Le sondage L'Humanité/PCF, où comment utiliser l'idéologie dominante pour liquider le PCF
Le sondage L'Humanité/PCF, où comment utiliser l'idéologie dominante pour liquider le PCF
L'Humanité du 4 septembre nous présente un sondage sur le thème des "Français, le changement et le Parti Communiste". Ce texte a pour objectif de montrer à quel point les questions de ce sondage, bien qu'obscures, sont orientées, tout comme les réponses proposées. Il examine ensuite en quoi le recours à ce type de méthode est symptomatique d'un renoncement idéologique et pratique face à l'ordre dominant.
I. Questions posées
Question 1. : "Est-ce que la société dans laquelle nous vivons actuellement vous satisfait pleinement, vous satisfait plutôt, ne vous satisfait pas vraiment, ou ne vous satisfait pas du tout" : déjà, cela suppose que "la société dans laquelle nous vivons actuellement" offre un visage dépourvu de contradictions, de nuances, et qu'une réponse univoque suffirait pour répondre à cette question. Car la société actuelle, ce sont les privatisations, mais aussi la Sécurité sociale, ou ce qu'il en reste. Bref, le refus de toute dialectique caractérise ce sondage, comme tous les autres d'ailleurs. Et à cette question, il nous faut répondre, en gros, "oui" ou "non", avec plus ou moins de conviction.
Question 2. : "D'après vous, dans quels domaines les pouvoirs publics devraient-ils agir en priorité en France ?" Il s'agit cette fois de ne considérer que les pouvoirs publics, autrement dit le fait que les citoyens et travailleurs n'ont pas ni à revendiquer, ni à agir sur ces terrains. Par ailleurs, les réponses proposées ne constituent que des réponses sans contenu précis. Exemple "l'augmentation du pouvoir d'achat" : est-ce l'augmentation des salaires, la baisses des prix, la participation, la baisse de la fiscalitén l'impôt négatif, etc. ? Pour toutes celles qui suivent, d'ailleurs, ce ne sont que des voeux pieux, sans contenu précis, mais sans non plus constituer l'amorce d'un projet d'envergure de transformation de la société. Je note d'ailleurs que "les pouvoirs publics" devraient s'atteler à agir pour la construction européenne pour seulement 1% des sondés, alors que, plus loin, c'est ce qui semble être demandé au PCF ; autrement dit, cela relève du détail.
Question 3. : "Et diriez-vous que, dans le monde, en Europe, en France en général et dans la commune où vous vivez, il est possible de changer complètement les choses, ou en profondeur, ou seulement quelques aspects, ou alors on ne peut rien changer ?" Cette question n'a absolument aucun sens, car, malgré des invariants, tout change, en bien, en mal... De plus, que sont les "choses" qu'il s'agit de changer ? La disposition des massifs de fleurs dans mon jardin ? Par ailleurs, Pourquoi avoir choisi ces quatre niveaux d'intervention (Monde, Europe, France, Municipalité) ? Mystère...
Question 4. : "Et où faudrait-il changer les choses en priorité ? : En France en général, dans le monde, en Europe ou dans la commune où vous vivez." Dans mon jardin, j'ai des choses à changer si vous voulez...
Question 5. : "De manière générale, à votre avis[précision d'une importance cruciale pour un sondage...], faudrait-il changer les choses très rapidement, assez rapidement, assez progressivement, très progressivement ?" Dans mon jardin, les mauvaises herbes poussent rapidement... doit-on les considérer comme des "choses" dignes de subir un changement rapide ou progressif ?
Question 6. : "Si des élections avaient lieu dimanche prochain, pourriez-vous certainement, probablement, probablement pas ou certainement pas voter communiste : lors d'une élection présidentielle, lors d'élections législatives, lors d'élections municipales dans votre ville ?" Comme si le contexte d'une élection ou en dehors d'une élection était le même... avec des "si", j'aurais un jardin digne de celui de Vaux-le-Vicomte... Et quand on vote, ce n'est pas "certainement", ou "probablement" pour un candidat, c'est oui on vote pour untel, et non pour tous les autres...
Question 7. : "De manière générale [effectivement, il ne s'agit surtout pas d'être précis !], avez-vous du communisme une opinion très positive, assez positive, assez négative ou très négative ?" Mais qu'est le communisme dont il est question ici ? Un communisme utopique pré-marxiste, le communisme scientifique de Marx et Engels, le marxisme-léninisme, une expérience réelle de société telle que menée en URSS ou à Cuba, le capitalisme chinois, ou alors l'idée que se font les sondés de la définition multiforme dont peut faire l'objet le communisme ? Il est très simplement impossible de répondre à cette question tant qu'on n'a pas les idées claires sur la question, d'autant que le sondage, et c'est sa raison d'être, ne cherche aucunement à éclairer celui à qui on pose la question.
