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Réveil Communiste

Réflexions sur le matérialisme historique (1/2)

4 Août 2016 Publié dans #GQ, #Théorie immédiate, #Front historique

Réflexions sur le matérialisme historique (1/2)

Le matérialisme historique, théorie marxiste de l’histoire

 

Gilles Questiaux

 

Sources :
Matérialisme historique, une bibliographie

 

 

Du même auteur :

Manifeste pour un réveil révolutionnaire des exploités

 

Le texte a été développé à partir d’un exposé prononcé dans le cadre d’une formation théorique le 25 février 2006, (modifié en 2009 puis en 2016) à la section du PCF du  XXème. Voir également : Le matérialisme historique présenté par Marx.

 

Il s’agit ici d’un bref exposé pédagogique des principes de la théorie marxiste de l’histoire, augmenté d’un survol rapide des productions de l’histoire marxiste des historiens. Sous le terme de matérialisme historique on peut désigner une étude globale du marxisme et de ses applications pratiques, voire toute l’histoire du mouvement ouvrier lui même, mais j’en resterai ici au sens restreint: la théorie marxiste de l’histoire qui doit être distingué dans la mesure du possible et sans jeu de mot de la théorie de l’histoire marxiste (comme courant de l’histoire universitaire), qui sera abordée également ; de quelques difficultés qu’elle présente ; de quelques applications dans le champ de la lutte politique et sociale ; et après l’inversion des termes, des réalisations scientifiques du marxisme universitaire, et des raisons de sa disparition.

 

1              Objet et hypothèses de base du matérialisme historique. Existe-t-il une interprétation définitive de ce concept central de la philosophie marxiste ?

a) l'objet du matérialisme historique

 

 Le matérialisme historique est la théorie marxiste de l’histoire. Mais cette théorie n’est pas développée de manière systématique par Marx lui-même, elle est seulement reconstituable à partir de quelques textes brefs, complétés par des passages d’Engels et de Lénine, et codifiée par Staline. Le Capital  de Marx et surtout son volume 1, le seul achevé, peut être considéré comme une exemple développé cette science de l’histoire, comme un modèle d’analyse scientifique appliqué. Appliqué à une formation sociale qui a existé dans l’espace et le temps, l’Angleterre du milieu du XIXème siècle et ses antécédents du XVIème au XVIIIème siècle; c’est en même temps une analyse historique, sociologique, économique, et aussi la base d’une critique de l’histoire, de la sociologie et de l’économie bourgeoise.

 Une formation sociale, objet de science historique, est une unité historique, géographique, économique et sociologique, une totalité sociale concrète. C'est en quelque sorte pour nous un "pays" où progresse dans ses contradictions une nation dans l'unité d'une époque.

 Elle comporte trois instances superposées:

 1)  Une base économique, ou un mode de production, par laquelle l’homme se crée lui même dans la lutte contre la nature, c’est en ce sens qu’il faut entendre le «matérialisme». L'homme est une réalité matérielle, historiquement produite.

2) Les rapports de production qui lient et opposent les hommes entre eux.

3) Et une superstructure qui comprend les idées fausses et/ou déformées que les hommes se font de leur activité: droit, religion, politique, idéologie, art, etc., marquée du sceau de la non-vérité mais qui est nécessaire au fonctionnement de l’ensemble, et qui reflète la vérité des rapports sociaux de manière en quelque sorte indirecte.

Ces instances sont travaillées par des contradictions dont l’origine est à chercher dans la lutte des classes, même si les conflits humains prennent apparemment le plus souvent d’autres formes qui en sont la traduction dans la superstructure (luttes religieuses, nationales, aujourd’hui « sociétales » etc). L’analyse marxiste des sociétés humaines revendique son caractère engagé, qui est lié à la participation des théoriciens marxistes à la lutte des classes: elle représente le point de vue du prolétariat qui est le seul point de vue conscient sur l’histoire, c’est à dire non inversé par l’idéologie, parce que le point de vue du prolétariat révolutionnaire coïncide objectivement avec le point de vue de la science. Ils coïncident parce que l'intérêt de la classe productive exploitée n'est pas de dériver le fruit de l'exploitation, la plus-value, de son coté, mais de supprimer l'exploitation et la nécessaire mystification idéologique qui a pour but de la cacher, d'en faire la dénégation, pour parler comme Freud. Ce qui explique pourquoi le matérialisme historique est en polémique permanente et créatrice avec l’ensemble des sciences humaines. Il s’oppose aux disciplines bourgeoises de l’histoire, de l’économie, de la sociologie, qui relèvent de l’idéologie, c’est à dire d’une vision inversée de la réalité, vision nécessairement trompeuse mais aussi trompée de la bourgeoisie. Bien entendu, cette critique ayant été formulée par Marx et Engels dès la rédaction de l’Idéologie allemande (1846), et pratiquée largement dans Le Capital, livre 1 (en particulier dans les notes), les sciences humaines bourgeoises ont tenu compte de la leçon, se sont sophistiquées pour récupérer et neutraliser cette critique, tandis qu’inversement le matérialisme historique a pu utiliser leurs contradictions pour s’institutionnaliser. Il existe donc un marxisme universitaire, philosophique, historique, économique, sociologique, etc., ce qui est paradoxal en soi, et dont la réalité et la qualité dépend entièrement du rapport de force mondial dans la lutte de classes. Ce marxisme institutionnalisé s'est en grande partie effondré sur lui-même après la chute de l'URSS.

