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Réveil Communiste

Les ouvriers et les hommes sans qualité (mis à jour 19 avril 2021)

19 Avril 2021 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #classe ouvrière, #Positions, #Qu'est-ce que la "gauche", #Mille raisons de regretter l'URSS

Cité Karl Marx, à Vienne

Cité Karl Marx, à Vienne

 

Le prolétariat, ce sont les ouvriers ; aujourd’hui pas plus qu’au XIXème siècle à l’époque de la parution du Capital de Karl Marx les ouvriers ne sont majoritaires dans les classes populaires. Mais ce sont eux qui font tourner l’économie. Ce sont eux qui ne sont pas été mis en télétravail pendant le confinement. Si l’on excepte ceux qui s’y trouvaient déjà avant, travailleurs à domiciles exploités comme à l’époque préindustrielle. Le prolétariat du XXIème siècle est plus développé dans les services que dans l’industrie mais il est tout autant incontournable ; il y a aussi un grand nombre d’emplois intermédiaires dans la santé, l’éducation, ou la fonction publique qui en relèvent et dont on ne peut pas se passer un instant. Ce sont les ouvriers qui maintiennent le monde, ce sont eux qui peuvent le changer ! Et nul autre groupe social. La classe ouvrière déborde des limites de la catégorie socio-professionnelle des ouvriers, mais elle la comprend forcément. Un mouvement de gauche qui laisse les ouvriers et les travailleurs manuels en dehors est voué à l’échec.

 

Ces ouvriers sont très souvent, dans les grandes métropoles, des immigrés ou des enfants d’immigrés récents. Ce qui peut donner l’impression que pendant le confinement, à Paris, les Blancs restent chez eux tandis que les Noirs et les Arabes leurs livrent leurs commissions. D’où l’idée d’une société raciste. Ce qui serait une erreur, malgré toutes les apparences du contraire, ce que nous allons tenter de démontrer. A moins bien sûr de considérer l’antiracisme verbeux, inoffensif, scolaire, médiatique et officiel qu'on voit partout comme l’expression d’un racisme sous-jacent, ce qui est bien de l’ordre du possible.

 

L’expression « homme sans qualité » est détournée du titre et du personnage principal d’un roman autrichien publié à Vienne entre les deux guerres. Le héros est doté par son créateur, Robert Musil, de multiples qualités humaines mais il se refuse à se conformer aux « qualités » à la mode, les identités nationales minoritaires qui déchirent le pays, l’Autriche-Hongrie de 1913. Pour en faire comprendre l’idée, il compare l’Empire qui s'est effondré à un homme dépareillé costumé d’un pantalon noir à bande dorée, couleurs de l’Autriche, et d’une veste tricolore rouge blanc vert, couleurs de la Hongrie, et on voit tout de suite qu’on peut porter la veste seule, mais pas le pantalon.

 

Les réalités de la lutte politique ont rapproché dans histoire les mouvements ouvriers des mouvements de libération nationale et des séparatismes, au prix parfois d’une ethnicisation préjudiciable à leur influence (On le voit particulièrement bien en Turquie, où les Kurdes sont de gauche , et les Turcs "sans qualité" qui sont bien plus nombreux sont de droite). Ainsi que de minorités férocement opprimées, comme les afro-américains aux États-Unis. Or le capitalisme contemporain a troqué à partir des années 1960 son éthique protestante conformiste d'origine contre une valorisation extrême des identités minoritaires et des rebellions individuelles. Il a complètement changé le contenu de son idéologie, passant de l'ordre moral à l'anarchie, pour ne conserver que l'hypocrisie.

 

Les hommes sans qualité au sens élargi employé ici sont ceux qui ne vont jamais s'y retrouver parce qu'ils ne relèvent pas d’une identité originale, singulière, minoritaire, nationale, religieuse, sexuelle, de celles qui sont valorisée dans le spectacle contemporain. Ils ne sont pas tous des prolétaires, mais comme les prolétaires ils sont démunis ; ils sont porteurs d’une identité apprise en famille et à l’école, un roman déjà lu et une histoire éventée qui n’intéressent plus personne, et ils le ressentent. Ceux qui travaillent sont trop fatigués le soir venu pour s’en faire une maladie, mais les petits bourgeois maintenus en semi oisiveté au cours d’une adolescence prolongée en éprouvent une telle souffrance qu’ils en viennent à se tatouer, se scarifier et à s’automutiler pour se rendre plus intéressants.


La tendance de fond de la société contemporaine est que ces deux catégories, la catégorie objective des prolétaires de la production et des services, et la catégorie subjective des hommes sans qualité tendent à se rapprocher et vont finir par se confondre dans quelques années, au plus en une génération. Ce qui signifie que le prolétariat révolutionnaire, comme les Gilets Jaunes, ne sera pas composé d’une addition de minorités radicalisées, mais de masses largement majoritaires et indifférenciées partageant le langage commun.

