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Réveil Communiste

La gauche, les classes populaires, et le conservatisme

14 Septembre 2021 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Qu'est-ce que la "gauche", #GQ, #classe ouvrière, #Pérou, #Positions, #Ce que dit la presse

Pedro Castillo, président du Pérou

Pedro Castillo, président du Pérou

George Orwell qui se prétendait socialiste, et qui croyait peut-être l’être vraiment, tout en consacrant toute son énergie à la propagande contre le socialisme réel, pensait qu’un vrai socialiste et un vrai démocrate devait être fondamentalement conservateur. Pourtant son propre idéal concrétisé dans l’URSS de l’époque de Staline lui faisait une horreur profonde, ce qui en dit long sur sa sincérité. Mais il y a du vrai dans cette conception, car les classes populaires sont instinctivement conservatrices devant les innovations introduites par la bourgeoisie, qu’elles soupçonnent avec raison de ne l’être presque toujours qu’à leur détriment, quelqu’en soit le prétexte et l’enveloppe.

Pour représenter vraiment les classes populaires et recevoir leur soutien et bénéficier de leur participation active, un mouvement politique démocratique et socialiste doit assumer ou au moins tolérer un certain nombre de positions sur les questions dites « sociétales » qui risquent d’être très impopulaires parmi ses propres militants ; quitte à les nuancer dans l’application. Toute la question étant : veut-on véritablement parvenir au pouvoir et l’exercer, pour exproprier la bourgeoisie et améliorer la vie des masses, ou veut-on seulement persister dans une existence décevante mais assez confortable d’éternel opposant ?

Les militants de gauche en effet ne sont plus majoritairement recrutés sur le terrain et dans les luttes dures et ingrates pour le pain quotidien, avec tout le réalisme que cela suppose, mais dans les lycées et à l’université, ou sur les réseaux sociaux, dans une ambiance de surenchère dans l’engagement éthique et idéaliste où l’on recherche la compagnie du même, et où on ne rencontre jamais l’autre . Autrement dit un militant d’un parti de gauche, au lieu d’être au service de la classe ouvrière, risque fort d’être un champion du « bien » contre le « mal » tels qu’ils sont définis par le conformisme ambiant du moment.

Le mal absolu, de nos jour, est désigné comme l’intolérance et la violence, et les receleurs de ce mal seraient précisément les classes populaires.

Et dans ce contexte idéaliste les militants sont donc beaucoup plus intéressés par des situations limites où l’injustice est ou leur paraît flagrante et où la qualité éthique de leur engagement peut s’illustrer, croient-ils, comme dans les actions de soutien aux sans-papiers et aux migrants. Leur modèle de lutte c’est plutôt l’affaire Dreyfus que les grèves de 1936, ce qui ne les empêche pas de passer complètement à coté de l’Affaire Dreyfus du début du XXème siècle, l’affaire Assange (et dont le héros a beaucoup plus de mérite personnel que le capitaine éponyme, victime passive de l’antisémitisme de ses collègues militaires).

Or aujourd’hui, s’ils voulaient vraiment avoir la confiance des classes populaires, et obtenir leur écoute, et non le rejet immédiat de ceux qui en quelques mots ont compris que ceux qui parlent dans le poste « ne sont pas de leur monde », il leur faudrait assumer de côtoyer le négatif, pour être seulement entendu sur leur programme positif qui est pourtant majoritaire à en croire des enquêtes d’opinion qui n’ont aucune raison d’être biaisée en ce sens (hausse des salaires, sécurité sociale, promotion du service public, égalité des revenus, etc) .

Ce que les militants de gauche n’arrivent pas à admettre, c’est que les thèmes conservateurs exploités avec gourmandise par un Zemour, ou un Philippot, renvoient à un vécu quotidien qu’ils ne connaissent pas, à un sentiment général d’insécurité et de précarité qu’ils ne peuvent pas ressentir puisqu’ils sont issus pour l’essentiel des rangs des fonctionnaires de la classe moyenne (catégorie A), ou des cadets insatisfaits de la bourgeoisie. Cette insécurité affecte par contre de plein fouet les prolétaires sous payés et/ou sans statut protégé (la grande majorité), qu’ils soient d’ailleurs d’origine autochtone, ou en proportion croissante d’origine immigrée. La dénégation de cette insécurité et sa mutation sémantique en apologie de la « diversité » ne peut favoriser qu’une mince couche parmi les immigrés ou descendants d’immigrés, ceux qui ont réussi leur intégration et leur ascension sociale, mais pas du tout les masses prolétariennes où ils sont pourtant surreprésentés. On peut dire exactement la même chose pour le féminisme : après avoir obtenu des succès dans l’émancipation féminine dans les années 1970, il a dégénéré en un procédé de la classe moyenne pour occuper des positions sociales.

