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Réveil Communiste

Antonio Gramsci : le marxisme comme "Réforme" intellectuelle et morale

24 Octobre 2016 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Antonio Gramsci, #Théorie immédiate, #Front historique, #Communistes en Italie

Pour Gramsci, le marxisme est une culture totale qui absorbe opinion populaire, art, science et même religion. A lire d'urgence, pour le centenaire de la Révolution d'Octobre et le cinquième centenaire de la Réforme luthérienne, en 2017

Pour Gramsci, le marxisme est une culture totale qui absorbe opinion populaire, art, science et même religion. A lire d'urgence, pour le centenaire de la Révolution d'Octobre et le cinquième centenaire de la Réforme luthérienne, en 2017

 Extraits du Cahier de Prison 16, § 9. Gramsci utilise l'expression "philosophie de la praxis" pour désigner le marxisme. Les "orthodoxes" sont les dirigeants "centristes" de l'Internationale, avant la Guerre de 1914, comme Kautsky, ou Plékhanov, ou des penseurs bolcheviques comme Boukharine en URSS après la guerre. La "Réforme" à laquelle il est fait référence et que le marxisme se donne pour but de surpasser est la Réforme religieuse du XVIème siècle qui fut à l'origine du protestantisme, ainsi que d'une refonte complète de la culture populaire du Nord de l'Europe, qui ouvrit la voie au capitalisme. Une telle révolution dans les mentalités populaires, appuyée sur le corpus historico-philosophique marxiste, et sur le récit épique et lyrique de ses réalisations pouvait et pourra soulever le monde, dans toutes ses régions, indépendament du substrat religieux populaire local (catholique, protestant, orthodoxe, musulman chiite ou sunnite, hindouiste, bouddhiste, etc ...) ndgq.

 

[1932-1933]   

PHILOSOPHIE DE LA PRAXIS ET RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE

La philosophie de la praxis a été un moment de la culture moderne ; dans une certaine mesure, elle en a déterminé et fécondé quelques courants. L'étude de ce fait, très important et significatif, a été négligé ou est franchement ignoré par ceux qu'on est convenu d'appeler les orthodoxes et pour la raison suivante : à savoir que la combinaison la plus digne d'intérêt a eu lieu entre la philosophie de la praxis et diverses tendances idéalistes, ce qui, aux orthodoxes en question, liés essentiellement au courant de culture particulier du dernier quart du siècle passé (positivisme, scien­tisme) a semblé un contresens sinon une astuce de charlatan (il y a toutefois dans l'essai de Plékhanov sur les Problèmes fondamentaux quelques allusions à ce fait, mais le problème n'est qu'effleuré et sans aucune tentative d'explication critique). Aussi semble-t-il nécessaire de redonner toute sa valeur à la manière dont Antonio Labriola tenta de poser le problème. 

Il est arrivé ceci : la philosophie de la praxis a subi réellement une double révi­sion, c'est-à-dire qu'elle a été l'objet d'une double combinaison philosophique. D'une part, certains de ses éléments, d'une manière explicite ou implicite, ont été absorbés et incorporés par certains courants idéalistes (il suffit de citer Croce, Gentile, Sorel, Bergson lui-même, le pragmatisme) ; de l'autre, les « orthodoxes », préoccupés de trouver une philosophie qui fût, selon leur point de vue très étroit, plus compréhen­sive qu'une « simple interprétation de l'histoire », ont cru être orthodoxes, en l'identi­fiant fondamentalement au matérialisme traditionnel. Un autre courant est revenu au kantisme (et on peut citer, en dehors de Max Adler, viennois, les deux professeurs italiens Alfredo Poggi et Aldechi Baratono). En général, on peut observer que les courants qui ont tenté des combinaisons de la philosophie de la praxis avec des tendances idéalistes sont en très grande partie composés d'intellectuels « purs », alors que le courant qui a constitué l'orthodoxie était composé de personnalités intellec­tuelles qui se consacraient plus nettement à l'activité pratique et étaient, par consé­quent, davantage liées (par des liens plus ou moins intrinsèques) aux grandes masses populaires (ce qui n'a d'ailleurs pas empêché la majeure partie d'entre eux de faire des culbutes d'une importance historique-politique non négligeable). 

