par Rebecca Vallas

Le week-end dernier, j’ai participé à une table ronde sur MSNBC avec le journaliste du New York Times, Michael Corkery, dont l’enquête sur l’essor des prêts automobiles "subprime" est à la fois grave et terrifiant (système mis en place en 2009, NDT).

Car il s’agit d’une nouvelle offensive des pratiques prédatrices qui ont déclenché la crise des prêts hypothécaires à risque.

Les particuliers à faible revenu sont incités à contracter des prêts automobiles deux fois plus élevés que la valeur effective de la voiture, avec des taux d’intérêts atteignant jusqu’à 29%.

Ils peuvent, ainsi, se retrouver avec des remboursements mensuels de 500 dollars — une somme plus élevée que celle que la plupart des emprunteurs dépensent en alimentation en un mois, et certainement bien plus élevée que ce qu’ils peuvent raisonnablement se permettre.

De nombreux concessionnaires seraient donc prêts en substance à piéger les emprunteurs à bas revenus.

En outre, les concessionnaires ont fait installer sur le GPS des voitures des emprunteurs à risque un nouveau dispositif qui leur permet, d’une part, de savoir à quel endroit se trouve l’emprunteur et, d’autre part, de bloquer le starter à distance depuis un ordinateur ou un téléphone portable. Ainsi, la voiture peut être aussitôt immobilisée en cas de non-versement des remboursements, même s’il n’y a qu’un ou deux jours de retard.

Une habitante du Nevada raconte la frayeur qu’elle a eue quand sa voiture a soudain été bloquée alors qu’elle roulait sur l’autoroute.
[NDT : Une autre, parent isolé, raconte ici qu’elle devait, un jour de mars, conduire d’urgence à l’hôpital sa fille de 10 ans, dont la fièvre était montée à 40° et qui était en pleine crise d’asthme, mais qu’il lui avait été impossible de faire démarrer sa voiture. Cette femme ayant un retard de paiement de trois jours, le prêteur avait immobilisé sa voiture. Pour la débloquer, il lui fallait débourser plus de 389 dollars, somme qu’elle n’avait pas ce jour-là].

Et, pour beaucoup d’emprunteurs, l’affaire est loin de se terminer avec la saisie du véhicule, ils peuvent être poursuivis des mois et même des années plus tard pour les contraindre à rembourser le reste du crédit.

Les prêts automobiles "subprime" sont les toutes dernières trouvailles dans une longue liste de pratiques qui font qu’être pauvre, ça coûte très cher – ce que j’ai pu constater tous les jours quand je représentais des clients à faibles revenus en tant qu’avocate commise d’office.

Les personnes à faibles revenus risquent beaucoup plus que les autres d’avoir à acquitter des frais bancaires, comme des frais de gestion mensuels, si le solde de leur compte courant descend en dessous du minimum requis – des sommes qui peuvent s’élever à 1500 dollars dans des banques importantes comme la Bank of America et Wells Fargo — sans parler des agios exorbitants.

Pour les plus de 10 millions de ménages étasuniens qui n’ont pas de compte bancaire, ceux qui encaissent les chèques prennent une commission qui peut atteindre 5% de la somme. Cela ne semble peut-être pas grand chose, mais, sur un salaire d’employée à faible revenu d’environ 1500 dollars par mois, cela signifie qu’il faudrait quelle verse 75 dollars uniquement pour pouvoir toucher son salaire. Si on ajoute à cela le coût de l’envoi d’un mandat – ce qu’elle est obligée de faire pour payer son loyer et les autres factures – on en arrive à environ 1000 dollars par an juste pour payer les services financiers.

Qu’ils aient un compte bancaire ou pas, les ménages à très faibles revenus ont rarement des fonds d’épargne d’urgence, et plus de 2/3 d’entre eux disent qu’ils ne pourraient pas réunir 2000 dollars en 30 jours en cas de frais urgents comme le remplacement d’un chauffe-eau ou une facture médicale imprévue. Sans solution de rechange, beaucoup ont recours à des prêteurs sur salaire pour avoir l’argent liquide nécessaire.

Jon Oliver, présentateur de Last Week Tonight, traite cette question cruciale de façon remarquable, expliquant en détail comment les familles qui ont recours à ces agences de prêts sur salaire peuvent se retrouver piégées dans une spirale infernale d’endettement à 400 % d’intérêts annuels.

Ensuite, il y a le secteur du "crédit-bail" ("rent-to-own"). Avec des échéances hebdomadaires, les ménages à faibles revenus qui ont un mauvais score de crédit ou pas de crédit du tout peuvent finir par rembourser jusqu’à deux fois et demi le coût effectif de produits de base comme un lave-linge, un séchoir à linge, ou l’ordinateur portable pour que leur enfant puisse faire ses devoirs. Les achats de produits alimentaires peuvent également entrainer des surcoûts. Les ménages qui n’ont pas les moyens d’acheter en grosse quantité, ne peuvent pas bénéficier des économies que fait réaliser Costco. Quant à ceux qui n’ont pas de voiture et qui habitent dans un quartier pauvre où il n’y a pas de grandes surfaces, il leur faut, soit payer le taxi ou le bus pour pouvoir rapporter les courses, soit acheter chez les petits commerçants du coin, où les prix sont plus élevés.

Et ensuite, il y a la question de la perte de temps. Quand je m’occupais d’aide juridique, j’ai souvent entendu mes clients se plaindre du temps qu’on perd pour tout quand on est pauvre. Beaucoup m’ont raconté qu’ils (/elles) prenaient trois bus différents pour aller travailler et pour revenir, et qu’ils avaient jusqu’à 5 heures de trajet aller-retour tous les jours.

Ceux qui sont obligés d’avoir recours aux aides sociales pour joindre les deux bouts parlent des journées passées à attendre leur tour au bureau d’aides sociales, parfois juste pour signaler un changement dans leur revenu.

A tout cela, s’ajoute également la criminalisation de la pauvreté et les couts élevés que cela entraine.

Selon l’enquête du National Law Center on Homelessness and Poverty, il y a, actuellement, au niveau national, un nombre croissant d’états et de municipalités qui ont voté des lois qui peuvent paraitre innocentes – comme l’interdiction de s’asseoir sur le trottoir, d’uriner en public, de "mendier de façon agressive" – mais qui, en fait visent les sans–abri (une citation d’Anatole France me vient à l’esprit :"la majestueuse égalité des lois interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans la rue et de voler du pain").

