Émeutes de Londres : une exaspération mondiale, entretien avec Alain Bertho
Émeutes de Londres : une exaspération mondiale, entretien avec Alain Bertho
( envoyé par Gilbert Rémond)
Publié le 10 août
Il a répondu à des questions intéressantes de Médiapart sur les émeutes actuelles en Angleterre. L’article étant uniquement accessible sur abonnement, le voici à disposition ici.
[Le Réveil] Criminalité et récompenses, les émeutiers ne donnent pas de conférences de presse
[Mélanine] The Tottenham Outrage - Quelle violence à Tottenham ?
[CSP] Pourquoi les émeutiers anglais ne brûlent pas la City
D’abord concentrées sur ce quartier nord de la capitale britannique, les émeutes se sont étendues dans le reste de la ville avant de gagner, dans la nuit de lundi à mardi, les provinces de Birmingham (centre), de Liverpool (nord-ouest) et de Bristol (sud-ouest).
À l’issue d’une réunion d’urgence, ce mardi 9 août, le Premier ministre David Cameron a assuré qu’il mettrait tout en œuvre pour rétablir l’ordre dans les rues des grandes villes. Annonçant une augmentation des effectifs policiers à Londres (qui passeront de 6.000 à 16.000), il a également indiqué que les vacances parlementaires seraient interrompues jeudi pour une séance exceptionnelle consacrée aux émeutes.
Scotland Yard – qui twitte les événements en direct – a annoncé mardi que 334 personnes – dont un garçon de 11 ans – avaient été arrêtées depuis le début des violences, qui ont fait au moins 35 blessés parmi les forces de l’ordre et un mort. Un homme de 26 ans, blessé par balle dans une voiture lundi soir lors des échauffourées, a en effet succombé à ses blessures mardi.
Des émeutes après la mort d’un jeune, il y en a déjà eu une petite vingtaine dans le monde depuis le 1er janvier 2011. Après, chaque émeute, chaque situation, chaque explosion de colère de ce type, a ses caractéristiques. Cela nous dit des choses qui n’apparaissent pas dans le débat politique traditionnel.
Les politiques de rigueur des États soumis aux diktats des marchés financiers jouent un rôle dans ces émeutes. Les États, puissants ou non, reportent les exigences budgétaires sur les populations. A cela s’ajoute la généralisation des politiques sécuritaires et policières dans le monde entier. C’est une matrice émeutière tout à fait efficace. On la trouve partout : en Grèce, en Italie, dans les pays africains... C’était également le cas en Tunisie.
La révolution tunisienne a démarré après le suicide d’un jeune qui avait été humilié et maltraité par la police, une fois de plus. Si autant de jeunes se sont sentis concernés, c’est que ça ne devait pas être un phénomène isolé. Dans un pays où la corruption était telle qu’il était évident qu’on faisait payer le capitalisme financier à la population, tout a fini par exploser. Nous sommes devant une matrice mondiale. Le reste se donne à voir et se développe dans des circonstances à chaque fois particulières, nationales.
Les relations entre les forces de l’ordre et la jeunesse seraient donc l’une des causes des émeutes britanniques ?
Les États, quelle que soit leur couleur politique, sont aujourd’hui obligés de mener des politiques d’austérité. Ils finissent par perdre leur légitimité en négligeant les intérêts de leur peuple. La logique sécuritaire, c’est ça : une recherche de légitimité dans la peur, dans l’affrontement, dans la tension.
Il y a un phénomène qui commence à ressembler à ce qui s’est passé en France : l’extension géographique. Il faudra le regarder de près pour voir s’il se prolonge ou non dans les jours qui viennent. L’émeute commence par le quartier concerné, puis s’étend dans d’autres quartiers de Londres, avant de gagner Birmingham, Bristol... Le mode opératoire des émeutes britanniques est beaucoup plus violent et plus explicite que celui des événements français. En 2005, il y a eu relativement peu de pillages, d’incendies et d’affrontements directs avec la police par rapport à la durée des choses. A Londres, nous sommes passés dans autre chose. A l’exaspération que l’on retrouve sous toutes les latitudes, due à l’attitude des forces de police vis-à-vis des classes populaires et des jeunes en particulier, s’est greffée une exaspération sur les politiques de rigueur et sur l’extension sans fin des inégalités sociales, y compris dans les pays les plus développés. Là, on a visiblement les deux phénomènes. On sent que la marmite bouillait depuis longtemps et que l’on a juste enlevé le couvercle.
Les pillages sont également très parlants. J’ai assisté en 2005 à la destruction des vitrines d’un centre commercial de Saint-Denis : pas une chaussette n’avait disparu de la vitrine. L’acte montrait que l’on marquait le territoire en cassant des choses, en prouvant qu’on était là, mais il n’y avait pas de pillages. Le fait d’aller prendre des choses, de se servir au fond en piochant dans tout ce qui est interdit d’habitude faute d’argent, cela dit des choses supplémentaires. La question des inégalités sociales, des politiques de rigueur, est plus présente dans la subjectivité des émeutes de Londres qu’elle ne l’était en 2005 en France.
Comment expliquer que certains mouvements, comme celui des « indignés » espagnols, restent pacifiques, tandis que d’autres se muent en violences urbaines, comme à Londres ?
Ce n’est pas assuré que le mouvement espagnol reste pacifique. Ce qu’il s’est passé cet été prouve que la possibilité d’affrontement reste là. Il y a eu des heurts à chaque fois que l’État a décidé d’évacuer soit la place de la Catalogne à Barcelone, soit la place de la Puerta del Sol à Madrid, soit n’importe quelle autre place dans les petites villes espagnoles où la mobilisation avait eu lieu. Il ne s’agit pas d’un principe absolu : si la police attaque, les jeunes répondent.
Les réseaux sociaux sont des outils d’organisation extrêmement souples, non hiérarchiques, non discursifs, qui permettent de coordonner un acte en temps réel. La propagation des émeutes, par contre, relève de la subjectivité. Elle est dans la colère, dans l’exaspération. Il ne faut pas prendre l’outil pour la cause. Si l’outil est tout à fait adapté à ces formes de mobilisations, la décision d’aller se mettre en danger est de l’ordre de la psychologie, de la subjectivité, de l’arbitraire personnel. Cela n’a pas grand-chose à voir avec les technologies.
À chaque fois qu’il y a eu des phénomènes de cette ampleur – en France en 2005, en Grèce en 2008 –, on ne sait pas pourquoi ça s’arrête. C’est très difficile à prévoir, comme il est très difficile de prévoir quand les émeutes éclatent. On peut toujours évoquer des causes structurelles, mais on ne se sait pas pourquoi les événements se déclenchent à un moment précis, pourquoi c’est ce jeune là qui va déclencher la colère plutôt qu’un autre.
P.-S.
Alain Bertho est anthropologue à l’université Paris VIII. Ses recherches s’articulent depuis vingt ans autour de la crise du politique et de l’Etat, et ont comme principale problématique la question de la banlieue et de l’émeute. Il anime le blog anthropologie du présent qui relaie et analyse les émeutes dans le monde entier. Il est l’auteur -entre autres écrits- des ouvrages « Le temps des émeutes » (Ed. Bayard, 2009) et « Nous autres, nous-mêmes » (Le Croquant, 2007).