Cette distinction a une grande portée. Les intellectuels « purs », comme élabo­rateurs des plus larges idéologies des classes dominantes, comme leaders des groupes intellectuels de leur pays, devaient nécessairement se servir au moins de certains éléments de la philosophie de la praxis, pour fortifier leurs conceptions et modérer l'envahissant philosophisme spéculatif par le réalisme historiciste de la nouvelle théorie, pour doter de nouvelles armes l'arsenal du groupe social auquel ils étaient liés. D'autre part, la tendance orthodoxe se trouvait lutter avec l'idéologie la plus répandue dans les masses populaires, la transcendance religieuse, et s'imaginait que pour la surmonter, il suffisait du plus fruste, du plus banal matérialisme qui était lui aussi une stratification non négligeable du sens commun, maintenue vivante plus qu'on ne le croyait, plus qu'on ne le croit, par la religion elle-même qui a dans le peuple son expression triviale et basse, fondée sur la superstition et la sorcellerie, où la matière a un rôle qui n'est pas mince. 

Labriola se distingue des uns et des autres par son affirmation (pas toujours sûre, à vrai dire) que la philosophie de la praxis est une philosophie indépendante et originale qui porte en elle les éléments d'un développement ultérieur, lui permettant de devenir, d'interprétation de l'histoire, philosophie générale. C'est précisément dans ce sens qu'il faut travailler, en développant la position de Labriola, dont les livres de Rodolfo Mondolfo ne semblent pas (tout au moins par le souvenir que j'en ai) un développement cohérent. 

Pourquoi la philosophie de la praxis a-t-elle eu ce destin de servir à former des combinaisons, fondant ses éléments principaux soit avec l'idéalisme, soit avec le matérialisme philosophique ? Le travail de recherche est forcément complexe et délicat : il demande beaucoup de finesse dans l'analyse et une grande sobriété intel­lec­tuelle. Car il est très facile de se laisser prendre par les ressemblances extérieures et de ne pas voir les ressemblances cachées et les liens nécessaires mais camouflés. L'identification des concepts que la philosophie de la praxis a « cédé » aux philo­sophies traditionnelles, grâce à quoi ces dernières ont retrouvé pour un temps un air de jeunesse, doit être faite avec une grande prudence critique, et signifie ni plus ni moins que faire l'histoire de la culture moderne postérieure à l'activité des fondateurs de la philosophie de la praxis. (...)

La philosophie de la praxis avait deux tâches : combattre les idéologies modernes dans leur forme la plus raffinée, afin de pouvoir constituer son propre groupe d'intel­lectuels indépendants, et éduquer les masses populaires, dont la culture était médié­vale. Cette seconde tâche, qui était fondamentale, étant donné le caractère de la nouvelle philosophie, a absorbé toutes ses forces, non seulement quantitativement mais aussi qualitativement; pour des raisons « didactiques », la nouvelle philosophie, en se combinant s'est changée en une forme de culture qui était un peu supérieure à la culture populaire moyenne (laquelle était très basse), mais absolument inadéquate pour combattre les idéologies des classes cultivées, alors que la nouvelle philosophie était précisément née pour dépasser la plus haute manifestation culturelle du temps, la philosophie classique allemande, et pour susciter un groupe d'intellectuels apparte­nant en propre au nouveau groupe social auquel appartenait la conception du monde. D'autre part la culture moderne, idéaliste en particulier, ne réussit pas à élaborer une culture populaire, elle ne réussit pas à donner un contenu moral et scientifique à ses propres programmes scolaires, qui restent des schèmes abstraits et théoriques ; elle reste la culture d'une aristocratie intellectuelle restreinte, qui parfois a prise sur la jeunesse, dans la seule mesure où elle devient politique immédiate et occasionnelle. (...)