Arrêter un sans-abri pour avoir uriné en public quand il n’y a pas de toilettes publiques n’est pas seulement une piètre utilisation des ressources policières, mais cela déclenche également une spirale infernale : l’individu qui a été arrêté ne pourra pas payer la caution, ni une amende éventuelle, et le non-paiement de ces frais pourrait bien se traduire par un retour à la case prison.

Dans un cas extrême, en Arkansas, le défaut de paiement d’un mois de loyer est considéré comme un délit. Si un locataire a, ne serait-ce qu’un jour de retard de paiement, la loi autorise son propriétaire à l’expulser – et si le locataire n’est pas parti dans les dix jours, il peut être incarcéré.

Les États et les municipalités, qui cherchent actuellement à racler les fonds de tiroirs, comptent de plus en plus renflouer leurs caisses grâce au paiement des infractions au code de la route – et les amendes et les frais de justice – qui sont infligés à ceux qui ont commis une infraction.

A Ferguson, Missouri, la municipalité comptait, en 2013, sur l’augmentation des tarifs des amendes pour gonfler de 20 % son budget annuel de 12,75 millions de dollars.

Que la personne soit solvable ou non n’est pas souvent pris en compte quand il s’agit de ces amendes et frais de justice qui rendent les particuliers encore redevables bien longtemps après qu’ils ont payé leur dette à la société. Alors que la prison pour dette a été déclarée anticonstitutionnelle depuis bien longtemps, le défaut de paiement peut ouvrir la voie au retour en prison dans de nombreux états.

Rebecca Vallas est directrice-adjointe du "Poverty to Prosperity Program" au "Center for American Progress" et a été avocate aux services d’aide judiciaire de Philadelphie.

(Traduction Leo Lerouge)

Par Réveil Communiste - Publié dans : Economie - Communauté : Communard toujours !
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Mardi 28 octobre 2014 2 28 /10 /Oct /2014 09:57

lu sur Diablo :

canfora-1914.jpg

Compte-rendu AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

Le petit livre de l'historien, spécialiste de l'Antiquité, Luciano Canfora, est sans doute le premier ouvrage à lire en ce centenaire du début de la Grande guerre. L'un des rares, si ce n'est le seul, qui éclaire la question des origines, des causes, des responsabilités du conflit.

 

Jamais autant de livres n'ont été publiés sur la guerre de 1914-1918, emplissant les étals avec des réflexions sur l' « expérience de guerre », la « vie dans les tranchées », le rapport à la mort, au corps, à la violence.

 

Une conception anthropologiquede la guerre, quasi éternelle, rapportant à l' « humain » générique, détachée de toute historicisationdu conflit : d'où vient-il ? quelles furent ses conséquences ? Au-delà des expériences uniformes, quelle dimension de classe de la guerre ?

 

C'est le mérite du livre de Luciano Canfora – dont on sait la capacité à détruire certains mythes persistants, notamment sur la démocratie (voir son magistral « La démocratie, histoire d'une idéologie » –, celui de combattre certaines idées reçues, incontestées par la littérature récente, d'historiciser de nouveau le conflit.

 

Dans ces notes issues d'une vingtaine de conférences prononcées sur la RAI, la radio italienne, Canfora nous invite à repenser le conflit sous un autre angle que celui de l'idéologie dominante.

 

La guerre était-elle inévitable ? (1) Rivalités entre impérialismes, tensions et contradictions irréconciliables

 

La première idée reçue démontée par Luciano Canfora est celle qui réduit la Grande guerre à l'horizon 1914-1918 – c'est le cas de la plupart des livres « commémoratifs » sortis en 2014.

 

D'une part, il questionne, adopte tout en la critiquant l'approche d'Ernst Nolte, cet historien allemand controversé qui considère la Première et la Seconde guerre mondiale dans un même continuum de 1917 à 1945, faisant de la révolution russe née du premier conflit mondial le déclencheur d'une réaction fasciste puis nazie, qui plongera l'Europe dans un second conflit.

 

Canfora rappelle que Thucydide refusait de considérer la guerre du Péloponnèse comme deux conflits séparés mais les englobait dans une même guerre entre 431 et 404, considérant les moments de paix comme de simples trêves entre bélligérants.

 

Canfora épouse cette thèse mais pour lui, Nolte oublie que le point de départ n'est pas 1917 mais 1914 avec la rupture de l'équilibre européen, la brutalisation des sociétés, la guerre totale auxquelles la révolution russe fut une réaction, de la part de la seule force politique qui s'est opposée au conflit.

 

D'autre part, Canfora rappelle les origines lointaines du conflit de 1914. Adoptant l'approche léniniste de la lutte entre impérialismes, il rappelle la lutte entre ces impérialismes pour le partage du monde, afin de conquérir marchés, sources de matières premières, main d’œuvre peu onéreuse.

 

Sur la question de la responsabilité allemande, le traitement de Canfora est circonspect. Il balaye d'abord l'alibi commode de la seule culpabilité allemande soulignant combien la poursuite d'une politique impériale, d'intérêts égoïstes est le propre de toutes les puissances.

 

C'est pour ensuite – rejoignant les thèses exposées il y a un demi-siècle par l'historien allemand Franz Fischer – aussi réfuter la défense de l'establishment allemand après la guerre :

 

celle d'une absence de responsabilité allemande, d'une ligne « modérée » (celle de Bethamnn-Hollweg, chancelier en 1914) battue par une ligne « belliciste » devenue dominante par faute de la politique suivie par les autres puissances européennes.

 

Or, Canfora comme Fischer s'accordent pour remarquer que les buts de guerre (Kriegsiele) de la classe dirigeante était convergents, « modérés » comme « bellicistes » : s'emparer des districts miniers de Belgique et de Pologne, s'étendre vers l'Est jusqu'aux marges de la Russie.

 

Adjointe à cette ligne européenne visant à assurer les matières premières pour l'industrie allemande, une politique mondiale (Weltpolitik) lorgnant vers l'Afrique équatoriale et le Moyen-orient, dont la construction de la ligne de chemin de fer Berlin-Bagdad est l'illustration la plus nette, rentrant en conflit avec les intérêts britanniques en Perse.

 

Ces objectifs rentraient naturellement en contradiction avec ceux de la France. Un conflit évidemment alimenté par l'esprit de revanche, né de la perte de l'Alsace-Lorraine en 1870, ancré dans les guerres franco-allemandes depuis l'invasion napoléonienne.

 

Mais aussi un conflit de plus en plus vif autour des empires coloniaux naissants en Afrique. Les conquêtes allemandes en Afrique équatoriale et occidentale menacent les possessions belges, françaises et anglaises. Les conflits entre trusts allemands et français au Maroc déchirent le pays.

