Voyage en pays Tatar, suite et fin
Par Danielle Bleitach :
Voyage en pays tatar (Bakhtchyssaraï – l’érudite locale)
Notre voyage en pays tatar fut relativement court, de l’aube à la nuit avec un retour sous une pluie diluvienne. Ces changements de temps sont fréquents dans cette presqu’île méditerranéenne. Mais il nous a confrontées à la rupture de la belle unanimité constatée jusqu’ici. Nous nous sommes retrouvées devant une opposition dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est travaillée politiquement par l’occident et qu’il n’y a aucune chance que cela s’arrête de sitôt, les Tatars sont pris dans le nouveau grand jeu.
Selon le guide, y a deux manières d’accéder à Bakhtchyssaraï, par Simferol (31 km) ou Sebastopol (46 km), nous y sommes parvenus par un troisième itinéraire qui traversait le Kolkhoze "La voie de Lénine". Son territoire a jadis coïncidé avec Nikolaïvka et des localités voisines… Nous commençons à être obsédées par l’éternelle question que semblent se poser tous les gens ici: mais quand et pourquoi est-ce que tout cela a-t-il disparu? Pourquoi la fin de l’Union soviétique?
Marianne me faisait remarquer que nous n’avions pas besoin de chercher à interviewer les gens, ils se présentaient à nous en files serrées, comme à confesse. Avec quelques messages simples, les médias ukrainiens mentent mais aussi en filigrane, l’incompréhension de ce qui leur arrive. Et tandis que le paysage désolé de l’ancien kolkoze défile, des souvenirs reviennent à l’esprit, des bribes de discussion. Comme avec cet ouvrier misérable, un SDF, les passagers s’écartaient de lui dans le trolleybus qui mène à Yalta. Il avait 58 ans, il venait de Lugansk pour chercher du travail. Ce n’était vraiment pas un révolutionnaire, mais il a dit deux choses: à Lugansk, les pensions n’étaient plus payées alors les mineurs sont allés en délégation réclamer à Kiev, on leur a répondu "Mangez de l’herbe!" Voilà pour la révolte du petit homme acculé à prendre les armes. A Slaviansk, il n’y a plus d’eau et les bombardements se poursuivent avec la complicité de mon pays. Mais l’homme avait aussi à nous donner son avis sur la chute de l’Union Soviétique qu’il déplorait comme tout le monde: tout avait commencé dans la deuxième partie du règne de Brejnev, quand il s’était mis à boire et qu’il avait regardé le pays sans le voir. Quand il est mort, on a beaucoup espéré dans Andropov qui était du KGB (le terme employé pour lui comme pour Poutine est un tchékiste, ce qui semble à leur yeux une valeur sûre). Mais la fille et le gendre de Brejnev (la mafia de Tachkent) convaincus de corruption l’ont fait assassiner. Comment sait-il cela? parce que cela se dit et il l’a même lu. Après c’était foutu.
Dans la campagne en jachère, des vignes abattues et repoussant d’une manière sauvage. Il ne s’agit pas seulement de la fin du kolkhoze, de sa privatisation et de la misère qui a frappé les anciens habitants incapables d’assumer dans l’isolement et le manque de moyens la mise en valeur des terres. Il y a eu aussi avant, pendant la péréstroïka, Gorbatchev dans le cadre de la lutte contre l’alcoolisme avait fait couper les vignobles de Crimée. Cela dit assez bien, la débilité gorbatchévienne dont l’occident fit son favori avant de le transformer en homme sandwich pour Pizza Hut. les temps troublés de la chute de l’URSS sont intervenus, les vacances du pouvoir, la lutte pour l’accumulation primitive… Le prélude à la chute que personne ne semble avoir vu venir.
En attendant, une tradition séculaire, celle des vignobles de Crimée, développée par les Russes depuis Catherine II, gisait là au milieu des ronces. Pour atteindre Gourzouf sur la mer, nous avons traversé le reste du pays Tatar, une station de montagne, véritable alpage où on nous a fait déguster des vins de Crimée, tellement coupés, sucrés, assortis d’arômes les plus invraisemblables qu’ils étaient imbuvables… Mais il y a nous a-t-on dit des cépages que des Français sont venus élever et il semble qu’une production de meilleure qualité soit en train de se développer, on attend aussi Gérard Depardieu.
Nous sommes donc arrivés, Alexander le chauffeur, Marianne et moi vers le pays Tatar en vivant la chute de L’URSS à travers celle du Kolkhoze "la voie de Lénine"… Il reste aujourd’hui assez de force et de conviction au villageois pour appeler les communistes de Simféropol pour leur demander de venir avec eux garder la statue de Lénine quand des bandes ont menacé de l’abattre. Les communistes ont dit à condition que tout le monde soit d’accord dans le village. Ce qui fut voté.
Donc par "la voie de Lénine", puis les routes défoncées du pays tatar. Sans transition, nous sommes passées d’un espace collectif en ruine à un autre sur le même genre de route, la voiture sautait et nous avec. Alexandre gêné devant l’état de son pays après avoir accusé les Tatars de n’avoir plus qu’une industrie, la cimenterie pour ériger des mosquées payées par l’étranger avait ajouté: Les Tatars se plaignent que l’on ne fait rien pour eux en matière de voirie et de services publics, mais ils font tout pour ne pas payer d’impôts.
