Léandre CURZI à la rencontre nationale à Vénissieux du 31 janvier 2009
Intervention de Léandre CURZI
Lors de la rencontre nationale à Vénissieux
Samedi 31 janvier 2009
J'aimerais développer quelques questions qui me paraissent essentielles dans la période que nous vivons après le congrès du PCF et ses conclusions...
Tout d'abord, le problème de notre appartenance doit être précisé avec force et donner lieu aux réflexions qui s'imposent à nous.
Nous sommes communistes et d'aucuns considèrent maintenant que nous représentons une orthodoxie ossifiée qui n'a rien à dire sinon ressasser les principes du passé invariablement figés.
Rien n'est plus faux, je dirais même qu'au vu du dernier congrès, il y a une tendance à considérer notre positionnement comme étant à proscrire définitivement.
Ce sentiment politique, maintenant regroupé et largement partagé (voir l'inclusion des différents courants contestataires au sein de la direction du PCF) arrange bien des acteurs du mouvement réformiste qui inspire notre parti.
Sommes-nous isolés ?
Vous savez combien les réalités sociales qui traversent notre pays et quasiment l'Europe, relèvent aujourd'hui de la domination totalisante de l'idéologie de la grande bourgeoisie la plus conservatrice.
Le constat maintenant affirmé de l'imprégnation de l'idéologie dominante au sein du corps social, me paraît être l'essence même de notre bataille théorico-politique pour conserver les capacités de notre parti, aux analyses de classe indispensables aux actions et aux idées à développer contre cette grande bourgeoisie qui mutile notre pays et au delà...
Il semble bien qu'il n'y ait point d'alternative à cette réalité. Autrement dit, tout procède de cela, dans une vision culturelle de la politique qui doit être pour nous le fondement de notre pensée et de nos actions.
Que voilà, ici, une dialectique du mouvement que nous devons à tout prix intégrer à nos idées et propositions dans un temps maintenant arrivé.
Dans ces conditions, comment peut-on éclairer les positions politiques de la direction du PCF affirmées lors de ce congrès ?
Lorsque je relève que le corps social, tout entier, est imprégné de l'idéologie dominante basée sur l'exacerbation du marché, j'inclus bien évidemment les communistes, citoyens et travailleurs incorporés au quotidien de notre peuple.
Les dérives potentielles que cela procure dans la pensée stratégique de certains camarades ne sont pas des vues de l'esprit. Tout concourt aujourd'hui, si l'on ne pratique pas le rétablissement théorique nécessaire, aux glissements néo-réformistes. J'en veux pour preuve tangible, la théorie du rassemblement telle qu'elle est mise en œuvre par la direction du PCF et confirmée lors du congrès.
Or, comment peut-on pratiquer ledit rassemblement sans base théorique et sans aucune considération pour l'indispensable positionnement de classe qui fonde notre raison d'être ?
L'histoire ne se répète pas, soyons-en convaincus, mais il y a là, quelques ressemblances avec le parcours social-démocrate des 80 dernières années qui a vu ce dernier accepter une pratique de gestion du capitalisme jusqu'à supprimer au congrès de BAD Goldeberg, la référence à la lutte de classes. Sommes-nous comme les socio-démocrates allemands dans un cheminement identique ? aucune portée mécaniste ne convient en l'occurrence, mais je suis obligé d'en préciser le moment.
« Sans pensée révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». Revenons donc à nos fondements sans être passéistes pour autant. Vous connaissez donc cette belle formule qui est la colonne vertébrale de nos actions. Or, nous communistes, sommes invités par la direction nationale de pratiquer le rassemblement sans avoir au préalable élaboré les novations et positionnements théoriques de la pensée et de l'action.
Il s'ensuit, inévitablement, un glissement néo-réformiste qui nous mène droit dans le mur, à savoir : la réforme comme centre de l'intervention politique sans la mise en cause du mode de production capitaliste. Donc la liquidation, à terme, de nos idées et surtout de notre organisation politique.
Depuis cette semaine apparaît, comme vous l'avez vu, lors de l'immense manifestation de jeudi, une contradiction politique qui s'affirme entre un formidable mouvement de contestation économico-social et une réalité au changement révolutionnaire encore très minoritaire pour être optimiste .... Alors ? Est-ce que le début d'une transformation est possible ? Dans ce cas, je considère avec encore plus de force la nécessité d'une vision théorique de l'avenir, seul moyen d'étayer les actions de classes cohérentes et efficaces.
