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Jeudi 28 août 2014 4 28 /08 /Août /2014 16:29

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Les récents événements qui agitent le monde remettent au devant de la scène la question des intellectuels et de leur rôle. A quoi doivent-ils servir et qui servent-ils? Dans les années où sévissait "la pensée soixante-huit" un mots d'ordre repris de la Chine maoïste, "servir le peuple", avait donné lieux à des noms de journaux. Des organisations politiques se réclamant de son message indiquaient les formes d'engagement que la fraction diplômée et dite cultivée du peuple, classée dans la catégorie des intellectuels, se devait de suivre. Selon ses percepts, l'intellectuel se devait d'aller aux masses. Il devait témoigner, utiliser sa position pour ouvrir des débats dans le peuple (à cette époque on ne disait pas "citoyen") voire même se devait de le couvrir de son nom pour lui servir de protection quand la répression frappait. 
Nombre d'entre eux poussé par une fièvre sans précédent croyaient-ils, s'étaient alors mis en tête, selon une autre formule de "descendre de cheval pour cueillir les fleurs", c'est-à-dire s'établir en usine pour s’éduquer au contact de la classe ouvrière et "l'arracher au révisionnisme".  La formule faisait image, mais le trouble poétique qu'elle assurait n'est pas venu. Les fleurs industrielles au goût de fer n'ont pas épanoui les cavaliers idéalistes. Aujourd'hui le révisionnisme domine et les intellectuels sont rentrés dans le rang, mieux encore, pour la partie la plus radicale et la plus médiatique d'entre eux, ils sont  nombreux à s'être mis au service de ceux-là même qu'ils disaient combattre, revêtant avec gourmandise la robe des clercs, hier honnis, pour s'empresser de poursuivre autrement leurs performances oratoires. 

Des clercs, ils en trahissaient immédiatement la fonction puisqu'au lieu de prêcher les valeurs universelles pour lesquelles ils étaient sensés s'engager, ils choisissaient l'appel au réalisme avec les accents rimbaldiens du" soyez moderne" tout en se posant comme seuls détenteurs de la raison et de la vérité.  André Lwoff l'indiquait dans sa préface au livre de Benda dans une réédition de circonstance: "la trahison des clercs c'est le refus des valeurs universelles et l'asservissement du spirituel au temporel". 

André Lwoff qui était prix Nobel de médecine et nullement écrivain ou philosophe, écrivait ces lignes  au moment  du reflux soixante-huitards, constatant qu’il est en effet singulièrement difficile pour l'intellectuel de notre époque de s'abstraire des multiples problèmes auxquels son pays est confronté, problèmes politiques, économiques, sociaux, conflits de classe et d'intérêts, luttes idéologiques". Alors la plupart sacrifiaient "le culte de l'universel à l'intérêt de leur pays ou de leur patrie",(plus prosaïquement nous pourrions dire que pays et patrie ont pris depuis des contenus plus extensibles et moins régionaux, on parlera d’Europe et de camp occidental, de pensée libérale et de classe moyennes). 

Ces clercs relookés par les think tank, les communicants et les instituts de sondage, allaient devenir les instruments d'une contre révolution conservatrice qui devait redonner à la bourgeoisie son hégémonie perdue et lui permettre d’entraîner derrière elle la petite bourgeoise intellectuelle un temps égarée sur les pavés du Quartier Latin ou devant les portes de Renault Billancourt. Celle -ci, de jeune garde fringante auto proclamée allait devenir devenir le troupeaux des nouveaux " chiens de garde " du système. Robert Linhart qui assistera à ce retournement qu'il devait ressentir au plus profond de sa pensée et de son intimité psychique, avait perçu le phénomène de reflux qui s’opérait dans la mouvance gauchiste, ainsi que sa décomposition  idéologique et les avatars politiques qui s'en suivirent dans l'idéologie. Aussi écrivait-il à la même époque :" Les désillusions de la jeunesse intellectuelle sont souvent vengeresses. Est-il pire haine que celle qui succède à un amour déçu? La réussite ou l'échec de la liaison des jeunes intellectuels avec les masses ouvrières et paysannes est dans les périodes d'essor révolutionnaire une question complexe et cruciale. Si ces forces ne trouvent pas un terrain commun, si l'idéologie de la jeunesse intellectuelle (qui joue un rôle important dans la production des objets culturels et des superstructures) se constitue antagoniquement à l'idéologie diffuse des forces profonde du peuple, un maillon décisif est par avance miné." 
Si la contradiction était à l'intérieur du mouvement étudiant, nombre d'entre ceux qui y prenaient part étant par nature appelés à devenir les cadres de la société, ses nouveaux clercs, force est pour nous de constater que le PCF tout attentif à la stratégie d'union de la gauche qu'il avait décidé de privilégier mais dont nous avons vu dans quelles impasses elle allait nous conduire, n'a pas su rassembler les différentes couches sociales, ni trouver de" terrain commun", ni empêcher qu'elles se constituent  de manière antagonique, préférant casser du gauchiste plutôt que d'assumer les débats contradictoires et les convergences que la jeunesse souhaitait  trouver à l'époque avec la classe ouvrière.

Erreur de la perspective, faiblesse de la base idéologique, l'histoire sur cette période n'est pas encore faite et tarde à venir. L’analyse de la sociologie elle aussi nous manque. L'histoire des luttes de classes serait à réécrire, pour en faire la lecture appliquée de ses travaux pratiques. Étudiant la révolution russe et la situation politique qui l'avait précédée, Robert Linhart remarquait l'échec à la fin du XIXè siècle de la tentative de fusion par le populisme d'une partie de la jeunesse, avec la masse paysanne, il en déduisait que cet échec avait produit dans l'immédiat des manifestations de désespoir et de nihilisme dont les effets se feraient ressentir plus tard dans les conflits entre villes et campagne dès le début de la révolution, rendant difficile leurs rapports, jusqu’à mettre parfois la révolution en péril (guerre civile ,difficulté d’approvisionnement, famine en étaient des conséquences). 

Danielle Bleitrach à qui nous devons la publication de l'écrit de Badiou sur la responsabilité des intellectuels dans la construction d'une image anti-populaire dans la représentation politique du pays (le livre fût-il à jeter vient avant l'image propagandiste et l’intellectuel fût-il déplorable précède le ministre nous dit-il)  pour en quelque sorte étendre la démonstration à la manière dont les événements ukrainiens étaient couverts, Danielle Bleitrach, disais-je avait été l'auteur d'un livre dans les années quatre-vingt : "le Music-Hall des âmes nobles" où elle évoquait la question, ainsi que celle des alliances qui lui était sous-jacente. Non sans avoir fait une différence entre intellectuels intercesseurs dans la vie culturelle et politique, chargés de dire le vrai et le juste, et "les travailleurs intellectuels", elle écrivait: 

"Le développement massif de ces travailleurs intellectuels, leur salarisation, pour la majeure partie d'entre eux, posent des problèmes nouveaux d'un point de vue sociologique mais aussi politique. Ce phénomène correspond à de profondes mutations dans la société française, il est parallèle à l'accroissement d'autres couches sociale comme le développement des employés et à la diminution de la paysannerie. La définition des couches moyennes dont la fonction essentielle serait de modérer voire de dépasser la lutte des classes s'en trouve bouleversée". 

Partant de là elle rejetait ce qui pourrait ressortir d'une confusion du point de vue des caractères contradictoires de l'évolution observée, confusion qui ne pouvait conduire qu'à une mauvaise appréciation des conditions de vie, de travail et d'engagement de ces couches et à terme à des erreurs dans la stratégie politique qu'il fallait mettre en œuvre. Ce qui semble bien s'être produit dans l'aventure qui partant de l'union de la gauche allait conduire au front de gauche, où lâchant la proie pour l'ombre, les alliance de sommets entre lilliputiens de la gauche radicale allaient  conduire à l'adoption des postures et du langage des mediacraties associées, spécialisées dans la fabrique du consensus libéral avec un masque de gauche. 

Pourtant, Nizan l'avait écrit : "la bourgeoisie travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu'elle travaille, qu'elle exploite, qu'elle massacre pour le bien final de l'humanité. Elle doit faire croire qu'elle est juste. Et elle-même doit le croire. M. Michelin doit faire croire qu'il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui", et en effet, ainsi que nous le disait  Nizan, la philosophie "a pour mission de faire accepter un ordre en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications. Elle mystifie les victimes du régime bourgeois, tous les hommes qui pourraient s’élever contre lui. Elle les dirige sur des voies de garage où la révolte s'éteindra. Elle sert la classe sociale qui est la cause de toutes les dégradations présentes, la classe même dont les philosophes font partie. Elle a enfin pour fonction de rendre claires, d'affermir et de propager les vérités partielles engendrées par la bourgeoisie et utiles à son pouvoir". 

Il se pourrait bien que nous ayons quelque peu délaissé le secteur que Marx venait de subvertir en déclarant que si les philosophes n'avaient fait qu'interpréter le monde, lui voulait le transformer avec les masses en action, pour nous remettre à l'écoute des sirènes et de leur pouvoir hypnotique. N’empêche,"les clercs ne feront pas éternellement illusion - nous disait encore Nizan- dans la lumière sans pitié de la terre, tous les hommes sauront que leur pensée est une pensée pauvre et une pensée vaine, qui ne peut pas produire de fruits, parce qu’elle est nécessairement une pensée lâche". Et " ils n'accepteront pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu'au pouvoir des banquiers".  "Peut-il y avoir des gens chargés de dire le juste et de dire le vrai du point de vue de Sirius c'est à dire loin des luttes?" demandait pour sa part Danielle Bleitrach. Cela paraît peu probable, répondait-elle aussitôt, "la vision d'une humanité dont les pieds s'enfoncerait dans la boue de l'histoire, dans l'opacité des nuages est complètement dépassée à partir du moment où les hommes prétendent à la maîtrise de leur histoire. En revanche, l'apport de la connaissance scientifique, celui de la création, deviennent indispensables si l'on veut mener à bien ce projet". 
L'histoire ne peut se répéter sans cesse, tourner sur elle même indéfiniment comme le chien qui cherche à se mordre la queue, sinon à prendre le risque de devenir une non-histoire. La ligne d'un parti peu changer, les décisions d'un congrès peuvent modifier ses orientations, mais les attitudes fondamentales des classes sociales les unes vis a vis des autres ne se transforment pas du jour au lendemain, sous l'effet d'une volonté de tribune, ou des pamphlets écrits par les clercs ralliés aux forces de l'argent. Le cheminement de la pensée collective se fait souterrainement et silencieusement, mais elle prend forme lentement puis brusquement, la conscience sociale se transforme quand des millions d'hommes passent a l'action. Vient alors le temps des révolutions car le temps des vérités absolues a ses limites, hors du temps et de la vérité historique. Il en va de même pour les formations sociales, qui tiennent aux conditions concrètes de leur apparition, aux rapports qu'elles entretiennent avec d'autres formations politiques et au niveau atteint par les forces productives à une époque donnée. 

Il semblerait que l'agitation guerrière à laquelle se livre notre monde soit l'effet d'une modification importante survenue dans ces domaines, c'est en tout cas ce qu'exprime à propos des événements en Ukraine et du climat qui s'en répercute dans le monde, Sergëi Glaziev, le conseiller de Poutine, dans une interview récente quand il dit en ouverture : "Le monde aujourd’hui vit une série de crises cycliques qui se superposent. La plus sérieuse est la crise technologique qui se combine avec des changements dans le domaine du développement économique. On est à une période où l’économie change de structure. La structure économique qui a produit la croissance économique de ces 30 dernières années s’est épuisée. Nous devons passer à un nouveau système technologique. Ce type de transition s’est malheureusement toujours fait par la guerre. Ce fut le cas dans les années 30 où la Grande dépression a provoqué une course aux armements et conduit à la Seconde Guerre mondiale. Ce fut le cas pendant la Guerre froide où la course aux armements a engendré les technologies d’information et de communication complexes, qui servent de base à la structure de l’économie mondiale depuis 30 ans. Aujourd’hui nous sommes confrontés à une crise similaire : le monde évolue vers un nouveau système technologique. Le nouveau système est de nature humanitaire et on pourra peut-être éviter la guerre parce que les principaux facteurs de croissance dans ce domaine sont les technologies humanitaires. Elles incluent la santé et les industries pharmaceutiques basées sur les biotechnologies. Elles incluent aussi les technologies de la communication basées sur les nanotechnologies qui font actuellement une percée spectaculaire et elles incluent les technologies cognitives qui modifient la quantité des connaissances accessibles."https://www.youtube.com/watch?v=cikvqdMRTTA&feature=youtu.be . 

Marx l'expliquait d'un point de vu matérialiste dialectique, quand parlant des forces productives, il analysait les processus qui se mettaient en place. Quand les formes sous lesquelles elles se développent ne peuvent plus les contenir,les formes anciennes disparaissent au profit de nouvelles. Le positionnement des intellectuels suivent ces mouvements. En feuilletant les œuvres complètes de Lénine pour trouver un article que je voulais relire, je suis tombé tome 13, sur un texte écrit le 22 août 1907 : "note d'un publiciste" qui m'a beaucoup fait penser à ce que nous vivons et éprouvons devant le comportement de nos parlementaires et de nos dirigeants, ou encore devant l'attitude de ces" intercesseurs" qui prétendent remplacer les Cassandre d'hier, et tiennent chronique sur l'histoire du monde en recopiant les communiqués de Reuter ou de l'AFP avec application et la conscience du devoir accompli envers leurs maîtres nourriciers. En ouverture à ce texte, Lénine écrivait :"Depuis la dissolution de la IIè douma, l'abattement, le regret, le reniement constituent le trait dominant de la littérature politique. Chez M. Strouvé d'abord, dans le Tovaricht ensuite, et chez une série d'écrivains apparentés à la social-démocratie enfin (le parti auquel appartenait Lénine), nous constatons un reniement de la révolution, de ses traditions, de ses moyens de lutte, une tendance à s'accoter, d'une manière ou d'une autre un peu plus à droite". Puis après un long développement il concluait son article en écrivant :"nulle part au monde vraisemblablement, la petite bourgeoisie à commencer par les socialistes populistes et les troudoviks, et pour terminer avec les intellectuels qui se sont faufilés dans la social-démocratie, n'a fait preuve d'une telle pusillanimité et d'une telle veulerie dans la lutte, d'une débauche aussi répugnante de velléités renégates, d'une telle servilité devant les héros de la mode bourgeoise ou de la violence réactionnaire: puisse notre prolétariat retirer de notre révolution bourgeoise un triple mépris de la veulerie et de l'instabilité de la petite bourgeoisie". Après quoi, il en appelait à la constitution d'un parti du prolétariat, épuré de ces éléments troubles et veules, uni et cimenté sur des valeurs de lutte et de classe qui lui permette d’assener des coups  décisifs et s'attaquer au pouvoir détenu par cette bourgeoisie. 
Dix ans plus tard éclatait la Révolution d'Octobre, entretemps les partis de la social-démocratie  emportés par leurs collaborations avec les institutions et les pouvoirs constitués plongeaient tous dans la trahison et ce que nous avons appelé ici l'Union Sacrée. Quand je vois la volonté de refaire le congrès de Tours à l'envers, c'est-a dire de revenir même si c'est sous l'égide de Jaurès à cette conception de la manière de faire la politique, quand je vois les concessions  faites devant l'Union européenne, l'alignement  de nos déclarations politiques sur les orientations définies par l'OTAN sur la Syrie et l'Ukraine, je me dis que nous ne sommes pas loin de revivre un tel moment, d'autant que la crise ukrainienne porteuse de grand danger pour la paix est pleinement révélatrice des changements intervenus dans les structures de l'organisation économique mondiale et donc dans le rapport des forces. 