Question 8. : "Diriez-vous que les idées communistes, dans le monde actuel, demeurent plus pertinentes que jamais, telles qu'elles sont ; devraient être profondément adaptées ; devraient être en partie adaptées ; n'ont plus aucune pertinence". Encore une fois, qu'entend-on par "idées communistes" ? S'agit-il de l'appropriation sociale des moyens de production, de l'extinction de l'Etat et de la disparition des classes sociales, du programme défendu par MGB lors de la présidentielle, des privatisation effectuées entre 1997 et 2002 par Jospin avec l'aval du PCF ? Encore une fois, c'est une question si vague qu'on ne sait pas de quoi il s'agit précisément. On bavarde en général, et on ne cerne rien, permettant de dire tout et n'importe quoi, et surtout d'en tirer n'importe quelle interprétation.
Question 9. : "Diriez-vous que ce que le Parti communiste français a apporté à la France a été très positif, plutôt positif, plutôt négatif ou très négatif ?". Je me navre de me répéter, mais je ne sais pas de quoi il s'agit. S'il s'agit du Front populaire, de la Résistance, d'EDF-GDF publics, du statut de la fonction publique, de la Sécurité sociale, du communisme municipal, je dis "très positif". Mais si je pense à la participation gouvernementale après 1982, à l'abstention sur la LOLF, à la solidarité gouvernementale avec le gouvernement Jospin, là je dirais pour le moins "plutôt négatif"... Mais la nuance et la précision n'ayant pas droit de cité dans les sondages, il ne fallait pas s'attendre à des réponses intéressantes...
Question 10. : "A votre avis, est-ce que le PCF n'a pas pris suffisamment ses distances avec ce qui s'est fait en Union soviétique, ou a pris suffisamment ses distances avec ce qui s'est fait en Union soviétique ?". Il semble que le rapport à l'URSS soit vu, de la part du sondeur, comme structurant de l'identité communiste française à l'exclusion de toute autre, alors que le Congrès de Tours de 1920 marquait aussi la volonté de rompre avec la guerre, dont la Première Guerre Mondiale venait de montrer toute l'horreur, ainsi que la volonté de doter la France d'un parti assumant l'histoire révolutionnaire nationale et désirant lui donner une forme contemporaine. Par ailleurs, qu'entend-on par "ce qui s'est fait en Union soviétique" ? L'abolition du régime tsariste, la journée de la femme, la bataille de Stalingrad (sans laquelle aucune victoire sur l'Axe n'aurait été envisageable pour 1945...), le Spoutnik (puis Youri Gagarine et Valentina Dementieva), ou le stalinisme, l'affaire Lyssenko, le goulag (qui existait déjà sous les tsars, précision utile...) ? A l'évidence, il s'agit, étant donné le contexte idéologique inquisiteur à l'égard de tout ce qui se rapporte de près ou de loin à l'URSS, d'orienter les réponses.