 

Les crises marocaines de 1905 puis 1911 plongent l'Europe au bord du précipice. Finalement, l'Allemagne cède sur l'influence française au Maroc en échange de la garantie de ses possessions en Afrique équatoriale.

 

Toutefois, l'antagonisme franco-allemand est désormais structuré de façon définitive. Le premier enjeu pour la France est bien la préservation et l'extension de son empire colonial.

 

La Grande-Bretagne, elle aussi, voit sa rivalité durable avec la France se transformer en peur de l'expansion allemande.

 

A la prédilection pour la neutralité dans les conflits européens, la Grande-Bretagne change de position pour trois raisons : les craintes de toute hégémonie en Europe, celle d'une puissance rivale économiquement, enfin de l'affirmation d'une puissance coloniale mondiale.

 

Ces trois facteurs – longtemps associés à la France révolutionnaire/napoléonienne – sont désormais rapprochés de l'Allemagne wilhelmienne qui vient contester l'hégémonie mondiale de l'Empire britannique.

 

Ces éléments encouragent la classe dirigeante britannique à cette « Entente cordiale » étonnante pour les observateurs de l'époque avec la France en 1904, entre deux puissances au bord de la guerre au Soudan et en Birmanie, quelques années plus tôt.

 

Enfin la Russie, elle aussi menacée par le Drang nach osten (la marche vers l'est) de l'Allemagne mais surtout soucieuse de se tailler sa propre zone d'influence en Europe du sud-est, dans les Balkans en usant du pan-slavisme, près de la Turquie pour le contrôle des détroits et des mers chaudes.

 

De ce fait, elle entre en conflit avec deux colosses fatigués : l'Autriche-Hongrie et l'Empire ottoman.

 

Voilà ce qui explique les guerres balkaniques de 1912-1913, répétition générale de la Première guerre mondiale. Prétextant du pan-slavisme, la Russie soutient Serbie, Bulgarie, Monténégro et Grèce dans la Ligue balkanique contre l'Empire ottoman, chassant les Turcs hors d'Europe.

 

Mais les rivalités entre puissances slaves vont conduire à une nouvelle guerre entre Serbes (coalisés avec les autres pays de la Ligue) et Bulgares, conduisant à la victoire des premiers. L'issue de ces conflits meurtriers : c'est le renforcement de l'influence russe dans les Balkans, la menace qu'elle fait peser sur l'Autriche-Hongrie qui contrôle la Bosnie, l'humiliation turque et bulgare.

 

Si l'Allemagne de Bismarck cherchait une « Sainte alliance » prusso-austrio-russe, il ne subsiste en 1914 qu'un bloc central austrio-prussien, bénéficiant des sympathies ottomanes et bulgares – par la suite des guerres balkaniques –, avec une hostilité violente entre Serbie et Autriche.

 

De ce système d'alliances déjà structuré, de ces tensions exacerbées en Europe et ailleurs, à ce choc des impérialismes, il ne manque qu'un détonateur.

 

Une chose est sûre, si l'expansionnisme allemand semble être à l'origine des tensions au début du XX ème siècle … c'est aussi parce que l'impérialisme pan-germanique est le dernier servi, il veut sa « place au soleil » face aux empires français, britannique et russe déjà constitués.

 

La guerre était-elle inévitable ? (2) Réaction en chaîne du système d'alliances et contingences historiques

 

En 1914, deux blocs d'alliances se font donc face : la Triple-Alliance entre Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie face à la Triple-Entente, Russie, Grande-Bretagne et France. Deux alliances aux mécanismes de solidarité complexes en cas de guerre défensive, mais contraignants.

 

Canfora tente d'éviter toute conception fataliste de l'histoire, faisant référence tantôt à la nouvelle des « Jardins des sentiers qui bifurquent » de Jorge Luis Borges, ou à l'Hercule de l'Apologue de Xénophon : chaque moment historique recèle une multitude de chemins, de possibilités.

 

Certes, la nature contraignante du système d'alliances ainsi que les tensions inter-impérialistes accumulées, donnent à l'enchaînement qui mène à la guerre une dimension inéluctable :

 

l'assassinat du prince héritier autrichien à Sarajevo, l'ultimatum puis la déclaration de guerre autrichienne à la Serbie, la mobilisation générale russe, la déclaration de guerre allemande à la Russie puis à la France, l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne après l'invasion de la Belgique : tout semble écrit, inéluctable.

 

Or, Luciano Canfora montre bien que derrière cette apparente logique implacable, il y a des contradictions internes, des décalages dans les consciences des acteurs, souvent bien différentes des idées reçues.

 

En effet, dans le camp austro-hongrois, perçu comme globalement pousse-à-la-guerre derrière le Ministre des Affaires étrangères, le comte Berchtold, d'autres voix comme le vénérable comte Tisza tentent de modérer l'Empereur, soulignant l'injustice d'une invasion de la Serbie sur un prétexte douteux, le danger pour l'Autriche d'une guerre dans une situation défavorable.

 

Dans le camp allemand, Canfora dénonce bien la vacuité des thèses sur les deux fractions dans la classe dirigeante allemande, révélant que la « colombe » Bethmann-Hollweg a conçu l'invasion de la Belgique, la blitzkrieg contre la France pour ensuite s'attaquer à la Russie.

 

Mais c'est aussi pour révéler combien les documents d'archive soulignent la conviction du Kaiser Guillaume II – décrié dans l'historiographique comme moitié dément, aventureux – que la guerre pouvait être évitée par un traitement négocié entre l'Autriche et la Serbie.

 

Ces oscillations, hésitations, déchirements semblent indiquer des contradictions internes au bloc central, ainsi que des responsabilités plus partagées que ce qu'on l'admet communément. Des atermoiements bouleversés par le flot des événements, préparés sur le long-terme.

 

La guerre était-elle inévitable ? (3) La faillite du mouvement socialiste européen

 

Selon l'auteur, le dernier rempart face au « massacre inutile » de 1914-1918 (pour reprendre les termes du pape Benoît XV) était non pas la conscience ou la prudence des dirigeants européens liés aux Anciens régimes du XIX ème siècle, mais l'engagement des classes ouvrières européennes.

 

Une classe ouvrière représentée par les partis socialistes qui s'étaient promis, en cas de conflit, de croiser les bras, de déclencher la grève générale pour empêcher une guerre fratricide, de privilégier la solidarité de classe internationale à la collaboration inter-classiste nationaliste.