En effet la plus grande partie de ceux que l'on nomme les intellectuels se sont ralliés aux conceptions et aux raisonnements du système qui se range sous l'égide du camp occidental, mais ainsi que l'histoire nous l'apprend, leur défection est un alignement logique, pour autant, ce que nous observons sonne comme un signal de la crise qui s’apprête et qui pourrait une fois de plus tout emporter. 

Marx en fin observateur des luttes de classe avait dégagé l'idée de ses études pratiques que les révolutions prolétariennes " se soumettent elles-mêmes à une critique permanente, ne cessent d'interrompre leur propre cours, reviennent sur ce qui semble avoir déjà été acquis, pour le recommencer une fois de plus, raillent sans complaisance les velléités, faiblesses et misères de leur premières tentatives, semblent n’assommer leur adversaire que pour le laisser tirer du sol de nouvelles forces et se redresser encore grandi en face d'elles, ne cessent de reculer devant l'immensité chaotique de leurs propre buts, jusqu’à ce qu'enfin la situation créée rende tout retour en arrière impossible et que les circonstances elles-mêmes lancent ce cri: "Hic Rhodus, Hic Salta! Voici la rose ici tu dois danser". 

Lénine a cueilli cette rose dans des circonstances impensables dont il s'est cependant senti l'obligé. Quatre ans après la Révolution d'Octobre il avait pour en célébrer l’occurrence cette  pensée dont l'écho pourrait être entendu près de nous dans les contrées de l'est ukrainien :"Cette première victoire n'est pas encore une victoire définitive... c'est nous qui avons commencé cette œuvre; Quand, dans quel délai, les prolétaires de quelle nation la feront aboutir, il n'importe. Ce qui importe, c'est que la glace est rompue, la voie est ouverte, la route tracée"  ( tome33 p 49).  Cette  brèche n'a pas été refermée par la chute de L'URSS, et elle pourrait bien s'élargir dans un coin de l’Europe qui s’appelle le Donbass où la classe ouvrière a décidé de prendre en main son destin après le coup d'état fasciste de Kiev. C'est en toute logique que tout l'établissement politique qui misait sur un nouveau cours de l'histoire favorable aux vieilles lunes du libéralisme déclare son horreur devant ce qu'elle préssent comme étant la négation de ses projets et l'on comprend bien la gêne qu'il y aurait à admettre qu'un peuple tirant les leçons des tentatives passées reprenne la danse. Ce peuple doit être mis au pilori et ne doit surtout pas attirer la sympathie des autres. 

Les intellectuels n'ont pas tous flanché, il en eut de célèbres qui ont su prendre la cause des gens ordinaires, c'est le cas de Gramsci. Il est même des gens ordinaires qui sont devenus des intellectuels d'un type nouveau, c'est le cas de Thorez. Je propose deux textes a leur sujet qui leur rendent hommage, avec une mention spéciale pour Thorez toutefois dont c'est le cinquantième anniversaire de la mort. Il aurait certainement davantage mérité notre mobilisation, étant donné ce qui nous lie a lui en tant que communistes, que Jaurès dont nous sommes certainement plus éloigné sur le plan politique une fois écartées ses positions pacifiques.

 

Gilbert Rémond

 

Par Réveil Communiste - Publié dans : Théorie immédiate - Communauté : Parti Communiste Français
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Jeudi 28 août 2014 4 28 /08 /Août /2014 15:57

 

 

1. La formation des intellectuels

 

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Les intellectuels constituent-ils un groupe social autonome et indépendant, ou bien chaque groupe social a-t-il sa propre catégorie spécialisée d'intellectuels ? Le problème est complexe, étant donné les formes diverses qu'a prises jusqu'ici le processus historique réel de la formation des différentes catégories d'intellectuels.

 

Les plus importantes de ces formes sont au nombre de deux : 1. Chaque groupe social, naissant sur le terrain originel d'une fonction essentielle dans le monde de la production économique, crée en même temps que lui, organiquement, une ou plu­sieurs couches d'intellectuels qui lui donnent son homogénéité et la conscience de sa propre fonction, non seulement dans le domaine économique, mais aussi dans le domaine politique et social : le chef d'entreprise capitaliste crée avec lui le technicien de l'industrie, le savant de l'économie politique, l'organisateur d'une nouvelle culture, d'un nouveau droit, etc. Il faut remarquer que le chef d'entreprise représente une éla­bo­ration sociale supérieure, déjà caractérisée par une certaine capacité de direction et de technique (c'est-à-dire une capacité intellectuelle) : il doit avoir une certaine capa­cité technique, en dehors de la sphère bien délimitée de son activité et de son initiative, au moins dans les autres domaines les plus proches de la production écono­mique (il doit être un organisateur de masses d'hommes; il doit organiser la « con­fian­ce » que les épar­gnants ont dans son entreprise, les acheteurs dans sa marchandise, etc.).

 

Sinon tous les chefs d'entreprise, du moins une élite d'entre eux doivent être capables d'être des organisateurs de la société en général, dans l'ensemble de l'orga­nisme complexe de ses services, jusqu'à l'organisme d'État, car il leur est nécessaire de créer les conditions les plus favorables à l'expansion de leur propre classe - ou bien ils doivent du moins posséder la capacité de choisir leurs « commis » (employés spécialisés) auxquels ils pourront confier cette activité organisatrice des rapports généraux de l'entreprise avec l'extérieur. On peut observer que les intellectuels « organiques » que chaque nouvelle classe crée avec elle et qu'elle élabore au cours de son développement progressif, sont la plupart du temps des « spécialisations » de certains aspects partiels de l'activité primitive du nouveau type social auquel la nouvelle classe a donné naissance.

 

Les seigneurs de l'époque féodale eux aussi étaient les détenteurs d'une certaine capacité technique, dans le domaine militaire, et c'est justement à partir du moment où l'aristocratie perd le monopole de la compétence technico-militaire, que commence la crise du féodalisme. Mais la formation des intellectuels dans le monde féodal et dans le monde classique précédent est un problème qu'il faut examiner à part : cette formation, cette élaboration suivent des voies et prennent des formes qu'il faut étudier de façon concrète. Ainsi l'on peut remarquer que la masse des paysans, bien qu'elle exer­ce une fonction essentielle dans le monde de la production, ne crée pas des intel­lec­tuels qui lui soient propres, « organiques », et n' « assimile » aucune couche d'in­tel­lectuels « traditionnels », bien que d'autres groupes, sociaux tirent un grand nom­bre de leurs intellectuels de la masse paysanne, et qu'une grande partie des intellectuels traditionnels soient d'origine paysanne.

 

2. Mais chaque groupe social « essentiel », au moment où il émerge à la surface de l'histoire, venant de la précédente structure économique dont il exprime un de ses développements, a trouvé, du moins dans l'Histoire telle qu'elle s'est déroulée jusqu'à ce jour, des catégories d'intellectuels qui existaient avant lui et qui, de plus, apparais­saient comme les représentants d'une continuité historique que n'avaient même pas interrompue les changements les plus compliqués et les plus radicaux des formes sociales et politiques.

 

La plus typique de ces catégories intellectuelles est celle des ecclésiastiques, qui monopolisèrent pendant longtemps (tout au long d'une phase historique qui est même caractérisée en partie par ce monopole) certains services importants : l'idéologie religieuse, c'est-à-dire la philosophie et la science de l'époque, avec l'école, l'instruc­tion, la morale, la justice, la bienfaisance, l'assistance, etc. La catégorie des ecclésias­tiques peut être considérée comme la catégorie intellectuelle organiquement liée à l'aristocratie foncière : elle était assimilée juridiquement à l'aristocratie, avec laquelle elle partageait l'exercice de la propriété féodale de la terre et l'usage des privilèges d'État liés à la propriété. Mais ce monopole des superstructures de la part des ecclé­siastiques n'a pas été exercé sans luttes et sans restrictions, aussi a-t-on vu naître, sous diverses formes (à rechercher et étudier de façon concrète) d'autres catégories, favo­risées et développées par le renforcement du pouvoir central du monarque, jusqu'à l'absolutisme. Ainsi s'est formée peu à peu l'aristocratie de robe, avec ses privilèges particuliers, une couche d'administrateurs, etc., savants, théoriciens, philosophes non ecclésiastiques, etc.

 

Comme ces diverses catégories d'intellectuels traditionnels éprouvent, avec un « esprit de corps » le sentiment de leur continuité historique ininterrompue et de leur qualification, ils se situent eux-mêmes comme ,autonomes et indépendants du groupe social dominant. Cette auto-position n'est pas sans conséquences de grande portée dans le domaine idéologique et politique : toute la philosophie idéaliste peut se ratta­cher facilement à cette position prise par le complexe social des intellectuels et l'on peut définir l'expression de cette utopie sociale qui fait que les intellectuels se croient « indépendants », autonomes, dotés de caractères qui leur sont propres, etc.

 

Il faut noter cependant que si le Pape et la haute hiérarchie de l’Église se croient davantage liés au Christ et aux apôtres que ne le sont les sénateurs Agnelli et Benni, il n'en est pas de même pour Gentile et pour Croce; par exemple : Croce particulière­ment, se sent fortement lié à Aristote et à Platon, mais il ne se cache pas, par contre, d'être lié aux sénateurs Agnelli et Benni, et c'est précisément là qu'il faut chercher le caractère le plus important de la philosophie de Croce.

 

Quelles sont les limites « maxima » pour l'acception du terme d' « intellectuel » ? Peut-on trouver un critère unitaire pour caractériser également toutes les activités intellectuelles, diverses et disparates, et en même temps pour distinguer celles-ci, et de façon essentielle, des autres groupements sociaux ? L'erreur de méthode la plus répandue me paraît être d'avoir recherché ce critère de distinction dans ce qui est intrinsèque aux activités intellectuelles et non pas dans l'ensemble du système de rapports dans lequel ces activités (et par conséquent les groupes qui les personnifient) viennent à se trouver au sein du complexe général des rapports sociaux. En réalité l'ouvrier ou le prolétaire, par exemple, n'est pas spécifiquement caractérisé par son travail manuel ou à caractère instrumental mais par ce travail effectué dans des conditions déterminées et dans des rapports sociaux déterminés (sans compter qu'il n'existe pas de travail purement physique, et que l'expression elle-même de Taylor de « gorille apprivoisé » est une métaphore pour indiquer une limite dans une certaine direction : dans n'importe quel travail physique, même le plus mécanique et le plus dégradé, il existe un minimum de qualification technique, c'est-à-dire un minimum d'activité intellectuelle créatrice). Et l'on a déjà observé que le chef d'entreprise, de par sa fonction elle-même, doit posséder, en une certaine mesure, un certain nombre de qualifications de caractère intellectuel, bien que son personnage social ne soit pas déterminé par elles, mais par les rapports sociaux généraux qui caractérisent préci­sément la position du patron dans l'industrie.

 

C'est pourquoi l'on pourrait dire que tous les hommes sont des intellectuels ; mais tous les hommes n'exercent pas dans la société la fonction d'intellectuel,

 

Lorsque l'on distingue intellectuels et non-intellectuels, on ne se réfère en réalité qu'à la fonction sociale immédiate de la catégorie professionnelle des intellectuels, c'est-à-dire que l'on tient compte de la direction dans laquelle s'exerce le poids le plus fort de l'activité professionnelle spécifique : dans l'élaboration intellectuelle ou dans l'effort musculaire et nerveux. Cela signifie que, si l'on peut parler d'intellectuels, on ne peut pas parler de non-intellectuels, car les non-intellectuels n'existent pas. Mais le rapport lui-même entre l'effort d'élaboration intellectuel-cérébral et l'effort mus­cu­laire-nerveux n'est pas toujours égal, aussi a-t-on divers degrés de l'activité intellec­tuelle spécifique. Il n'existe pas d'activité humaine dont on puisse exclure toute intervention intellectuelle, on ne peut séparer l'homo faber de l'homo sapiens. Chaque homme, enfin, en dehors de sa profession, exerce une quelconque activité intellec­tuelle, il est un « philosophe », un artiste, un homme de goût, il participe à une con­cep­tion du monde, il a une ligne de conduite morale consciente, donc il contribue à soutenir ou à modifier une conception du monde, c'est-à-dire à faire naître de nou­veaux modes de penser.

 

Le problème de la création d'une nouvelle couche d'intellectuels consiste donc à développer de façon critique l'activité intellectuelle qui existe chez chacun à un cer­tain degré de développement, en modifiant son rapport avec l'effort musculaire-ner­veux en vue d'un nouvel équilibre, et en obtenant que l'effort musculaire-nerveux lui-même, en tant qu'élément d'une activité pratique générale qui renouvelle perpé­tuellement le monde physique et social, devienne le fondement d'une nouvelle et totale conception du monde. Le type traditionnel, le type de l'intellectuel est fourni par l'homme de lettres, le philosophe,l'artiste. Aussi les journalistes, qui se considè­rent comme des hommes de lettres, des philosophes, des artistes, pensent aussi qu'ils sont les « vrais » intellectuels. Dans le monde moderne, l'éducation technique, étroite­ment liée au travail industriel même le plus primitif et le plus déprécié, doit former la base du nouveau type d'intellectuel.

 

C'est sur cette base qu'a travaillé L'Ordine nuovo, hebdomadaire pour développer certaines formes du nouvel intellectualisme et pour établir les nouvelles façons de le concevoir, et ce n'a pas été une des moindres raisons de son succès, parce qu'une telle façon de poser le problème correspondait à des aspirations latentes et était conforme au développement des formes réelles de la vie. La façon d'être du nouvel intellectuel ne peut plus consister dans l'éloquence, agent moteur extérieur et momentané des sentiments et des passions, mais dans le fait qu'il se mêle activement à la vie pratique, comme constructeur, organisateur, « persuadeur permanent » parce qu'il n'est plus un simple orateur - et qu'il est toutefois supérieur à l'esprit mathématique abstrait; de la technique-travail il parvient à la technique-science et à la conception humaniste histo­ri­que, sans laquelle on reste un « spécialiste » et l'on ne devient pas un « dirigeant » (spécialiste + politique).