Ainsi, la fausse théorie du rassemblement prend la forme et continue comme prévue par la direction du PCF, depuis 15 ans, de la « dite mutation », du « dépassement du capitalisme » et dernièrement du « regroupement et coalitions » engagés à « fonds perdus »... C'est du praticisme sans contenu !
Sans idées novatrices, camarades, il n'y a aucun avenir pour notre parti. Sans affirmation pensée d'un cadre politico-théorique et d'un positionnement clair, nous ne pouvons envisager ledit rassemblement, toujours préférable à l'isolement et à la marche funèbre de la classe ouvrière dont parlait Marx.
Pour moi, cette dérive de la pensée que je condamne, est le premier élément de lutte pour un cheminement clairvoyant. C'est donc cette incapacité au renouvellement des idées communistes dans la société française que je combats sans perdre de vue l'horizon progressiste et socialiste pour le peuple de France.
C'est pourquoi, j'affirme que les novateurs, les porteurs d'une stratégie nouvelle, les continuateurs du mouvement communiste dans sa plus grande efficacité, c'est nous, et nous devons l'être, l'exprimer, le communiquer dans le parti et au-delà.
Pour cela, il nous faut travailler sérieusement à l'élaboration d'un ensemble d'idées très évoluées favorable au changement révolutionnaire que nous souhaitons.
Je voudrais, rapidement, illustrer ce sujet par une anecdote récente concernant le travail du PCF et de son comité central parmi les intellectuels avant les événements de 1989.
Robert Hue a cru bon de publier dans l'«Humanité », un article dans lequel il fustige les positions et la pratique du Parti et de ses collaborateurs dans la période énoncée plus haut.
C'est depuis lors, son champ de manœuvre si je puis dire. Il dit textuellement que « le Parti n'a cessé d'instrumentaliser les intellectuels afin qu'ils soutiennent sa stratégie et sa politique ». J'ai travaillé dans ce secteur pendant plus de 10 ans, comme l'un des responsables de la « Nouvelle Critique ». J'ai connu tout ce que comptait de chercheurs au sein des organismes divers, tant du privé que du public. Des dizaines d'universitaires, chercheurs, techniciens, ingénieurs, responsables syndicaux, ont collaboré avec enthousiasme à notre travail. J'ai répondu outré à cet article. Envoyé à l' « Huma », ma contribution a été évidemment écartée et le journaliste Olivier Meyer, n'a su que me répondre après mon indignation.
Et bien, la réponse est arrivée et publiée dans le dernier numéro de « Télérama » à propos du film de Jérôme Clément et ceci par sa sœur Catherine, qui fut membre du PCF et intellectuelle de renom. Elle dit ceci : « Nous avons en commun un idéal de culture » dit-elle à son frère, « l'objectif initial était de peser sur la politique culturelle des pays. Cette idée et cette ambition, nous les avons en commun. Mais, ce n'est pas devant mes études à l'université que j'ai acquis cet idéal, c'est venu plus tard, lorsque je suis entrée au Parti communiste, en mai 68 », et plus loin : « ... et j'ai été comblée par la politique culturelle du Parti communiste qui s'intéressait davantage aux créateurs et à la création qu'à l'animation culturelle ».
Cet exemple est significatif de la dérive de la pensée chez un personnage qui eut la responsabilité d'un grand parti et qui incontestablement en a dévoyé le sens profond.
Je voudrais terminer cette contribution par quelques réflexions. Badiou, dans son second manifeste pour la philosophie, indique que Platon propose la première critique de la démocratie et nous sommes acculés à reprendre ce travail notamment avec Jacques Rancière et d'autres. Bien entendu, dit-il, c'est d'un tout autre point de vue que nous devons le faire, mais il est frappant de constater qu'au moins en ce qui concerne l'aristocratie dirigeante, la solution proposée par Platon soit de type communiste. Car, la question fondamentale du monde contemporain pourrait bien être : capitalo-parlementarisme (« démocratie » donc) conduisant à la guerre, ou, renouvellement victorieux de l'hypothèse communiste ?
Un deuxième thème nouveau pourrait-être celui de l'idée. Badiou semble en effet soutenir que la vie véritable est une vie sous le signe de l'idée et que, à bien des égards on peut interpréter dans son sens la construction dialectique de Platon. Finalement, le second manifeste est soutenu par la nécessité d'un deuxième genre platonicien. Non plus, le platonicisme du multiple (toujours maintenu cependant) mais un communisme de l'idée.
