Rupture ou soumission : la logique binaire de l'Union européenne
4 Mars 2015 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Euroboycott, #l'Europe impérialiste et capitaliste
Jyrki Katainen, vice-président de la Commission européenne : « Nous ne changeons pas la politique en fonction des élections »
PIERRE LEVY
Sacré Jean-Claude ! Si M. Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, n’existait pas, il faudrait l’inventer. L’ancien premier ministre luxembourgeois est un vieux briscard des institutions européennes qu’il fréquente depuis trois décennies. Il dit souvent tout haut ce que ses collègues préfèrent taire.
Quatre jours après le scrutin grec, il avertit dans Le Figaro(29/01/15) qu’« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». De bonnes âmes se sont indignées. A tort : Jean-Claude Juncker a simplement traduit tant la lettre que l’esprit de l’intégration européenne.
Car « l’Europe » n’est pas une « idée », une « aventure », un « espoir ». C’est avant tout une construction juridique réellement existante : des règles, des institutions, des procédures. Avec en clé de voûte « l’effet-cliquet » : dès lors qu’ils sont adoptés, les « acquis communautaires » sont irréversibles. Et s’imposent donc aux gouvernements nationaux, quand bien même ceux-ci seraient issus d’un vote populaire qui a congédié une majorité précédente. Il ne s’agit pas d’un « déficit démocratique » ou d’une malfaçon de l’UE, mais tout simplement de la raison d’être de cette dernière.
Pour le malheur de son peuple, le cas de la Grèce en constitue la plus brutale illustration. Ainsi, quand le ministre allemand des finances martèle qu’aucune discussion n’était possible tant qu’Athènes ne reprenait pas à son compte les engagements – l’austérité mortifère – précédemment souscrits, il ne fait que rappeler le droit européen. Chacun avec sa propre tonalité et dans un subtil jeu de rôles, la Commission comme les autres capitales – à commencer par le président français – ne disent pas autre chose. Et si par hypothèse d’école, elles étaient tentées par l’indulgence, elles ne le pourraient pas sauf à condamner le « projet européen » à une explosion rapide.
Car si une règle obligatoire devenait de fait facultative, c’est toute la construction – fondée sur la glorification constante de l’« Etat de droit » – qui se déliterait. Comment justifier qu’une « fleur » accordée à la Grèce ne le soit pas demain au Portugal, à l’Italie ou à la France ? Le principe inscrit dans les traités d’une « union toujours plus étroite » partirait ainsi à vau l’eau. C’est ce qu’exprimait à sa manière le vice-président de la Commission chargé de l’euro, le Finlandais Jyrki Katainen : « nous ne changeons pas la politique en fonction des élections ». En d’autres termes : si les peuples étaient libres d’opérer leurs propres choix politiques, sept décennies d’intégration européenne auraient perdu toute raison d’être.
Et si Angela Merkel a réaffirmé que « le but de notre politique était et reste que la Grèce demeure définitivement dans l’euro », ce n’est pas parce qu’économiquement, le départ de celle-ci aurait des conséquences catastrophiques pour l’Allemagne. C’est parce que si un pays quittait le navire, ce serait le point de départ d’un détricotage irréversible. Or la monnaie unique n’est pas d’abord un objet économique, c’est avant tout un projet politique, que les tenants de l’intégration entendent maintenir quel qu’en soit le prix (« whatever it takes », selon l’expression anglaise rendue célèbre par le patron de la Banque centrale européenne).
« Nous voulons corriger le cadre européen, pas le détruire », a confirmé le premier ministre grec. Tant qu’il restera dans cet état d’esprit, Alexis Tsipras demeure à la merci de ses bourreaux. Ses « partenaires » européens ont bel et bien imposé que soit maintenue la tutelle de la Troïka, fût-elle diplomatiquement débaptisée.
Or la dynamique qui avait suivi son élection, et ses première annonces, avaient élargi encore le soutien populaire qui l’a porté au pouvoir. L’arrogance et les menaces de la BCE ont fait spontanément descendre dans la rue des milliers de citoyens, mus par un remarquable sentiment de dignité. C’est sur cette force que M. Tsipras pourrait s’appuyer pour rompre.
Faute de quoi, le scénario est déjà écrit.
Pierre LEVY
Éditorial paru dans l’édition du 25/02/15 du mensuel Bastille-République-Nations
Information et abonnements : http://www.brn-presse.fr
Pierre Lévy est par ailleurs l’auteur d’un roman politique d’anticipation dont une deuxième édition est parue avec une préface de Jacques Sapir : L’Insurrection
Réveil Communiste :
Réveil Communiste est animé depuis 2010 par Gilles Questiaux (GQ), né en 1958 à Neuilly sur Seine, professeur d'histoire de l'enseignement secondaire en Seine Saint-Denis de 1990 à 2020, membre du PCF et du SNES. Les opinions exprimées dans le blog n'engagent pas ces deux organisations.
Le blog reproduit des documents pertinents, cela ne signifie pas forcément une approbation de leur contenu.
Le blog est communiste, non-repenti, et orthodoxe (comme ils disent). Il défend l'honneur du mouvement ouvrier et communiste issu de la Révolution d'Octobre, historiquement lié à l'URSS quand elle était gouvernée par Lénine et par Staline, mais sans fétichisme ni sectarisme. Sa ligne politique est de travailler à la création et à l'unité du parti du prolétariat moderne, et de lutter contre l'impérialisme (contre le seul qui importe, l'impérialisme occidental, dirigé par les États-Unis).
Les textes originaux, écrits par l'animateur seul ou en collaboration et dont il endosse pleine et entière responsabilité sont publiés dans la catégorie GQ, accessible directement dans la barre de menu. Ils sont reproductibles, sans modification, à condition d'en mentionner l'origine.
Les commentaires sont publiés après validation, mais ne sont pas censurés, sauf abus (insultes, diffamation, mythomanie, publicité, non-pertinence, ou bêtise manifeste).
Newsletter
Abonnez-vous pour être averti des nouveaux articles publiés.
Catégories
- 7173 Impérialisme
- 4848 Ce que dit la presse
- 4421 Economie
- 3378 lutte contre l'impérialisme
- 3196 Répression
- 2897 Journal des luttes
- 2886 Front historique
- 2810 États-Unis
- 2418 Qu'est-ce que la "gauche"
- 2365 A gerber !
- 2280 Ukraine
- 2126 l'Europe impérialiste et capitaliste
- 2114 Cuba
- 2104 classe ouvrière
- 2047 Russie
- 1894 Positions
- 1859 Syndicalisme en débat
- 1785 Initatives et rendez-vous
- 1752 Théorie immédiate
- 1675 Chine
- 1580 L'Internationale
- 1345 Élections
- 1275 Réseaux communistes
- 1190 Venezuela
- 1101 loi travail
- 1098 L'Europe impérialiste et capitaliste
- 1030 Amérique latine
- 938 Asie
- 894 Afrique
- 885 Europe de l'Est
- 858 élection 17
- 843 la bonne nouvelle du jour
- 672 Publications
- 616 Royaume-Uni
- 590 Art et culture révolutionnaires
- 577 Asie occidentale
- 576 Congrès du PCF depuis 2008
- 567 Syrie
- 534 Articles les plus lus archivés chaque semaine
- 484 GQ
- 475 Corée
- 449 Colombie
- 433 Euroboycott
- 378 Grèce
- 351 Communistes en Italie
- 350 La bonne nouvelle du jour
- 350 Luttes 2008-2011
- 349 Brésil
- 314 Bolivie
- 288 Mille raisons de regretter l'URSS