Marx a une théorie de l'erreur. L’idéologie, comme théorie illusoire de la réalité, telle qu'elle est définie dans l’Idéologie allemande, trouve son origine dans la séparation entre travail productif et travail intellectuel : les intellectuels construisent une histoire et une économie qui sont aveugles à leurs propres conditions d’existence, aux conditions matérielles et historiques qui ont permis de les produire (de les former et de les rémunérer) en tant qu’intellectuels séparés du reste de la production sociale, et profiteurs de la plus-value.

Il y a donc, à grands traits, une fausse histoire (et fausse économie et fausse sociologie) abusée par les intérêts de classe de ses auteurs, et une vraie, le matérialisme historique qui exprime le point de vue du prolétariat. Cette certitude d’être dans la vérité soutient l’action, le courage dans la lutte des communistes, au moins jusqu’à la mort de Staline en 1953. A ce titre il n’y pas à faire le tri entre un “bon” communiste, un résistant ou un anticolonialiste par exemple, et un mauvais communiste, un de ces “staliniens” auteur, et souvent victime lui-même des purges dans les pays européens de l’Est avant 1953, puis gestionnaire inadéquat du “socialisme réel” après cette date. Leur force de conviction et la constance de leur engagement, nourries de la certitude que la cause était bonne, et qu’elle vaincrait certainement, était largement puisée dans les cours de Staline, traduits, vulgarisés, expliqués, commentés inlassablement dans le monde entier et dans toutes les langues : Principes du léninisme (1924) et Matérialisme historique et matérialisme dialectique (1938), et pour une part du mouvement communiste international dans ceux de Mao Tsé Toung.

Ce qui permet d’indiquer que théorie marxiste de l’erreur est à double tranchant. Si elle est difficilement réfutable par les idéalistes qu’elle remet à leur place malheureuse de serviteurs intéressés au non-vrai, elle comporte le risque de disqualification trop facile et rapide de critiques pertinentes, en fonction du lieu d’où elles proviennent, ou d’où l’autorité prétend qu’elles proviennent. Les marxistes triomphalistes du milieu du XXème siècle avaient perdus de vue  les leçons réelles de la dialectique hégélienne qui avait inspiré Marx, puis Lénine, le savoir que le faux peut être un moment du vrai.

Quoiqu'il en soit, le matérialisme historique devint dans le cadre des États socialistes héritiers de la Révolution d’Octobre une théorie classique, il est mis en forme pédagogique avec beaucoup d’efficacité par Staline, qui rédige Matérialisme historique et matérialisme dialectique en 1937 où il est définit comme “la théorie générale du Parti marxiste léniniste”. C’est pour le dirigeant tout puissant de l’Union Soviétique une science de l’histoire qui se développe sur le modèle des sciences exactes, et surtout celui de la biologie. Le prestige immense de Staline et de l’URSS pour les communistes mais aussi au-delà de leurs rangs pour le vainqueur de Stalingrad assure à cette interprétation une autorité longtemps hors de discussion. Ce prestige n’est pas immérité sur le plan purement théorique. Staline définit le matérialisme historique, tel qu’il sera développé de manière orthodoxe dans tous les partis de la Troisième Internationale, donc dans les Partis communistes officiels, dont le PCF et le PCI. Il faut rappeler que les statuts de L’Internationale Communiste obligent les communistes qui soutiennent la révolution Russe de 1917 à s’unifier dans un seul parti, pour des raisons stratégiques. La référence au matérialisme historique cimente c ette unité et fonctionne dans les fait comme une orthodoxie hors de discussion. Ce terme renvoit à la religion, et le marxisme n’est pas une religion. Mais comme il s’agit d’unifier le prolétariat qui en tant que tel ne dispose pas des moyens culturels de la critique (c’est la thèse de Lénine, dans Que faire?, 1902, approfondie par Gramsci dans ses Cahiers de Prison, écrits entre 1926 et 1936), la théorie marxiste mise en pratique repose en partie, comme les religions, sur la confiance des masses envers les intellectuels qui ont produit la théorie. En ce sens, comme il s’agit de théories mises en pratiques, les formes d’organisation religieuse développées par le catholicisme et l’orthodoxie d'Europe orientale anticipent en partie sur les formes d’organisation du parti du prolétariat. Cette homologie partielle expliquerait aussi peut être le succès comparativement plus élevé des partis communistes dans les masses de tradition catholique, plutôt que protestante.

Ici nous utilisons surtout des penseurs “orthodoxes”, mais aussi l’éclairage oblique qui provient des “gauchistes” de l’Internationale Communiste des années 1920, ceux qui sont critiqués par Lénine dans “la Maladie infantile du communisme”, et qui sont à la racine d’une tradition marxiste dissidente qui réapparait dans la décennie précédent mai 68 de façon tonitruante dans l’Internationale situationniste.