Ce petit aparté introduit dans mon intervention, pour pointer la nécessaire prévalence de la recherche idéologique et politique quant à l'avenir de nos combats de classe. Sans cela, me semble t-il, point de salut, camarades.
Pour terminer, laissez-moi citer la conclusion de Badiou pour expliciter son second manifeste. « Il résulte, dit-il, que du moment actuel, confus et détestable, il nous impose de dire qu'il y a des vérités éternelles dans le politique, dans l'art, dans les sciences et .... en amour. Et que si nous nous armons de cette conviction, si nous comprenons que participer point par point au processus de création du corps est ce qui rend la vie plus puissante que la survie, nous possèderons ce que Rimbaud à la fin « d'une saison en enfer » désirait plus que tout : « La vérité dans une âme et un corps ». « Alors, dit-il, nous serons plus forts que le temps »...
D'autre part, afin d'aborder un angle différent, je voudrais indiquer que le travail de Chomsky et Herman, notamment dans « La fabrique du consentement » qui est leur livre essentiel à mon sens, ne traite pas seulement de la manipulation par les médias, mais, de la façon dont se fabrique l'idéologie dominante à travers le mécanisme des relations publiques, dont l'université, la publicité, l'église, etc... tous les moyens de façonner les esprits. Sur le plan médiatique, les lignes éditoriales sont verrouillées dès lors que les médias sont entre les mains de quelques uns, qui plus est, des mains aux moyens quasiment illimités, liées à la grande bourgeoisie tenancière de la grande industrie et des concentrations financières.
Ensuite, il y a le poids pervers de la publicité dont beaucoup défendent le maintien aujourd'hui. Enfin, la précarité qui se développe partout notamment dans les métiers de l'information mène à la servilité.
Tous ces facteurs font que le système médiatique, dans son ensemble, est très conditionné.
D'autres mécanismes vont faire que l'idéologie dominante se propage dans nos sociétés autrement que dans le système bureaucratique totalitaire. Par exemple la propagande par le bien : l'exemple de Kouchner qui depuis 40 ans avec sa politique de bons sentiments, par sa figure, son personnage largement diffusé, fait qu'il est, dit-on, l'homme politique le plus populaire de France alors qu'il n'a jamais reçu de mandat populaire par le vote a permis ainsi, de cacher la politique réelle et l'avidité des grands groupes capitalistes. Là, on voit bien que l'opinion est totalement manipulée par ce rideau de fumée du bien et de la vertu, manipulation par l'émotion.
Autre angle de réflexion : Ils sont très malins pour saisir l'air dominant du temps. Je veux parler de ceux qui sont en charge des stratégies inféodées aux grands groupes et qui sont en position de servilité accomplie. Ils ont remis le mot « capitalisme » à la mode (alors qu'on a jamais cessé d'être dedans et qu'il fut très longtemps un concept inavouable).
Ce sont des gens sans pensée propre. Pour eux, toute concertation mène au goulag. Voilà le cercle exprimant les idées progressistes, les novations, les conceptions transformatrices vouées aux financiers. Ils pensent maintenant, avec la crise mondiale du marché de production capitaliste, que l'on peut faire de l'éthique au sein de cette société. Il faut jouer aussi à celui qui sera le plus « vert ». En bons conservateurs, ils ne veulent pas que le capitalisme ne fasse l'objet d'un rejet populaire.
Nous arrivons donc à cette notion d'imprégnation de l'idéologie dominante au sein du corps social tout entier. Si l'on prend en mesure cette idée première dans nos réflexions, il est particulièrement évident que cela concerne aussi les militants communistes qui, au-delà de leur dévouement et leur « bonne foi » acceptent sans grande contestation de leur direction nationale, le glissement néo-réformiste de celle-ci, avec la même architecture de pensée que la démonstration précédente.
Ce néo-réformisme du groupe dirigeant du PCF ne ressemble pas au réformisme académique de la social-démocratie. Il faudrait une étude très fouillée afin de dégager les stratégies mises en œuvre dans le contexte actuel.
Nous ne pouvons rester indifférents face à cette situation qui évacue, lentement mais sûrement, la part essentielle de transformation révolutionnaire dont nous sommes les porteurs.