 

Citant Fernand Braudel, Canfora rappelle que la vision que nous avions en 1914 était celle d'un continent moins « au bord de la guerre, qu'au bord du socialisme ». Et ce fut justement la guerre qui empêcha une transformation profonde, socialiste des sociétés européennes.

 

Une analyse peut-être un peu optimiste mais 1914 était bien l'heure de vérité, de ces moments où les partis ont à faire des choix décisifs. Les socialistes ont fait le mauvais choix, celui de l' « Union sacrée », du carnage massif au profit de quelques possédants.

 

Le 4 août 1914 marque la trahison de la social-démocratie allemande – modèle pour tout le socialisme européen, en réalité déjà intégrée au système politique bourgeois national – qui vote les crédits de guerre, bientôt suivie par les socialistes français.

 

Dans cette tempête qui ébranlera les convictions des pacifistes idéalistes comme Jaurès assassiné le 31 juillet 1914, conduira au ralliement guerrier la majorité des socialistes européens, les exceptions se font rares.

 

Quelques personnalités comme Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg en Allemagne, le courant bolchevique en bloc en Russie mené par Lénine bien sûr. Canfora y rajoute le mouvement socialiste italien en 1914, dont la position est facilitée par la neutralité italienne jusqu'en 1915.

 

Le revirement d'un Mussolini, farouche pacifiste en 1914 puis violent interventionniste en 1915 – acheté peut-être par les services secrets français ou britanniques, assurément par les cercles militaires et économiques – est un cas extrême de l'opportunisme des cadres socialistes italiens.

 

Déjouer la propagande de guerre (1) Sarajevo : un prétexte pour la guerre

 

Dans des analyses toujours actuelles, Canfora s'attacher à démonter les principes de la propagande de guerre.

 

Le premier est celui du prétexte pour l'entrée en guerre. Nul ne prétend que l'assassinat de Sarajevo est la cause de la Première guerre mondiale, au mieux un déclencheur, en réalitéun prétexte pour un conflit voulu et attendu dans les sphères dirigeantes allemandes ou autrichiennes.

 

Canfora reconstitue avec précision les faits du 28 juin 1914, il souligne les négligences coupables tant de la part du gouverneur que du chef de la sécurité

 

Le prince héritier, victime d'une première tentative d'attentat dans la journée, réclame une déviation de son parcours initial, le cortège suit une voie alternative avant de replonger dans une avenue François-Joseph centrale sans protection. En pleine manœuvre pour faire demi-tour, le prince est touché mortellement par un nationaliste serbe, Gabriel (« celui qui annonce »!) Prinzip.

 

Le casus belli idéal contre la Serbie est tout trouvé. Une commission d'enquête (cela nous rappelle des faits plus récents …) est lancée, bâclée, bidonnée, cherchant à forcer la culpabilité du gouvernement serbe dans l'armement et l'aide au « terroriste » Prinzip.

 

Les preuves sont tout sauf évidentes, elles sont suffisantes pour l'envoi d'un ultimatum au gouvernement serbe en 9 points violant ouvertement la souveraineté serbe :

 

pourtant 8 des 9 points (sauf la participation de l'Autriche à une enquête en Serbie, prévoyant la poursuite et l'arrestation de dignitaires serbes!) sont acceptés, une « capitulation » qui ne suffit pas à l'Autriche qui entre en guerre le 28 juillet, un mois après l'attentat.

 

L'enlèvement d'Hélène, la protection des Gaulois contre les Helvètes, la défenestration de Prague, l'attaque contre le Lusitania, Pearl Harbour, l'attaque contre le navire du Golfe du Tonkin, l'invasion du Koweit : les prétextes des conflits cachent derrière de nobles principes, l'argument d'une guerre défensive, des intérêts égoistes, des desseins impériaux, la guerre de 1914 n'y échappe pas.

 

Déjouer la propagande de guerre (2) Démocratie contre autoritarismes : qui sont vraiment les peuples civilisés ?

 

Au cœur de l'argumentaire de toutes les puissances en conflit en 1914, deux idées : (1) celle d'une guerre défensive contre des puissances agressives ; (2) celle d'une guerre de la « civilisation », de la « liberté », de la « démocratie » contre des « dictatures », des peuples « barbares ».

 

Sur l'idée de guerre défensive ou de frappe préventive (encore des termes à résonance actuelle), chaque camp construit sa légitimation : l'Autriche répond à l'attentat serbe, la Russie défend le peuple serbe agressé, l'Allemagne se défend de la menace russe, la Grande-Bretagne protège la Belgique neutre, la France riposte à la guerre lancée par l'Allemagne.

 

Sur l'idée d'un conflit de civilisation, là encore l'argumentaire suit une propagande rodée.

 

Côté allemand, on se présente comme le sommet de la culture humaniste et scientifique (Kultur) opposée à la culture mercantile, décadente anglo-française (Zivilisation), ainsi qu'à ce pays de « moujiks », de barbares qu'est la Russie.

 

Ce dernier argument sera le mot de d'ordre de ralliement des socialistes allemands, prêts à rejouer la partie « des sans-culottes français en 1793 » pour reprendre les termes d'Engels à la fin du XIX ème siècle, révélant le niveau de russophobie dominant dans la culture progressiste allemande.

 

Un Engels qui a nourri bien des illusions également sur la possibilité d'arriver au socialisme par la voie électorale ou celle de conquérir l'armée par la présence croissante d'électeurs socialistes. Karl Liebknecht a bien montré comment l'armée allemande, au contraire, construisait des sujets obéissants au Reich, conformistes, prêts à se fondre dans le moule militariste et nationalistes.

 

Citant Tacite, Canfora rappelle que la seule frontière séparant historiquement Germains et Sarmates était le « mutus metus », la peur réciproque.

 

Côté français mais aussi anglais et italien, on connaît mieux l'idée d'une lutte entre « démocraties » occidentales et « autoritarismes » centraux.

 

Or, l'argument ne résiste pas, pour plusieurs raisons. D'abord, parce que le pilier de la Triple-Entente reste la Russie, phare de la réaction obscurantiste européenne, qui avait réprimé dans le sang la révolution de 1905. Tout sauf une démocratie en 1914.

 

Ensuite, parce que l'Allemagne wilhelmienne est un régime complexe. Un des premiers pays à avoir instauré le suffrage universel, accueillant le mouvement ouvrier le plus puissant d'Europe, hôte d'une culture littéraire, philosophique, scientifique sans égal en Europe.