 

b) Les hypothèses de base du matérialisme historique en tant que théorie de l’histoire

 

 L’idée de base du matérialisme historique est sans doute ce qui est de plus universellement connu concernant le marxisme. Il suffit de se rappeler la première phrase du Manifeste du Parti Communiste:       

Premier principe:

 « Toute l’histoire jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes »

          On doit garder à l’esprit pour interpréter cette phrase que le Manifeste est un texte de combat, publié juste avant le déclenchement de révolutions en cascades dans toute l’Europe, au début de 1848. Il s’agit de revendiquer pour le prolétariat le rôle décisif dans ces révolutions qui s’annoncent, et qui sont pour la plupart encore des mouvements démocratiques, républicains, représentants l'aile radicale de la bourgeoisie européenne. Il y a un aspect performatif dans cette sentence. En décrétant d’entrée de jeu l’universalité de l’action du prolétariat en histoire sans s’attarder à la démontrer, Marx veut dévoiler une vérité mais plus fondamentalement renverser toute l’histoire du monde par une prise de parti, et sauter par dessus la tête du radicalisme bourgeois, dans une ère révolutionnaire nouvelle. Le matérialisme historique n’est pas simplement une idée dont on peut discuter académiquement, mais que c’est surtout une arme dans la lutte sociale.

La lutte des classes pour Marx est le travail du négatif qui fait avancer l'histoire, c'est le négatif concret et matériel dont le grand philosophe Hegel avait pressenti le rôle moteur dans l'histoire, mais qu'il avait situé dans l'univers abstrait des idées.

Marx n’a pas inventé la Lutte des classes, elle se trouve chez Tocqueville, chez Guizot. C’est un concept développé par la bourgeoisie pour synthétiser son rôle historique, culminant avec la révolution de 1789, dans la lutte contre les groupes privilégiées nobles, clergé, et les restes encore solides du féodalisme sous la monarchie absolue.

 Mais le matérialisme historique à aussi d’autres maximes de base, d’autres germes, il faut souvent se contenter de simples allusions signalées par les commentateurs, tel Lucien Sève (Introduction à la philosophie marxiste, 1976), puisqu’il n’existe pas de "philosophie" de Marx où ses principes seraient développés systématiquement.

Deuxième principe:

 

A la base du mouvement historique, du progrès historique, il y a aussi la dialectique des modes de production et des forces productives. Pour reprendre l’exemple de la révolution bourgeoise, en France en 1789, le féodalisme finissant et la monarchie absolue qui en est la superstructure politico-juridique s’opposent au progrès du mode de production capitaliste, après l’avoir favorisé en un premier temps.

C’est la contradiction entre le développement des forces productives (terre, hommes, techniques, ce que les économistes bourgeois appelent en y adjoignant le capital comme s'il était naturel les facteurs de production) et celle des rapports de production (organisation sociale et rapports de classe). L’histoire est donc la succession, entrecoupée de crises provoquées par le développement de leurs contradictions internes, de modes de production qui sont chacun supérieur au précédent.

Dans cette conception, l’histoire est un progrès, un processus de civilisation cumulatif. Mais qui reste sous l’emprise de la barbarie originelle. En un sens, l’exploitation dans la forme du salariat est le reliquat concentré de toutes les barbaries du passé (servage, esclavage, etc.). On a souvent pour le discréditer tenté de comparer le marxisme à une sorte de laïcisation de l’espoir religieux où les espérances millénaristes du paradis sur Terre se retrouveraient avec un habillage scientifique. Mais le paradis de Marx, c’est plutôt la civilisation, telle qu’en rêvent les hommes de la Renaissance et des Lumières. Enfin, il faut remarquer que les marxistes (dont Engels) avant le choix anticolonialiste décisif de Lénine, sont divisés sur l'évaluation du colonialisme dont ils réfutent la légitimité morale, mais questionnent le rôle historique.

Dans la Préface de 1859 à la Critique de l’économie politique, Marx décrit ainsi sa conception de l’histoire. Ce texte joue un rôle majeur dans la formation de la tradition “économiste” du marxisme, celle qui veut attendre du murissement des conditions économiques et sociales le renversement du capitalisme. Cette tendance développée unilatéralement dans la social-démocratie allemande d'avant 1914, aboutit au socialisme légaliste de la IIème Internationale, qui se dégonfle comme une baudruche au moment de la guerre de 1914, et qui donne en bout de course, nos socialistes. Mais la fin d'une théorie n'en indique pas forcément le sens.