Question 11. : "Voici un certain nombre d'opinions [ce sont plutôt des affirmations...] à propos du PCF. Dites-moi si vous êtes plutôt d'accord avec chacune d'elles : Le PCF doit davantage s'ouvrir aux idées écologistes ; Le PCF doit être plus positif à l'égard de la construction européenne ; Le PCF s'intéresse trop aux ouvriers et aux employés et pas assez aux autres catégories de la population ; Le PCF devrait changer de nom en enlevant le mot "communiste" dans son appellation ; Le PCF défend bien les intérêts des personnes les plus pauvres dans notre pays ; Le PCF doit admettre qu'il n'y a pas d'alternative possible à l'économie de marché ; Le PCF a joué un rôle capital dans la construction du modèle français." Chacune de ces affirmation n'est en réalité qu'une des propositions profondes que la direction et les liquidateurs du Parti voudraient imposer à celui-ci. S'ouvrir aux idées écologistes : s'il s'agit des éoliennes, chacun sait que ça ne participe en rien à la réduction des gaz à effets de serre. Être plus positif à l'égard de la construction européenne : car bien sûr l'émancipation des peuples passera par les priver de leur souveraineté nationale, et leur soumission à la bureaucratie de la Commission, quand bien même elle appliquerait un programme "social"... S'intéresser plus aux autres qu'aux ouvriers et employés : d'une part, comme l'a dit mon ami et camarade Gilles, le PCF (ou en tout cas sa direction parisiano-boboisée) a déjà largement pris ses distances avec eux, en raison des modifications sociologiques au sein du PCF (conséquencess elles-mêmes de choix politiciens de la part de la direction). Mais le PCF ne pratique plus, c'est bien connu, d'analyse de classe de la société, si bien qu'être l'expression politique d'une classe sociale n'est pas son problème. Donc, même sans s'intéresser aux ouvriers ou aux employés, il ne s'intéresse pas plus aux travailleurs de l'ère numérique mais, de façon bien plus vague, aux "dominés"... Changer de nom en supprimant "communiste" : c'est le rêve suprême des dirigeants du PCF, histoire de tourner une page avec laquelle ils se flagellent tous les matins, avec la bénédiction des sondages de ce genre... Défendre les plus pauvres : ce n'est qu'en partie une analyse de classe, car elle répond seulement à la question de la répartition inégale dans la répartition des richesses, mais en aucun cas à la structure de la production entre capital et travail... Admettre qu'il n'y a pas d'alternative possible à l'économie de marché : Robert Hue a donné le signal de cette capitulation, sur laquelle la direction du PCF n'est revenue qu'en protestant avec un misarabilisme à faire pleurer Martin Hirsch... Le rôle du Parti dans la construction du modèle français : on s'en glorifie, mais on tourne exactement le dos à ce qui a rendu possible ce rôle essentiel joué par les communistes dans l'histoire de notre pays.
Question 12. : "Les idées défendues par les communistes que vous connaissez vous paraissent-elles très positives, plutôt positives, plutôt négatives ou très négatives ?" Il s'agit là de faire appel au "vécu" de chaque sondé, mais sans être plus précis sur ce qu'on entend par "les idées défendues par les communistes". En fait, les réponses à une question de ce genre-là sont traditionnellement positives, car elles font appel à l'affectif des "communistes que l'on connaît", le voisin, le collègue, et qu'on a bien un peu de sympathie pour leur dévouement. Cette question n'a très clairement pour objectif que de rassurer les militants sur la justesse de leur engagement et de la ligne actuelle du PCF, de façon à leur faire gober les "transformations" et "adaptations" à opérer.
Question 13. : "Faites-vous confiance, plutôt confiance, plutôt pas confiance ou pas du tout confiance au PCF pour améliorer les choses au niveau national et dans votre commune, là où vous habitez ?". Déjà, contrairement à d'autres question, on se demande pourquoi les échelons mondial et européen ont été supprimés. Comment établir alors une cohérence entre les questions et les réponses ? Ou est-ce une façon implicite de dire que l'influence du PCF ne se limite qu'à l'échelon de notre pays ? Par ailleurs, que sont encore les "choses" qu'il s'agit d'améliorer ? La fréquence d'arrosage de ma pelouse ?
II. Questions posées sur les questions posées
Comme nous venons de le voir question par question, celles-ci sont posées de façon complètement orientées, et les réponses proposées, le cas échéant, également. L'objectif, comme pour chaque question, est de répondre à un besoin idéologique du commanditaire, à savoir ici la direction liquidatrice du PCF. Il est navrant de constater qu'un PCF qui porte, ou est censé porter, certes sans plus s'en revendiquer, l'héritage de Marx (et ses travaux sociologiques, dont une citation fameuse est que "les idées dominantes sont les idées de la classe dominante"), en vienne à utiliser des outils forgés par et au service de ces mêmes classes dirigeantes. Celles-ci postulent en effet, en matière de sociologie, la libre conscience des agents, dégagés de toute contrainte sociale, qui pensent et agissent en toute connaissance de cause, en ayant parfaitement conscience des origines et des conséquences de leurs pratiques. Ce postulat leur permet de justifier que la démocratie ne s'incarne que par des élections, et que l'élu peut faire ce qu'il veut une fois au pouvoir : ainsi Sarkozy se prétend-il dépositaire de la volonté des Français pour liquider l'éducation, la santé, la justice, les services publics, etc. Or adopter le même postulat, ce que fait très précisément un sondage, est se condamner à la défaite, car c'est se donner la même grille de lecture et d'action que son adversaire. Le sondage est une des formes pratiques de l'idéalisme philosophique, quand le mouvement révolutionnaire devrait se fonder sur le matérialisme (voir à ce sujet la formation donnée par Gilles Questiaux à l'université d'été de la Fédération de Paris en 2007). Car enfin, que signifie un sondage ? Il ne s'agit que de mesurer le degré de pénétration des idées dominantes, c'est à dire des idées de la classe dominante, dans la société. Et alors, quelle surprise de constater que le PCF ne leur plaît guère, whou, c'est un scoop !