 

Face à elle, l'Italie et la Grande-Bretagne n'ont pas encore levé tous les freins au suffrage universel, peinant à dépasser l'obstacle du vote censitaire, gangrenés par diverses formes de clientélisme, de corruptions, des « rotten bouroughs » anglais au système semi-mafieux du Sud italien.

 

Par ailleurs, comme le rappelle L.Canfora, tous les régimes ont vu pendant la guerre une inflexion vers des formes autoritaires de gouvernement : censure, abolition de facto du parlement, absence d'élections, répression brutale, allant jusqu'à la dictature militaire en Allemagne.

 

Déjouer la propagande de guerre (3) 1914 et le bourrage de crâne, la construction de la haine de l'ennemi

 

Enfin, une fois le conflit déclenché, il s'agissait pour les classes dirigeantes européennes de fabriquer le consentement à la guerre, avant tout donc de forger une image diabolisée de l'ennemi, de légitimer une guerre injuste de rapine comme étant une guerre juste de salut public.

 

Les vieilles oppositions, les antiques préjugés sont remobilisés : celle des Latins contre les Germains pour les Italiens, des Germains contre les Huns côté allemand … les exemples se déclinent selon les puissances en question.

 

La campagne de Belgique, à l'automne 1914, devient enjeu d'une intense guerre de désinformation, visant à accuser l'ennemi d'actes barbares, donnant un prétexte à l'intervention.

 

L'Allemagne se voit en effet opposé une résistance opiniâtre du peuple belge, inattendue, et qui durera près de trois mois. Face à cette guérilla, l'Allemagne ne lésine pas sur les moyens : bombardements, déportation de civils, villages brûlés.

 

La presse française et britannique multiplie les compte-rendus sur le peuple belge « martyr », sur la violation inacceptable de la neutralité belge, l'incendie de sommets de la civilisation comme la Bibliothèque de Louvain.

 

Aucun procédé n'est exclu dans cette guerre de propagande : l'impression de journaux de complaisance (comme la « Gazette des Ardennes » financée par l'Allemagne, « Die feldpost » par la France), la diffusion de faux comme ceux de Hansi payé par la France et qui dénonce l'impérialisme allemand en divulgant des documents secrets allemands falsifiés.

 

L'Allemagne va répondre par célèbre Appel au monde civilisé (Aufruf an die Kulturwelt) d'octobre 1914, 93 des plus grands intellectuels allemands (dont un certain nombre de Nobel) répondent aux accusations lancées contre l'Allemagne sur le ton : « Ceci n'est pas vrai ».

 

Les intellectuels allemands dénoncent l'hypocrisie des puissances occidentales, fustigeant l'impérialisme allemand tout en pratiquant une politique expansionniste, usant de la neutralité de la Belgique comme d'un cache-sexe pour leurs objectifs militaristes.

 

Un texte emprunt toutefois d'un nationalisme violemment belliciste, unanimiste et raciste quand il dénonce les « Mongols et aux Nègres lâchés par les soi-disant puissances civilisées contre le peuple allemand ».

 

Conclusion

 

Canfora ouvre sur la période suivante, rappelant le parcours des « dictateurs militaires » Ludendorff et Hindenbourg, le premier appuyant le putsch militaire d'Hitler en 1923, le second livrant le poste de chancelier au même Hitler en 1933. De quoi tisser des liens de plus en plus occultés – jusque dans les manuels scolaires – entre 1914 et 1939.

 

On peut reprocher à Canfora de ne pas approfondir jusqu'au bout certaines explications, certains raisonnements, de nous laisser sur notre faim. Toutefois, le rappel de ces faits, de leur enchaînement, couplé à une érudition et une clarté sans failles sont salutaires à l'heure actuelle.

 

Ce compte-rendu parcellaire ne peut qu'encourager tous ceux désireux d'en apprendre plus, au-delà du discours officiel, sur le conflit de 1914 à lire cet ouvrage de Luciano Canfora.

Par Réveil Communiste - Publié dans : Front historique - Communauté : Parti Communiste Français
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Mardi 28 octobre 2014 2 28 /10 /Oct /2014 09:37

Sur le blog de Diablo :

 

jacquessapir

Il y a des gens qui ne doutent de rien. Tel monsieur Ugo Palheta qui dans BastaMag vient de publier une tribune [1] où il soulève une énorme pierre pour se la laisser retomber sur les pieds, comme on disait dans le temps. Cette pierre, c’est la question de l’internationalisme. N’étant pas podologue, et ayant d’autres chats à fouetter, j’aurai laissé passer ce papier si on ne m’avait prévenu que j’y étais cité, en bonne compagnie d’ailleurs, car avec Aurélien Bernier et Jean Claude Michéa. De quel crime nous serions donc rendus coupables tous les trois ? Du pire, bien sur, de celui de « nationalisme ». Pour ceux qui auraient du mal à le croire, voici donc une citation de ce dit papier : « L’auteur (i.e. Thierry Blin) se contente en effet de mobiliser une rhétorique nationaliste qui, d’Aurélien Bernier à Jacques Sapir en passant par Jean-Claude Michéa, accompagne, à la gauche du champ politique, la croissance électorale du Front national et, non seulement légitime certaines de ses thèses, mais entérine aussi ses prétentions à incarner la révolte populaire face aux politiques d’austérité, menées aussi bien par l’UMP que par le PS ». Rhétorique nationaliste, rien que ça ! On notera, de plus, la reductio ad lepenum implicite, qui semble être l’ultime argument des esprits faibles en ces temps décomposés. Mais, là n’est pas l’essentiel. Ce qui est en cause, ce serait donc l’internationalisme (dont on peut noter qu’il n’est pas affublé de « prolétarien », une incroyable faute de goût). Un peu plus loin l’auteur écrit aussi : « Peut-on prétendre sauver la gauche radicale en réhabilitant les frontières, en confondant souveraineté populaire et souveraineté nationale et en lui inoculant ainsi le pire des poisons, celui du nationalisme, fût-il de « gauche » ? ». Ainsi donc, réhabiliter les frontières ce serait inoculer le « pire des poisons » ? Il est vrai que, comme le disait le sapeur Camenbert, quand les bornes sont franchies il n’y a plus de limites…

Halte là, monsieur Palheta. Je ne sais quelles sont vos « compétences » en science de l’éducation, mais sur ce point vous tombez bien mal. Car, à vous lire, je vois que votre science en ce qui concerne l’internationalisme est bien courte.

