Marx pour comprendre la crise, par D. Bleitrach ( janvier 2008)
Publié 30 janvier 2008 Economie , Les laboratoires du changement social 13 Comments
Il faut retourner à Marx, parce que c'est le seul penseur qui ne s'enferme pas dans un dilemme apparemment insoluble non seulement dans les termes mais ce qui est pire dans les faits. Quel dilemme ? Avant lui des économistes avaient énoncé l'existence de la partie de la valeur du produit que le capitaliste s'approprie sans payer d'équivalent, ce que l'on nomme la plus value ou valeur ajoutée. Mais on en restait là parce que pour la plupart des économistes il s'agissait d'un fait éternel, incontournable. Ils n'ont pas beaucoup évolué depuis se contentant face aux crises d'envisager grâce à la régulation étatique une pondération dans le rapport général entre travailleurs et possesseurs des moyens de production. Mais toujours en partant d'une aide massive, ne réclamant pas de profit, de l'Etat au capital. Face aux économistes qui selon le mot de Marx transformaient les hommes en chapeaux, il y avait les socialistes de l'époque qui trouvaient à juste raison cette répartition injuste et en appelaient à la justice éternelle et à la vraie morale, transformant les hommes en idées.
Marx ne s'est pas contenté de ce dualisme qui semble inspirer tant de nos campagnes électorales, celle où l'on voit le pourfendeur de l'injustice de hier se transformer en réaliste d'aujourd'hui.
Marx a étudié la transformation de l'argent en marchandise, en substituant au travail, la force de travail, la propriété de créer plus de valeur qu'il ne lui en faut pour sa propre reproduction ou la mise en évidence du rapport entre capital constant (l'investissement en machines, en moyens de transport, en matière première, etc..) et en capital variable (les salaires). A partir de là il peut distinguer plus value absolue et plus value relative, mais je vous renvoie au livre I du capital.
Recréer la totalité pour comprendre la crise et agir
La grande force de Marx, c'est non seulement d'avoir conservé la charge utopique du socialisme à l'origine mais d'avoir refusé l'aspect éternel des catégories économiques bourgeoises.
Ainsi en ce moment dans une crise boursière dont on a bien du mal à percevoir en quoi cela nous concerne, on apprenait que les 7 milliards perdus de la Société général n'avaient aucune importance, que cette évaporation ne mettait rien en jeu et le PDG de la Société générale, un fanatique de la régulation par le seul marché, qui croyait après quelques nuits sans sommeil pouvoir expliquer que sa banque était sauvée. On apprenait ce fait et dans le même temps Fillon le premier ministre annonçait un plan pour les SDF de 250 millions, une goutte d'eau alors qu'il aurait fallu au moins un milliard d'urgence. Il est à noter que le contribuable Société générale, avec d'autres, ont dilapidé plus que cela.
Donc le retour à Marx c'est non seulement comme le disait Derrida, le retour à l'indignation devant l'injustice ce qui n'est pas sans importance parce que c'est le levier de la transformation, mais c'est aussi le point d'appui, l'analyse de la différence entre crise économique et crise systémique. Disons tout de suite que devant la masse des SDF qui grandit non seulement aux Etats-Unis mais ici, non seulement les malades non hospitalisés, les chômeurs ayant rompu toutes attaches, mais aussi les salariés qui ne peuvent plus trouver de logements correspondant à leurs salaires, il y a deux manières de se positionner. Soit on pense que c'est bien triste mais que c'est comme pour tous ces immigrés qui se pressent à nos portes : on ne peut accueillir toute la misère du monde. Et alors nous sommes de nouveau devant le couple pre-marxiste : d'une côté la Loi économique incontournable et de l'autre l'appel aux catégories éternelles d'humanisme et de justice. Bien sûr mon cœur penche comme le votre de ce côté mais cela ne suffit pas. Parce que alors nous sommes bien devant la logique du primat du capital et la charité aux « exclus ».
Toute crise est une crise du profit, parce que le profit est le nerf de la société capitaliste, cette métaphore est utile pour comprendre que y toucher fait mal et pas seulement aux capitalistes mais à toute la société organisée autour de ce critère. Donc je plaide pour une idée: ne pas croire que l'on sortira de cette crise par des demi-mesures, en s'économisant une transformation en profondeur du système, ça c'est que les théoriciens du consensus ne cessent de vous répéter, en vous menant de dépression en dépression.
Crise économique ou crise systémique ?
