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Réveil Communiste

L'impérialisme américain assumé, par lui-même (1/4)

14 Décembre 2014 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Impérialisme

Lu sur le blog "les crises" d'Olivier Berruyer. signalé par Jean Lévy :

 

L'impérialisme américain assumé, par lui-même (2/4)

L'impérialisme américain assumé, par lui-même (3/4)

L'impérialisme américain assumé, par lui-même (4/4)


[Americain Progress (1872) – John Gast : Allégorie de la « Destinée manifeste » représentée par Columbia - la personnification féminine des États-Unis au XIXe siècle – guidant les colons américains vers les ténèbres sauvages de l'Ouest pour y apporter la lumière (et en profite pour câbler le télégraphe au passage)1]

L’origine de la fondation des États-Unis découle d’une vision idéaliste et religieuse. La découverte du « Nouveau Monde » devait permettre la construction d’un état idyllique, en opposition aux nations décadentes d’Europe2. Dès 1630, l’avocat puritain et fondateur de la Colonie de la baie du Massachusetts, John Winthrop, dans son sermon « A Model of Christian Charity », déclara que les puritains du Nouveau Monde avaient la mission divine de construire une « Cité sur la colline » (City upon a hill)3 ; expression tirée de l’Évangile selon Matthieu (5:14) : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ». La Révolution américaine et l’apparition de la première nation républicaine et démocratique forgèrent le concept d’ « exceptionnalisme américain ». En effet, la Déclaration d’indépendance de 1776 et la Constitution américaine de 1787 mentionnèrent des principes et des valeurs, dont la vocation était d’être appliqués à l’ensemble de l’humanité.

À son retour de voyage, Alexis de Tocqueville déclara :

« La situation des Américains est donc entièrement exceptionnelle, et il est à croire qu’aucun peuple démocratique n’y sera jamais placé. » [Alexis de Tocqueville, 1835-1840, De la démocratie en Amérique]

Cette conception justifia alors l’idée que les États-Unis étaient dotés d’une « Destinée manifeste », et qu’une mission civilisatrice leur avait été dévolue afin de répandre leur modèle sur l’ensemble du continent4. En 1812, lorsque les États-Unis profitèrent des conquêtes napoléoniennes pour porter la guerre aux colonies britanniques du Canada, Andrew Jackson, alors général en chef et futur président des États-Unis d’Amérique, révéla déjà des prétentions impériales :

« Nous allons nous battre pour défendre notre droit au libre-échange et pour ouvrir le marché aux produits de notre sol » [...] « les jeunes hommes d’Amérique sont animés par l’ambition d’égaler les exploits de Rome ». [Andrew Jackson, 1812, University of Tennesee]

Le terme de « Destinée manifeste » apparut pour la première fois en 1844, dans un article du directeur de la Democratic Review, John O’Sullivan :

« Notre Destinée Manifeste [consiste] à nous étendre sur tout le continent que nous a alloué la Providence pour le libre développement de nos millions d’habitants qui se multiplient chaque année» [John O'Sullivan, cité p. 23 de Nouailhat Yves-Henri, Les États-Unis et le monde, de 1898 à nos jours, 2003]

Ainsi, les Américains avaient pour mission divine de s’implanter démographiquement et institutionnellement sur l’ensemble du continent nord-américain. Pour parvenir à la création de cet État exceptionnel, les fondateurs des États-Unis décidèrent de limiter l’implication américaine dans la politique européenne. Ceci se traduisit à travers la doctrine du « non-engagement », , dont Thomas Jefferson (1801-1809) fut l’un des avocats :

« J’ai toujours considéré comme fondamental pour les États-Unis de ne jamais prendre part aux querelles européennes. Leurs intérêts politiques sont entièrement différents des nôtres. Leurs jalousies mutuelles, leur équilibre des puissances (forces), leurs alliances compliquées, leurs principes et formes de gouvernement, ils nous sont tous étrangers. Ce sont des nations condamnées à la guerre éternelle. Toutes leurs énergies sont dévolues à la destruction du travail, de la propriété et des vies de leurs peuples. » [Thomas Jefferson, 1823, Source]

La volonté messianique d’expansion des dirigeants américains fut sécurisée avec la doctrine Monroe (1823) qui sanctuarisa le territoire continental en condamnant toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques » comme celle des États-Unis dans les affaires européennes.