 

Lénine et les frontières


Commençons par le commencement, par exemple avec la Russie des Soviets du temps de Lénine, quelqu’un dont je ne pense pas que vous le qualifieriez de « nationaliste ». Pourtant, ce même Lénine mena une bataille politique épuisante dans sa dernière année pour obtenir de ses camarades qu’ils maintiennent le « monopole du commerce extérieur », autrement dit une forme extrême de protectionnisme, et entre autres choses des frontières, ce que vous semblez abhorrer. Et, pour dire qu’il serait bon, en France, d’introduire un certain protectionnisme, bien plus modéré [2] que ce que réclamait Lénine (à juste titre, d’ailleurs), Aurélien Bernier et moi-même serions d’affreux nationalistes ? Bien sur, j’entends déjà votre réponse : la Russie de l’époque était un « Etat ouvrier », certes avec le « dégénéré » d’usage…Sauf, que cet argument ne tient pas. D’une part car, même si c’était vrai, il vous faudrait montrer en quoi le fait d’être un « Etat ouvrier dégénéré » implique dans les relations d’Etat à Etat une nature réellement différente. D’autre part, le fait que l’URSS ait été un « Etat ouvrier dégénéré » est une vieille lune du Trotskisme, qui a été largement réfutée. Je ne vais pas refaire un cours sur la nature de l’URSS [3], mais je vous signale que nombreux furent les scientifiques et historiens pour considérer que l’économie soviétique était toujours capitaliste [4]. Je vous renverrai donc aux références de base sur ce point [5]. D’où une première question : pourquoi ce qui était licite à Lénine ne le serait-il plus aujourd’hui ? A moins que vous ne considériez Lénine, lui aussi, comme un affreux nationaliste…Cela risque néanmoins de faire jaser dans les chaumières que vous fréquentez…


Souveraineté et démocratie


Prenons ensuite les luttes de libération nationale. Un critère d’internationalisme a été justement la solidarité que l’on a pu manifester avec ces luttes, en particulier celles des peuples colonisés. Mais, ces luttes étaient des combats visant à retrouver une souveraineté nationale, et par là une capacité à décider de leur avenir, en bien ou en mal. D’où une deuxième question : en quoi une lutte pour la souveraineté est elle « juste » dans certains cas, et deviendrait une manifestation de « nationalisme » dans d’autres ? Je sais déjà ce que vous allez me répondre : on ne met pas sur le même plan un pays dominé et un pays dominant. Sauf qu’à ce titre, à part les Etats-Unis, la Chine et peut-être l’Allemagne, il n’y a plus beaucoup de pays « dominants ». En fait, je comprends bien le mécanisme de votre pensée. C’est la théorie de la succession des modes de production et des systèmes politiques : grosso-modo on passerait, suivant cette théorie, de l’esclavagisme au féodalisme, du féodalisme au capitalisme, et du capitalisme au communisme. Comme le stade du capitalisme est nécessaire avant le communisme, cela justifie que des pays, restés au stade « semi-féodal », fassent leur « révolution bourgeoise ». Ces pays peuvent donc se permettre ce que l’on refuse aux « métropoles impérialistes ». Vous voyez, moi aussi je connais les classiques… Sauf que, de cette théorie, il ne reste aujourd’hui plus que de savoureuses blagues ex-soviétiques [6]. En fait, nous sommes confrontés à une multiplicité de type et de familles de capitalismes, certains d’entre eux pouvant avoir des conséquences positives, et d’autres des conséquences extrêmement négatives. Seule, la préservation de la souveraineté nationale offre une garantie (mais non une certitude) de la capacité d’opter pour les formes positives. Cela provient du lien essentiel qui existe entre souveraineté, et frontières, et démocratie. Pour que la démocratie puisse exister il faut qu’un corps politique soit défini. C’est vrai tant au niveau local qu’au niveau national. Pour qu’une organisation soit démocratique, il faut qu’il y ait une séparation entre ces membres et les non-membres. Pour qu’un Etat connaisse la démocratie, une condition nécessaire est que son peuple, défini par des frontières, puisse souverainement s’exprimer. L’alternative, c’est la définition du corps politique par l’ethnie, la couleur de peau, voire le système de croyance ou de religion. C’est à cela, à ces régressions là de l’etho-nationalisme ou de la théocratie, que vous voulez nous renvoyer avec votre refus des frontières. Certes, on a connu des Etats souverains qui n’étaient pas démocratiques. J’en conviens pleinement. Mais jamais on a connu un Etat non-souverain qui soit démocratique. Derrière votre refus, monsieur Palheta, de la notion de souveraineté et de celle de frontières, se cache (mal) votre refus de la démocratie. Car, sans frontières, point de démocratie ; c’est ce que nous vivons aujourd’hui en France.


La « nature humaine » est une construction sociale.


Mais enfin pourriez vous arguer, tous les hommes sont frères. Pourquoi séparer ce qui devrait être uni ? Alors, oui, tous les hommes sont similaires, du moins tant que l’on en reste à des caractéristiques physiologiques. Oui, la notion de « race » n’a pas de sens scientifique à propos des humains, au sens de l’Homo sapiens sapiens. Oui, les hommes ont les mêmes besoins de base (tout comme les animaux, d’ailleurs). Mais, l’humanité s’est constituée en communautés politiques dès son existence, et sans doute avant même que d’émerger. C’est du politique que se sont construits les formes d’organisations qui ont permis aux sociétés d’exister. L’homme, fondamentalement, est un animal politique, un animal qui se serait socialisé au contact de ses semblables. Ajoutons qu’il n’est pas le seul [7]. Le « vivre-ensemble » est donc antérieur à la construction de l’ethnie. L’ethnie est en réalité une construction sociale [8] et non une réalité biologique. C’est ce que montre bien Maurice Godelier, dans son étude sur les Baruya [9]. Il insiste  sur l’origine historique des clans et des ethnies. La définition ethnique n’est pas la solution au « vivre-ensemble » :« L’ethnie constitue un cadre général d’organisation de la société, le domaine des principes, mais la mise en acte de ces principes se fait dans une forme sociale qu’on reproduit et qui vous reproduit, qui est la forme tribale » [10]. Les hommes ont donc toujours produit des sociétés pour exister. L’état de nature est un mythe et l’idée d’égalité est une construction sociale et non un fait de nature. Ces sociétés sont toutes différentes, et certaines peuvent être considérées comme supérieures à d’autres sur la base de critères comme la capacité à librement décider des institutions qui gouvernent ces sociétés, l’absence de ségrégation à l’intérieur de ces sociétés, et la distinction entre vie privée et vie publique. Reconnaître cela, c’est aussi porter un regard sans concession sur des pratiques comme l’imposition de vêtements spécifiques aux femmes ou l’excision. Cela implique de penser non pas un relativisme civilisationnel mais à travers des catégories sociales et politiques, comme celle de l’ordre démocratique. C’est cela le véritable internationalisme, et non pas le discours gnangnan du « nous sommes tous frères » où l’on décèle des relents de pensée chrétienne bien plus que de matérialisme historique et dialectique.