 

Les ouvriers ne sont pas en général sympathisants des causes dites « sociétales » qui concernent presque toujours les intérêt symboliques de minorités à qualités. Donc, si on veut recentrer sur eux une stratégie politique, il faut mettre ces causes en sourdine, qu'elles soient justifiées ou non, et mettre en avant uniquement celles qui peuvent se traduire en revendication matérielles et de justice sociale, du style de la revendication féministe « à travail égal, salaire égal ».

 

Les ouvriers seraient plutôt conservateurs sur le plan moral, mais ce n’est pas le vrai problème à résoudre pour regagner leur confiance, car ils sont surtout parfaitement conscients d’une chose : des groupes de la petite bourgeoisie et du lumpen-prolétariat accaparent l’espace de la contestation verbale avec leurs revendications insolentes, exagérées ou abusives, et invisibilisent les exploités. Peu importe le contenu réel de ces revendications, elles sont délibérément utilisées par les médias et par la gauche bourgeoise pour se substituer dans les champs médiatiques et politiques à celles des exploités et saturer les discours d'opposition. Quand un théoricien de gauche brésilien propose pour lutter contre Bolsonaro de mettre en avant les luttes LGTB, on peut se dire que le fascisme a encore un bel avenir devant lui dans ce pays, malheureusement.

 

On peut en dire autant des mobilisations pour les sans-papiers. Il faut se rendre à l’évidence, les prolétaires ne sympathisent pas avec cette cause. Et ce n’est pas étonnant, les migrants ne deviennent des ouvriers conscients de leurs intérêts de classe et solidaire de leur classe que lorsque leur transit est terminé, lorsqu’ils passent du statut de main d’œuvre mouvante à la disposition du capital à celui de travailleur relevant d'une classe sociale enracinée dans un territoire. Avant leur fixation, les travailleurs nomades, les "dreamers" adulés par la bourgeoisie de gauche, rêvent d’Eldorado et de Californie et non de droits sociaux.

 

Les hommes sans qualité ont l’impression, quand on s’occupe des sans-papiers ou des gays, des noirs ou des musulmans, qu'on ne s’occupe pas d’eux. Et comme ces minorités sont aussi « sans qualité » sur leur lieu de travail, elles éprouvent du ressentiment quand on s’occupe d’une autre minorité que celle dont ils font partie. C’est particulièrement frappant dans le cas des questions mémorielles. Une guéguerre entre minoritaires se développe pour savoir qui a souffert le plus, ou plus exactement, qui est celui dont les ancêtres ont souffert le plus. Inversement, sur le terrain de la lutte sociale, ces distinctions et ces clivages s'évaporent comme par enchantement. Lorsque les noms de militants ouvriers de la CGT aux consonances étrangères paraissent dans des luttes déterminées personne ne questionne leur origine ethnique ou religieuse !

 

Les hommes sans qualité sont ceux qui ne sont pas minoritaires, qui sont banals, qui n’intéressent personne. Les minoritaires y participent aussi, bien que flattés par les groupes communautaristes, car ils se retrouvent plongés dans les eaux froides de l’anomie dans les luttes pour le bifteck (même ceux qui sont végétariens !). Les exploités sont tous des losers dans notre meilleur des monde possible, qui vivent toujours la même histoire sans qualité. La réussite d'aucun congénère enrichi ou de glorieux ancêtres n'y changera jamais rien.


On peut donc conclure qu’un mouvement qui veut représenter le prolétariat réel ne peut qu'endosser des positions qui sont très impopulaires dans les rangs du militantisme de gauche, et plus encore ignorer les questions hystérisées soulevées par les gauchistes. Il doit prendre position, si on la lui demande, contre l’immigration illégale, contre les innovations en matière de mœurs, contre des idioties chronophages comme l’écriture inclusive, contre l’idéologie anachronique "antifa", contre l’écologisme qui veut défendre la planète en persécutant les automobilistes, contre le versement d’indemnités et la repentance pour les crimes du passés, etc. (liste non limitative), mais sans non plus tomber dans le piège inverse, en faisant en sorte que ces positions occupent le moins d’espace possible dans sa plateforme. Il serait plus juste de dire qu'il doit "ne pas prendre position pour", et que le moins il en parlera mieux ça vaudra.

 

La raison la plus forte de ces prises de positions négatives pour ce genre de questions fortement publicisées est tout simplement que les classes populaires les partagent massivement,  et plus significativement encore, qu'elles s'en servent comme pierre de touche pour savoir qui se trouve ou non dans leur camp. Et si on s'oppose à ces positions pour des raisons morales, on devrait au moins en relativiser l'importance. Elles n'ont guère d'effet pratique et n'ont pas grande conséquence sur le plan des principes. En quoi que ce soit, en effet, les positions d'un parti ouvrier d'opposition sur les migrations pourraient-elles influer sur le sort individuel des immigrants qui dépend entièrement des patrons et des politiciens qu'ils contrôlent? Sachant aussi que si ce parti parvenait au pouvoir les migrations cesseraient immédiatement puisque le capital les dirigerait ailleurs !