Nous avions été accueillis en Crimée à notre arrivée dans une famille de communistes, moitié russe, moitié tatare, revenue d’Ouzbékistan et qui a vécu les difficultés de la réimplantation. La mère, une russe du Donbass, une vraie mère courage est une communiste orthodoxe de religion, stomatologiste de son état qui n’ayant pas trouvé de travail a dû tenter l’élevage de volailles et même de chèvres sur un terrain pentu dont personne ne voulait. Un homme qui à Nikolaïvka déplorait la prise de possession illégale des terres par les riches, nous a dit que les Tatars ne gênaient personne, ils s’installaient là où personne ne voulait aller, ceux qu’ils dénonçaient étaient ceux qui tentaient de prendre le front de mer pour y construire des palais. Donc la famille qui nous a accueillies a peu à peu construit sa maison et là aussi nous passons de pièces tapissées meublées presque richement en tous les cas confortablement à des espaces encore en construction avec les fers du béton à vif et les escaliers des échelles de bois. Le père vient de temps en temps, il est grand, roux aux yeux bleus. Il est habillé comme un saoudien. Ce n’est pas un hasard. La mère nous explique qu’il a été embrigadé par une filière turque qui menait au wahabisme. Il se rend fréquemment à la Mecque et a subi une véritable lavage de cerveau. Quand on le retrouve devant la maison, avec son turban et son chapelet, au début c’est la joie des enfants qui lui sautent dans les bras, puis c’est la tension, il commence son prêche, invitant la jeune femme et la mère à respecter les lois de la Charia, que les filles quittent l’école, à ne plus travailler dehors et à obéir à leur époux. Il fait pression pour qu’Arthur soit circoncis en menaçant chacun des flammes de l’enfer. Il reçoit un journal de Kiev, quelque chose qui ne parle que de religion, mais est très insidieux. La mère excédée finit par le renvoyer et nous dit c’est un fanatique et elle ajoute que son autre religion est le football. Quand elle l’a épousé, il était normal, plaisantait et faisait la fête et puis il a été retourné par des filières qui recrutent chez les Tatars.
Mais revenons au voyage. Tandis que nous affrontons les routes défoncées du pays Tatar, Alexander notre chauffeur commente lui aussi la spécificité tatare: "ils ont peut-être boycotté le référendum et encore, pas à Nikolaievka, mais ils ont été les premiers à réclamer un passeport russe." Alexandre énonce cela sans la moindre acrimonie comme un constat. Les Tatars, si nous en croyons nos hôtes, sont un groupe particulier au sein de la Crimée, mais il y en a d’autres et la presqu’île est une mosaïque de peuples avec des espaces de transition dans la jeunesse où les unions sont si fréquentes qu’il est parfois difficile physiquement de distinguer les uns des autres.
Nous arrivons très tôt et le palais du Khan n’est pas encore ouvert à la visite. Le guide du routard que la prévoyante Marianne a emporté avec elle fait état d’une auberge au sommet de la colline qui surplombe le palais. Là il y aurait la représentante des enseignants tatars, elle tient table d’hôte et dit le guide c’est une mine sur l’histoire des Tatars. Nous décidons d’aller la voir. Alexander suit. La femme qui a environ la cinquantaine nous accueille avec beaucoup de chaleur en apprenant que nous sommes français. Elle nous demande si nous sommes des amies de Xavier. Quelque chose se met alors en alerte chez moi, j’imagine le dit Xavier, un militant des droits de l’homme très anti-communiste sur le fond, un enseignant en tous les cas un cadre, une tenue baba cool ou au contraire le parfait petit randonneur. J’ai presque envie de dire que "OUI!" Mais cette femme a l’air si gentille, si accueillante et tout de suite, elle nous installe sur des lits autour d’une table avec un café et des douceurs. Donc, non nous ne connaissons pas Xavier. Mais rien n’y fait, nous sommes français donc occidentaux et ennemis des Russes, alors nous allons avoir droit à tout. D’abord à l’injustice subie par les tatars, les hommes étaient encore sous les drapeaux quand les femmes et les enfants ont été déportés, chassés par Staline de leur Crimée vers d’autres républiques, la moitié sont morts durant l’exode. Quand elle me dit que les hommes étaient sous les drapeaux, un démon malin me pousserait presque à demander "Sous quel drapeau, celui de l’Union soviétique ou celui des nazis?" Je suis convaincue que les Tatars dans cet exode massif ont subi une injustice que justifiaient les défenseurs de la décision en expliquant que les mettre à l’écart était les protéger du courroux du reste de la population, mais nous y reviendrons. Mais notre hôtesse poursuit son historique, quand Gorbatchev les a fait retourner en Crimée (encore lui), ils ont tout de suite été aidés par des organismes polonais proches de Solidarnosc et après par la fondation Soros. Ces charitables organisations continuent à financer les activités culturelles et accueillent des séminaires en Pologne pour la jeunesse tatare.
Marianne et moi nous sommes toute ouïe, Alexander toujours aussi poli ne pipe mot et regarde droit devant lui.
Quand nous sortons, l’hôtesse nous raccompagne sur le seuil et nous dit son désespoir devant l’annexion de la Crimée, ils ne s’attendaient pas à ça. Je me refends d’un "c’était écrit!", elle proteste que rien n’est écrit et que tout dépend de la lutte et que celle-ci continue.
Mais le palais du Khan s’ouvre aux visites et ceci est encore une autre histoire comme disait Shéhérazade à son cruel époux…