Qu’est-ce que l’internationalisme ?


L’internationalisme est une nécessité, et c’est bien le seul point que je partage avec vous. Mais il s’agit d’inter-nationalisme et non d’un a-nationalisme. L’internationalisme pour exister a besoin de Nations. Et l’on sait que la « question nationale » fut un point aveugle du marxisme. L’internationalisme doit nous permettre de penser la contradiction irréductible entre l’existence de classes sociales, qui est un fait général, et le fait que les institutions qui organisent les relations entre ces classes sont le produit d’une trajectoire et d’une histoire nationale ; entre l’existence de problèmes transcendants les Nations (comme les problèmes économiques ou écologiques) et le fait que les solutions ne pourront se mettre en œuvre que dans le cadre des Nations et dans leur concertation. Les Nations doivent être souveraines, ou plus précisément doivent être le cadre dans lequel s’exprime la souveraineté du peuple, ce dernier étant défini par l’existence de la Nation. Voilà pourquoi Jaurès avait eu cette phrase : « un peu d’internationalisme éloigne de la Nation. Beaucoup en rapproche ». C’est cela que la « gauche de la gauche » doit impérativement retrouver. Régis Debray le dit bien mieux que moi dans l’interview qu’il donna à France-Culture le 29 mai 2014 [11] : « La gauche me navre je dois avouer, elle était mariée avec l’Histoire et avec les idées, elle aujourd’hui est mariée avec Voici et avec la com’, mariée même pacsée au sens conjugal du mot souvent. Alors il faudrait peut-être incriminer le mode de recrutement, le mode de vie, le mode de formation, je ne sais pas mais il est certain qu’elle a perdu ses fondamentaux. Les fondamentaux, tant de la droite que de la gauche, ont été perdus, en sorte qu’on a laissé la Nation, idée de gauche, aux nationalistes et on a laissé le Peuple, idée motrice, aux démagogues. Le Peuple aux deux sens du mot, le peuple comme singularité collective, c’est-à-dire une nation, et le peuple comme classe, en gros exploitée ou déshéritée puisque dès qu’on parle du peuple, on est un populiste. Voilà ! La nature et l’Histoire, les sociétés ont horreur du vide… ».

Retenez bien ces mots : les sociétés ont horreur du vide. C’est cela qu’il faut méditer et non traiter les uns et les autres de « nationaliste ».


 

Jacques SAPIR

 


[1] Palheta U., « Le nationalisme, antidote ou poison pour la gauche radicale ? », in BastaMag, le 16 juillet 2014, http://www.bastamag.net/Le-nationalisme-antidote-ou-poison

[2] Je vous renvoie ici à Sapir J., La démondialisation, Paris, Le Seuil, 2010.

[3] Sapir J., L’économie mobilisée, Paris, la découverte, coll. Agalma, 1990 ; Idem,  “Le débat sur la nature de l’URSS: lecture rétrospective d’un débat qui ne fut pas sans conséquences”, in R. Motamed-Nejad, (ed.), URSS et Russie – Rupture historique et continuité économique , PUF, Paris, 1997, pp. 81-115 ; Idem, “Le capitalisme au regard de l’autre”, in B. Chavance, E. Magnin, R. Motamed-Nejad et J. Sapir, (edits.), Capitalisme et Socialisme en Perspective, La Découverte, Paris, 1999, pp. 185-216 ; Idem, ) L’économie mobilisée. Essai sur les économies de type soviétique, La Découverte, Paris, janvier 1990 ; Idem, Fluctuations et cycles économiques en URSS, 1941-1982, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 1989.

[4] Par exemple D.K. Rowney, Transition to technocracy – The structural origins of the Soviet Administrative State, Cornell University Press, Ithaca et Londres, 1989, V. Andrle, Managerial Power in the Soviet Union, Saxon House, Londres, 1976 ou D. Atkinson, The end of the Russian land commune, Stanford University Press, Stanford, Ca., 1983, ou encore T. Shanin, The Akward Class. Political Sociology of Peasantry in a developping society : Russia 1910-1925, Oxford University Press, Oxford, 1972.

[5] Et en particulier les travaux de Bernard Chavance, qui a écrit avec Le Capital Socialiste un livre fondamental et de Charles Bettelheim, dont le 3ème tomme des Luttes de Classes en URSS contient des réflexions stimulantes.

[6] « Quel était le mot d’ordre des Romains révolutionnaires ? Vive le féodalisme, avenir radieux de l’humanité… ».

[7] De Wall, F. Le Singe en nous, Editions Fayard, Paris, 2006.

[8] Isajiw W.W., « Definition of Ethnicity » in Goldstein J.E. et R. Bienvenue (edit.), Ethicity and Ethnic relations in Canada, Butterworths, Toronto, 1980, pp. 1-11.

[9] Godelier M., « Ethnie-tribu-nation chez les Baruya de Nouvelle-Guinée», in Journal de la Société des océanistes, N°81, Tome 41, 1985. pp. 159-168. Idem, La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982.

[10] Godelier M., « Ethnie-tribu-nation chez les Baruya de Nouvelle-Guinée», op.cit., p. 163.

Par Réveil Communiste - Publié dans : euroboycott - Communauté : Syndicalisme
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Lundi 27 octobre 2014 1 27 /10 /Oct /2014 21:37

Sur Commun Commune (mis en ligne sur RC en décembre 2013)

URSS-carte.jpg

Deux décennies s’étant écoulées depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la majorité des citoyens des ex-républiques de l’ancienne URSS considèrent que ce changement géopolitique a été négatif pour leurs pays.

 

Une enquête réalisée par le Gallup dans 11 républiques post-soviétiques sur un pannel de 1.000 participants leur a posé la question de savoir s’ils considèrent que la désintégration de l’URSS, intervenue il y a 22 ans, a dégradé ou amélioré la situation de la population des nouveaux pays indépendants surgis de cet effondrement.

 

Approximativement 51% des interviewés, surtout en Arménie, Russie et Ukraine considèrent que la désintégration du bloc communiste n’a pas apporté d’amélioration, en déchaînant de la violence et des conflits ethniques dans l’espace post soviétique, tandis que 24 % apprécient la désintégration de l’Union soviétique comme étant positive. En ce qui concerne la Russie, 55% croient que ce changement géopolitique a été dommageable à leur pays et 19% des Russes pensent qu’il y a eu une améliortation dans leur mode de vie.