À partir de la fin du XIXe siècle, les États-Unis, une fois leurs frontières continentales fixées, cherchèrent à exporter leurs valeurs marchandes et culturelles dans le reste du monde. Dès lors, la notion de « Destinée manifeste » se divisa entre deux visions des relations internationales, l’une réaliste et l’autre idéaliste. Théodore Roosevelt utilisa la « Destinée manifeste » pour justifier l’interventionnisme des États-Unis au-delà de leurs frontières nationales. Son discours de 1904, « corollaire à la doctrine Monroe », affirma que les États-Unis avaient le devoir d’intervenir en Amérique Latine et aux Caraïbes, lorsque leurs intérêts étaient menacés :

« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, même à contrecœur, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. » [Théodore Roosevelt, Discours prononcé au Congrès, 6 décembre 1904, Wikipedia]

Cette « police internationale » initiée par la vision réaliste de Roosevelt, avait pour objectif premier, non pas la propagation du modèle américain, mais la répression des déviances politiques faisant obstacle aux intérêts des États-Unis5.

Pour le président américain Thomas Woodrow Wilson, les États devaient se conformer à des règles internationales représentées par des institutions supranationales. Wilson se servit du concept de « Destinée manifeste » pour légitimer le fait que les États-Unis avaient la mission d’apporter la liberté et la justice au reste du monde :

« Je crois que Dieu a présidé à la naissance de cette nation et que nous sommes choisis pour montrer la voie aux nations du monde dans leur marche sur les sentiers de la liberté. » [Woodrow Wilson, cité par Ronald Steel, Mr Fix-it, in New York Review of Books, 5 octobre 2000, pp.19-21]

À la suite de la Première Guerre mondiale, il représenta les États-Unis comme le ”sauveur de monde”, porteur d’un modèle exceptionnel à vocation universelle :

« L’Amérique est la seule nation idéale dans le monde […] L’Amérique a eu l’infini privilège de respecter sa destinée et de sauver le monde […] Nous sommes venus pour racheter le monde en lui donnant liberté et justice. » [Woodrow Wilson, cité par Bernard Vincent, La Destinée Manifeste, Messène, Paris, 1999]

L’idéologie impérialiste et suprémaciste américaine, représentée par les concepts de « Destinée manifeste » et d’ « exceptionnalisme américain », est donc l’héritière des visions réaliste et idéaliste de Roosevelt et Wilson.

Bien que le concept d’ « exceptionnalisme américain » date des années 1830, l’expression « American exceptionalism » fut utilisée pour la première fois en 1929, lorsque Joseph Staline condamna les propos des membres du Parti communiste américain, qui considéraient que les États-Unis étaient indépendants des lois marxistes de l’Histoire, « grâce à leurs ressources naturelles, leurs capacités industrielles, et à l’absence d’une importante lutte des classes ». Staline dénonça alors « l’hérésie de l’exceptionnalisme américain »6. La Grande Dépression mit à mal la théorie de l’exceptionnalisme américain, et en juin 1930, lors du congrès national du Parti communiste américain à New York, il fut déclaré que :

« La tempête de la crise économique aux Etats-Unis a renversé le château de cartes de l’exceptionnalisme américain, ainsi que le système tout entier des théories opportunistes et des illusions qui ont été forgées sur le mythe de la prospérité du capitalisme américain. » [Johnpoll, Bernard K, A Documentary History of the Communist Party of the United States, Vol. II, Westport, Conn: Greenwood Press, 1994, p. 196]

 Dans le contexte historique de la Guerre froide, la doctrine américaine Truman – opposée à la future doctrine soviétique Jdanov – s’inspira du concept de « Destinée manifeste » quant au devoir de protection des « peuples libres » :

 « Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement […]. Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin […]. Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier. […] de maintenir la liberté des États du monde et à les protéger de l’avancée communiste. » [Harry Truman, Congrès des États-Unis, 12 mars 1947, Wikipedia]