 

Ainsi se forment historiquement des catégories spécialisées par l'exercice de la fonction intellectuelle, elles se forment en connexion avec tous les groupes sociaux, mais spécialement avec les groupes sociaux les plus importants et subissent une élabo­ration plus étendue et plus complexe en étroit rapport avec le groupe social domi­nant. Un des traits caractéristiques les plus importants de chaque groupe qui cher­che à atteindre le pouvoir est la lutte qu'il mène pour assimiler et conquérir « idéo­logiquement » les intellectuels traditionnels, assimilation et conquête qui sont d'autant plus rapides et efficaces que ce groupe donné élabore davantage, en même temps, ses intellectuels organiques.

 

L'énorme développement qu'ont pris l'activité et il organisation scolaires (au sens large) dans les sociétés surgies du monde médiéval, montre quelle importance ont prise, dans le monde moderne, les catégories et les fonctions intellectuelles : de même que l'on a cherché à approfondir et à élargir l' « intellectualité » de chaque individu, on a aussi cherché à multiplier les spécialisations et à les affiner. Cela apparaît dans les organismes scolaires de divers degrés, jusqu'à ceux qui sont destinés à promouvoir ce qu'on appelle la « haute culture », dans tous les domaines de la science et de la technique.

 

L'école est l'instrument qui sert à former les intellectuels à différents degrés. La complexité de la fonction intellectuelle dans les divers États peut se mesurer objecti­vement à la quantité d'écoles spécialisées qu'ils possèdent, et à leur hiérarchisation : plus l' « aire » scolaire est étendue, plus les « degrés » « verticaux » de l'école sont nombreux, et plus le monde culturel, la civilisation des divers États est complexe. On peut trouver un terme de comparaison dans la sphère de la technique industrielle : l'industrialisation d'un pays se mesure à son équipement dans le domaine de la construction des machines qui servent elles-mêmes à construire d'autres machines, et dans celui de la fabrication d'instruments toujours plus précis pour construire des machines et des instruments pour construire ces machines, etc. Le pays qui est le mieux équipé. Pour fabriquer des instruments pour les laboratoires des savants, et des instruments pour vérifier ces instruments, peut être considéré comme ayant l'orga­nisation la plus complexe dans le domaine technico-industriel, comme étant le plus civilisé, etc. Il en est de même dans la préparation des intellectuels et dans les écoles consacrées à cette préparation; on peut assimiler les écoles à des instituts de haute culture. Même dans ce domaine, or ne peut isoler la quantité de la qualité. A la spécialisation technico-culturelle la plus raffinée ne peut pas ne pas correspondre la plus grande extension possible de l'instruction primaire et la plus grande sollicitude pour ouvrir les degrés intermédiaires au plus grand nombre. Naturellement cette néces­sité de créer la plus large base possible pour sélectionner et former les plus hautes qualifications intellectuelles - c'est-à-dire pour donner à la culture et à la technique supérieures une structure démocratique - n'est pas sans inconvénient : on crée ainsi la possibilité de vastes crises de chômage dans les couches intellectuelles moyennes, comme cela se produit en fait dans toutes les sociétés modernes.

 

Il faut remarquer que, dans la réalité concrète, la formation de couches intellec­tu­elles ne se produit pas sur un terrain démocratique abstrait, mais selon des processus historiques traditionnels très concrets, Il s'est formé des couches sociales qui, traditionnellement, « produisent » des intellectuels et ce sont ces mêmes couches qui d'habitude se sont spécialisées dans « l'épargne », c'est-à-dire la petite et moyenne bour­geoisie terrienne et certaines couches de la petite et moyenne bourgeoisie des villes. La distribution différente des divers types d'écoles (classiques et profession­nelles) sur le territoire « économique », et les aspirations différentes des diverses caté­gories de ces couches sociales déterminent la production des diverses branches de spécialisation intellectuelle, ou leur donnent leur forme. Ainsi en Italie la bourgeoisie rurale produit surtout des fonctionnaires d'État et des gens de professions libérales, tandis que la bourgeoisie citadine produit des techniciens pour l'industrie : c'est pourquoi l'Italie septentrionale produit surtout des techniciens alors que Italie méri­dionale alimente plus spécialement les corps des fonctionnaires et des profes­sions libérales.

 

Le rapport entre les intellectuels et le monde de la production n'est pas immédiat, comme cela se produit pour les groupes sociaux fondamentaux, mais il est « médiat », à des degrés divers, par l'intermédiaire de toute la trame sociale, du complexe des superstructures, dont précisément les intellectuels sont les « fonctionnaires ». On pourrait mesurer le caractère « organique » des diverses couches d'intellectuels, leur liaison plus ou moins étroite avec un groupe social fondamental en établissant une échelle des fonctions et des superstructures de bas en haut (à partir de la base struc­turelle). On peut, pour le moment, établir deux grands « étages » dans les super­structures, celui que l'on peut appeler l'étage de la « société civile », c'est-à-dire de l'ensemble des organismes vulgairement dits « privés », et celui de la « société politi­que » ou de l'État ; ils correspondent à la fonction d' « hégémonie » que le groupe dominant exerce sur toute la société, et à la fonction de « domination directe » ou de com­mandement qui s'exprime dans l'État et dans le gouvernement « juridique ». Ce sont là précisément des fonctions d'organisation et de connexion. Les intellectuels sont les «commis» du groupe dominant pour l'exercice des fonctions subalternes de l'hégémonie sociale et du gouvernement politique, c'est-à-dire : 1. de l'accord « spon­tané » donné par les grandes masses de la population à l'orientation imprimée à la vie sociale par le groupe fondamental dominant, accord qui naît « historiquement » du prestige qu'a le groupe dominant (et de la confiance qu'il inspire) du fait de sa fonc­tion dans le monde de la production; 2. de l'appareil de coercition d'État qui assure « léga­lement » la discipline des groupes qui refusent leur « accord » tant actif que pas­sif; mais cet appareil est constitué pour l'ensemble de la société en prévision des moments de crise dans le commandement et dans la direction, lorsque l'accord spon­tané vient à faire défaut.

 

Cette façon de poser le problème a pour résultat une très grande extension du concept d'intellectuel, mais c'est la seule grande façon d'arriver à une approximation concrète de la réalité. Cette façon de poser le problème se heurte à des idées précon­çues de caste : il est vrai que la fonction organisatrice de l'hégémonie sociale et de la domination d'État donne lieu à une certaine division du travail et par conséquent à toute une échelle de qualifications dont certaines ne remplissent plus aucun rôle de direction et d'organisation : dans l'appareil de direction sociale et gouvernementale il existe toute une série d'emplois de caractère manuel et instrumental (fonction de pure exécution et non d'initiative, d'agents et non d'officiers ou de fonctionnaires). Mais il faut évidemment faire cette distinction, comme il faudra en faire d'autres. En effet, même du point de vue intrinsèque, il faut distinguer dans l'activité intellectuelle diffé­rents degrés qui, à certains moments d'opposition extrême, donnent une véritable différence qualitative : à l'échelon Ie plus élevé il faudra placer les créateurs des di­ver­­ses sciences, de la philosophie, de l'art, etc. ; au plus bas, les plus humbles « admi­nistrateurs » et divulgateurs de la richesse intellectuelle déjà existante, tradition­nelle, accumulée.

 

Dans le monde moderne, la catégorie des intellectuels, ainsi entendue, s'est déve­lop­pée d'une façon prodigieuse. Le système social démocratique bureaucratique a créé des masses imposantes, pas toutes justifiées par les nécessités sociales de la -production, même si elles sont justifiées par les nécessités politiques du groupe fon­damental dominant. D'où la conception de Loria du « travailleur » improductif (mais improductif par référence à qui et à quel mode de production ?) qui pourrait se justifier si l'on tient compte que ces masses exploitent leur situation pour se faire attribuer des portions énormes du revenu national. La formation de masse a stan­dar­disé des individus, tant dans leur qualification individuelle que dans leur psychologie, en déterminant l'apparition des mêmes phénomènes que dans toutes les masses stan­dar­disées : concurrence qui crée la nécessité d'organisations profession­nel­les de dé­fen­se, chômage, surproduction de diplômés, émigration, etc.

 

(Int., pp. 3-10 et G.q., § 1, pp. 1513-1520).

[1930-1932]

 

2.   Position différente des intellectuels

      de type urbain et de type rural

 

 

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Les intellectuels de type urbain se sont développés en même temps que l'industrie et sont liés à sa fortune. Leur fonction peut être comparée à celle des officiers subal­ternes dans l'armée : ils n'ont aucune initiative autonome pour élaborer les plans de construction ; ils mettent en rapport, en l'articulant, la masse instrumentale [1] avec le chef d'entreprise, ils élaborent l'exécution immédiate du plan de production établi par l'état-major de l'industrie, en contrôlant les phases élémentaires de travail. [2] De façon générale les intellectuels urbains sont très standardisés ; les plus élevés d'entre eux se confondent toujours davantage avec le véritable état-major industriel.

 

Les intellectuels de type rural sont en grande partie « traditionnels » c'est-à-dire liés à la masse sociale paysanne et petite-bourgeoise des villes (surtout des centres mineurs) qui n'a pas encore été transformée et mise en mouvement par le système capitaliste : ce type d'intellectuel met en contact la masse paysanne avec l'administra­tion centrale ou locale (avocats, notaires, etc.) et, par là même elle remplit une fonc­tion politico-sociale importante, car il est difficile de  séparer la médiation pro­fes­sionnelle et la médiation politique. En outre : dans la campagne l'intellectuel (prê­tre, avocat, instituteur, notaire, médecin, etc.) a un niveau de vie moyen qui est supé­rieur à celui du paysans moyen, ou du moins différent, aussi représente-t-il pour ce dernier un modèle social dans son aspiration à sortir de sa condition et à l'améliorer. Le paysan pense toujours qu'au moins un de ses fils pourrait devenir un intellectuel (surtout un prêtre), c'est-à-dire devenir  un « monsieur », élevant ainsi le rang social de la famille et facilitant sa vie économique par les contacts qu'il ne manquera pas d'avoir avec les autres « messieurs ». L'attitude du paysan à l'égard de l'intellectuel présente un double aspect et paraît contradictoire : il admire la position sociale de l'intellectuel et, de façon générale, de l'employé d'État, mais fait parfois semblant de la mépriser, autrement dit son admiration est instinctivement pétrie d'éléments d'envie et de rage  passionnée. On ne comprend rien à la vie collective des paysans, ni aux ger­mes et aux ferments qui s'y trouvent si l'on ne prend pas en considération, si l'on n'étudie pas de façon concrète, si l'on n'approfondit pas cette subordination effective du paysan aux intellectuels; chaque développement organique des masses paysannes,  jusqu'à un certain point, est lié aux mouvements des intellectuels et en dépend.

 

Le cas est différent pour les intellectuels urbains : les techniciens d'usine n'exer­cent aucune fonction politique sur leurs masses instrumentales, ou du moins est-ce là une phase déjà dépassée; parfois c'est juste le contraire qui se produit : les masses instru­mentales, du moins par l'intermédiaire de leurs intellectuels organiques, exer­cent une influence politique sur les techniciens.

 

Le point central du problème demeure la distinction entre intellectuels en tant que catégorie organique de chaque groupe social fondamental et intellectuels en tant que catégorie traditionnelle ; distinction qui fait naître toute une série de problèmes et de recherches théoriques possibles.

 

Le problème le plus intéressant est celui qui concerne, si on le considère de ce point de vue, le parti politique, ses origines réelles, ses développements, ses formes. Que devient le parti politique par rapport au problème des intellectuels? Il faut établir certaines distinctions : 1. pour certains groupes sociaux le parti politique n'est rien d'autre que leur propre façon de former leur catégorie organique d'intellectuels (les­quels se forment ainsi, nécessairement, étant donné les caractères généraux et les condi­tions de formation, de vie et de développement d'un groupe social donné) direc­te­ment dans le domaine politique et philosophique et non pas dans le domaine de la technique productive [3]; 2. le parti politique, pour tous les groupes, est précisément le mécanisme qui, dans la société « civile », remplit la même fonction que, d'une façon plus large et plus synthétique, remplit l'État dans la société politique, c'est-à-dire qu'il fait la soudure entre les intellectuels organiques d'un groupe donné, le grou­pe domi­nant, et les intellectuels traditionnels ; et cette fonction, le parti l'accom­plit précisé­ment sous la dépendance de sa fonction fondamentale qui est d'élaborer ses propres composants, éléments d'un groupe social qui est né et qui s'est développé comme « éco­nomique », jusqu'à en faire des intellectuels politiques qualifiés, des dirigeants, des organisateurs de toutes les activités et de toutes les fonctions inhérentes au déve­loppement organique d'une société intégrale civile et politique. Et l'on peut même dire que le parti politique, dans son milieu, remplit sa fonction de façon beaucoup plus complète et organique que ne la remplit l'État dans un milieu plus vaste : un intel­lectuel qui entre dans le parti politique d'un groupe social déterminé, se confond avec les intellectuels organiques de ce groupe, se lie étroitement à ce groupe, alors que, lorsqu'il participe à la vie de l'État, cela ne se produit que de façon médiocre et quel­quefois pas du tout. Et même, il arrive que de nombreux intellectuels pensent être eux-mêmes l'État : croyance qui, étant donné la masse imposante de cette catégorie, a parfois des conséquences importantes et apporte de déplaisantes complications dans le groupe économique fondamental qui est réellement l'État. [4]

 

Que tous les membres d'un parti politique doivent être considérés comme des intellectuels, voilà une affirmation qui peut prêter à des plaisanteries et à des cari­catures : pourtant, à la réflexion, il n'y a rien de plus exact. Il faudra distinguer des degrés, un parti pourra avoir une plus grande extension dans son degré le plus bas ou dans son degré le plus haut, ce n'est pas cela l'important : ce qui importe, c'est sa fonction de direction et d'organisation, donc sa fonction éducative, donc sa fonction intellectuelle. Un commerçant n'entre pas dans un parti politique pour faire du commerce, ni un industriel pour produire davantage et à des prix de revient plus bas, ni un paysan pour apprendre de nouvelles méthodes de culture, même si, sous certains aspects, ces exigences du commerçant, de l'industriel ou du paysan peuvent trouver une satisfaction dans le parti politique. [5] Dans ce but, à l'intérieur de ces limites, il existe le syndicat profes­sionnel, au sein duquel l'activité économique-corporative du commerçant, de l'indus­triel, du paysan trouve son cadre le plus approprié. Dans le parti politique les éléments d'un groupe social économique dépassent ce moment de leur développement historique et deviennent des agents d'une activité générale, de caractère national et international. Cette fonction du parti politique devrait apparaître beaucoup plus claire­ment à partir d'une analyse historique concrète qui montrerait de quelle façon se sont développées les catégories organiques d'intellectuels et les caté­gories d'intellec­tuels traditionnels, tant sur le terrain des diverses histoires nationales que sur celui du développement des différents groupes sociaux les plus importants dans le cadre des diverses nations, et spécialement des groupes dont l'activité écono­mique a été surtout instrumentale.

 

La formation des intellectuels traditionnels est le problème historique le plus intéressant. Il est certainement lié à l'esclavage dans l'antiquité classique et à la posi­tion des affranchis d'origine grecque et orientale dans l'organisation sociale de l'Empire romain.