La philosophie de la praxis présuppose tout ce passé culturel, la Renaissance et la Réforme, la philosophie allemande et la Révolution française, le calvinisme et l'éco­nomie classique anglaise, le libéralisme laïc et l'historicisme qui est à la base de toute la conception moderne de la vie. La philosophie de la praxis est le couronne­ment de tout ce mouvement de réforme intellectuelle et morale, dialectisé dans l'op­po­sition culture populaire et haute culture. Elle correspond à une synthèse. Réforme protes­tante plus Révolution française : c'est une philosophie qui est aussi une politi­que et une politique qui est aussi une philosophie. Elle en est aujourd'hui encore à sa phase populaire : susciter un groupe d'intellectuels indépendants n'est pas chose facile, et exige un long processus, avec des actions et des réactions, des adhésions et des disso­lutions et de nouvelles formations très nombreuses et complexes. Elle est la conception d'un groupe social subalterne, sans initiative historique, qui s'élargit continuellement, mais non organiquement, et sans pouvoir dépasser un certain niveau qualitatif qui est toujours en deçà de la possession de l'État, de l'exercice réel de l'hégémonie sur la société tout entière, lequel seul permet un certain équilibre organique dans le développement du groupe intellectuel. La philosophie de la praxis est devenue elle aussi « préjugé » et « superstition » : telle qu'elle est, elle représente l'aspect populaire de l'historicisme moderne, mais elle contient en elle un principe de dépassement de cet historicisme. Dans l'histoire de la culture, qui est beaucoup plus large que l'histoire de la philosophie, chaque fois que la culture populaire a affleuré, parce qu'on traversait une phase de bouleversement et que de la gangue populaire on sélectionnait le métal d'une nouvelle classe, on a eu une floraison de « matérialisme » ; en revanche, au même moment, les classes traditionnelles s'agrippaient au spiritua­lisme. Hegel, à cheval sur la Révolution française et sur la Restauration, a uni dialectiquement les deux moments de la pensée, matérialisme et spiritualisme, mais la synthèse fut « un homme qui marche sur la tête ». Les continuateurs d'Hegel ont détruit cette unité et on en est revenu aux systèmes matérialistes d'une part, aux systè­mes spiritualistes d'autre part. La philosophie de la praxis a revécu dans son fondateur toute cette expérience, Hegel, Feuerbach, matérialisme français, pour reconstruire la synthèse de l'unité dialectique : « L'homme qui marche sur ses jambes ». Le déchi­rement qui avait eu lieu pour l'hégélianisme s'est répété pour la philoso­phie de la praxis, c'est-à-dire que de l'unité dialectique on est revenu d'une part au matérialisme philosophie, alors que de l'autre la haute culture idéaliste moderne a cherché à incorporer les éléments de la philosophie de la praxis qui lui étaient indispensables pour trouver quelque nouvel élixir. 

« Politiquement » la conception matérialiste est proche du peuple, du sens com­mun ; elle est étroitement liée à bon nombre de croyances et de préjugés, à presque toutes les superstitions populaires (sorcellerie, esprits, etc.) C'est ce qu'on voit dans le catholicisme populaire et particulièrement dans l'orthodoxie byzantine. La religion populaire est grossièrement matérialiste, toutefois la religion officielle des intellec­tuels cherche à empêcher que se forment deux religions distinctes, deux couches séparées, afin de ne pas se détacher des masses, pour ne pas se présenter officielle­ment telle qu'elle est en réalité, une idéologie de groupes restreints. Mais de ce point de vue, il ne faut pas risquer une confusion entre l'attitude de la philosophie de la praxis et celle du catholicisme. Alors que la première maintient un contact dynamique avec les nouvelles couches des masses et tend à les élever à une vie culturelle supé­rieure, le second tend à maintenir un contact purement mécanique, une unité exté­rieure fondée surtout sur la liturgie et sur le culte qui frappent davantage les foules par leur aspect spectaculaire. Bien des tentatives hérétiques furent des manifestations de forces populaires visant à réformer l’Église et à la rapprocher du peuple, en élevant le peuple. L'Église a souvent réagi avec une grande violence, elle a créé la Compagnie de Jésus, elle s'est cuirassée des décisions du Concile de Trente, bien qu'elle ait orga­nisé un merveilleux mécanisme de sélection « démocratique » de ses intellec­tuels, mais en tant qu'individus isolés, non comme expression représentative de grou­pes populaires. (...)