On peut aussi rattacher à ce principe les réflexions inachevées de Marx sur la baisse tendancielle du taux de profit. Ici aussi il s'agit d'une dialectique matérielle, inspirée de Hegel, inhérente cette fois non aux rapports sociaux, mais aux forces de production. Marx pose (et démontre dans le Capital, volume 1) que la seule marchandise qui produise de la plus-value est la force de travail. Or avec le progrès technique et le développement industriel, le capital variable, qui est la part du capital mobilisée pour produire une marchandise qui est affectée à l'achat de force de travail, diminue sans cesse, par rapport au capital fixe (fournitures et machines) qui ne produit pas de plus value. Le développement du capitalisme entre donc en contradiction avec sa finalité, le profit. Or seul l'appétit du profit maintient le capiatlisme en vie, comme système créateur et dynamique. A l'horizon du développement du capitalisme se profile la perspective d'une crise terminale, qui rend nécessaire le passage au socialisme. Et cela de manière urgente, car l'un des moyens les plus efficace de retarder cette crise terminale et de relancer le taux de profit provisoirement, pour une ou deux générations, est la guerre (d'où la séquence 1914-1945-Guerre Froide).

Il y a donc deux principes moteurs qui expliquent le récit historique, la lutte des classes, et la dialectique des modes de production et des rapports de production. Staline synthétise avec habilité les deux principes, mais donne quand même la primauté au deuxième. Pour lui, contrairement à Mao, les contradictions de classe de la société sont résolues par l’instauration d’un État socialiste. Ces idées de base sur le « moteur de l’histoire » sont complétées par la théorie de l’idéologie: et la théorie de l’idéologie indique que les hommes font l’histoire mais pas comme ils croient la faire. Ils croient que leurs idées influent sur la réalité historique et sociale alors que c’est l’inverse: leurs idées s’expliquent par leur existence sociale et historique, et agissent en tant que telles.

L’analyse matérialiste historique d’un moment de l’histoire des idées consistera à indentifier et à démasquer les classes ou les fractions de classe qui se cachent derrière les idéologies laïques ou religieuses, et aussi les “grands hommes “ qui les endossent et les personnifient, par exemple les mandataires réels (et souvent inconscients) du Duc d’Orléans et Napoléon III dans la Lutte des classes en France (1848/1850)  de Marx. Un exemple réussi en son temps de cet usage historien direct du matérialisme historique est L’Histoire Populaire de l’Angleterre de Morton, historien marxiste anglais, publiée en 1938. Mais le recours trop systématique à cette méthode a rebuté bien des historiens. Elle ne doit pas dispenser en effet de recherches concrètes, ne serait ce que pour identifier correctement les groupes sociaux en question.

 

2           Explication et discussion des deux principes du mouvement historique

 

a)      Premier principe : la lutte des classes comme moteur de l’histoire, dévoilé dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels (1848)

 

La proposition du Manifeste est matérialiste, c’est à dire qu’elle explique le supérieur de l’ordre de l’idéal, des valeurs esthétiques et morales, par l’inférieur, la nécessité matérielle de produire et de reproduire le corps, le corps de l’individu comme le corps social (Auguste Comte donne cette excellente définition de l’épistémologie matérialiste, signalée par Althusser). La lutte des classes est un conflit sur la distribution de richesses, un conflit concret et matériel; on y trouve tous les sens du terme matérialiste. L’évidence aveuglante de la matérialité de l’homme, qui est fait de ce qu’il mange ; et la “bassesse” d’une lutte pour la survie, qui est placé au plus bas du système de valeur renversé par l’idéologie des classes qui ne travaillent pas. En ce sens le marxisme avant même d'avoir inspiré la moindre révolution réelle est révolutionnaire et scandaleux dans l’histoire des idées, un peu comme l'est la théorie de Freud. La sexualité est aussi un aspect de la matérialité, de la bassesse et de l’animalité humaine que refoulent les constructions idéalistes. Cette phrase est aussi matérialiste du point de vue de la méthode spontanée des sciences: en effet le mouvement historique est, comme la matière pour le physicien, un donné antérieur à l’acte de recherche que le chercheur individuel ou collectif doit découvrir, et non inventer, créer, à la manière d’un Dieu (ou, en histoire, d’un “grand homme”, tel Napoléon premier).

Le matérialisme historique forme un système cohérent avec la philosophie que l’on peut reconstituer à partir des écrits de Marx, le matérialisme dialectique, mais il peut exister sans lui, ce qui permet des alliances et des adhésions de gens qui souscrivent à d’autres philosophies que le matérialisme dialectique. Un catholique sud-américain (par exemple) peut très bien adhérer au matérialisme historique sans contradiction. Mais c'est une limitation de sa porté. La proposition du Manifeste n’est pas que matérialiste, elle est dialectique, c’est à dire qu’elle s’élève à la connaissance du passage de l’être dans le devenir. C’est plus scandaleux pour la pensée bourgeoise, qui a besoin de croire en la stabilité de son patrimoine, que le matérialisme qui est aussi une tendance radicale de sa pensée. Une connaissance dialectique place à la base de la connaissance historique non l’équilibre, le stable, les décrets éternels de la providence, la nature humaine, “l’homme,” mais la lutte sans cesse recommencée des exploités pour survivre face à la pression des extracteurs de plus-value, et pour reconquérir leur bien volé. Elle est dialectique aussi parce qu’elle historicise, relativise à l’histoire, les données apparemment éternelles des situations économiques et sociales et par exemple les lois de la science économique sont démasquées comme lois du mode de production capitaliste et non pas comme le prétend l'économie idéologique bourgeoise des lois de la production en général (ce serait commode de pouvoir ainsi balayer du revers de la main tous les discours d’experts qui quotidiennement justifient le capitalisme au nom de ces lois! Mais il ne faut pas exagérer cet avantage théorique, en effet comme le capitalisme n’a pas encore été dépassé, les lois économiques du capitalisme, s’il y en a, non plus) .