 

Ce fossé non seulement social mais national, de race, entre des masses impor­tan­tes d'intellectuels et la classe dominante de l'Empire, se retrouve, après la chute de l'Empire entre les guerriers germaniques et les intellectuels d'origine romanisée, qui continuent la catégorie des affranchis. A ce phénomène vient se mêler la naissance et le développement du catholicisme et de l'organisation ecclésiastique qui, durant de nombreux siècles, absorbe la majeure partie des activités intellectuelles et exerce le monopole de la direction culturelle, avec sanctions pénales à l'appui pour ceux qui veulent s'y opposer ou même éluder ce monopole. On voit se manifester en Italie le phénomène, plus ou moins intense selon les époques, de la fonction cosmopolite des intellectuels de la péninsule. Signalons maintenant les différences qui sautent immé­diatement aux yeux dans le développement des intellectuels dans toute une série de pays, du moins dans les plus importants, en précisant que ces observations devront être contrôlées et approfondies.

 

Pour l'Italie le fait central est précisément la fonction internationale, ou cosmo­polite de ses intellectuels, qui est cause et effet de l'état de désagrégation dans lequel demeure la péninsule depuis la chute de l'Empire romain jusqu'en 1870.

 

La France fournit un type complet de développement harmonique de toutes les éner­gies nationales et particulièrement des catégories d'intellectuels. Lorsque, en 1789, un nouveau regroupement social émerge politiquement à la surface de l'histoire, il est entièrement pourvu de toutes ses fonctions sociales et c'est pourquoi il lutte en vue de la domination totale de la nation, sans en venir à des compromis essentiels avec les vieilles classes, mais au contraire en les subordonnant à ses fins. Les pre­mières cellules intellectuelles du type nouveau naissent avec les premières cellules éco­nomiques : l'organisation de l’Église elle-même en subit l'influence (gallica­nisme [6], luttes très précoces entre l’Église et l'État). Cet édifice intellectuel massif explique la fonction de la culture française aux XVIIIe et XIXe siècles, fonction d'irradiation internationale et cosmopolite, et d'expansion à caractère d'impérialisme et d'hégémonie (de façon organique), par conséquent bien différente de celle de la culture italienne, avec son caractère d'immigration personnelle, dispersée, et qui ne réagit pas sur la base nationale pour lui donner une nouvelle valeur, mais au contraire concourt à rendre impossible la constitution d'une base nationale solide.

 

(G.q. 12, § 3, pp. 1550-1551.)


 



[1]      La masse instrumentale (massa strumentale), c'est-à-dire les ouvriers.

[2]      L'observation de Gramsci, valable en général et, de façon plus particulière pour l'époque à laquelle il écrivait, peut être aujourd'hui complétée. De nouvelles fonctions, non plus seulement d'ordre technique, mais en vue d'organiser l'accord des ouvriers avec la direction de l'entreprise, ont été attribuées, à la suite de l'exemple des États-Unis, aux techniciens d'usine (pour augmenter la productivité et par conséquent, en régime capitaliste, le profit). On peut donc aujourd'hui déterminer une influence politique directe de ces techniciens sur les ouvriers.

[3]      Dans le domaine de la technique de la production se forment des couches que l'on peut considérer comme correspondant aux « gradés » (sous-officiers) dans l'ar­mée, c'est-à-dire les ouvriers qualifiés et les ouvriers spécialisés, en ville, et, de façon plus complexe, les métayers et les fermiers à la campagne, car ces derniers corres­pondent en général au type de l'artisan, qui est l'ouvrier qualifié d'une économie médiévale. (Note de Gramsci.)

[4]      Gramsci fait ici allusion aux contradictions qui peuvent surgir parfois entre certains hommes politiques qui dirigent officiellement l'État et les forces économiques dont ils sont en réalité les agents, ou, comme le dit souvent Gramsci, les « commis ».

[5]      L'opinion commune contredit cela lorsqu'elle affirme que le commerçant, l'industriel, le paysan qui « font de la politique » y perdent au lieu d'y gagner et sont les plus mauvais de leur catégorie, et cela peut être un sujet de discussion. (Note de Gramsci.)

[6]      Gallicanisme doctrine des gallicans (du latin : gallicanus, dérivé de Gullus Gaulois). Les gallicans sont les partisans des libertés de l’Église de France et du principe de l'indépendance des Églises nationales par rapport à la papauté. Ils s'opposent aux ultramontains, qui soutiennent le pouvoir absolu du pape en toute matière.

Par Réveil Communiste - Publié dans : Antonio Gramsci - Communauté : Communard toujours !
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Jeudi 28 août 2014 4 28 /08 /Août /2014 12:32

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Premier article : Quel sera le taux de croissance mondial au cours du 21ème siècle ?


Ce livre a été publié en septembre 2013 par les Editions du Seuil (Paris), puis en avril 2014 (7 mois plus tard) par les Presses de l’Université de Harvard (Cambridge, MA). Compte tenu de la taille du livre (950 pages, table des matières exclue), cette publication scientifique est en même temps une opération idéologique et commerciale très réfléchie, comme Le Seuil sait le faire. Y aurait il, derrière et à terme, la recherche d’un prix Nobel ? Ce livre est fort bien écrit. Je ne dirai pas que c’est un livre facile à lire, mais c’est un livre que l’on peut lire aisément, plume à la main, ayant été l’objet d’un important travail éditorial.

Je vais m’efforcer d’en rendre compte avec le moins de préjugés possibles. Tout d’abord, quelques informations sur l’auteur, que les visiteurs de ce site ne connaissent peut-être pas. Piketty est certainement un gros travailleur, un homme talentueux et un humaniste, au sens de Montaigne. Sa tête est bien pleine, mais il affiche le gout de la garder bien faite. Ce sont, à mes yeux, d’importantes qualités. Agé de 43 ans, normalien et par conséquent directeur de recherches aux Hautes Etudes en Sciences Sociales, professeur d’économie, il a réalisé l’un des parcours franco-atlantiques désormais classiques des élites de la grande bourgeoisie française (Ecole normale supérieure, London School of Economics, Massachussets Institute of Technology). Je ne sais pas d’où il vient socialement mais je sais où il va, au moins sur ce plan. Il est à la fois membre actif de la très large palette, idéologiquement parlant, des radicaux américains en même temps que très proche du Parti socialiste français. Peut-être en est-il membre, mais cela n’a pas d’importance ici. Si l’on consulte sa biographie, diffusée par Wikipedia, the free encyclopedia, on peut lire, par exemple, qu’il a été admis, en novembre 2003, au conseil scientifique de l’association A Gauche en Europe, (fondée par Michel Rocard et Dominique Strauss-Kahn), qu’il collabore à Libération, accessoirement au Monde, qu’il est intervenu comme conseiller pendant la campagne présidentielle de Ségolène Royal (2007) et qu’il a pris parti pour François Hollande (avril 2012, lettre de 32 économistes, publiée dans Le Monde). Cela dit, il se défend d’être un économiste engagé quand il fait œuvre scientifique : « Que les choses soient bien claires, mon propos n’est pas ici d’instruire le procès des travailleurs contre les possédants mais bien plutôt d’aider chacun à se faire une idée » (p.74).

Piketty n’est pas marxiste. Je ne saurais le lui reprocher car moi non plus. Mais sa génération témoigne, par rapport à la mienne, d’un profond changement à l’égard de Marx. Il fut un temps, à l’université, où l’on était pour ou contre Marx. Si l’on était pour, les noms d’Engels et de Lénine, pour ne pas citer celui de Staline ou de Thorez, prenaient immédiatement place dans la série des auteurs que l’on se promettait d’étudier.

Aujourd’hui, Marx est devenu un auteur comme les autres. Ayant suivi le même destin que les voitures de police, il a été banalisé. D’une certaine manière, cette banalisation est positive. Elle montre que Marx n’est plus en dehors de la vie intellectuelle ordinaire. De temps en temps, Piketty lui rend un hommage particulier. Il aurait eu d’intéressantes intuitions (p.93). Et puis, quand on publie soi-même un ouvrage, on peut être en coquetterie avec ses ouvrages. Le Capital au 21ème siècle, de Piketty, n’est pas sans rappeler Le Capital, critique de l’économie politique, de Marx. Cela dit, sur le plan scientifique (je poursuis l’énoncé de ce que je crois être dans la tête des nouvelles générations), Marx laisserait plus qu’à désirer. Sa problématique, ses concepts, ses conclusions se sont donc évanouis dans les sables de l’ignorance. Piketty lui consacre cependant 4 pages a la fin de son chapitre 6 (c’est-à-dire pas moins que pour les Cambridgiens ou Samuelson) et, de ci de la, il émet quelques remarques à son propos. J’y reviendrai.

Ce laconisme concernant Marx ne m’effraie pas. D’abord, comme je viens de l’indiquer, c’est un laconisme relatif. Ensuite, les idées dominantes sont toujours celles de la classe dominante. Je ne vois pas comment Marx (et les autres) pourraient, en France en tout cas, faire un tabac dans l’état actuel de délabrement idéologique des communistes et de la société. Enfin, puisque Marx est désormais banalisé, c’est à celles et à ceux pour lesquels cet auteur est une référence de premier plan (et non un auteur comme les autres) d’apporter la preuve du bien fondé de leurs convictions scientifiques. Bien sûr, ils ou elles ne pourront pas compter sur Le Seuil pour cela. Mais est-ce si important ? Sur qui Marx lui-même pouvait-il compter, au 19ème siècle, pour faire avancer ses idées ? Sur les idéologues et les institutions de la bourgeoisie ou sur le prolétariat ?

En ayant terminé avec ces remarques liminaires, je vais rendre compte des 4 parties de l’ouvrage de Picketty, tout en soulevant, chemin faisant, quelques questions à son propos. On pourra lire, dans ces premières pages, ce qui a trait à l’introduction et à la première partie de ce livre.

I - L’introduction (53 pages)

Pour Piketty, comprendre les raisons des inégalités dans la répartition des richesses est le problème économique par excellence. Il ne nous explique pas pourquoi mais c’est ainsi. Cela relève sans doute, selon lui, de l’évidence sensible. L’explication de cette prise de position initiale est selon moi la suivante. Pour Piketty, le capitalisme est un système économique plutôt performant. Il n’est sans doute pas parfait à ses yeux mais il ne voit de raisons d’en changer. Il s’attache par conséquent à décrypter l’une des manifestations qu’il estime importante de ce système, à savoir la production et la reproduction des inégalités.

Quoiqu’il en soit des raisons intimes de son choix scientifique, l’examen de ce problème et de ses solutions se serait nourri jusqu’à présent « de beaucoup de préjugés et de très peu de faits » (p.16). Or voici qu’après les exposés très pessimistes de Ricardo ou de Marx (« l’apocalypse marxiste » (p. 16)), Simon Kuznets apporta, en 1953-1955, et cette fois sur le fondement de séries statistiques, un peu d’air frais dans la chaleur ambiante. C’était « le contraire absolu de la spirale inégalitaire ricardienne ou marxiste et des analyses apocalyptiques du 19ème siècle » (p.31). D’après Kuznets, les inégalités étaient un phénomène naturel. Bien qu’en augmentation pendant les premières phases de la croissance, elles étaient destinées à se réduire dans ses phases avancées (p.35), et cela quoiqu’on fasse. Si l’on appliquait la théorie de Kuznets à la Chine contemporaine, par exemple, les dirigeants de ce pays n’auraient pas trop à s’inquiéter des inégalités qui s’y creusent actuellement. Sans doute devraient-ils y prêter attention, mais pour des raisons politiques. Car sur le plan économique, elles tendraient à se résorber tôt ou tard. La croissance engendrerait, de manière interne, ses mécanismes rééquilibrant.

Seulement voila, observe Piketty, d’une part Kuznets s’est appuyé sur des statistiques, certes longues, mais dont il n’a pas compris la relativité historique. D’autre part et surtout « les impressionnants déséquilibres observés ces dernières décennies sur les marchés financiers pétroliers et immobiliers peuvent assez naturellement susciter des doutes quant au caractère inéluctable du "sentier de croissance" » (p.37). Il faut donc reprendre la question en entier.

Piketty indique alors sa double intention. Il veut remettre à l’honneur le problème de l’inégalité économique, comme l’avaient fort justement fait les auteurs du 19ème siècle. Mais il souhaite le faire sur des bases saines et non sur des bases intuitives et sentimentales. Il convient donc de prendre la plus grande distance possible avec leurs « à priori » théoriques tout en s’appuyant sur des statistiques de longue durée, comme l’avait fait Kuznets. En procédant ainsi, l’auteur se propose également de corriger de diverses manières les aveuglements scientifiques dont Kuznets aurait été l’objet.

II - Première partie (108 pages)

Il s’agit de planter le décor du thème du livre (l’inégalité économique) et des concepts utilisés pour son traitement. « La première partie de ce livre, écrit Piketty, a pour objectif d’introduire les notions fondamentales » (p.77), à savoir la production intérieure, le revenu national, le capital national, le travail, le rapport capital╱revenu. Plus précisément, dans sa première partie, Piketty définit ses concepts, sa méthode et procède surtout à la mesure du revenu et de son évolution.

Pour éclairer l’ampleur et la dynamique de la réalité recouverte par ces concepts, Piketty mobilise, sur la longue durée et dans le plus grand nombre possible de pays, un très volumineux appareil statistique. Notons à ce propos une innovation éditoriale tout-à-fait intéressante. Pour éviter d’alourdir son texte, Piketty a reporté sur le web une partie de cet appareil graphique et statistique. Il le met à la disposition des lecteurs. Je serais tenté de dire que cette méthode lui vient des chercheurs américains. Si ce que je dis est vrai, cela n’enlève rien à l’intérêt de sa mise en œuvre en France, par cet auteur.

Comme je l’ai déjà indiqué, son interrogation majeure ne porte pas sur le capitalisme, qui est pour lui une donnée, mais sur les inégalités économiques, qui seraient le véritable lieu d’observation des actions humaines au plan économique. Krugman, prix Nobel d’économie (2008), réputé critique de l’idéologie dominante, a parlé de l’ouvrage de Piketty comme « d’une vaste méditation sur les inégalités » (2014, cité par Wikipedia).

C’est une méditation macroéconomique sur plusieurs siècles. Ce qui intéresse avant tout Piketty, ce sont les grandeurs globales (l’évolution comparée dans le temps du revenu global, du partage entre revenus globaux du travail et revenus globaux du capital, du rapport entre capital global et revenu global, etc.). Il est donc naturellement conduit à produire et à étudier des moyennes globales, des tendances globales, ce qui est parfaitement légitime au plan scientifique, même si cette approche n’est qu’une première approximation de la réalité concrète, où les écarts-types sont également très importants, ce que l’auteur ne méconnait pas (cf. par exemple ses remarques de la page 91).