 

L’étude révèle que les personnes de plus de trente ans ont le plus de propension à éprouver de la nostagie pour le passé soviétique et à croire que l’effondrement de l’URSS a porté préjudice au pays, tandis que les jeunes sans souvenir du passé soviétique semblent percevoir leur situation actuelle avec plus d’optimisme.

 

Selon l’information statistique, 33% des jeunes de l’enquête qualifient la désintégration du bloc de "nuisible", alors qu’à peu près 30 % des personnes âgées de moins de 30 années y voient certains avantages. À leur tour, 20 % de participants du sondage ne font aucune estimation ou refusent à répondre.

 

Le résultat de l’enquête suggère que "la liberté qu’ils avaient pensée pouvoir obtenir après la chute de l’Union soviétique ne s’est pas matérialisée". Dans ce contexte, est très caractéristique, le cas de la république du Tadjikistan, où 61 % des personnes interrogées ont peur de donner une opinion politique.

 

De la même manière, le sondage de l’opinion publique démontre qu’une partie significative des citoyens des ex républiques soviétiques n’envisagent pas d’améliorations sur le court terme, parce qu’à cause de la désintégration de l’URSS les générations postérieures auront moins d’opportunité, tandis que 18% auront confiance dans le futur.

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(1)The Gallup Organization est une entreprise américaine qui offre un bouquet de services de recherche touchant la gestion du management, la gestion des ressources humaines et les statistiques. En Occident, elle est surtout connue pour les différents sondages qu’elle mène et dont les résultats sont publiés par différents médias (NDT)

Tomado de RT en: http://actualidad.rt.com/sociedad/view/114970-urss-ciudadanos-anorar-tiempos-sovieticos) traduit par Danielle Bleitrach pour histoire et societe

Par Réveil Communiste - Publié dans : Front historique - Communauté : Communard toujours !
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Lundi 27 octobre 2014 1 27 /10 /Oct /2014 21:28

Lu sur lepcf.fr

Le Front Populaire pour la Libération de la Palestine exprime sa solidarité avec la résistance kurde de Kobane qui lutte pour son auto-défense et celle de sa communauté contre le groupe armé réactionnaire, ISIS, dont l’entrée dans notre région a été facilité et soutenu par les puissances impérialistes et leurs laquais. 
Le camarade Khaled Barakat [1] a déclaré que « toutes les forces révolutionnaires palestiniennes et arabes devraient unir leurs efforts pour soutenir la lutte de la résistance kurde de Kobane contre ISIS et leurs partisans impérialistes ».
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Les peuples en Syrie, en Irak et partout dans la région ont été attaqués par l’impérialisme - une attaque qui ne vient pas seulement par des frappes aériennes et l’occupation, mais grâce à l’appui de puissances régionales réactionnaires, à travers la promotion du confessionnalisme, et par des groupes armés réactionnaires portant un programme de chaos confessionnel. Ils ont cherché à remplacer le conflit central dans la région, celui des peuples contre le sionisme et l’impérialisme, par le confessionnalisme et l’imposition d’une violence massive et réactionnaire contre les groupes minoritaires qui font partie intégrante de la région, alors que ces mêmes groupes armés réactionnaires laissent l’État sioniste et les forces impérialistes intactes. Ces attaques ont eu lieu en même temps que la dernière agression sioniste génocidaire contre le peuple palestinien dans la bande de Gaza. « Nous sommes avec le peuple de Syrie qui défend son unité contre toute tentative de partition du pays et le pillage de ses ressources au profit de l’impérialisme, ce qui est l’objectif d’ISIS et de ses alliés », a déclaré Barakat.

« Aujourd’hui, les combattants kurdes, les femmes et les hommes, luttent pour leur liberté et leur vie contre ces groupes réactionnaires dont la présence dans la région a été fournie, armée et soutenue par l’impérialisme et ses alliés et agents dans la région. Ce n’est pas un accident et pas simplement symbolique que ISIS attaque aujourd’hui Kobane avec des armes américaines », a déclaré Barakat. « En particulier, le rôle des femmes combattantes dans la résistance kurde à tous les niveaux de la lutte et de la direction est un exemple héroïque de sacrifice. »

« Il faut aussi noter que le rôle de l’État et du gouvernement turc, un des principaux partenaires commerciaux d’Israël et un allié militaire clé des États-Unis, a été d’encourager l’entrée de ces groupes armés réactionnaires (ISIS et autres) qui s’attaquent désormais à Kobane en Syrie. Dans le même temps, dans les derniers jours, des dizaines de manifestants kurdes ont été tués par les forces armées de l’État turc. La soi-disant "zone de sécurité" proposée par la France et la Turquie, et les frappes aériennes des États-Unis et ses alliés, ne sont rien de plus qu’une couverture pour l’entrée de l’impérialisme dans la région. La seule véritable sécurité ne peut être établie que par la lutte populaire et la résistance, pas les armées impérialistes et les forces aériennes », a déclaré Barakat.

Depuis de nombreuses années, les combattants palestiniens en quête de liberté ont lutté dans la même tranchée que les combattants kurdes. « Il y a une longue tradition de soutien des révolutionnaires palestiniens aux combattants kurdes pour la liberté. Nous partageons un ennemi commun, l’impérialisme. Et nous partageons aussi l’ennemi commun de groupes réactionnaires confessionnels armés, comme ISIS, qui sont, à leur racine, une création et un résultat de l’impérialisme et de ses occupations et son hégémonie sur la région. Les régimes arabes réactionnaires, en particulier l’Arabie Saoudite et le Qatar, ont joué un rôle majeur pour encourager l’armement et la propagation de cette menace pour les peuples de la région », a déclaré Barakat.

« Aucune solution ou aide de notre région ne viendront des armées impérialistes ou des frappes aériennes impérialistes. Ces forces ont seulement apporté la terreur, le confessionnalisme, la réaction et la mort partout où ils vont. C’est la lutte de nos peuples unis qui peuvent affronter et remporter la victoire sur l’impérialisme et le sionisme, les principales sources de terreur dans la région, et sur ​​les forces réactionnaires qui cherchent vicieusement à maintenir leur hégémonie et piller les ressources de notre peuple » a dit Barakat.

Par Réveil Communiste - Publié dans : Impérialisme - Communauté : Communard toujours !
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