Le matérialisme historique s’appuie sur le matérialisme dialectique. Le matérialisme dialectique contient une thèse logique qui suppose que les contradictions sont réelles, et donc matérielles, et non des effets de la faiblesse de l’entendement ou de la perception humaines, et le matérialisme historique affirme que des contradictions réelles expliquent le mouvement historique. La conception de la réalité des contradictions dans l’être lui même (et non simplement dans la pensée ou entre les diverses pensées qui pensent l’être) remonte à Héraclite, philosophe grec présocratique, du cinquième siècle avant Jésus Christ qui disait pour exprimer la contradiction de l'être: “on ne se baigne jamais dans le même fleuve”.

La contradiction réelle principale dans l’histoire, son énergie et son moteur est celle de la lutte des classes. En cela le matérialisme historique est corrélatif de la notion de prolétariat révolutionnaire qui pratique la lutte des classes de manière consciente. Le prolétarait en effet vient de faire irruption sur la scène politique à l'occasion des mouvements révolutionnaires des années 1830, des deux cotés de la Manche.

 

b)       Quelle est la culture historiographique de Marx en 1847 ?

 

Hegel, mais aussi des historiens bourgeois: Guizot, Augustin Thierry. Pour Hegel, l’histoire est le développement de la raison, l’État bourgeois (en fait l’État bureaucratique prussien vers 1800) son couronnement, mais il fournit le scénario d’un enchaînement dialectique d’époques qui se suppriment successivement par le jeu de leurs contradictions internes pour réaliser le progrès idéel. Marx et Engels conservent cet aspect de l’hégélianisme, sans y inclure le but spirituel que Hegel assignait à l’histoire : incarner l’Esprit absolu dans un État, « fin de l’histoire » dans tous les sens du mot fin.

La lutte des classes est une découverte de l’historiographie bourgeoise qui cherche à comprendre les révolutions bourgeoises, de 1640 en Angleterre à 1789 en France,  et elle cherche à conjurer les classes dangereuses qui la pratiquent par la fabrication de l’identité ethnique. La noblesse réagit à la menace de la bourgeoisie qui veut la supplanter en inventant la lutte des races dont le précurseur est le marquis de Boulainvillier expliquant la Révolution française comme une revanche des vaincus opposant les Gaulois aux Francs. Le racisme est dès l'origine la théorie alternative aux théories révolutionnaires du milieu du XIXème siècle qui revendiquent l’émancipation du prolétariat, et son but est d’expliquer les contradictions réelles de la société par l’effet d’un fauteur de mal extérieur (l’étranger, et de plus en plus souvent après 1850, les juifs), et de résoudre ces contradictions par l’exploitation des “races inférieures”, pour rétablir l’unité du peuple. (Aldous Huxley en écrit au XXème siècle l’anti-utopie dans Le Meilleur des Mondes). 

Les relations entre concepts de classe et de nation sont complexes. L'internationalisme n’est pas un mondialisme, car l’enjeu de la lutte du prolétariat dans chaque pays est le renversement de sa bourgeoisie nationale, la prise du pouvoir politique dans le cadre national, le moyen stratégique étant l’alliance entre les différents prolétariats nationaux. La lutte des classes peut avoir l’effet paradoxal d’intégrer le prolétariat à la nation, voire d’en expulser la bourgeoisie.

 

 c) La lutte des classe est-elle vraiment le moteur de l’histoire ?

 

A première vue il semble exister pourtant une multitude de faits historiques qui n'en relèvent pas.

Deux remarques d’abord:

           1) Pour un dialecticien, influencé par Hegel, et même matérialiste, il est tout à fait concevable que le faux soit un moment du vrai. A garder en mémoire lorsque l’on pense à la valeur universelle des principes d’explication : “toute l’histoire...”

          2) Gramsci a remarqué et justifié le fait que la propagande n’est pas soumise aux mêmes critères que la discussion académique: imaginons; un libéral très habile avec une rhétorique bien huilée, opposé à un militant communiste ouvrier, sans formation universitaire, dans un de ces pseudo débats à armes égales dont le spectacle démocratique raffole. Le vainqueur n’est pas celui qui dit la vérité, mais celui qui l’emporte dans un duel de communication. Pour cela le militant doit s’appuyer sur des procédés “dialectique” au sens péjoratif du terme, sur des procédés d’avocat, de publicitaire, car il s’expose sinon à être troublé par les arguments habiles de l’adversaire. Sa seule défense est de se souvenir qu’il a été auparavant, convaincu rationnellement lors de sa découverte de la théorie juste, même s’il ne parvient pas à réfuter tout de suite les sophismes bourgeois... Le matérialisme historique est donc aussi une arme de communication; elle dit: “nous avons la vérité de par ce que nous sommes, et vous êtes dans l’erreur et le mensonge de par ce que vous êtes”. C’est une arme puissante, et tout le travail de Marx est là pour étayer cet effet de vérité. Et comme toute arme puissante, c’est aussi dangereux pour ceux qui l’emploient. Car la réalité des contradictions de la base matérielle signifie que la vérité qui découle d’une analyse juste n’est que momentanée... plus profondément fluente que la simple adéquation aux circonstances.