Au-delà de ces finesses statistiques, on perçoit néanmoins ici l’une des différences conceptuelles majeures entre Marx et Piketty. Pour celui-là, le capital est le rapport social de l’exploitation capitaliste. Pour celui-ci, le capital est un facteur d’inégalité. C’est une chose dont la possession engendre l’inégalité. Il y a du Rousseau (cf. Le discours sur l’Inégalité, 1754) chez Piketty. Ce qui n’a, d’ailleurs, rien d’étonnant, nos contemporains n’ayant pas trouvé de meilleur moyen de dépasser Marx que de retourner en arrière de Marx, que de revenir à l’époque des Lumières dont il fut pourtant l’un des continuateurs critiques. Ce comportement théorique résulte de ce que la critique radicale du capitalisme s’est diluée dans le cyberespace ou quelque chose comme ça. Mais c’est une autre histoire.

En résumant cette première partie, j’en retiens les 3 traits suivants :

  • Des définitions, celles notamment du revenu et du capital, qui sont, selon l’auteur, les deux facteurs macroéconomiques explicatifs des inégalités. L’un des intérêts du livre de Piketty est de définir ses notions au plan national et mondial.
  • Des évolutions sur longue période.
  • Des estimations ponctuelles et une évaluation du taux de croissance du revenu global au 21ème siècle.

- a) Définitions

Le revenu national, c’est approximativement la production nationale. C’est le flux de la valeur ajoutée pendant un intervalle donné de temps. Il correspond à ce qu’on appelle le PIB, ou production intérieure brute. Cette équivalence est familière aux marxistes. Mais, dit Piketty, il faut être plus précis. Il a raison.

D’une part, la production intérieure brute contient par définition une évaluation de l’amortissement économique (puisqu’elle est brute). L’amortissement économique est, certes, de la valeur qui revient. C’est donc du revenu. Mais c’est du revenu qu’il faut mettre de côté pour investir à nouveau au moins à l’identique. Le revenu que l’on peut dépenser de manière courante est donc égal au PIB, déduction faite de l’amortissement économique (environ 10% du PIB).

D’autre part, le revenu que l’on peut dépenser sur un territoire donné, est égal à la valeur ajoutée nette qui y fut produite au cours d’un intervalle donné de temps, à laquelle il faut aujourd’hui ajouter (ou retrancher) les revenus nets issus des rapports avec le reste du monde.

Le revenu mondial est égal à la somme des productions nationales (des PIB nets). En effet, au plan mondial, il n’y a pas lieu de considérer les revenus provenant de l’extérieur. Ils se compensent, par définition.

Le capital national est un stock. Je laisse le lecteur (ou la lectrice) réfléchir s’il y a lieu à la différence entre un flux et un stock. Le capital, parce qu’il est un stock, est défini à un moment donné du temps (t indice 0), par différence avec le revenu, qui est un flux, et qui est défini pour un intervalle donné de temps (delta t). Au stock domestique, ou résidentiel, il faut ajouter ou retrancher la position patrimoniale nette du pays considéré, c’est-à-dire la différence entre les intérêts qu’il verse au reste du monde et les intérêts qu’il en reçoit, pour obtenir le stock national. Le capital mondial est la somme des capitaux nationaux, les positions patrimoniales s’annulant réciproquement.

Le capital est identifié par Piketty au patrimoine. Ces deux notions, selon moi, ne sont pas du tout équivalentes. Il existe d’importants travaux théoriques sur ce sujet comme ceux, par exemple, de Christian Barrere (avec Walter Santagata, La Mode, Une économie de la créativité et du patrimoine à l’heure du marché, La Documentation française, 2005).

Bref, le capital national est, selon lui, « la valeur totale, estimée aux prix du marché, de tout ce que possèdent les résidents et le gouvernement d’un pays donné à un moment donné et qui peut potentiellement être échangé sur un marché » (p.86). En évaluant le capital national, il convient d’éviter les double comptes et de ne pas additionner, par exemple, l’estimation du capital physique des entreprises et la valeur boursière de ces entreprises, quand elles sont cotées en bourse. Par ailleurs, il en est du capital national comme du revenu national, sa mesure tient compte, comme je l’ai déjà dit, de la position patrimoniale nette des résidents.

Je ne vais pas m’appesantir ici sur ces définitions, que l’on pourra compléter de diverses manières en lisant son livre (sa prise en compte du capital immatériel par exemple (p.87), ou son refus, au contraire, de comptabiliser le capital humain dans le capital national (p.83), etc.). Sur ce point concernant les définitions, je vais me contenter de faire deux remarques :

  • 1 - sur les définitions elles-mêmes,
  • 2 - sur leur articulation avec la mondialisation capitaliste.

1 - La première remarque a trait à la définition même du capital. Il est clair que le capital, tel que le mesure Piketty, est un capital de comptable national.

Un comptable national est quelqu’un qui mesure des grandeurs macroéconomiques, sans trop se demander ce qu’il y a derrière au plan théorique. Il (ou elle) fait son travail dans le cadre du système capitaliste et ne se demande pas si le capitalisme est un système nécessitant une analyse spécifique. Il lui faut d’ailleurs introduire tellement de conventions et de calculs intermédiaires pour aboutir à un résultat chiffré qu’à la longue, la nature du système perd à ses yeux toute importance. Bien sûr, il ne cèderait pas aussi facilement sur ce point s’il n’était pas déjà convaincu par l’idéologie dominante. Mais c’est, je crois, une réalité de ce travail, que la recherche du chiffre absorbe l’entendement et en réduit la capacité critique. Et puis les documents de base conduisent, comme si c’était la nature des choses, à mesurer conformément à ce moule contraignant qu’est l’idéologie. Quiconque s’est investi dans un travail statistique de ce genre, sait combien la réalité statistique est perverse et souvent fort éloignée des concepts.

Le résultat de tout cela est que le concept de rapport social disparait comme concept économique. Il en résulte, pour Piketty, que son concept d’inégalité est nettoyé de toute référence au capitalisme et donc à l’histoire.

C’est intéressant à observer venant d’un chercheur dont le mérite est, pour asseoir son raisonnement et ses conclusions, de faire appel aux séries longues. Mais je ne crois pas qu’il perçoive que le système capitaliste engendre et repose sur une variété particulière d’inégalité, l’inégalité capitaliste, selon moi distincte de l’inégalité esclavagiste, ou de l’inégalité féodale ou de l’inégalité socialiste, ou de l’inégalité propre aux modes de production asiatique ou germanique. De la même façon que le système capitaliste produit des marchandises capitalistes et non des marchandises en général, il produit des inégalités capitalistes et non des inégalités en général. Une série longue ne préserve pas, à elle toute seule, du danger de l’idéologie. L’exemple de Milton Friedman est là pour le prouver.

Le résultat de cette cécité particulière est une conceptualisation aveugle du capital. C’est, écrit-il, un ensemble de richesses qui peuvent être potentiellement échangées sur le marché. Picketty ne s’intéresse pas au capital. Il s’intéresse à l’enrichissement général. On trouvera, page 85, sa justification de l’inclusion des logements d’habitation dans le capital.

Cette façon de faire le conduit à additionner de la valeur qui rapporte ou qui doit rapporter (le capital privé des entreprises ou de certains ménages), de la valeur qui ne rapporte pas ou qui est censée ne pas rapporter (le capital public des administrations), et de la valeur matérialisée par des marchandises de consommation durables (les logements d’habitation ou capital des ménages).

Ces trois formes de la valeur, qui peuvent s’échanger sur le marché, sont-elles homogènes ? Personnellement, je ne le crois pas, parce que je ne confonds pas le capital des capitalistes et ce que je propose pour l’instant de nommer, faute de mieux, l’enrichissement général. On ne peut donc les additionner que dans certaines conditions et pour certaines analyses (celle, par exemple, de l’épargne globale), mais non pour comprendre le fonctionnement d’ensemble du système capitaliste, fut-ce sous l’angle réduit des inégalités qui le caractérisent. Pour Marx, le capital, en tant que quantité et de la manière la plus abstraite qui soit, est de la valeur mise en valeur. Le logement des particuliers, ou ménages, est de la valeur consommée à titre final, donc non mise en valeur par définition.

Cela dit, bien que je sois influencé par Marx, je perçois la difficulté liée à la volonté de mettre des chiffres derrière les distinctions que j’avance. Un logement, par exemple, peut entrer dans cinq sortes au moins de rapports sociaux. Il peut être un objet de rapport (les compagnies d’assurances), un placement (pour conserver la valeur monétaire de son épargne), une spéculation (acheter pour empocher une plus value), une consommation finale immédiate (le cas général, acheter pour habiter), une consommation finale transmissible (acheter un bien pour qu’il soit transmis par héritage). Ces diverses fonctions ne sont pas écrites sur le fronton des immeubles. Mais ma question est la suivante. Faut-il, sous le couvert de difficultés statistiques réelles, gommer les différences essentielles ou faut-il en tenir compte a priori, quitte à améliorer progressivement la qualité des données nécessaires pour en tenir compte ? Dans le cas présent, faut-il, parce qu’existeraient des problèmes de mesure, confondre enrichissement et capital. Et puis, peut-on dire de tel ou tel ménage qu’il est riche (et d’une certaine manière capitaliste) parce qu’il est propriétaire d’un logement ? Je pense que les communistes doivent être très attentifs à ces distinctions, surtout dans un pays comme la France, qui est un pays de vieille propriété privée et de ruralité encore proche, ou une partie des classes populaires est propriétaire à titre privé, soit d’un logement d’habitation courante, soit d’un terrain, soit d’une maison héritée de parents ou de grand parents, sans être capitaliste pour autant.

2 - Ma deuxième remarque a trait à quelques évaluations, délivrées par Piketty pour illustrer et discuter sa définition du capital national. J’ai été particulièrement intéressé par la façon dont ses concepts s’articulent à ma représentation de la mondialisation capitaliste.

On peut en effet se demander (c’est, je le crois, une question générale légitime) si les informations fournies par les comptabilités nationales ont encore un sens à l’époque de la mondialisation capitaliste, qui tend à pulvériser les nations. Peut-on encore parler de production nationale ou de capital national alors que les capitaux de chaque pays sont de plus en plus dispersés dans le monde ? Oui, répond implicitement Piketty. Je vais donner la raison de cette réponse et indiquer les conclusions que j’en tire en ce qui concerne l’impérialisme et un aspect de la lutte des communistes français sur ce point.

La raison en serait la suivante. « La plupart des pays riches ou émergents sont actuellement dans des situations beaucoup plus équilibrées que ce que l’on imagine parfois. En France comme aux Etats-Unis, en Allemagne comme au Royaume-Uni, en Chine comme au Brésil, au Japon comme en Italie, le revenu national n’est aujourd’hui pas très différent de la production intérieure à 1% ou 2% près. Autrement dit, dans tous ces pays, les flux entrant et sortant de profits, d’intérêts, de dividendes, de loyers, etc., s’équilibrent à peu près, avec généralement des revenus nets reçus de l’étranger légèrement positifs pour les pays riches. En première approximation, les résidents de ces différents pays possèdent au travers de leurs placements immobiliers et financiers à peu près autant de richesses dans le reste du monde que le reste du monde en possède chez eux. Contrairement à une légende tenace, la France n’est pas possédée par les fonds de pension californiens ou la Banque de Chine, pas plus que les Etats-Unis ne sont la propriété des investisseurs japonais ou allemands… Aujourd’hui, la réalité est que l’inégalité du capital est beaucoup plus domestique qu’internationale ∶ elle oppose d’avantage les riches et les pauvres à l’intérieur de chaque pays que les pays entre eux » (p.80).

Il faut évidemment faire attention à cette conclusion, conduisant à penser que nous sommes dans une mondialisation capitaliste équilibrée.

D’abord, elle ne l’est pas pour tout le monde. Comme l’indique Piketty (p.118), l’Afrique verse en moyenne 5% de son revenu annuel au reste du monde (10% pour certains pays d’Afrique). Cela veut dire que l’Afrique a une position patrimoniale négative. Elle est en partie possédée (20% du capital africain) par le reste du monde.

Ensuite, on ne peut se satisfaire de données globales en valeur. Des investissements effectués par un investisseur japonais dans la production de moules╱frites, n’ont pas la même portée stratégique pour un pays, que ceux réalises, par ce même investisseur dans la production d’énergie atomique.

Ensuite, les résultats présentés par Piketty, résultats que j’admets volontiers, sont vrais à un moment donné du temps. Mais ils peuvent changer. On ne peut donc en déduire une loi générale d’évolution. Pour l’instant, c’est ainsi. Mais qu’en sera-t-il demain ?

Ensuite, des investissements en provenance de l’extérieur peuvent très bien compenser, au plan statistique, des départs vers l’extérieur. Mais au prix de quels déséquilibres régionaux ? De quels déséquilibres en valeurs d’usage ? De quels déséquilibres en qualifications requises ? En investissements ultérieurs de recherche ?

Ensuite encore, s’il est vrai que les fonds de pension californiens, par exemple, ne possèdent pas la France, il n’en reste pas moins que certaines détentions par des organismes étrangers, comme celle de titres de la dette publique, sont malsaines, en tout cas pour la France, et devraient être exclues à priori.

Enfin, l’ensemble impérialiste contemporain, malgré son caractère statistiquement équilibré au plan patrimonial, n’en est pas moins traversé par de fortes contradictions internes. Il est agressif et guerrier. Son équilibre est instable.

Ces divers points étant précisés, je retire de ses estimations trois conclusions relativement à mes représentations de l’impérialisme.

I ) - La première conclusion est d’ordre historique. Les flux de revenus et de capitaux sont évidemment insuffisants pour décrire complètement la dimension économique de l’impérialisme, cette forme du capitalisme qui s’est mise en place à la fin du 19ème siècle. Cela étant admis, on perçoit, à travers les informations fournies par Piketty, une grande différence entre l’impérialisme d’avant la première guerre mondiale, notamment décrit par Lénine, et celui d’aujourd’hui.

Lénine décrivait un impérialisme dominé par la grande bourgeoisie britannique et un impérialisme dont les bases étaient nationales. Ce fut un impérialisme très concentré sur quelques pays, à structuration financière de type allemand (interpénétration directe des banques et des industries). Aujourd’hui existe un impérialisme dominé par la grande bourgeoisie américaine, à base mondialisée et diffuse, et à structuration financière de type américain (l’interpénétration entre banques et industries est effectuée par l’intermédiaire des marchés financiers, ce qui permet une grande mobilité mondiale et une action idéologique forte, visant à y associer les ménages).

En 1914, le pôle impérialiste était donc à la fois très concentré (le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne) et très fragmenté autour d’Empires coloniaux, défendus âprement par des Etats nationaux respectifs. Chaque année, le Royaume-Uni retirait du reste du monde 10% de revenus supplémentaires, la France 5% (p.119). Les grandes bourgeoisies nationales ont mis les peuples dans la guerre de 1914/1918 pour défendre leurs parts respectives du gâteau mondial ou pour en prendre un morceau.