Quelque chose d'analogue est arrivé jusqu'ici à la philosophie de la praxis; les grands intellectuels qui s'étaient formés sur son terrain, en dehors du fait qu'ils étaient peu nombreux, n'étaient pas liés au peuple, ne sortirent pas du peuple, mais furent l'expression de classes intermédiaires traditionnelles, auxquelles ils revinrent dans les grands « tournants » de l'Histoire ; d'autres restèrent, mais pour soumettre la nouvelle conception à une révision systématique, et non pour en assurer le développement autonome. L'affirmation que la philosophie de la praxis est une conception nouvelle, indépendante, originale, tout en étant un moment du développement historique mon­dial, est l'affirmation de l'indépendance et de l'origina­lité d'une nouvelle culture en incubation, qui se développera avec le développement des rapports sociaux. Ce qui tour à tour existe c'est une combinaison variable d'ancien et de nouveau, un équilibre momentané des rapports culturels correspondant à l'équi­li­bre des rapports sociaux. Ce n'est qu'après la création de l'État, que le problème culturel s'impose dans toute sa complexité et qu'il tend vers une solution cohérente. Dans tous les cas, l'attitude qui précède la formation de l'État est nécessairement critique polémique et ne peut jamais être dogmatique, elle doit être une attitude romantique, mais d'un romantisme qui aspire consciemment à son classicisme composé.

(M.S. pp. 81-89 et G.q. 16, § 9, pp. 1854-1864.)

[1933]

 

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GQ 29/08/2015 09:00

Ce texte montre que ceux qui ont cru que G était un cryto catho se sont fourré le doigt dans l'œil

GQ 13/10/2014 10:47


On peut rêver d'une uchronie où Gramsci aurait échappé à l'arrestation par la police de Mussolini, le 8 novembre 1926, et aurait intégré la direction soviétique (il parlait russe et sa femme
était soviétique).


En effet, il est le seul à disposer d'une théorie cohérente du nouveau pouvoir du parti en place en URSS, la théorie du "Prince moderne", alors que Lénine puis Staline poursuivirent toujours
l'idéal de la "dictature démocratique des ouvriers et des paysans" où l'oxymore montre bien la difficulté. La transition, pour eux , doit vite aboutir à une démocratie, au fond assez semblable à
la démocratie parlementaire, mais débarassée de la bourgeoisie. Seul Gramsci parvint à théoriser la triple stratification du pouvoir dans le parti entre "simples", cadres, et dirigeants, le rôle
des intellectuels organiques, et la justificatioon de la dictature comme stade éducatif du prolétariat par lui même, mais avec la médiation du groupe dirigeant et des cadres.


En cherchant à rétablir les formes de la démocratie prématurément, les soviétiques ont en fait rétablit la bourgeoisie et créé sans le vouloir le type du militant suiviste qui doit jouer le rôle
de caution au pouvoir sans oser, ni même vouloir participer au débat et à la décision.


En outre, Gramsci sortait du cadre de l'opposition frontale en rouges et experts, et il pouvait donner de très utiles conseils sur l'emploi du langage. Staline avait étudié cette question, mais
pas à fond, juste suffisament pour empêcher la ruine des études linguistiques en URSS, mais pas assez pour passer maitre dans la guerre de propagande. Enfin G avait les outils conceptuel pour
gérer la question du "culte" spontané qui s'était développé autour des dirgeant du "prince".