 Un adversaire contemporain de Marx considérait que sa théorie était bonne pour la société capitaliste avec ses bourgeois et ses prolétaires, mais pas pour l’Antiquité, ère de la politique, ou le Moyen Age ère du catholicisme. Marx répond: “ce qui est indubitable c’est que l’Antiquité n’a pas pu vivre de la politique et le Moyen Age du catholicisme”. On voit là de nouveau le coté subversif du “matérialisme”, la subversion rabelaisienne figurée dans Pantagruel par la révolte de l'estomac contre la tête. En fait même si cette explication matérialiste paraît réductrice, elle peut expliquer de façon convaincante, sans doute pas “tous” mais un nombre considérable de phénomènes historiques.

Comment entendre cette totalité? Entendre : « toute l’histoire peut se comprendre à partir de ce principe », et non, « il ne s’est jamais produit dans l’histoire humaine que des luttes de classes », ce qui serait facile à contredire, en produisant un contre-exemple. C’est plutôt un éclairage total qu’une définition d’essence. Ce n’est pas parce que l’art, la religion, la politique, la nation doivent se comprendre de manière démystifiée qu’elles perdent leur spécificité, ni même leur histoire spéciale. Mais le principe de leur transformation leur est extérieur. Ce sont des “modes” au sens trivial du terme, et des “modes” au sens philosophique (modifications) d’une autre essence.

Autre paradoxe, paradoxe dialectique à la manière hégélienne, la lutte est le mouvement même mais la lutte des classe paraît dans le marxisme en quelque sorte immuable, elle existe éternellement depuis les débuts de l’histoire. Or la lutte a toujours existé au principe des sociétés, mais la lutte des classes révolutionnaire est récente, ce n’est qu’avec l’unification du capital que cette lutte devient une guerre où le prolétariat peut gagner, et non un carnaval violent, une saison où les esclaves dominent leurs maîtres avant d’être exterminés à leur tour ou soumis à nouveau.

Quoi qu’il en soit de la pertinence historique de la thèse marxiste sur le rôle historique universel de la lutte des classes, une énorme quantité de recherche et de récit historiques ont pu être élaborés par la recherche universitaire ou militante. Mais la lutte des classes n’est pas pour les chercheurs révolutionnaires un secret de polichinelle à retrouver sous le paravent idéologique, elle est surtout une clef méthodologique, pour créer de nouveaux objets historiques que nous verrons plus loin.

 

         d) Deuxième principe explicatif, la dialectique historique  des modes de productions et des rapports de production

 

En utilisant Staline dans Matérialisme historique et Matérialisme dialectique, comme fil conducteur :

“L’histoire du développement de la société est, avant tout, l’histoire du développement de la production, l’histoire des modes production qui se succèdent à travers les siècles, l’histoire du développement des forces productives et des rapports de production entre les hommes, par conséquent l’histoire du développement social est en même temps l’histoire des producteurs des biens matériels, l’histoire des masses laborieuses qui sont les forces fondamentales du processus de production et produisent les biens matériels nécessaires à l’existence de la société.”

"La science historique doit  s’occuper avant tout de l’histoire des producteurs des bien matériels de l’histoire des masses laborieuses, de l’histoire des peuples”

Staline décrit ensuite l’engendrement successif de cinq modes de production qui paraissent comme des civilisations définies par leur technologie, où les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production (rapports sociaux), contradiction qui est résolue par le passage révolutionnaire de la société à un niveau supérieur. (Il s’agit d’une interprétation du marxisme parfaitement orthodoxe, dans la ligne des penseurs de la Deuxième Internationale d’avant 1914. Staline est celui qui la met en pratique, la fait passer dans le réel. Le marxisme appliqué au réel, et le « stalinisme », c’est la même chose, il n'y a pas d'échappatoire).

Ce sont les modes de production du communisme primitif, antique, féodal, bourgeois et socialiste, auquel on peut ajouter chez Marx un mode de production asiatique. C’est de l’histoire à grands traits, dont le couronnement final est la société socialiste où les contradictions entre forces productives et rapports de production sont définitivement résolues.

 A l’époque où Staline écrivait ce texte, une des preuves invoquées à l’appui du matérialisme historique était la suivante: l’URSS socialiste échappait à la crise de 1929, cette incroyable destruction de forces productives, qui prouvait que la société capitaliste ruinée par ses contradictions internes devait fatalement être remplacée par le socialisme, qu’elle contenait d’ailleurs déjà en germe sous la forme des trusts monopolistiques qu’il suffirait de nationaliser.

