Question ouverte : l’esthétique et la lutte des classes
Question ouverte : l’esthétique et la lutte des classes
Les questions du goût, de la valeur de l’œuvre d’art, et même de sa définition sont complexes, mais on peut penser a priori que ce serait le rôle des artistes eux-mêmes de définir l’esthétique, car ce qu’on a pu dire de plus intéressant sur une œuvre artistique concerne la manière dont l’artiste l’a conçue et l’a réalisée, quels étaient ses buts, et aussi quels sont les problèmes qu’il s’est posé en le faisant. Les écrits sur l’esthétique doivent d’ailleurs être eux-mêmes de qualité esthétique et contribuer ainsi à la tradition dont ils traitent et à former le goût du spectateur de musée, de salle de concert, et de cinéma qui sans cela aura rapidement perdu la familiarité avec le contexte de la création des œuvres classiques qui permet de les apprécier.
Je ne vise pas ici à produire des réflexions à cette altitude. Ce qui m’intéresse c’est la fonction de l’esthétique dans l’idéologie, et de faire en sorte que le « je ne sais quoi » et l’ineffable qui abondent dans les écrits sur l'art ne deviennent pas comme l’est l’idée de Dieu pour Spinoza, un nouvel « asile pour l’ignorance » ! Or la catégorie mystique de « l’âme » ou d’autres qui lui ressemblent, comme par exemple « l’aura » de Walter Benjamin, y trouvent un grand emploi. Utiliser pour penser des concepts mal définis est souvent inévitable mais cela peut tourner au procédé mystificateur.
Incidemment, l’art de nos jours est aussi devenu un instrument massif de défiscalisation, de thésaurisation et d'évasion de la richesse à grande échelle, et la critique d'art devient alors rien moins qu'un levier spéculatif.
Mais l’art contemporain plutôt que par la production d’œuvres est souvent défini comme la création d’une situation où la surprise et carrément l’indignation du public sont l’essentiel ; et il faut remarquer au passage que ceux qui interviennent pour scandaliser le public sont le plus souvent des individus eux-mêmes scandaleusement privilégiés.
Quoi qu’il en soit de la mode actuelle, le jugement populaire spontané sur la question serait plutôt que l’art procurerait au public un certain plaisir matériel, direct ou indirect, qui est dû à la mise en présence de la beauté. Mais c’est loin d’être l’avis de tout le monde.
Bourdieu avec la théorie de la distinction sociale a défini l’esthétique comme une lutte des classes hors du champ économique : par exemple, un piano trop grand est placé dans le salon petit-bourgeois pour jouer Chopin en apparence mais en réalité pour affirmer le statut social et pour marier la jeune fille dans un bon milieu.
Il n’y a pas esthétique plus nihiliste que celle-là! L’art dans cette conception est un pur et simple marqueur de classe. Mais est-ce que ça signifierait qu’il n’y a plus d’art dans une société sans classe ? C’est bien la crainte affectée par Nietzsche et aussi par toute la pensée conservatrice. Mais si l’art n’est que cela, c’est à dire en soi, rien, pas grand-chose n’est perdu.
Pour Lukasc qui s’inscrit dans l’autre camp, celui du prolétariat, le réalisme est le seul style romanesque qui convienne, mais on a l’impression que l’art (roman, poème, peinture, sculpture, musique, etc.) est réduit dans cette conception à des fonctions de propagande, ou à devenir un simple reflet redondant de la situation des classes sociales, que l'artiste doit fournir pour montrer son allégeance au prolétariat. L’art du prolétariat est donc la manifestation dans l’esthétique de la domination du prolétariat, comme l’art et la littérature du Grand Siècle manifestaient la majesté du souverain absolu. C'est peut-être bien le cas, mais c'est loin d'épuiser la question.
Le réalisme socialiste – qui n’était pas sans valeur - est remis maintenant au goût du jour sur un mode décalé, branché, bolchevique-bohème, mais il n’avait pas tenu ses promesses politiques puisqu'il n'avait abouti en fin de course en Union Soviétique qu'à la littérature humaniste du Dégel, puis à la promotion de l'arracheur de dents Soljenitsyne par Khrouchtchev et par le même Lukasc sur ses vieux jours.