Ce « soutien économique et financier », à travers le plan Marshall, permit de faire entrer les nations européennes dans la zone d’influence américaine. Malgré les tensions induites par le contexte de Guerre froide, les présidents américains continuèrent à faire référence à « l’exceptionnalisme américain » et à leur « Destinée manifeste ». En 1961, le Président John F. Kennedy reprit l’expression « City upon a hill » de Winthrop et déclara :

« Plus que n’importe quel peuple sur Terre, nous portons les fardeaux et acceptons les risques sans précédent – de part leur taille et leur durée – non pas pour nous seuls mais pour tous ceux qui souhaitent être libres. » [John F. Kennedy, 1961, Foreign Policy]

Le président Jimmy Carter affirma quant à lui dans son discours du 2 mai 1977 :

« Nous avons notre forme de gouvernement démocratique que nous pensons être la meilleure. Dans tout ce que je fais concernant la politique intérieure ou extérieure, j’essaie de faire en sorte que les gens réalisent que notre système fonctionne […] et que cela puisse servir d’exemple à d’autres. » [Jimmy Carter, 1977, Source]

À partir des années 1980, Ronald Reagan fit la synthèse entre le réalisme de Roosevelt et l’idéalisme wilsonien. D’un côté, il chercha à provoquer la chute de l’URSS en la désignant comme « l’Empire du mal »7, en l’entraînant dans la « Guerre des étoiles », et en finançant les opposants au communisme dans plusieurs pays. D’autre part, Reagan renoua avec la « Destinée manifeste » en se faisant le défenseur de la diffusion de la démocratie dans le monde :

« Dans le monde entier aujourd’hui, la révolution démocratique gagne en force […]. Nous devons être fermes dans notre conviction que la liberté n’est pas uniquement la prérogative de quelques privilégiés mais un droit inaliénable et universel pour tous les êtres humains. » [Ronald Reagan, Discours du 8 juin 1982, in Les relations internationales au temps de la guerre froide, Paul Vaiss, Klaus Morgenroth, 2006, p.181]

Après l’effondrement de l’URSS, l’administration du président Georges Bush lança le concept de « Nouvel Ordre Mondial », dont le but était d’assurer la suprématie des États-Unis et la sécurité de leurs alliés :

«  Nous nous devons aujourd’hui, en tant que peuple, d’avoir une intention de rendre meilleure la face de la nation et plus douce la face du monde. » [George Bush, 1989, Current Documents, p. 4]

Sous la présidence de Bill Clinton, la diffusion du modèle politique américain à travers le monde se conjugua avec la défense du libéralisme économique :

« Notre stratégie de sécurité nationale est donc fondée sur l’objectif d’élargir la communauté des démocraties de marché tout en dissuadant et en limitant la gamme des menaces qui pèsent sur notre nation, nos alliés et nos intérêts. Plus la démocratie et la libéralisation politique et économique s’imposeront dans le monde, notamment dans les pays d’importance stratégique pour nous, plus notre nation sera en sécurité et plus notre peuple sera susceptible de prospérer. » [Extrait du document Stratégie de sécurité nationale, présenté par le Conseil de sécurité Nationale de l’administration Clinton (1994-96), Source]

L’administration Clinton reprit à son compte l’exceptionnalisme américain en créant l’expression de « nation indispensable » pour caractériser les États-Unis d’Amérique vis-à-vis du reste du monde.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué une radicalisation de la stratégie internationale des États-Unis, notamment à travers l’élaboration d’une politique étrangère « hyper-interventionniste ». Sous l’influence des néo-conservateurs américains8, les États-Unis ont ouvertement planifié le renversement des régimes qui étaient alors hostiles aux intérêts américains :

« Les États-Unis s’efforceront constamment d’attirer le soutien de la communauté internationale, mais n’hésiteront pas à agir seuls, si nécessaire, afin d’exercer leur droit à la défense, en agissant de façon préventive contre les terroristes, dans le but de les empêcher de causer des dommages au peuple américain et au pays. » [Stratégie de Sécurité Nationale de l’administration Bush en 2002, Source]