 Staline fait partie des théoriciens révolutionnaire rendus compétents par la lutte et plus encore par l’exercice du pouvoir mais contrairement à Lénine ou à Mao, il n’exprime pas dans ses livres sa pratique historique, il la dissimule dans les généralités de l’histoire universelle. Dans sa version stalinienne le matérialisme historique est réductible à une esquisse d’histoire universelle, remarquablement claire, mais assez schématique, où les contradictions s’abolissent une fois passée la révolution. Pourtant, simultanée à la rédaction de ce texte, une véritable guerre civile se déchaînait dans le parti du prolétariat au pouvoir en URSS, comme un retour d'une lutte des classes refoulée.

Marx n’envisageait pas la possibilité d’un tel décalage dans les effets pratiques de sa doctrine telle qu’il la développe par exemple dans l’introduction à la Critique de l’Économie politique (1859). Pour lui en effet, l’humanité de ne se pose que les questions qu’elle est en état de résoudre, et les éléments de cette résolution sont développé par le développement des moyens de production, c'est-à-dire les classes productrices et la technique. Ou peut être que si? Gramsi souligne qu'il faut considérer tout l'espace ouvert entre ce principe, et celui énoncé dans le même texte selon lequel aucune société ne dsparait avant d'avoir épuisé toutes ses possibilités historiques. C'est le champ de longue durée de la révolution .

 

 e) Comment Marx et les marxistes relient-ils ces deux principes qui pris isolément semblent chacun propre à expliquer intégralement le mouvement historique?

 

 Marx lui même ne les lie pas explicitement, même si les althussériens croient pouvoir reconstituer un système qui les articule en décortiquent le Capital. Staline, lui, soumet hiérarchiquement la lutte des classes au développement des modes de production. La survie de l’État soviétique serait à ce prix. La question théorique de la cohérence générale du marxisme ne se pose pas historiquement avant qu’apparaisse un marxisme universitaire compétent, en France après 1945 surtout.  Auparavant les théoriciens marxistes de premier plan étaient tous des révolutionnaires, des hommes d’action qui avaient peu de temps pour explorer à fond l’abstraction, bonne ou mauvaise. Marx, Engels, Rosa Luxembourg, Lénine, Lukacs, Staline, Gramsci, Mao, ces philosophes sont des dirigeants politiques et des drapeaux. Il faut attendre le rapport de force favorable, après 1945 pour que percent des penseurs marxistes de formation universitaire, Henri Lefebvre, Louis Althusser, Michel Clouscard, et d’autres professionnels de la “pratique théorique”.

Avant de voir ce qu’ils disent, on peut proposer à ce point une synthèse provisoire qui ne prétend pas résulter d’un travail théorique approfondi et qui peut s’exprimer ainsi. Je comprends ainsi le sens de “toute”, dans l’expression « toute l’histoire du monde jusqu’à nos jour est l’histoire de la lutte des classes ».  “Toute” signifie que la lutte des classes, et on pourra aussi l’affirmer de la dialectique des modes de production et des rapports de production, explique intégralement ou plutôt traduit intégralement (des origines à la fin) l’histoire d’un certain angle de vue historiographique, ou dans un certain contexte; pour les articuler entre eux il faut faire une distinction catégorielle comme le faisait Aristote. Pour ce philosophe inépuisable, pour lequel Marx professait une grande admiration on peut envisager l’être “en tant que”, à partir d’une catégorie: (ex: le lieu, la finalité, la cause, etc).

Alors: à partir de la catégorie de la politique la lutte des classes est le moteur universel de l’histoire politique, de ce que les historiens modernes du vingtième caractérisent comme le temps court de l’événement, et aussi le temps projectif des sciences politiques. C’est en terme marxiste, le moteur de l’histoire des superstructures, le déclencheur souvent maquillé par l’idéologie, des événements.

A partir de la catégorie de l’économie, la dialectique des modes de production explique “en dernière analyse” d’après Engels à la fin de sa vie, le développement historique de l’économie, c’est à dire le temps long. Ils construisent les conditions de possibilité des événements. Le temps long est celui que préfèrent au XXème siècle les historiens universitaires, notamment les historiens français de l’école des Annales lorsqu’ils s’attaquent au territoire ouvert par la conception marxiste de ce dont l'histoire traite. Certains sont marxistes (Georges Lefèbvre, Labrousse, Vovelle, Vidal, Duby, d’autres évoluent vers le conservatisme (Le Roy Ladurie) mais leur champ d’étude principal, l’histoire économique et sociale, l’usage de méthodes quantitatives, et leur rejet de l’élément au profit de la structure les inscrivent largement dans une idée de l’histoire qui est celle de Staline (et qui partage avec elle le refoulement technocratique de la politique et du récit).

En sachant que l’économie, dans une perspective matérialiste explique le reste, il demeure vrai que la décision, la victoire, la pratique est au contraire politique. Ce n’est pas la réforme économique (comme le veulent Owen et les socialistes utopistes de la première moitié du XIXème siècle) qui va supprimer le capitalisme en quelque sorte à coté de lui, mais la dictature du prolétariat, donc la lutte politique. On ne peut pas construire le socialisme “à coté” du capitalisme, sinon il aurait été bâtit dans l’Ouest américain, à Nouvelle Harmonie, ou en Icarie. Les difficultés de cette thèse sont grandes: en effet, où se trouvait donc l’URSS? à coté du capitalisme? En lui? Elle peut conduire à l'abandon de l'étape de la construction du socialisme, pour en quelque sorte sauter tout d'un coup au communisme.