Ainsi le discours du PCF n'est plus fondé sur une analyse des rapports de classe dans la société capitaliste contemporaine, mais sur des "valeurs" : liberté, émancipation, égalité, démocratie, etc. D'une part ces "valeurs" sont subjectives et ambiguës (la liberté est revendiquée aussi par les capitalistes pour exploiter leur prochain...) et sujette à interprétation, d'autre part elle mettent la charue avant les boeufs, c'est à dire que leur sens sans équivoque pourrait être fourni par une analyse de classe, et elles se retrouveraient être une conséquence superstructurelle d'une analyse sur l'infrastructure de la société. Là, elles ne sont pas une conclusion, mais une hypothèse. L'émancipation dont on nous parle dans le Parti souffre du même travers : on la postule, au lieu de chercher à l'atteindre. Ainsi la direction se désengage de toute prise d'initiative politique au prétexte que les militants doivent se montrer émancipés ; le problème est qu'ils ne le sont pas, ou pas assez, et sont contraints de travailler pour vivre et, par le biais de leur cotisation et de leur action militante et bénévole, pour faire vivre le Parti. Qu'on leur reproche de ne pas être partout pour analyser le recul du Parti participe d'une démarche liquidatrice car elle s'entretient elle-même : on recule, donc on s'adapate (restructuration de l'organisation révolutionnaire avec moins de cellules, notamment en entreprise, par exemple) ; mais plus on prétend s'adapter (à la réalité de nos forces militantes, etc.), et plus on recule. Et quand le militant de base critique ces orientations et, en fait, ne demande qu'à être organisé, aidé dans ce travail de reconquête, on lui balance "émancipation" en pleine tête, ce qui veut précisément dire : "démerde-toi tout seul". Ce développement un peu long sur une des "valeurs" proclamées par le Parti montre qu'elles constituent une impasse pour fonder un mouvement politique de masse, car elle s'appuie sur une erreur de raisonnement (inverser état actuel et état souhaité, hypothèse et conclusion), ainsi que sur une base philosophique idéaliste, quand il faudrait être matérialiste.
Un autre slogan creux et inefficace usé et abusé par la direction est celui de "gauche". L'invoquant toujours, ne le définissant jamais, la direction du PCF l'utilise à tort et à travers pour justifier toutes les compromissions, la dernière en date étant la pétition unitaire contre la privatisation de La Poste. C'est très bien de se battre pour ça (mais on n'a rien fait pour EDF-GDF, tiens...), mais avec des socialistes qui ont toujours travaillé à la libéralisation des services dans le Monde, en Europe et en France ; on se demande même si cette protestation de leur part n'est pas seulement une marque de jalousie à l'égard de la droite à propos d'une réforme dont ils auraient souhaité la paternité... les désaccords avec le PS ne sont pas que programmatiques, ils sont aussi fondamentalement philosophiques, car le PS et la sociale-démocratie sont idéalistes. Ils croient, les bons enfants, à la possible conciliation du travail et du capital : ils nient la lutte des classes. De là découlent toutes leurs trahisons, tous leurs coups de Trafalgar à l'égard des travailleurs, car ils veulent, dans une démarche un petit peu messianique, préserver et la chèvre et le choux, alors que chacun sait que le choux ne vivra qu'à condition que sa victoire sur la chèvre soit complète. Par conséquent, toute concession à l'égard des socialistes est une défaite des travailleurs ; l'union avec eux n'est possible qu'à condition de travailler sans relâche à l'inversion du rapport de force, et à la réalisation de concessions de leurs parts, pas de la nôtre. Or cette stratégie et cette démarche-là ont été sacrifiées depuis les années 1980 sur l'autel de la solidarité gouvernementale, et nous ont mis sur le chemin du déclin, mais c'est un autre sujet.
Conclusion
Il paraît clair que le contenu de ce sondage, tout comme le moment auquel il survient, ne sont pas innocents. Cependant, les ficelles sont grosses, et l'on peut espérer que le militants les aperçoivent, et déroulent la bobine de bobards qu'on leur raconte depuis quinze ans, pour y mettre un terme et remettre le PCF sur les rails de la défense des travailleurs.