C’est encore au nom de la « Destinée manifeste », de l’ « exceptionnalisme américain », que les États-Unis sont pris la décision d’entrer en guerre contre « l’axe du mal », sans estimer nécessaire de recevoir l’aval de l’ONU. Pour les néo-conservateurs américains, cette violation du droit international n’est pas condamnable. En effet, l’ « exceptionnalisme américain » comporte également un aspect psychologique qui est « l’inculpabilité de l’américanisme, c’est-à-dire l’impossibilité absolue que l’américanisme puisse être coupable dans le sens d’un acte répondant à une intention, une appréciation, un jugement mauvais ». Les États-Unis d’Amérique sont ainsi considérés comme « bien absolu et justice pure », et par conséquent, « rien de ce que fait l’Amérique dans le reste du monde ne peut être objectivement mauvais pour le reste du monde »9. Ainsi, au regard du passé, l’administration Bush est moins le symbole d’une rupture que de la mise en œuvre de l’idéologique « néo-conservatrice », alliant l’idéalisme théorique wilsonien au réalisme pratique de Roosevelt :

« […] pour la première fois, le wilsonisme serait réaliste puisqu’il ne s’affirmerait plus par l’intermédiaire d’une organisation internationale impuissante ou suspecte, mais par celui d’un empire irrésistible et bienveillant. » [Pierre Hassner et Justin Vaisse, Questions Internationales, p. 55]

Plus récemment, l’ « exceptionnalisme américain » a été placé au centre du débat politique américain. Le 4 avril 2009, lors d’une conférence de presse tenue à Strasbourg, Barack Obama déclara :

« Je crois dans l’exceptionnalisme américain, exactement comme je suspecte que les Britanniques croient dans l’exceptionnalisme britannique et les Grecs croient dans l’exceptionnalisme grec. » [Barack Obama, 2009, conférence de presse à Strasbourg, The American Presidency Project]

En 2010, un sondage a révélé que 80 % des Américains soutenaient l’idée que les États-Unis « possèdent un caractère unique, qui en fait le plus grand pays du monde », et que seulement 58 % d’entre eux affirmaient que « Barack Obama le pense également »10. Dans un objectif purement électoraliste, les Républicains se sont alors emparés de ce concept et l’ « exceptionnalisme américain » a été au cœur du débat de la campagne présidentielle11.

Aujourd’hui, les moyens d’accomplir la « Destinée manifeste » des États-Unis diffèrent selon le contexte, l’emplacement géographique et la présence ou non de matières premières. D’après l’article de Philippe Grasset (DeDefensa) « Notre exceptionnalisme-suprémacisme » :

« les pays européens, ont endossé cette dialectique prédatrice caractérisant aujourd’hui l’Occident dans son entier. [...] L’exceptionnalisme-suprématisme a complètement envahi l’UE, à visage découvert, véritablement comme une doctrine active de fonctionnement [...]  Ce qui était sur le moment le simple résultat d’une mécanique bureaucratique est devenue une sorte de doctrine activiste, fondée sur l’affirmation d’une sorte de supériorité morale, psychologique et technologique comme un équivalent postmoderniste à la supériorité raciale et ethnique des suprématismes des XIXème-XXème siècles. » [Philippe Grasset, 4 juin 2014, Dedefensa]

À suivre dans le billet suivant : Florilège de discours de dirigeants américains (1973-2008) 

Edouard

  1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Destin%C3%A9e_manifeste []
  2. http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/usa/usa1.htm []
  3. http://en.wikipedia.org/wiki/American_exceptionalism []
  4. http://fr.wikipedia.org/wiki/Destin%C3%A9e_manifeste []
  5. http://www.thucydide.com/realisations/comprendre/usa/usa3.htm []
  6. Pease, Donald E. Editors: Bruce Burgett and Glenn Hendler. “Exceptionalism”, pp.108–112, in Keywords for American Cultural Studies. NYU Press, 2007 []
  7. Ronald Reagan, Discours sur l’état de l’Union de 1985 []
  8. voir les révélations de Wesley Clark : http://www.youtube.com/watch?v=vE4DgsCqP8U []
  9. http://www.dedefensa.org/article-l_inculpabilite_comme_fondement_de_la_psychologie_americaniste_06_05_2006.html []
  10. http://www.gallup.com/poll/145358/americans-exceptional-doubt-obama.aspx []
  11. http://www.slate.fr/monde/62941/elections-usa-2012-exceptionnalisme-obscurantisme []
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