Le matérialisme historique n’est pas selon Lucien Sève, l’histoire elle même. Il entretient le même rapport à celle ci que le matérialisme entretient avec les sciences. C’est donc une philosophie de l’histoire, ce qui pose aux marxistes un problème de cohérence: Marx dans les thèses sur Feuerbach déclare expressément que le temps de la philosophie est terminé, « il n’est plus temps de décrire le monde il faut le transformer ». Malgré cela, le matérialisme historique serait une théorie non pour étudier l’histoire, pour pratiquer la recherche, mais une espèce de grille philosophique pour en interpréter correctement les résultats accumulés. Pour Althusser au contraire, Marx a “ouvert le continent histoire” à la science; il faut apprendre à lire le Capital. Le Capital est-il une synthèse de fait? Une production, la première, du matérialisme historique, qui est parvenu à la suite d’une coupure épistémologique avec le discours idéologique, au statut de science? Une maturation qui transforme l’histoire comme Lavoisier transforme la Chimie, comme Galilée transforme la physique?

         Il faut remarquer l’ambiguïté quant au statut scientifique du matérialisme historique : il semble être à la fois la science de l’histoire et le contenu de cette science, le développement historique. Althusser y voit une grossière erreur:  “le concept de chien n’aboie pas”. (Mais l’histoire a une histoire, et l’enjeu de l’histoire semble souvent l’histoire elle même). Si on suit l’analyse d’Althusser et de ses disciples (en particulier avec Balibar) la science de l’histoire est exposée dans le Capital, Volume 1, publié en 1867, on y voit comment l’humanité se structure en classes dans le processus de développement de la division du travail qui conditionne celui des modes de production. Les classes sont aussi des forces productives, et leur lutte aussi des rapports de production. Ce ne sont pas deux logiques différentes dans l’ordre d’un récit, mais un système de concepts inséparables et contemporain. Althusser (dans son article Contradiction et surdétermination, publié dans Pour Marx (1966)), on observe avec raison que la dialectique marxiste n’est pas comme celle qui fonctionne chez Hegel, comme un développement interne, comme la germination d’une graine, comme si le capitalisme actuel existait à l’état de germe, ou de code génétique, dans la société paléolithique des chasseurs cueilleurs! Pour que fonctionne la dialectique marxiste (mais est ce vraiment une dialectique alors?), il faut penser l’histoire comme un procès sans sujet (sujets comme « l’homme », « l’humanité », etc) où les trois instances qui constituent chaque formation sociale se développent de manière séparée, suivant leur rythme propre, avec des interactions et des surdéterminations. Althusser remarque que Lénine, suivant les remarques de Marx sur la situation de la Russie au XIXème siècle, accélère la marche de la révolution malgré l’arriération du pays, saute l’étape de la révolution bourgeoise au grand scandale des marxistes orthodoxes de la deuxième internationale qui attendent tranquillement le triomphe électoral dont ils seront frustrés par le déclenchement de la Guerre de 1914. Althusser propose de considérer le cas de l'analyse léniniste comme exemplaire et non pas exceptionnel, et de penser chaque situation historique de chaque formation sociale particulière comme toujours surdéterminées (par “l’arriération” ou autre chose), donc toujours particulière. La révolution chinoise et la théorie maoïste viendraient confirmer ce fait. Paradoxe des idées d’Althusser : alors qu’il considère que le marxisme opère le passage de l’histoire de l’idéologie à la science, sur le modèle de Galilée libérant la physique de l’emprise de la métaphysique, sa conception de la dialectique oblige à considérer davantage le matérialisme historique “appliqué” dans la lutte politique et sociale comme un art politique plutôt qu’une science. La conséquence de ce point de vue, c’est aussi de rendre le matérialisme historique très différent selon qu’il regarde derrière (science de l’histoire, ou devant; science politique). Les idées de Louis Althusser sont appréciées des historiens (Vovelle), et moins des dirigeants politiques (Marchais).

 Il y a des surdéterminations idéologiques, des va-et-vient de détermination entre superstructure et base économique, il y a un entrelacement d’enchaînements dialectiques qui explique la riche complexité des situations historiques, et l’extrême fécondité du marxisme en histoire. Althusser plaît aux historiens marxistes plus que Staline, même s’ils appliquent son programme de recherche. S’il s’agissait simplement de plaquer le schéma de Staline sur toutes les situations, ça ne servirait pas à grand choses pour la recherche historique, ça la rendrait même impossible! Mais c’est bel et bien pour les historiens des Annales (Bloch, Lucien Fèvre, Braudel), ce que le philosphe des sciences Lakatos appelle un “programme de recherche”. Les vraies sciences se définissant par leur programme de recherche.

  A suivre:http://www.reveilcommuniste.fr/pages/Le_materialisme_historique_theorie_marxiste_de_lhistoire_2-3465287.html

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