En 2014, par différence, l’impérialisme apparait comme étant un impérialisme croisé, diffus, réparti. Chacun investit dans le reste du monde et reçoit des investissements du reste du monde au point que les entrées et sorties nettes de revenus financiers seraient à peu près équilibrées, sauf pour ce qui concerne l’Afrique, qui serait une sorte de propriété collective de l’impérialisme. Cet impérialisme n’est pas guerrier de la même façon qu’au début du 20ème siècle. Mais il est toujours guerrier. Il ne manque pas d’écraser les peuples qui le gênent et de menacer ou de subvertir les pays en quête d’un développement indépendant. Il accuse la Chine de vouloir dominer l’Afrique alors que c’est lui qui, de manière statistiquement évidente, en possède les principales richesses naturelles et minières. Enfin, on ne peut exclure le danger de guerre entre les composantes dures de ce système.

II ) - La deuxième conclusion que j’estime pouvoir déduire des travaux de Piketty sur ce point, est aujourd’hui l’affirmation progressive d’un système mondial de gestion et d’exploitation de la main d’œuvre et de défense mondiale de la structure capitaliste. Ce n’est plus uniquement un système politique d’exploitation coloniale. Les entités géographiques que l’on appelait les nations demeurent (car les investissements sont répartis). Mais elles changent de sens. Elles tendent à n’être plus désormais que des résultantes statistiques. Ce ne sont plus des lieux de décision républicaine.

En raison de son caractère diffus explicite, l’impérialisme contemporain dispose d’un chef de file, lui aussi explicite, les Etats-Unis, qui se charge d’une tâche monétaire, militaire, technique, juridique et idéologique globale (faire fonctionner la globalité impérialiste et veiller à sa préservation). Autour de cet Etat, ayant la dimension d’un continent, tend à se mettre en place, dans la concertation et la rivalité, un système de gouvernance plurinationale, fut-il traversé par de fortes contradictions internes. A mon avis, les statistiques de Piketty autorisent à raisonner comme je le fais, même si elles ne contiennent pas ce que j’y mets.

Les bourgeoisies capitalistes mondialisées d’une part, inscrivent leurs stratégies dans un cadre mondial, par définition, et elles en tirent avantage dans le combat de classe. Elles prennent appui, dans ce but, sur des bureaucraties mondiales (FMI, Banque Mondiale, OMC…). Mais d’autre part elles ont besoin des Etats gendarmes et interventionnistes dont elles sont les héritières, ne serait-ce que pour redistribuer à l’avantage de leurs oligopoles résidents la valeur produite nationalement ou s’opposer entre elles. Elles cherchent donc à maintenir à tout prix leur pouvoir politique à la tête de ces entités. Evidemment, elles détruisent les Etats sociaux. Mais elles se pensent ou se proclament comme étant nationales.

Le Parti socialiste français, qui se veut depuis la première guerre mondiale et plus particulièrement depuis Léon Blum un partenaire loyal du capitalisme, s’est adapté à cette évolution. Il est devenu, au milieu des années 1980 (Delors, Fabius), un accompagnateur explicite de la mondialisation capitaliste, tout en proclamant son attachement aux valeurs nationales et de plus en plus à l’Europe de Maastricht. Car il semble qu’il se soit donné pour mission historique particulière de faire disparaitre les nations qui la constituent au sein de l’ensemble zonal formé par l’Union européenne.

III ) - Ma troisième conclusion a trait à ce que pourrait être un aspect d’une stratégie révolutionnaire du parti communiste français. Certains communistes sont vraisemblablement impressionnés par la mondialisation capitaliste au point d’être subjugués par elle. La lecture du dernier livre de Piketty permet, à mon avis, d’enrichir l’argumentation relative à cette crainte.

D’une certaine manière, ma conclusion est amusante. J’imagine très bien, en effet, que Piketty faisant campagne pour tel ou tel candidat socialiste à la présidentielle puisse expliquer que la France, les pays développés en général, n’ont pas perdu leur indépendance économique au sein de la mondialisation capitaliste puisque leurs positions patrimoniales sont à peu près équilibrées. Dans ces conditions, il ne faudrait pas en avoir peur. Il conviendrait de la poursuivre et d’être favorable, au contraire, aux politiques économiques actuelles d’encouragement à la venue, dans chaque pays, de capitaux étrangers équilibrants.

Mais on peut, me semble-t-il, expliquer, de façon contraire, que les travailleurs français ont toutes les raisons de lutter contre la mondialisation capitaliste et pour cela d’en sortir. Certes, les travailleurs en France sont exploités dans le cadre et à l’intérieur d’un squelette national. Mais ils subissent une exploitation de type transnational en raison du caractère mondialement diffus de l’Impérialisme contemporain. L’équilibre dont fait état Piketty est un équilibre statistique mais certainement pas un équilibre productif, social, régional, politique.

S’appuyant cependant sur son ouvrage, on pourrait, me semble-t-il, faire état de ce que la France est dans une situation plutôt équilibrée en ce qui concerne sa position patrimoniale nette. En sorte qu’il serait plus facile, je crois, de négocier sa sortie de la mondialisation capitaliste, certaines conditions politiques étant remplies, que si sa position patrimoniale était fortement asymétrique. Il en serait de même pour les travailleurs américains par exemple.

Ainsi, l’impérialisme contemporain formerait-il encore aujourd’hui, à l’exception de l’Afrique, une chaine de nations qui subiraient, certes, de forts changements internes et de fortes pressions externes, mais qui ne seraient pas entièrement détruites en tant que territoires significatifs. Cela peut aller vite, et je pense que cela se fera au plan européen si rien ne change par ailleurs. Mais cela ne serait pas terminé. Les forces révolutionnaires de ce pays disposeraient donc encore de cette arme, qu’il conviendrait de saisir. Car de cette chaine, pourquoi la France ne serait-elle pas l’un des maillons faibles ? Je ne sais pas si Piketty a envisagé cette possible interprétation de ses résultats. En tout cas, elle ne lui est pas défavorable au plan scientifique.

- b) Evolutions sur longue période et structures en 2010

Pour en terminer avec cette première partie, qui contient déjà un très grand nombre d’informations chiffrées, voici quelques-uns des résultats ou premières conclusions que dégage Piketty.

Le grand changement, dans l’histoire des sociétés, s’est produit autour de 1700 (d’aucuns diront entre 1500 et 1700) avec les débuts du capitalisme industriel. Mais au XVIIIème siècle, dans l’hémisphère Nord, une nouvelle population a commencé d’exploser, la population des objets industriels. L’explosion de la population des objets, révélatrice de la puissance productive du capitalisme industriel, a entrainé à son tour l’explosion de la population des hommes, ces deux types d’explosions se soutenant et se stimulant réciproquement.

En 1700, le revenu marchand mondial moyen était de 70 euros environ par individu (p.109). En 2010, il est de 760 euros, soit environ 11 fois plus. En 1700, la population mondiale était de 600 millions d’individus. En 2010, elle atteint 7 milliards d’individus, soit environ 11 fois plus. Certes, comme l’indique lui même Piketty, il faut être prudent avec ces chiffres. Mais quand même, cela veut dire qu’il s’est produit quelque chose de très important dans l’histoire de l’humanité au cours des 400 ou 500 dernières années. En même temps qu’ont eu lieu ces bouleversements quantitatifs, le capitalisme industriel s’est affirmé puis diffusé sur la planète. Il se diffuse encore aujourd’hui de manière intensive.

Ces faits étaient connus bien avant la publication de l’ouvrage de Piketty. Son mérite cependant est de les avoir rassemblés, de les avoir systématisés, parfois prolongés et surtout de les avoir mis en musique, ayant entrepris de les chanter sur l’air de l’inégalité. Les chansonnettes provençales de Kuznets avaient certes apporté en leur temps le baume nécessaire (« une bonne nouvelle au temps de la guerre froide », écrit Piketty, p.34). Mais aujourd’hui que les airs tragiques des classiques s’entendraient à nouveau dans le théâtre de la vie, Piketty a décidé de reprendre la question en usant d’« un cadre théorique renouvelé » (p.16). On ne peut que l’en féliciter.

Je résume de manière certainement abusive un travail considérable et j’en néglige divers développements, peut-être à tort, comme ce qui a trait à l’inflation, « cette invention du 20ème siècle » (p.171). Que l’auteur et surtout les lecteurs de son livre ne m’en veuillent pas. Confronté à ce bouquin, je n’ai pas vu le moyen de faire autrement que de procéder de façon parfois outrageusement lapidaire. Mais sans doute est-ce la règle du genre. Il revient à chacune et à chacun de se faire sa propre opinion sur ce livre en le lisant. Mon compte rendu n’est qu’une opinion parmi d’autres. Cette part d’arbitraire inévitable étant admise, je vais indiquer quelle est, au-delà des définitions, la principale question soulevée dans cette première partie.

C’est, selon moi, la question suivante "Quel pourrait être le taux de croissance du revenu national au 21ème siècle ?". Derrière cette question se tient une autre interrogation "Connaîtra-t-on à nouveau les taux de croissance que l’on a connus après la deuxième guerre mondiale ?". Comme on le sait, les réponses sont plutôt contrastées. Certains répondent "Oui, c’est possible". En général, ils ajoutent "Mais à condition de faire la révolution". D’autres répondent "Non, ce n’est pas possible, même si l’on fait la révolution". Cette autre opinion est souvent associée à la notion de décroissance économique ainsi qu’à des préoccupations écologiques très affirmées et à une approche réformiste du changement social. Bref, l’interrogation sur l’avenir de long terme du taux de croissance dans le monde, délimite un terrain miné. Il est clair que les sociétés ne résoudront pas leurs problèmes de la même manière selon que le taux de croissance y sera élevé ou faible. « On ne comprend toujours pas, écrit Piketty, quel mauvais génie nous a imposé une croissance si faible depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980 » (p.161).

La réponse de Piketty consiste à envisager que ce taux pourrait être désormais compris entre 1% et 1,5% par an environ. « Le rythme d’accroissement de la production mondiale, écrit-il, a déjà commencé à diminuer et est légèrement au dessous de 3,5% entre 1990 et 2012… Selon notre scénario médian, ce rythme devrait se maintenir entre 2012 et 2030, puis passer à 3% entre 2030 et 2050, avant de tomber à environ 1,5% pendant la seconde moitié du XXIème siècle » (p.168). Il se range donc, si je puis dire, dans le camp des pessimistes. Pour lui, les taux de l’immédiat après-guerre en Europe, ont été exceptionnels et ne se reproduiront pas. Les taux chinois ou indien actuels ralentiront nécessairement.

Piketty est manifestement porteur du virus de la série longue, ce qui le conduit à sous-estimer, selon moi, le rôle que les contradictions ainsi que les luttes sociales et politiques tiennent dans la transformation des sociétés. Le concept de capitalisme monopoliste d’Etat, par exemple, lui est parfaitement étranger. Je n’en suis pas moins sensible à sa principale conclusion concernant la vraisemblance du ralentissement de la croissance du revenu mondial au 21ème siècle.

Pour aboutir au chiffre de 1,5% annuel de croissance mondiale du revenu national, Piketty analyse la croissance du revenu global selon les deux composantes suivantes, 1) le taux de croissance du taux de revenu par habitant, 2) le taux de croissance de la population. En effet, soit N la population, et soit µ le revenu par habitant pour un intervalle donne de temps (µ = Y/N). Je peux écrire (on l’admettra) que :

dµ/µ = dY/Y ‑ dN/N

ou encore que dY/Y = dµ/µ + dN/N

Le taux de croissance du revenu global, classiquement noté g par Piketty, est donc égal au taux de croissance du revenu par tête (g’) plus le taux de croissance de la population :

g = g’ + dN/N

Si l’on admet maintenant, d’une part, qu’un taux de croissance du revenu réel (g’) par habitant et par an de 1%, mais mesure sur une génération, est loin d’avoir des effets négligeables (p.130) même s’il est inférieur aux taux de l’après guerre, et d’autre part que le taux de croissance annuel de la population tendra lui aussi à diminuer et à se stabiliser autour de 0,5% (p.140), il vient que le taux de croissance du revenu réel pourrait être, chaque année, d’environ 1,5%.

En France, certains des théoriciens communistes de la révolution informationnelle, celles et ceux notamment regroupés autour de la revue Economie et Politique et de Paul Boccara, estiment que cette révolution devrait s’accompagner, comme ils disent, « de formidables progrès de productivité », et donc, on peut le supposer, d’une nouvelle et durable croissance du revenu global. Bien que, à ma connaissance, ils n’aient pas chiffré ces taux, on peut déduire de leurs écrits que, sous la condition d’une révolution de l’ordre capitaliste, le taux de croissance du revenu global devrait être largement supérieur à 1,5 %.

J’ai déjà exposé mes doutes sur cette théorie et ses effets supposés (cf. La révolution de notre temps, note de la Fondation Gabriel Péri, janvier 2012). Ma conception n’a rien à voir avec les théories de la décroissance. J’estime seulement que, en raison de la complexification du degré de développement des sociétés et de la socialisation des forces productives, nous entrons, nous sommes entrés, dans une nouvelle phase du développement économique.

Cette phase serait marquée par l’expansion des services, et surtout par l’expansion nécessaire de nouveaux services collectifs. Cela ne veut évidemment pas dire la disparition de la production matérielle. Cela veut cependant dire que la production matérielle aurait un moindre rôle que celui qui fut le sien dans les époques précédentes. Piketty expose aussi une conception comparable quoique de façon plus que succincte (p.122/123). Cela étant dit, la production non matérielle deviendrait, selon moi, le complément nécessaire indispensable et croissant de la production matérielle. Dans ce contexte, le régime de la productivité ne serait plus le même que celui de la production des objets. La révolution informationnelle aurait donc des effets sur la productivité du travail et du capital beaucoup moins importants et visibles que ceux envisagés par certains adeptes de cette théorie. La croissance de la productivité nationale serait à se réduire et non pas à augmenter infiniment.

Car la richesse s’exprimerait autrement que dans la production d’objets et de valeurs marchandes. L’accès aux services collectifs ainsi que leur développement maitrisé deviendraient les véritables enjeux de la révolution sociale. Mais cela supposerait à terme d’entrer dans un autre monde que celui de la production matérielle, dominante et déterminante. Je renvoie sur ces aspects de théorie à mon étude parue sur le site Faire Vivre et Renforcer le PCF (Sortir de la mondialisation capitaliste. Pour quel mode de production ? Sur quelles bases productives ?, partie I, partie II, partie III).

Jean Gadrey, que Piketty ne cite pas, s’est beaucoup investi dans l’étude de certains aspects de ces questions. Quoiqu’il en soit, le problème, dit alors Piketty, est que les facteurs de l’inégalité économique et sociale ont de fortes chances, dans la perspective d’une croissance plutôt ralentie, de se renforcer, si tel est bien l’avenir macroéconomique prévisible de la croissance. Il contredit ainsi les conclusions optimistes de Kuznets.

Tels sont, me semble-t-il, les principaux aspects que l’on peut déjà souligner dans cette première partie. On peut être d’accord avec ce qu’écrit Piketty ou en contester la méthode et les conclusions. Mais on ne peut en contester l’intérêt, car, à partir de ses travaux, de véritables questions y sont soulevées et peuvent être mises en discussion, notamment chez les communistes.