JC, le 7 septembre 2008
L'Humanité du 4 septembre nous présente un sondage sur le thème des "Français, le changement et le Parti Communiste". Ce texte a pour objectif de montrer à quel point les questions de ce sondage, bien qu'obscures, sont orientées, tout comme les réponses proposées. Il examine ensuite en quoi le recours à ce type de méthode est symptomatique d'un renoncement idéologique et pratique face à l'ordre dominant.
I. Questions posées
Question 1. : "Est-ce que la société dans laquelle nous vivons actuellement vous satisfait pleinement, vous satisfait plutôt, ne vous satisfait pas vraiment, ou ne vous satisfait pas du tout" : déjà, cela suppose que "la société dans laquelle nous vivons actuellement" offre un visage dépourvu de contradictions, de nuances, et qu'une réponse univoque suffirait pour répondre à cette question. Car la société actuelle, ce sont les privatisations, mais aussi la Sécurité sociale, ou ce qu'il en reste. Bref, le refus de toute dialectique caractérise ce sondage, comme tous les autres d'ailleurs. Et à cette question, il nous faut répondre, en gros, "oui" ou "non", avec plus ou moins de conviction.
Question 2. : "D'après vous, dans quels domaines les pouvoirs publics devraient-ils agir en priorité en France ?" Il s'agit cette fois de ne considérer que les pouvoirs publics, autrement dit le fait que les citoyens et travailleurs n'ont pas ni à revendiquer, ni à agir sur ces terrains. Par ailleurs, les réponses proposées ne constituent que des réponses sans contenu précis. Exemple "l'augmentation du pouvoir d'achat" : est-ce l'augmentation des salaires, la baisses des prix, la participation, la baisse de la fiscalitén l'impôt négatif, etc. ? Pour toutes celles qui suivent, d'ailleurs, ce ne sont que des voeux pieux, sans contenu précis, mais sans non plus constituer l'amorce d'un projet d'envergure de transformation de la société. Je note d'ailleurs que "les pouvoirs publics" devraient s'atteler à agir pour la construction européenne pour seulement 1% des sondés, alors que, plus loin, c'est ce qui semble être demandé au PCF ; autrement dit, cela relève du détail.
Question 3. : "Et diriez-vous que, dans le monde, en Europe, en France en général et dans la commune où vous vivez, il est possible de changer complètement les choses, ou en profondeur, ou seulement quelques aspects, ou alors on ne peut rien changer ?" Cette question n'a absolument aucun sens, car, malgré des invariants, tout change, en bien, en mal... De plus, que sont les "choses" qu'il s'agit de changer ? La disposition des massifs de fleurs dans mon jardin ? Par ailleurs, Pourquoi avoir choisi ces quatre niveaux d'intervention (Monde, Europe, France, Municipalité) ? Mystère...
Question 4. : "Et où faudrait-il changer les choses en priorité ? : En France en général, dans le monde, en Europe ou dans la commune où vous vivez." Dans mon jardin, j'ai des choses à changer si vous voulez...
Question 5. : "De manière générale, à votre avis[précision d'une importance cruciale pour un sondage...], faudrait-il changer les choses très rapidement, assez rapidement, assez progressivement, très progressivement ?" Dans mon jardin, les mauvaises herbes poussent rapidement... doit-on les considérer comme des "choses" dignes de subir un changement rapide ou progressif ?
Question 6. : "Si des élections avaient lieu dimanche prochain, pourriez-vous certainement, probablement, probablement pas ou certainement pas voter communiste : lors d'une élection présidentielle, lors d'élections législatives, lors d'élections municipales dans votre ville ?" Comme si le contexte d'une élection ou en dehors d'une élection était le même... avec des "si", j'aurais un jardin digne de celui de Vaux-le-Vicomte... Et quand on vote, ce n'est pas "certainement", ou "probablement" pour un candidat, c'est oui on vote pour untel, et non pour tous les autres...
Question 7. : "De manière générale [effectivement, il ne s'agit surtout pas d'être précis !], avez-vous du communisme une opinion très positive, assez positive, assez négative ou très négative ?" Mais qu'est le communisme dont il est question ici ? Un communisme utopique pré-marxiste, le communisme scientifique de Marx et Engels, le marxisme-léninisme, une expérience réelle de société telle que menée en URSS ou à Cuba, le capitalisme chinois, ou alors l'idée que se font les sondés de la définition multiforme dont peut faire l'objet le communisme ? Il est très simplement impossible de répondre à cette question tant qu'on n'a pas les idées claires sur la question, d'autant que le sondage, et c'est sa raison d'être, ne cherche aucunement à éclairer celui à qui on pose la question.