Je distinguerai d'abord crise économique et crise systémique. Nous assistons depuis cet été à une crise financière dont toute la question est de savoir si elle débouche ou non sur une crise économique, cela semble être le cas. Une crise économique a un caractère conjoncturel, avec des causes assignables : baisse de la bourse, faillite dans certains secteurs de la production. Selon l'économie classique, elle exige des purges pour que recommence l'accumulation. Et quand madame Lagarde qui a le mérite de dire tout haut ce que ses collègues du gouvernement tentent de masquer en terme d'intérêt général, explique d'abord qu'une crise financière ne fait que régulariser la situation instable ou encore que l'économie réelle est saine, donc qu'il faut laisser faire et en particulier ne pas déplacer Bouton le PDG de la Société générale qui partage sa vision, et celle dominante aux Etats-Unis, elle énonce la loi d'une crise économique classique.
Oui mais voilà depuis cet été j'ai tenté d'expliquer qu'il s'agissait d'une crise systémique. Une crise systémique ébranle la société dans ses valeurs, ses modes d'organisation : elle recompose nécessairement les forces sociales et politiques(1). Le concept de crise systémique désigne la crise d'une totalité autorégulée (2). Cette crise ne se limite pas à l'événement, en ce moment la crise des subprimes, elle concerne beaucoup plus une phase de développement du capitalisme. En France, c'est sous la gauche, sous la présidence de françois Mitterrand que va se créer un consensus social autour de l'acceptation d'une politique d'accompagnement de la croissance financière et de la pression sur les forces de travail en vue de leur flexibilité maximale. Mêmes les nationalisations vont être utilisées pour rendre plus performantes sur le plan financier les multinationales et après les rétrocéder au privé, les réintroduire dans le marché. Sur le plan théorique, cette période correspond au triomphe de l'orthodoxie libérale (3). Il y a une sorte de tour de passe-passe, le capital dans une nouvelle phase d'accumulation trouve la théorie la mieux adaptée à ses profits. Il faut comprendre que nous ne sommes pas devant une science exacte, mais bien d'une utopie économique au profit d'une classe sociale. Celle-ci se trouve confrontée à la fois à une dépression, à de nouvelles technologies (ce qu'on appelle abusivement la révolution informationnelle) un développement des forces productives tiré pour l'essentiel par le militaire, et au miracle de l'effondrement de l'URSS. Ce qui va lui permettre une sorte de far west de l'accumulation. Parce que non seulement les gouvernements mais les travailleurs vont être convaincus qu'il n'y a pas moyen de faire autrement sinon de pondérer par la charité les excès nécessaires.
Pourtant les théories néo-libérales qui sont dominantes et sur lesquelles s'établit le consensus politique de la bonne « gouvernance » sont basées sur des affirmations pour le moins contestables. D'abord il y aurait une autonomie totale entre trois sphères : le marché, la sphère économique et la sphère politique. L'extrême-modélisation de l'économie libérale qui prétend fonder sa « scientificité » n'est que la traduction d'un double postulat : l'état d'équilibre du marché et la transformation de la société en un ensemble désorganisé de consommateur (l'offre) confrontée à une demande elle-même déstructurée. C'est la négation des classes sociales, des firmes multinationales, des nations et ce n'est donc pas un hasard si dans le même temps nous assistons à une sorte d'accompagnement gauchiste de cette vision du monde, je pense en particulier à la bible de l'altermondialisme, le livre empire. Plus de nations, plus de classes sociales, mais une multitude, et il faut aider le capitalisme à abolir les frontières. Il est vrai que la manière dont les politiques qu'ils soient de gauche ou de droite adhèrent à la vision capitaliste du monde entraîne le discrédit.
retrouver une vision conflictuelle
Ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux montre la prégnance de cette vision idéologique alors même que le capital tente d'entrer dans une nouvelle phase. Aujourd'hui on reste à la fois dans le thème de l'impuissance étatique et déjà sous la pression des économies qui articulent marché et Etat, fonds souverains, nationalisations, le capital sollicite de plus en plus ouvertement la protection étatique. L'impuissance étatique c'est justement la vision que l'on a largement diffusé à droite comme à gauche, celle qui voudrait que chaque bénéficiaire de fond de pension, chaque possesseur d'une action, même de moins de mille titre, s'agglutine aux autres, telles des nuées de sauterelles aussi peu contrôlables qu'une plaie d'Egypte avec l'idée que les capitalistes, leur états ne contrôlent plus rien. Mais si on considère de près le système on mesure au contraire sa structuration. C'est même l'existence d'une poignée de grands investisseurs qui ne doit jamais être dévoilée. Regardez l'histoire de EADS, Lagardère vend ses actions, il y a délit d'initié. L'affaire est aussitôt détournée sur la caisse des dépôts et Consignation, sur Breton alors ministre de l'économie. On se dit bon .Lagardère possède les médias, ils se taisent normal. Mais aujourd'hui l'affaire de la société générale laisse entrevoir un autre délit d'initié, un autre capitaliste Robert.A.Roy, et aussitôt l'information se referme, les fusibles sont là, en particulier le PDG de la Société générale, il va partir avec un bon matelas financier.