18 Aout 2014

Par Réveil Communiste - Publié dans : Economie - Communauté : Communard toujours !
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Jeudi 28 août 2014 4 28 /08 /Août /2014 11:55

Sur le blog de Danielle Bleitrach :

 

Sergeï Lavrov : La vérité doit être révélée

© Photo : RIA Novosti/Ramil Sitdikov

Par La Voix de la Russie | L’interview de Sergeï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russes, accordé à Russia Beyond the Headlines, le 26 août 2014 (Traduction intégrale).

Russia Beyond the Headlines: Il a été répété, en particulier dans les médias occidentaux, que les troupes russes pourraient être déployées en Ukraine et même qu’elles auraient déjà traversé la frontière ukrainienne. Est-ce possible à votre avis ?

Sergueï Lavrov: Malheureusement, les médias continuent de répandre des rumeurs, de fausses informations et même des mensonges purs et simples. Récemment l’Ukraine a prétendu que son artillerie avait détruit une colonne blindée qui aurait traversé la frontière de l’Ukraine, et les médias britanniques ont même dit qu’ils ont vu l’incursion. Aucune preuve, cependant, n’a été présentée, et même le département d’Etat américain n’a pas pu confirmer l’incident. Nous considérons toutes ces histoires dans le cadre d’une guerre de l’information.

RBTH: Mais une véritable guerre a lieu sur le terrain. Que peut faire la Russie pour résoudre cette crise ?

SL: Notre position est limpide – nous voulons la paix en Ukraine, qui ne peut être atteinte que grâce à un large dialogue national auquel doivent participer toutes les régions et toutes les forces politiques du pays. C’est ce que la Russie, les Etats-Unis, l’UE et l’Ukraine ont convenu à Genève le 17 Avril. Lors de la récente réunion des ministres des Affaires étrangères de la Russie, de l’Allemagne, de la France et de l’Ukraine à Berlin, personne ne s’est opposé à une confirmation de la Déclaration de Genève. Le problème est pour Kiev d’ arrêter la guerre et de renoncer à l’illusion que la crise profonde en Ukraine peut être résolue par une victoire contre son propre peuple. Il est très triste que les Etats-Unis et l’Union européenne continuent à soutenir aveuglément tout ce que fait Kiev

Laissez-moi rappeler un autre document que Kiev et l’Occident tentent d’oublier. Le 21 Février, un accord sur le règlement de la crise a été signé par Viktor Ianoukovitch, Arseni Iatseniouk, Vitali Klitschko et Oleg Tyagnibok [les oligarques qui tiennent le pouvoir actuel à Kiev, NDLR] assistés par les ministres des Affaires étrangères de la France, de l’Allemagne et de la Pologne. Ils disent maintenant que l’accord « a été remplacée par les événements », parce que [l'ancien président d'Ukraine], M. Ianoukovitch a quitté le pays. Mais permettez-moi de rappeler à mes collègues que l’accord du 21 février a été reconnu comme la priorité numéro un de l’engagement pour un gouvernement d’union nationale. Est-ce que cet objectif dépend de la personnalité de M. Ianoukovitch? l’unité nationale, n’est-ce pas un principe universel pour tout pays qui veut rester uni? Au lieu d’honorer cet engagement, les dirigeants de l’opposition ont organisé un coup d’État et ont déclaré publiquement qu’ils avaient créé un «gouvernement des vainqueurs ». Malheureusement, la logique du »gagnant prend tout » reste le critère des actions de Kiev, faisant des milliers de victimes parmi les civils, des centaines de milliers de réfugiés et de personnes déplacées, ainsi que qu’une infrastructure sociale presque totalement détruite dans de nombreuses villes et villages dans l’est de l’Ukraine.

RBTH : Il a beaucoup été question d’une nouvelle guerre froide dans les relations entre l’Occident et la Russie, les États-Unis et l’Union européenne ayant imposé des sanctions économiques. Si elles poursuivent dans la voie du durcissement des sanctions, comment la Russie peut-elle répondre ?

SL : Les tentatives visant à régler les crises par des sanctions unilatérales en dehors du cadre des décisions du Conseil de sécurité de l’ONU menacent la paix et la stabilité internationales. De telles tentatives sont contre-productives et en contradiction avec les normes et principes du droit international. Il est absolument inacceptable de parler à la Russie – ou à n’importe qui d’ailleurs – par ultimatums et les mesures coercitives. Notre réponse à des mesures unilatérales par les États-Unis, l’UE et d’autres pays a été équilibrée et en conformité avec les droits et obligations de la Russie en vertu des traités internationaux, y compris de l’Organisation mondiale du commerce.

RBTH : Mais les menaces de sanctions continuent et sont mises en œuvre. La Russie va-t-elle répondre à de nouvelles mesures ?

SL: Ce n’est pas du tout notre optique, mais il ne devrait y avoir aucun doute que nous ferons tout ce qui est nécessaire pour protéger nos intérêts légitimes, y compris les intérêts de la sécurité nationale dans toutes ses dimensions. La Russie réfléchit à des stratégies de substitution à l’interdiction des importations de l’UE et des États-Unis en Russie, lesquelles ont été à la base de notre décision de restreindre, pour la durée d’un an, l’importation de produits agricoles et alimentaires en provenance de plusieurs États qui avaient adopté des sanctions économiques sectorielles contre la Russie. Mais la Russie ne veut pas continuer sur la route de l’escalade. Nous espérons que les Etats-Unis, l’Union européenne et d’autres écouteront la voix de la raison et mettrons un terme à ce cercle vicieux qu’ ils ont initié.

RBTH : Que pense la Russie de l’enquête sur le crash du vol MH17 dans l’est de l’Ukraine ?

SL : La chute de l’avion de la Malaisie est une tragédie choquante. Dés le 17 Juillet, nous avons appelé à une enquête internationale ouverte et objective. Il est impossible d’expliquer pourquoi les autorités ukrainiennes, qui portent l’entière responsabilité de la sécurité des vols internationaux sur le territoire de leur pays, n’avaient pas fermé l’espace aérien au-dessus de la zone de combat. La résolution 2166 adoptée par le Conseil de sécurité des Nations unies le 21 Juillet prévoit une enquête approfondie et indépendante sur l’incident conformément aux directives internationales de l’aviation civile. Malheureusement, dès le début, nous avons été témoins de tentatives pour dissimuler les preuves et entraver la mise en œuvre de cette résolution. La demande d’ un cessez-le dans la zone de l’accident a été ignorée par les autorités ukrainiennes durant plus de 10 jours, et notre proposition de de demander le plein respect de la Résolution 2166 a été bloquée au Conseil de sécurité par les États-Unis, le Royaume-Uni et la Lituanie. Dans le même temps, ces mêmes pays et d’autres ont commencé à répandre des accusations sans fondement contre la Russie. Permettez-moi de rappeler que la Russie est pleinement engagée dans l’enquête internationale en pleine conformité avec la Résolution 2166. Nous aimerions voir l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) prendre un rôle plus actif en la matière, et nous croyons que les Nations Unies et l’OACI devrait coordonner les efforts internationaux visant à garantir des résultats probants du début de l’enquête. La Russie est le seul pays qui a officiellement présenté à la communauté internationale les données relatives à l’accident telles que nous les avons captées par notre service de surveillance de l’espace. D’autres en sont encore à fournir les preuves qu’ils possèdent.

RBTH : Pensez-vous que tous les éléments de preuve relatifs à l’accident seront disponibles afin que les enquêteurs puissent établir exactement ce qui s’est passé ?

SL: Nous avons mis formellement en avant un certain nombre de questions qui restent sans réponse. Par exemple, où sont les transcriptions des échanges entre les pilotes de MH17 avec les contrôleurs aériens ukrainiens et pourquoi n’ont-elles pas été présentées à la communauté internationale? Pourquoi les contrôleurs n’ont pas empêché le vol d’entrer dans la zone de conflit? Dans quelle mesure une enquête objective et indépendante peut être assurée sans un accès sûr et sans entrave des experts sur le site de l’accident, où Kiev continue son activité de guerre en violation de la résolution 2166? Et où est la preuve documentée clamée par les responsables américains sur les causes de la chute de l’avion? Nous espérons obtenir des réponses à ces questions et à celles d’autres Etats qui ont eu le rôle principal dans l’enquête internationale et de ceux qui ont fait des déclarations publiques non fondées. La vérité doit être révélée. C’était notre demande pressante lors de la récente réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, alors que certains Etats membres ont montré peu d’enthousiasme dans la poursuite de l’enquête d’une manière transparente et responsable.

Nous ne devons pas permettre à l’enquête sur l’accident MH17 d être manipulée et plongée dans l’oubli, ce qui est arrivé à des enquêtes dans de nombreuses tragédies ukrainiennes, y compris l’agression de sniper sur les civils à Kiev en Février, les massacres à Odessa et à Marioupol en mai et d’autres encore. Nous sommes déterminés à insister pour traduire en justice tous ceux qui portent la responsabilité de ces crimes.

RBTH : Le coût en vies humaines de ce conflit est élevé et des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées à cause des combats. Comment voyez-vous la situation humanitaire en Ukraine ?

SL: La situation humanitaire dans les régions de Lougansk et de Donetsk dans l’est de l’Ukraine est catastrophique et continue de se détériorer. Et ce n’est pas seulement notre point de vue. Cette évaluation est largement partagée au sein des Nations Unies, y compris par le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, au sein du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et du Conseil de l’Europe. Plus de 2.000 personnes ont été tuées et plus de 5000 blessées, dont de nombreux enfants. Il ya une grave pénurie de nourriture et de médicaments et le risque croissant d’épidémies et de maladies infectieuses. Plus de 200.000 personnes à Lugansk sont privées d’électricité, d’eau potable et de moyens de communication. Un grand nombre de personnes ont fui la zone de conflit. Depuis le 1er Avril, près de 775 000 citoyens ukrainiens sont entrés sur le territoire russe, et 190 000 Ukrainiens ont demandé un statut de réfugié en Russie. Des abris temporaires ont été mis en place dans notre pays pour accueillir des dizaines de milliers de refugiés. Dans ces circonstances, il est essentiel d’assurer l’approvisionnement immédiat de l’aide humanitaire à la population du sud-est de l’Ukraine. Les questions humanitaires doivent rassembler toutes les personnes qui agissent de bonne foi en essayant de soulager les souffrances des personnes dans le besoin – en particulier les femmes, les enfants et les personnes âgées.

RBTH: Mais la Russie a envoyé son aide. Que s’est-il passé avec le convoi humanitaire ?

SL: La Russie, en coopération avec le CICR, a envoyé un convoi humanitaire de près de 300 camions transportant 2.000 tonnes de fournitures médicales, nourriture, sacs de couchage, générateurs électriques et d’autres produits de base. Le convoi était prête à passer dès le 17 Août, mais il a été retardé en raison principalement de considérations tactiques employées par les autorités de Kiev. Elles ont reconnu la cargaison d’aide humanitaire, sous les auspices du CICR, des gardes-frontières ukrainiens et des agents des douanes qui ont suivi toutes les procédures au poste de contrôle russe près de Donetsk. Nous demandons instamment au gouvernement ukrainien de tenir ses promesses et de faciliter un passage sûr et sans entrave de l’aide humanitaire à venir.

 

Traduction de l’anglais par Emilie Defresne 
Lire la suite: http://french.ruvr.ru/2014_08_28/Sergei-Lavrov-La-verite-doit-etre-revelee-7964/

Par Réveil Communiste - Publié dans : Ukraine - Communauté : Parti Communiste Français
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Jeudi 28 août 2014 4 28 /08 /Août /2014 09:28

Vu sur le blog de Jean Lévy :

 

21 août 2014


Washington recrute des jeunes en tant qu’agents contre Cuba...Après l’arrestation de son agent Alan Gross par les autorités cubaines chargées de la sécurité en décembre 2009, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a envoyé des jeunes du Venezuela, du Costa Rica et du Pérou en mission secrète sur l’île des Caraïbes communiste afin d’y fonder un mouvement d’opposition conduit par des jeunes et de déclencher une rébellion.

Lundi, plusieurs médias américains, parmi lesquels le quotidien Washington Post, ont publié une enquête de l’agence de presse AP (Associated Press), enquête qui, appuyée par de nombreux documents, dénonce la dernière ingérence du gouvernement américain dans les affaires internes de Cuba.

 

Ces rapports stipulent que, depuis 2009, l’USAID a employé plus d’une dizaine de jeunes dans les pays susmentionnés et les a préparés pour leur mission grâce à des cours accélérés.

À Cuba, les agents se faisaient passer pour des représentants de programmes alternatifs pour la jeunesse et pour la santé. La mise en place d’un atelier de prévention du VIH était également « l’excuse parfaite » prêchée par le service américain.

D’après nos récentes découvertes, ces jeunes ont été entraînés par leurs supérieurs américains dans le but, entre autres, de tromper les autorités cubaines chargées de la sécurité. En outre, ils ont reçu des instructions quant au comportement à adopter si l’on découvre leurs véritables intentions.

Dans un document cité par l’AP, on peut lire : « … tu peux avoir confiance. Les autorités ne vont pas essayer de te faire du mal… ; le gouvernement cubain tente d’éviter les rapports négatifs des médias... et un étranger battu n’est pas bon pour eux. »

L’agence a ajouté que les jeunes agents percevaient un salaire de 5,41 dollars par heure par leurs commanditaires.

Les médias américains critiquent surtout le fait que l’opération des services secrets a vu le jour après la capture de l’agent américain, Alan Gross. Les membres de l’USAID étaient dès lors conscients que la mission menée par les jeunes impliqués pourrait s’avérer très risquée.

De nombreux éléments portent à croire que ces jeunes étaient délibérément exposés à ce danger. Les documents contiennent également des exemples de codes secrets utilisés au cours de conversations cryptées entre les jeunes agents et leurs dirigeants professionnels.

À l’instar d’un bon James Bond, les échanges téléphoniques contenaient des messages comme « J’ai mal à la tête », qui signifiait que l’agent avait le sentiment d’être observé et désirait se mettre à l’abri pendant un moment. Le message « Rentre tout de suite à la maison. Ta sœur est malade. » signifiait que l’espion exigeait son rapatriement imminent.

La mission, pour laquelle l’USAID avait enjoint à son partenaire « Creative Associates International » de recruter des Latino-Américains, était menée sur l’ensemble de l’île, mais principalement dans les villes universitaires. Ni les familles des jeunes recrutés, ni leurs points de contact à Cuba ne se doutaient que l’agence américaine se cachait derrière ces programmes.

L’édition en ligne du journal de la Havane Juventud Rebelde parlait lundi de l’étudiant cubain Hector Baranda, qui avait été contacté par un groupe du Venezuela. L’étudiant figurait en tête de la liste des dirigeants possibles des « rebelles » antigouvernementaux dressée par ce groupe.