Question 8. : "Diriez-vous que les idées communistes, dans le monde actuel, demeurent plus pertinentes que jamais, telles qu'elles sont ; devraient être profondément adaptées ; devraient être en partie adaptées ; n'ont plus aucune pertinence". Encore une fois, qu'entend-on par "idées communistes" ? S'agit-il de l'appropriation sociale des moyens de production, de l'extinction de l'Etat et de la disparition des classes sociales, du programme défendu par MGB lors de la présidentielle, des privatisation effectuées entre 1997 et 2002 par Jospin avec l'aval du PCF ? Encore une fois, c'est une question si vague qu'on ne sait pas de quoi il s'agit précisément. On bavarde en général, et on ne cerne rien, permettant de dire tout et n'importe quoi, et surtout d'en tirer n'importe quelle interprétation.
Question 9. : "Diriez-vous que ce que le Parti communiste français a apporté à la France a été très positif, plutôt positif, plutôt négatif ou très négatif ?". Je me navre de me répéter, mais je ne sais pas de quoi il s'agit. S'il s'agit du Front populaire, de la Résistance, d'EDF-GDF publics, du statut de la fonction publique, de la Sécurité sociale, du communisme municipal, je dis "très positif". Mais si je pense à la participation gouvernementale après 1982, à l'abstention sur la LOLF, à la solidarité gouvernementale avec le gouvernement Jospin, là je dirais pour le moins "plutôt négatif"... Mais la nuance et la précision n'ayant pas droit de cité dans les sondages, il ne fallait pas s'attendre à des réponses intéressantes...
Question 10. : "A votre avis, est-ce que le PCF n'a pas pris suffisamment ses distances avec ce qui s'est fait en Union soviétique, ou a pris suffisamment ses distances avec ce qui s'est fait en Union soviétique ?". Il semble que le rapport à l'URSS soit vu, de la part du sondeur, comme structurant de l'identité communiste française à l'exclusion de toute autre, alors que le Congrès de Tours de 1920 marquait aussi la volonté de rompre avec la guerre, dont la Première Guerre Mondiale venait de montrer toute l'horreur, ainsi que la volonté de doter la France d'un parti assumant l'histoire révolutionnaire nationale et désirant lui donner une forme contemporaine. Par ailleurs, qu'entend-on par "ce qui s'est fait en Union soviétique" ? L'abolition du régime tsariste, la journée de la femme, la bataille de Stalingrad (sans laquelle aucune victoire sur l'Axe n'aurait été envisageable pour 1945...), le Spoutnik (puis Youri Gagarine et Valentina Dementieva), ou le stalinisme, l'affaire Lyssenko, le goulag (qui existait déjà sous les tsars, précision utile...) ? A l'évidence, il s'agit, étant donné le contexte idéologique inquisiteur à l'égard de tout ce qui se rapporte de près ou de loin à l'URSS, d'orienter les réponses.
Question 11. : "Voici un certain nombre d'opinions [ce sont plutôt des affirmations...] à propos du PCF. Dites-moi si vous êtes plutôt d'accord avec chacune d'elles : Le PCF doit davantage s'ouvrir aux idées écologistes ; Le PCF doit être plus positif à l'égard de la construction européenne ; Le PCF s'intéresse trop aux ouvriers et aux employés et pas assez aux autres catégories de la population ; Le PCF devrait changer de nom en enlevant le mot "communiste" dans son appellation ; Le PCF défend bien les intérêts des personnes les plus pauvres dans notre pays ; Le PCF doit admettre qu'il n'y a pas d'alternative possible à l'économie de marché ; Le PCF a joué un rôle capital dans la construction du modèle français." Chacune de ces affirmation n'est en réalité qu'une des propositions profondes que la direction et les liquidateurs du Parti voudraient imposer à celui-ci. S'ouvrir aux idées écologistes : s'il s'agit des éoliennes, chacun sait que ça ne participe en rien à la réduction des gaz à effets de serre. Être plus positif à l'égard de la construction européenne : car bien sûr l'émancipation des peuples passera par les priver de leur souveraineté nationale, et leur soumission à la bureaucratie de la Commission, quand bien même elle appliquerait un programme "social"... S'intéresser plus aux autres qu'aux ouvriers et employés : d'une part, comme l'a dit mon ami et camarade Gilles, le PCF (ou en tout cas sa direction parisiano-boboisée) a déjà largement pris ses distances avec eux, en raison des modifications sociologiques au sein du PCF (conséquencess elles-mêmes de choix politiciens de la part de la direction). Mais le PCF ne pratique plus, c'est bien connu, d'analyse de classe de la société, si bien qu'être