De l'autre coté, de grands espoirs de subversion furent placés sur l'avant-garde des métropoles occidentales (Paris, Berlin, New York, Londres, San Francisco), mais surréalisme et autres ismes culturels ont été irrémédiablement absorbés par la culture bourgeoise et leur récupération les a transformés en lieux communs scolaires particulièrement éprouvants pour ceux qui doivent les mémoriser. Les beatniks partis en auto-stop avec leur maigre sac fumer des joints en quête du nirvana « sur la route », dans l’Amérique des années 50 ont trouvé leur destination finale sur les pochettes de disques commerciaux et dans manuels scolaires.
Mais ce doit être une question d'importance , parce que la consommation de l'art occupe une place centrale dans les valeurs bourgeoises, c'est à dire dans la vie quotidienne des individus de la bourgeoisie, et il est d’ailleurs devenu une manifestation du capital-même, grâce auquel le capital s’immisce parmi les objets sublimes qui doivent inspirer un respect absolu antérieur à la critique, et qui sont enseignés et exaltés dans la culture. Laquelle dans son absurdité et son ennui contemporain semble bien avoir remplacé la religion comme grand lieu de partage social obligé et rébarbatif, et de sidération du vulgum pecus.
En passant, il est de plus en plus évident que l’accumulation a-critique d’objets culturels est destructrice de l'art lui-même et loin de l’encourager, inhibe la créativité, ensevelie sous le déballage aléatoire et pulsionnel des débris de la civilisation, et des civilisations du passé, dans des réseaux où tout est équivalent et plus rien n'est signifiant.
Vers 1940-1960 un questionnement existentiel troublait la Bohême de Paris : sommes-nous parvenus au point de la fin, du dépassement de l’art ? Les mots d’ordres situationnistes formulés dans ce contexte en 1957 ont été récupérés dans les aléas de la créativité au cours du nouvel age du capitalisme de Luc Boltanski, dans l’ère du vide de Gilles Lipossovski, à l’amer constat des derniers survivants de ce courant, et dès les années 70 et 80. L'idée que la Révolution devrait "réaliser l'art" n'était pas très claire dès le début, et l’objectif des vrais révolutionnaires n’est certainement pas la révolution en elle-même comme l'aurait désiré l’avant-garde de l'intelligentsia de Saint-Germain-des-Prés, mais le pouvoir à la classe ouvrière. La révolution n’est pas une sorte d’œuvre d’art contemporain dans le registre du goût actuel pour les catastrophes spectaculaires – voir par exemple comme le compositeur Stockhausen célébrait avec admiration les attentats de 11 septembre - on ne fait pas la révolution pour "mettre le feu au monde pour qu'il ait plus d'éclat" comme disait Debord, mais pour en transformer la base économique et sociale. L'art ne va pas supprimer le travail parce que rien ne va supprimer le travail, c'est plutôt les oisifs, qu'ils soient bourgeois ou bohêmes qui "irons manger ailleurs" comme dit la chanson.
Le temps qui passe inexorablement à lui tout seul ruinera la tradition bien plus vite que n’importe quelle révolution, on peut même certifier que de subir une remise en cause révolutionnaire est la seule chance pour une tradition de survivre au temps.
L'art contemporain est une pratique de recyclage accéléré des objets la culture de masse, ironiquement figuré dès les années 60 par les voitures compressées de César. La tradition révolutionnaire et son esthétique particulière ne sont pas épargnées par ce recyclage permanent - chants, drapeaux, affiches, récits, héros, même les martyrs sont esthétiquement récupérés - et sont même devenues des instruments entre les mains des partisans de l’impérialisme lorsqu'ils mettent en scène leurs "révolutions de couleur" - sortes de manifestations d'art contemporain - dont la fin est toujours et partout l'instauration du libéralisme économique sous couvert de "liberté sans frein et sans règles".
Ornements, décoration, divertissement, distraction sont les interdits du nouvel académisme bourgeois. Que l’art ne vise plus ni la beauté, ni le délassement, ni la satisfaction des sens, qu’il soit devenu indéchiffrable est la position ultime et indépassable dans l’escalade à la distinction sociale. Demander du sens à l’art n’est plus que signe de vulgarité populaire. La bourgeoise règne en faisant le vide dans l’esthétique par l’esthétique du vide.
Mais un vide qui peut durer encore longtemps jusqu'à ce que la poire socialiste tombe de l'arbre capitaliste.
GQ, 7 janvier 2024, relu le 6 décembre 2025
PS Relatif à cette question est pertinent aussi Le capitalisme de la séduction de Michel Clouscard (1973)
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