Pas plus que le capital n'est devenu une nuée de sauterelles, l'Etat ne s'est autodétruit, non seulement il y a peu de dispositions autoritaires auxquelles il renonce mais il les aggrave (3). Dans l'étude que nous avions faite du RMI, nous avions montré comment dans son choix d'accompagner la croissance financière et la flexibilité de la force de travail, le gouvernement de françois Mitterrand avait proclamé la « fin des droits », c'est-à-dire la fin après une période déterminée de l'assurance chômage et l'avait remplacé par le RMI. C'est-à-dire que l'on avait soulagé le patronat de cette coûteuse responsabilité pour la fiscaliser, nous l'imputer alors même que la croissance financière ne cessait d'aggraver la paupérisation. L'Etat avait « technicisé » les choix libéraux et il l'avait fait en développant tout un appareil associatif, un nouveau mécanisme de « contrôle social » basé sur la charité. Nous en sommes là, avec un nombre incalculables d'associations dont les bénéficiaires sont aussi parfois les employés les plus flexibles, et le capital a été débarrassé de la revendication ou de l'exigence de classe.
Ce n'est pas un hasard donc si nous avons entente politique à tous les niveaux entre ceux qui sont d'accord avec le primat de cette croissance financière, assorti plus ou moins de charité publique, le tout allant de DSK à l'égérie des banlieues Fadela.
Donc il me semble que si l'on veut envisager la constitution d'une force politique ou sa résurrection, il faut rompre résolument avec ce type d'analyse. Il faut retourner à marx. En évitant d'ailleurs de le scinder : déjà certains capitalistes vantent ses analyses du mode de production mais lui reprochent son utopie libertaire, sa croyance dans le caractère émancipateur du prolétariat. Tandis que les protestataires contre l'ordre social ne retournent pas à Marx mais à l'utopie. Ils opposent la justice éternelle au capitalisme sans âme. Marx dépasse ce couple et ceux qui aujourd'hui sont entrés dans une politique de développement, de nouveaux rapports sud-sud et dans les pires difficultés tentent comme le fait l'ALBA de créer une autre logique méritent notre attention, pas d'illusions mais une attention et nos luttes solidaires.
Si l'on pense autrement et si l'on sort des catégories pre-marxites, une économie considérée comme scientifique à partir du moment où elle assure la croissance financière et face à elle une véhémente mais inefficace revendication à la justice éternelle, à la morale on peut réfléchir à la nature de la bataille que nous devons mener.
Au moment même où le capital est sinon proche d'un nouveau new deal ou du moins tente de nous faire croire que c'est ce qui se prépare aux Etats-Unis le tout teinté sinon de justice sociale au moins de l'illusion raciale de cette justice, nous avons intérêt et c'est ce qui est tenté dans ce blog de comprendre à quoi nous sommes confrontés. Dans un prochain article je poursuivrais en reprenant pour partie les thèses de samir Amin sur le centre et la périphérie, question centrale aujourd'hui puisque la grande nouveauté de cette crise financière et économique est qu'elle est dans le centre, ce qui renforce la conviction que nous sommes bien devant une crise systémique. Non seulement dans la nouvelle phase du capital, dénommée néo-libérale, les crises se sont succédées, mais la croissance partant du centre est restée poussive, mais aujourd'hui la crise n'a pas pu être rejetée à la périphérie.
Danielle Bleitrach
(1) C'est ainsi que nous avons avec Mustapha El Miri écrit en 2000 un livre intitulé défaite ouvrière ou exclusion, l'harmattan, dans lequel face à l'abondante littérature de l'époque sur l'exclusion, nous avons déclaré que « l'exclusion ou le paupérisme, objet de notre étuden résulte initialement d'une dépression et des remèdes économiques alors mis en œuvre » Et nous avons dit également que ce qui nous paraissait témoigner du passage d'une crise économique à une crise systémique était le fait que même quand la croissance reprend elle demeure poussive, le phénomène qui mêle chômage, bas salaire, paupérisme se perpétue, il est devenu structurel.
(2) Les théories de la régulation apparaissent au début des années 1970, dans un courant qui s'éloigne de Marx et se rapproche de Keynes comme Michel Aglietta, Keynes est alors hégémonique. Elles se développent ultérieurement dans le contexte mondial d'une intégration à la croissance financière généralisée et à la flexibilité du travail et au triomphe des théories dites néo-libérales.
(3) L'analyse de cette aggravation offre à elle seule une vision beaucoup plus réaliste de ce qu'est l'Etat comme d'ailleurs l'étude du militaro-industriel.
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