En conséquence, et assez logiquement, les militants de gauche deviennent les porte-paroles de leur classe, la petite-bourgeoisie individualiste, mais protégée ou qui se croit telle (petite bourgeoisie antagonique de la petite bourgeoisie de droite des indépendants qui risque davantage le déclassement qui s’est largement exprimée dans le mouvement des Gilets Jaunes).

En conclusion, un mouvement authentiquement prolétarien qui veut fonder en France aujourd’hui une société socialiste et démocratique doit absolument, sous peine de ne pas exister ou d’être récupéré par ses adversaires historiques, rallier des positions plus conservatrices que celles qu’il assume par conformisme aujourd’hui sur le plan des mœurs, de la morale, de la culture, ou au moins si ce n’est pas possible à cause de sa composition sociologique, ne pas les mettre en débat, ne pas s’y opposer, ne pas les stigmatiser. Il faut choisir pour modèle politique Pedro Castillo, le nouveau président du Pérou, authentique représentant des classes populaires de son pays, bien qu'il soit un conservateur moral.

Il y a eu bien assez d’évolution récente des normes et des mœurs, pour envisager une pause pour laisser le corps social les digérer, car jusqu’à présent leur principal effet sur la société n’aura été que la fragmenter en groupes de plus en plus indifférents ou hostiles les uns envers les autres. En conséquence, l’objectif du socialisme passe aussi par la reconstitution d’une norme respectée. La tolérance qui est souhaitable doit être définie comme l’acceptation de certains écarts individuels à cette norme, mais aucunement comme la remise en cause de la norme même.

Sinon, le peuple n’en voudra pas.

On pourrait présenter les choses d’ailleurs de manière machiavélienne, ou si on veut, plus cynique et plus triviale : les classes populaires en France étant constituées très majoritairement de blancs d’ascendance européenne, ou d’assimilés à ce noyau dur qui ne veulent plus entendre parler de leur « différence », de catholiques très laïcisés mais qui conservent l’empreinte culturelle de la religion historique des masses en France, d’hétérosexuels formant des couples avec enfants, de femmes qui refusent la guerre symbolique au sexe masculin, et d’observants implicites mais têtus de la morale universelle qui répugne au meurtre, au vol, et à l’inceste, et qui ne veut rien savoir d’autre sur la question, la gauche doit respecter tout cela, ou se résigner à disparaître à brève échéance.

Note : Sur la question de l’immigration, il faut remarquer que son refus prégnant dans une grande partie des couches populaires, s’il est causé au départ par les situations de concurrence entre autochtones et immigrés, en vient souvent à s’essentialiser et à devenir une forme enkystée de xénophobie, un vrai rejet des étrangers, y compris de ceux qui sont présents depuis longtemps. C’est une réalité regrettable mais très différente du racisme. Le raciste veut en effet séparer des groupes qu’il estime hiérarchiquement inégaux (le sien propre étant bien entendu toujours considéré comme le meilleur) et institutionnaliser cette situation de privilèges et d’exploitation. Si les racistes de « l’Algérie française » avaient triomphé, il y aurait aujourd’hui en France 40 millions d’Algériens, avec un statut subalterne humiliant, comme les Noirs sous le régime de l’apartheid sud-africain. Le rejet xénophobe de l’immigration est quant à lui fondé à tort ou à raison sur l’idée qu’elle remet en cause l’unité du peuple, sur le soupçon que les immigrés ne s’assimilent pas, et il est fondamentalement lié au doute sur sa propre identité. En effet les jeunes issus de l’immigration s’assimilent davantage à la culture mondialisée qu’à la culture française, ce qui n’est pas étonnant, parce que la culture bourgeoise qui constitue spécifiquement l’identité de la France est en crise terminale. Les jeunes autochtones confrontés au même problème font exactement la même chose. Si on veut lutter contre cette xénophobie structurelle, il faut refonder le peuple et la nation françaises à travers une révolution sous direction prolétarienne qui les inclura tous.

On ne peut pas être fier de ce qu’on est simplement parce qu’on l’est, il faut encore que cette essence soit en elle-même respectable, et non un mythe romantique.

GQ, 1er septembre 2021

 

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GQ 06/09/2021 10:25

La difficulté de la question tient au fait que le débat dérive rapidement du terrain social au terrain "sociétal".
Il faut cesser de mettre en avant les questions idéologiques qui divisent, et ce concentrer sur les questions sociales qui unifient.