Baranda explique : « Ils ont confondu notre disposition naturelle, à nous les Cubains, à être ouverts aux discussions et aux critiques avec le fait d’avoir des tendances dissidentes. Nous considérions ces jeunes comme nos amis et nous n’avions pas la moindre idée qu’ils travaillaient pour le gouvernement américain. »

La tentative, aujourd’hui discréditée, de renverser l’ordre constitutionnel de Cuba est déjà la deuxième bavure enregistrée cette année par l’USAID, qui fait la une des journaux et dénonce la subversion de la soi-disant organisation humanitaire américaine.

Ce n’est qu’en avril que les médias du monde entier avaient mentionné le projet confidentiel, aujourd’hui suspendu, « ZunZuneo », une sorte de Twitter cubain spécialement développé qui devait également aider à mettre en place un coup d’État.

Entre 2009 et 2012, « ZunZuneo » avait attiré les jeunes cubains en leur offrant des échanges d’informations gratuits par téléphone. Les victimes ne se doutaient pas que derrière l’offre apparemment inoffensive se trouvait un service secret américain qui, depuis Washington, rassemblait des numéros de téléphone, des adresses de courrier électronique ainsi que des informations personnelles sur des Cubains avec un budget de 1,6 million de dollars.

L’objectif était, au moyen d’informations erronées, d’inciter les jeunes à se retourner contre leur pays et à l’avenir à mettre en scène une protestation massive au même titre que le « Printemps arabe ».

Source : Investig’Action

 Traduction : Collectif Investig’Action

Par Réveil Communiste - Publié dans : Cuba - Communauté : Parti Communiste Français
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Mercredi 27 août 2014 3 27 /08 /Août /2014 22:31
( Source: le Quotidien du Peuple en ligne )

27.08.2014 08h59

Récemment, de nombreux médias occidentaux ont laissé entendre que les États-Unis auraient l'intention de lancer des frappes aériennes et d'autres opérations militaires contre les militants de l’« Etat islamique » retranchés dans le Nord de la Syrie. Quand on connait la position de la Maison Blanche et du Pentagone, c’est une chose très possible. En particulier du fait que les terroristes de l’« Etat islamique » ont récemment assassiné le journaliste américain James Foley en Syrie, suscitant la fureur des Etats-Unis et d'autres pays occidentaux. La guerre contre les extrémistes islamistes en Irak et en Syrie a commencé.

Lutter contre les forces terroristes actives en Irak et en Syrie est bien sûr nécessaire. Mais il y a une condition à cela : que les Etats souverains concernés soient d’accord. N’oublions jamais que tous les pays du monde sont aujourd'hui des membres égaux de la communauté internationale, et que chacun a sa propre souveraineté et sa propre dignité, qui ne doivent pas faire l’objet de violations arbitraires. C’est du fait qu’ils y ont été autorisés par le gouvernement irakien que les États-Unis ont envoyé des avions de guerre, et lancé des frappes aériennes contre les militants de l’« Etat islamique » retranchés dans le nord du pays. C'est ce qu'on appelle une « bonne raison ».

Quant à la Syrie, c’est aussi un Etat souverain. Si les États-Unis souhaitent y lutter contre les organisations terroristes, ils doivent également obtenir l'autorisation du gouvernement syrien. Mais à l’heure actuelle, dans la bouche des responsables américains, personne n’entend des mots comme « demander l’autorisation du gouvernement syrien », ni même « nécessité d'un mandat de l'ONU ». C'est absolument anormal. D'un point de vue juridique, si les Etats-Unis veulent commencer à frapper les terroristes en Syrie, ils doivent d'abord tenter d'obtenir l'autorisation du gouvernement syrien. Sinon, ce serait une violation flagrante du droit international, et une violation délibérée de la souveraineté de ce pays.

En fait, les États-Unis n'ont pas besoin d'envoyer leurs combattants ni leurs forces spéciales en Syrie. Parce que le gouvernement syrien et ses troupes sont tout à fait capables de détruire les forces terroristes. Pour être honnête, le gouvernement syrien dirigé par Bachar al-Assad a joué un rôle important dans la lutte contre les organisations terroristes sur son territoire. Sans la ténacité et la résistance d’Assad, la bannière de l’« Etat islamique » ou du « Front Al-Nosra » flotterait peut-être déjà sur le palais présidentiel syrien. C’est pourquoi l'armée syrienne est une force indispensable dans la lutte contre les groupes terroristes.

Ce dont le Gouvernement syrien a aujourd’hui besoin, c'est d’un soutien financier et matériel. Ce n’est que quand les États-Unis auront changé leur attitude de diabolisation du gouvernement syrien, qu’ils coopéreront avec lui sur les plans politique et militaire, que leurs objectifs de lutte contre les forces terroristes pourront être atteints.

Depuis quelque temps, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont changé leur attitude passée empreinte de méfiance à l’égard de l'Iran. Même le Premier ministre britannique David Cameron a récemment promis de former une alliance avec l'Iran pour vaincre la « menace commune » que constituent les extrémistes islamiques. Cela confirme le célèbre dicton diplomatique britannique : « Il n'y a pas d'amis permanents ni d'ennemis permanents ». C’est pourquoi, face à un ennemi qui se trouve à sa porte, l’attitude actuelle de l’Occident à l'égard du régime syrien devrait également changer.

Mais d’éventuelles frappes aériennes américaines en Syrie contre les terroristes sont confrontées à plusieurs faiblesses : les Etats-Unis ne sont guère familiers du terrain syrien, ni des coutumes locales, pas plus qu’ils n’ont pleinement saisi les règles qui régissent le fonctionnement et les activités de ces deux organisations terroristes que sont l'« Etat islamique » et le « Front Al-Nosra ». À cet égard, le gouvernement syrien est en mesure de fournir une assistance aux États-Unis. Donc, continuer à ignorer l'existence du gouvernement syrien dirigé par Bachar al-Assad, à mépriser les capacités du peuple syrien, c’est non seulement faire preuve d’hégémonisme, mais également d’une vision à très court terme.

Ces dernières semaines, les chasseurs de l'armée syrienne ont procédé à des bombardements intensifs des positions de l’« Etat islamique » dans le Nord-est du pays. Ce soutien des Syriens à leurs frères irakiens témoigne aussi de l'attitude et de la position de la Syrie, opposée au terrorisme. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et d'autres pays occidentaux devraient saisir cette rare occasion de travailler ensemble avec le gouvernement syrien et l'opposition locale modérée pour faire face au plus grand ennemi de l'humanité - le terrorisme. Si les pays occidentaux persistent à appliquer leur schéma précédent, ne reconnaissent pas que leurs interventions passées dans les affaires intérieures de la Syrie étaient une erreur, que leur hostilité au régime syrien continue, le seul résultat est qu’ils manqueront une opportunité et deviendront l’objet de risées.

Ren Yaqiu

Le 26 août 2014

 

Par Réveil Communiste - Publié dans : Impérialisme - Communauté : Communard toujours !
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Mercredi 27 août 2014 3 27 /08 /Août /2014 20:23

Sur le blog de danielle Bleitrach, du 27 août 2014 :

 

 

27 août 2014

La situation militaire continue d’évoluer en faveur des insurgés, comme le décrivent maintenant des sources multiples, tant occidentales qu’insurgées[1]. La situation militaire peut s’interpréter comme suit :

(a) Au sud de DONETSK, les forces de Kiev sont à l’évidence en pleine déroute. Un encerclement considérable est en train d’avoir lieu. Les unités encerclées n’auront probablement pas d’autre choix que la destruction ou se rendre en Russie après avoir été désarmées. Un correspondant estime entre 4000 et 5000 hommes les forces encerclées, avec un matériel considérable. Vers la côte de la mer d’Azov, la panique qui a frappé les troupes de Kiev a conduit les insurgés à avancer très vite et à prendre le contrôle de Novoazovsk. Le manque d’effectif chez les insurgés limite néanmoins les gains territoriaux et il est douteux, à l’heure actuelle, qu’ils aient les forces de prendre Mariupol, sauf si cette ville était abandonnée par les forces de Kiev. Cependant, des opérations semblent être conduites au nord de Volnobakha, sur la route allant de Donetsk à Mariupol.

Carte 1

 AA-Nord 27 aout

(b) Sur la partie nord du front, les insurgés ont encerclé plusieurs unités qui attaquaient Lugansk par le sud et semblent avoir liquidé au moins l’une des « poches ». Ceci aurait pour effet de rouvrir la grande route qui va de Lugansk à la frontière russe, en passant par Krasniy Luch et Antracit. Différentes poches se sont ainsi constituées, avec un total de 3000 à 5000 hommes. Globalement, c’est probablement 10 000 soldats de Kiev (armée régulière et Garde Nationale) qui sont encerclés et qui devront se rendre d’ici quelques jours. Les insurgés conduisent actuellement des opérations offensives vers Lisichansk, à l’Est mais à la hauteur de Slavyansk.

Carte 2

 AA-Sud 27 aout

Au total, entre les forces encerclées et les unités qui ont été détruites dans les combats de ces derniers jours, les forces de Kiev auraient perdu environ 12000 à 15000 hommes, soit le tiers des effectifs engagés dans les opérations contre les insurgés. Des quantités importantes de matériel militaire ont été saisies. C’est une victoire majeure pour ces derniers, dont les conséquences politiques sont considérables.

  • (1)  Il est clair que l’insurrection ne sera pas écrasée militairement. De ce point de vue, l’insurrection a gagné. Kiev ne dispose plus des réserves suffisantes pour reprendre l’offensive. Tout au plus les forces de Kiev peuvent espérer stabiliser le front autour d’un « demi-carré » dont le flanc ouest irait de Mariupol à Slavyansk et le flanc nord de Slavyansk à la frontière russe. Cependant, pour cela, elles devront surmonter la grave crise de commandement et de crédibilité qu’elles connaissent aujourd’hui.
  • (2)  La question d’un cessez-le-feu se pose, et ce dernier sera sans doute rendu possible par l’épuisement progressif des forces insurgées. Si ces dernières sont aujourd’hui à l’offensive, elles seront contraintes de s’arrêter par manque d’effectifs et manque de moyens d’ici au début du mois de septembre.
  • (3)  Si un cessez-le-feu s’impose, ne serait-ce que pour des raisons humanitaires, la question du devenir politique de l’entité constituée par les insurgés (Novorossiya) se pose. Après les combats de l’été, et les attaques systématiques dont les populations civiles ont été l’objet, l’hypothèse fédérale est désormais obsolète. La constitution d’une ou de plusieurs provinces autonomes, formellement reconnaissant le gouvernement de Kiev mais, dans la pratique, établissant elles-mêmes leurs propres lois et leurs propres accords commerciaux, semble maintenant la solution la plus raisonnable. Cela ne veut, hélas, pas dire qu’elle sera celle qui prévaudra.
  • (4)  On peut craindre que s’installe une situation « ni paix, ni guerre », avec des incidents constants sur la ligne de contact entre les forces de Kiev et celles des insurgés. Cette situation ferait courir le risque d’une reprise de l’offensive de Kiev ou de la part des insurgés. Il faudrait, alors, recourir à des forces d’interposition, qui soient acceptables par l’une et l’autre des parties en présence. Compte tenu de l’engagement des pays de l’UE au profit de Kiev, il est peu probable que cette force d’interposition puisse être européenne. Elle devra être trouvée, sous l’autorité des Nations Unies, au sein des pays émergents (Brésil, Chine, Inde).
  • (5)  Une telle évolution serait une défait politique et symbolique majeure des autorités de l’Union Européenne, obligées d’accepter que des puissances non-européennes viennent maintenir la paix en Europe. Ce serait fort symbolique de l’effacement politique progressif de l’UE sur le continent européen.
Par Réveil Communiste - Publié dans : Ukraine - Communauté : Communard toujours !
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Mercredi 27 août 2014 3 27 /08 /Août /2014 20:16

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Mercredi 27 août 2014 3 27 /08 /Août /2014 19:53

Lu sur Diablo :

Liberation-James-Foley.jpg

Propagande de guerre - Propagande de paix :

Le sacrifice de James Foley:
La tragique réapparition de ce malheureux enlevé depuis deux ans clarifie bien des choses.

- Elle illustre les mécanismes de désinformation.

Les grands médias américains et ouest-européens avaient d'autorité attribué cet enlèvement à Bachar el-Assad. Jusqu'au dernier moment (et aujourd'hui encore) ils ont veillé à préserver la pureté de ceux qui le combattaient avec le soutien des gouvernements occidentaux, le Front Al-Nosra affilié à Al-Qaeda.

 

source :Facebook - Dove Ferregiani 

Par Réveil Communiste - Publié dans : CE QUE DIT LA PRESSE - Communauté : Faire vivre renforcer le PCF
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Mercredi 27 août 2014 3 27 /08 /Août /2014 19:19

Lu sur Diablo :

 prcf-fete-huma-2014.jpg

Stand du PRCF à la Fête de l'Humanité du 12 au 14 septembre 2014

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Débats -  Livres -  Film "Les jours heureux" -  

Bar -  Restauration rapide

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Vendredi 12 septembre de 17h à 19h

PROJECTION du Film de Gilles PERRET, « Les JOURS HEUREUX », dans lequel le témoignage de Léon LANDINI, président du PRCF, sert de fil conducteur à la narration.

****

Samedi 13 septembre, de 12h à 14h

Débats en collaboration avec les Républicains espagnols de la Région parisienne (ARE):

- Enriqueta de la Cruz, écrivain et journaliste espagnole,

Auteur de divers romans dont « Mémoire surveillée » qui traite du Mouvement de la récupération de la mémoire historique en Espagne.

- Manuel Ruiz Robles, d’ANEMOI, collectif de militaires républicains de gauche : Militares españoles por la III República : Las Fuerzas Armadas con el pueblo 

****

Samedi 13 septembre, 17 h-18h30

« Pour un nouveau CNR, pour sortir de l’UE, de l’euro, de l’OTAN et du capitalisme »

Débat politique avec des communistes, des syndicalistes, des républicains progressistes.


****

Dimanche 14 septembre, 10 h-11h30

Débat avec des participants divers des « Assises du Communisme ».

****

Dimanche 14 septembre, 12 h-13h30

« Meeting internationaliste » avec différents partis et mouvements communistes, en présence, notamment, de représentants du PC Cubain, du Parti Sadi du Mali et d’un représentant du peuple palestinien.

En permanence, signature de la pétition lancée par le CISC (Comité Internationaliste pour la Solidarité de Classe) pour la solidarité avec les communistes ukrainiens persécutés.

 

 

Où trouver le stand du PRCF sur la Fête  ?

avenue Joséphine PENCALET

Près du croisement avec les avenues CHE GUEVARA et Aimé CÉSAIRE

Par Réveil Communiste - Publié dans : Initatives et rendez-vous - Communauté : Communard toujours !
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Réveil Communiste : qui sommes nous? (17/07/2013)
Réveil Communiste : blog animé par des membres du PCF remettant en cause l'évolution générale postcommuniste de la ligne depuis le congrès de Martigues (2000). Initialement fondé en septembre 2007 ...

Animateur principal depuis février 2010 : Gilles Questiaux.

NB : la publication d'un texte sur Réveil Communiste ne signifie ni toujours ni intégralement l'approbation de son contenu.

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