 

Voici ce qui aurait plus d'effet pratique sur la vie des immigrés déjà installés, et aussi celle des autres : la plate-forme doit comporter des avancées concrètes, visibles dans la vie quotidienne, qui amélioreraient concrètement et considérablement la vie de tous les travailleurs qu'ils relèvent d'une communauté minoritaire ou non. Une plateforme pour ramener au centre du territoire ceux qui ont été exilés en périphérie ou ghettoïsés.

 

Ces avancées doivent être liée au principe « un travail pour tous » et non « un revenu pour tous » qui créent des clivages dans la classe ouvrière (d'autant que le revenu universel dans les conditions économiques actuelles signifierait redistribuer aux pauvres métropolitains de la plus-value crée par le travail des ouvriers du Sud). Un travail pour tous signifie qu’il faut protéger et développer la production industrielle et agricole en France. Et pour cela il faut tenir tête à l’Union européenne et réaffirmer concrètement la souveraineté du pays. La souveraineté dont il s'agit ici, ce n’est pas un jouet identitaire franco-français, mais une nécessité sociale. Il ne s'agit pas d'ajouter à toutes ces identités aliénantes une identité de plus, mais défendre les intérêts du peuple entier sur un territoire donné.

 

Cette plateforme doit être articulée à une position anti-impérialiste concrète, vue sous l’angle de la paix qui est un intérêt universel : dans une telle perspective, la France ne soutient pas les ingérences et les sanctions internationales, ne positionne pas de troupes loin de son territoire, et ne participe à aucune alliance dirigée contre un autre État. Elle refuse aussi les lois extra-territoriales, pour elle comme pour les autres. Les prolétaires sont clairement pacifistes, même les plus réactionnaires d’entre-eux.

 

Et pour réunifier les classes populaires autour de leur intérêt commun fondamental, il faut mettre l'accent sur le développement vigoureux et planifié des services publics, et du secteur public, qui doit redevenir universel dans l’énergie, le transport, et être requalifié dans l’éducation et la santé.

 

La majorité des ouvriers, à regarder de plus prêt, sont effectivement des minoritaires, « racisés » ou « genrés » dans le jargon communautariste qui a cours, mais ils ne peuvent gagner dans un front uni qu’en se dépouillant de ces qualités encombrantes, qui sont parfois imposées, mais plus souvent choisies par dépit, et de leurs "différences", qui sont quand on en examine d'un œil critique le contenu réel, toutes identiques, comme sont identiques entre elles les communautés de supporters d"équipe de football qui ne laissent pas pourtant de s'affronter avec violence.

 

Les situationnistes, critiques du spectacle capitaliste et des rôles qu’il suscite chez les individus avaient les premiers compris cette particularité du prolétariat, d’être « sans qualité », en reprenant le concept créé par Musil, mais ils croyaient que cela le vouait à rester déstructuré et inorganisé dans l'attente d'un mythique soulèvement général. Ils ne pouvaient pas aller plus loin, parce qu’eux-mêmes ne travaillaient pas et ne pouvaient donc pas changer le monde.

 

GQ, 24 juillet 2020, relu et modifié le 19 avril 2021

 

 

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S
Bravo pour ce texte incisif et provocateur.! Etant femme même blanche je ne me suis pas senti touchée par ce désintérêt pour les hommes sans qualité . Je peux toujours évoquer les micro agressions dont je suis victime , par exemple quand un collègue me tient la porte ...mais j'ai perçu le désarroi de certains collègues hommes blancs de plus de 50ans qui ne sont "rien". Revenir aux fondamentaux l'égalité , un travail créatif et porteur de sens et un revenu juste un beau programme.
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R
Provocateur? non ! direct, tout au plus ! la propagande "mainstream" agit en tentant de rendre imprononçable certains mots et inexprimable certaines idées, il fait donc parfois pousser assez fort pour ouvrir la porte !
I
Gilles cette réflexion est intéressante, elle recoupe quelques réflexions que je suis entrain d'essayer de structurer, mais il me semble qu'il manque quelque-chose, c'est le rapport à la production des richesses, prolétariat et C.O. ce n'est pas la même chose, tu le sais bien je pense, or la C.O. est directement concernée par l'évolution des moyens de productions, la baisse du nombre d'ouvriers au sens strict est une tendance lourde dûe au développement des forces productives. J'ai la faiblesse de penser qu'on ne peut pas comprendre ce qui se passe sans une analyse fine de la dynamique des FP et de l'évolution du système technique qui bouleverse les rapports sociaux. Bon, c'est un peu court ici pour développer.
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