l'expression politique d'une classe sociale n'est pas son problème. Donc, même sans s'intéresser aux ouvriers ou aux employés, il ne s'intéresse pas plus aux travailleurs de l'ère numérique mais, de façon bien plus vague, aux "dominés"... Changer de nom en supprimant "communiste" : c'est le rêve suprême des dirigeants du PCF, histoire de tourner une page avec laquelle ils se flagellent tous les matins, avec la bénédiction des sondages de ce genre... Défendre les plus pauvres : ce n'est qu'en partie une analyse de classe, car elle répond seulement à la question de la répartition inégale dans la répartition des richesses, mais en aucun cas à la structure de la production entre capital et travail... Admettre qu'il n'y a pas d'alternative possible à l'économie de marché : Robert Hue a donné le signal de cette capitulation, sur laquelle la direction du PCF n'est revenue qu'en protestant avec un misarabilisme à faire pleurer Martin Hirsch... Le rôle du Parti dans la construction du modèle français : on s'en glorifie, mais on tourne exactement le dos à ce qui a rendu possible ce rôle essentiel joué par les communistes dans l'histoire de notre pays.
Question 12. : "Les idées défendues par les communistes que vous connaissez vous paraissent-elles très positives, plutôt positives, plutôt négatives ou très négatives ?" Il s'agit là de faire appel au "vécu" de chaque sondé, mais sans être plus précis sur ce qu'on entend par "les idées défendues par les communistes". En fait, les réponses à une question de ce genre-là sont traditionnellement positives, car elles font appel à l'affectif des "communistes que l'on connaît", le voisin, le collègue, et qu'on a bien un peu de sympathie pour leur dévouement. Cette question n'a très clairement pour objectif que de rassurer les militants sur la justesse de leur engagement et de la ligne actuelle du PCF, de façon à leur faire gober les "transformations" et "adaptations" à opérer.
Question 13. : "Faites-vous confiance, plutôt confiance, plutôt pas confiance ou pas du tout confiance au PCF pour améliorer les choses au niveau national et dans votre commune, là où vous habitez ?". Déjà, contrairement à d'autres question, on se demande pourquoi les échelons mondial et européen ont été supprimés. Comment établir alors une cohérence entre les questions et les réponses ? Ou est-ce une façon implicite de dire que l'influence du PCF ne se limite qu'à l'échelon de notre pays ? Par ailleurs, que sont encore les "choses" qu'il s'agit d'améliorer ? La fréquence d'arrosage de ma pelouse ?
II. Questions posées sur les questions posées
Comme nous venons de le voir question par question, celles-ci sont posées de façon complètement orientées, et les réponses proposées, le cas échéant, également. L'objectif, comme pour chaque question, est de répondre à un besoin idéologique du commanditaire, à savoir ici la direction liquidatrice du PCF. Il est navrant de constater qu'un PCF qui porte, ou est censé porter, certes sans plus s'en revendiquer, l'héritage de Marx (et ses travaux sociologiques, dont une citation fameuse est que "les idées dominantes sont les idées de la classe dominante"), en vienne à utiliser des outils forgés par et au service de ces mêmes classes dirigeantes. Celles-ci postulent en effet, en matière de sociologie, la libre conscience des agents, dégagés de toute contrainte sociale, qui pensent et agissent en toute connaissance de cause, en ayant parfaitement conscience des origines et des conséquences de leurs pratiques. Ce postulat leur permet de justifier que la démocratie ne s'incarne que par des élections, et que l'élu peut faire ce qu'il veut une fois au pouvoir : ainsi Sarkozy se prétend-il dépositaire de la volonté des Français pour liquider l'éducation, la santé, la justice, les services publics, etc. Or adopter le même postulat, ce que fait très précisément un sondage, est se condamner à la défaite, car c'est se donner la même grille de lecture et d'action que son adversaire. Le sondage est une des formes pratiques de l'idéalisme philosophique, quand le mouvement révolutionnaire devrait se fonder sur le matérialisme (voir à ce sujet la formation donnée par Gilles Questiaux à l'université d'été de la Fédération de Paris en 2007). Car enfin, que signifie un sondage ? Il ne s'agit que de mesurer le degré de pénétration des idées dominantes, c'est à dire des idées de la classe dominante, dans la société. Et alors, quelle surprise de constater que le PCF ne leur plaît guère, whou, c'est un scoop !
Ainsi le discours du PCF n'est plus fondé sur une analyse des rapports de classe dans la société capitaliste contemporaine, mais sur des "valeurs" : liberté, émancipation, égalité, démocratie, etc. D'une part ces "valeurs" sont subjectives et ambiguës (la liberté est revendiquée aussi par les capitalistes pour exploiter leur prochain...) et sujette à interprétation, d'autre part elle mettent la charue avant les boeufs, c'est à dire que leur sens sans équivoque pourrait être fourni par une analyse de classe, et elles se retrouveraient être une conséquence superstructurelle d'une analyse sur l'infrastructure de la société. Là, elles ne sont pas une conclusion, mais une hypothèse. L'émancipation dont on nous parle dans le Parti souffre du même travers : on la postule, au lieu de chercher à l'atteindre. Ainsi la direction se désengage de toute prise d'initiative politique au prétexte que les militants doivent se montrer émancipés ; le problème est qu'ils ne le sont pas, ou pas assez, et sont contraints de travailler pour vivre et, par le biais de leur cotisation et de leur action militante et bénévole, pour faire vivre le Parti. Qu'on leur reproche de ne pas être partout pour analyser le recul du Parti participe d'une démarche liquidatrice car elle s'entretient elle-même : on recule, donc on s'adapate (restructuration de l'organisation révolutionnaire avec moins de cellules, notamment en entreprise, par exemple) ; mais plus on prétend s'adapter (à la réalité de nos forces militantes, etc.), et plus on recule. Et quand le militant de base critique ces orientations et, en fait, ne demande qu'à être organisé, aidé dans ce travail de reconquête, on lui balance "émancipation" en pleine tête, ce qui veut précisément dire : "démerde-toi tout seul". Ce développement un peu long sur une des "valeurs" proclamées par le Parti montre qu'elles constituent une impasse pour fonder un mouvement politique de masse, car elle s'appuie sur une erreur de raisonnement (inverser état actuel et état souhaité, hypothèse et conclusion), ainsi que sur une base philosophique idéaliste, quand il faudrait être matérialiste.
Un autre slogan creux et inefficace usé et abusé par la direction est celui de "gauche". L'invoquant toujours, ne le définissant jamais, la direction du PCF l'utilise à tort et à travers pour justifier toutes les compromissions, la dernière en date étant la pétition unitaire contre la privatisation de La Poste. C'est très bien de se battre pour ça (mais on n'a rien fait pour EDF-GDF, tiens...), mais avec des socialistes qui ont toujours travaillé à la libéralisation des services dans le Monde, en Europe et en France ; on se demande même si cette protestation de leur part n'est pas seulement une marque de jalousie à l'égard de la droite à propos d'une réforme dont ils auraient souhaité la paternité... les désaccords avec le PS ne sont pas que programmatiques, ils sont aussi fondamentalement philosophiques, car le PS et la sociale-démocratie sont idéalistes. Ils croient, les bons enfants, à la possible conciliation du travail et du capital : ils nient la lutte des classes. De là découlent toutes leurs trahisons, tous leurs coups de Trafalgar à l'égard des travailleurs, car ils veulent, dans une démarche un petit peu messianique, préserver et la chèvre et le choux, alors que chacun sait que le choux ne vivra qu'à condition que sa victoire sur la chèvre soit complète. Par conséquent, toute concession à l'égard des socialistes est une défaite des travailleurs ; l'union avec eux n'est possible qu'à condition de travailler sans relâche à l'inversion du rapport de force, et à la réalisation de concessions de leurs parts, pas de la nôtre. Or cette stratégie et cette démarche-là ont été sacrifiées depuis les années 1980 sur l'autel de la solidarité gouvernementale, et nous ont mis sur le chemin du déclin, mais c'est un autre sujet.
Conclusion
Il paraît clair que le contenu de ce sondage, tout comme le moment auquel il survient, ne sont pas innocents. Cependant, les ficelles sont grosses, et l'on peut espérer que le militants les aperçoivent, et déroulent la bobine de bobards qu'on leur raconte depuis quinze ans, pour y mettre un terme et remettre le PCF sur les rails de la défense des travailleurs.
JC, le 7 septembre 2008
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