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Réveil Communiste

Les ouvriers et les hommes sans qualité

21 Septembre 2020 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #classe ouvrière, #Positions, #Qu'est-ce que la "gauche"

Cité Karl Marx, à Vienne

Cité Karl Marx, à Vienne

 

Le prolétariat, ce sont les ouvriers ; aujourd’hui pas plus qu’au XIXème siècle à l’époque de la parution du Capital de Karl Marx les ouvriers ne sont majoritaires dans les classes populaires. Mais ce sont eux qui font tourner l’économie. Ce sont eux qui n’ont pas été mis en télétravail pendant le confinement. Si l’on excepte ceux qui s’y trouvaient déjà avant, travailleurs à domiciles exploités comme à l’époque préindustrielle. Le prolétariat du XXIème siècle est plus développé dans les services que dans l’industrie mais il est tout autant incontournable ; il y a aussi un grand nombre d’emplois intermédiaires dans la santé, l’éducation, ou la fonction publique qui en relèvent et dont on ne peut pas se passer un instant. Ce sont donc les ouvriers qui peuvent changer le monde ! Et nul autre groupe social. La classe ouvrière déborde des limites de la catégorie socio-professionnelle des ouvriers, mais elle la comprend forcément. Un mouvement de gauche qui laisse les ouvriers et les travailleurs manuels en dehors est voué à l’échec

 

Ces ouvriers sont très souvent dans les métropoles des immigrés ou des enfants d’immigrés récents. Ce qui peut donner l’impression que pendant le confinement, à Paris, les Blancs restent chez eux tandis que les Noirs et les Arabes leurs livrent leurs commissions. D’où l’idée d’une société raciste. Ce qui serait une erreur, malgré toutes les apparences du contraire, ce que nous allons tenter de démontrer. A moins bien sûr de considérer l’antiracisme verbeux, inoffensif et officiel comme l’expression d’un racisme sous-jacent, ce qui est bien de l’ordre du possible.

 

L’expression « homme sans qualité » est détournée du titre et du personnage principal d’un roman autrichien publié à Vienne entre les deux guerres. Le héros est doté par son créateur, Robert Musil, de multiples qualités humaines mais il se refuse à se conformer aux « qualités » à la mode, les identités nationales minoritaires qui déchirent le pays, l’Autriche-Hongrie de 1913. Pour en faire comprendre l’idée, il compare l’Empire à un homme dépareillé costumé d’un pantalon noir à bande dorée, couleurs de l’Autriche, et d’une veste tricolore rouge blanc vert, couleurs de la Hongrie, et on voit tout de suite qu’on peut porter la veste seule, mais pas le pantalon.

 

Les réalités de la lutte politique ont rapproché dans histoire les mouvements ouvriers des mouvements de libération nationale et des séparatismes, au prix parfois d’une ethnicisation préjudiciable à leur influence (On le voit particulièrement bien en Turquie, où les Kurdes sont de gauche , et les Turcs "sans qualité"qui sont bien plus nombreux sont de droite). Mais plus souvent encore les minorités nationales ont été instrumentalisées, par le fascisme ou par l’impérialisme, en Croatie, en Ukraine, au Tibet, au Xinjiang ...

 

Les hommes sans qualités au sens élargi sont ceux qui ne relèvent pas d’une identité originale, singulière, minoritaire, nationale, religieuse, sexuelle, valorisée dans le spectacle contemporain. Ils ne sont pas tous des prolétaires, mais comme les prolétaires ils sont démunis ; ils sont porteur d’une identité apprise en famille et à l’école, un roman déjà lu et une histoire éventée qui n’intéresse plus personne, et ils le ressentent. Ceux qui travaillent sont trop fatigués le soir venu pour s’en faire une maladie, mais les petits bourgeois maintenus en semi oisiveté au cours d’une adolescence prolongée en éprouvent une telle souffrance qu’ils en viennent à se scarifier et à s’automutiler pour se rendre plus intéressant.

 

Mon hypothèse est que ces deux catégories, la catégorie objective des prolétaires de la production et des services, et la catégorie subjective des hommes sans qualité tendent à se rapprocher et vont finir par se confondre dans quelques années, au plus en une génération. Ce qui signifie que le prolétariat révolutionnaire, comme les Gilets Jaunes, ne sera pas composé d’une addition de minorités radicalisées, mais de masses indifférenciées partageant le langage commun. La prochaine révolution mondiale communiquera et s’organisera en anglais, avec un mauvais accent, mais quand même en anglais.

 

Si je soumets mes écrits à l’autocritique, quelle est leur faiblesse? Ce sont des textes qui évoquent sans cesse les prolétaires, mais qui ne leurs sont pas proches, ni par les sujets, ni par le langage. Au fond, je peste contre la mutation sociologique de la gauche en arène de la petite bourgeoisie, et je m’adresse à elle pour inutilement la fustiger, pourrait-on dire ! Car même la petite partie de la gauche qui partagerait mes idées relève de la petite bourgeoisie (la mienne, celle des enseignants).

 

C’était différent lorsque j’étais un mitant actif du PCF, bien que les positions du parti ne soient pas bien orientées, en ce qui concerne le rôle à jouer des ouvriers. Il y restait tout de même une culture et un style de pratique qui avait été largement développés par sa base ouvrière.

 

C’était différent aussi tant que j’enseignais en Seine Saint-Denis, où j’étais en contact permanent et formateur avec les rejetons du prolétariat (ils m’ont sans doute appris autant de choses que j’ai su leur apprendre moi-même !).

 

Pour revenir à eux, les ouvriers ne sont pas en général sympathisants des causes dites « sociétales »  Donc, si on veut recentrer sur eux une stratégie politique, il faut les mettre en sourdine, ces causes, et mettre en avant uniquement celles qui peuvent se traduire en revendication matérielles et de justice sociale, du style « à travail égal, salaire égal ».

 

Les ouvriers seraient plutôt conservateurs sur le plan moral, mais ce n’est pas le vrai problème à résoudre pour regagner leur confiance, car ils sont surtout parfaitement conscients d’une chose : des groupes de la petite bourgeoisie et du lumpen accaparent l’espace de la contestation verbale avec leurs revendications insolentes, exagérées ou abusives, et invisibilisent les exploités. Peu importe le contenu réel de ces revendications, ils sont délibérément utilisés par les médias et par la gauche bourgeoise pour invisibiliser les exploités.

 

Quand un théoricien de gauche brésilien propose pour lutter contre Bolsonaro de mettre en avant les luttes LGTB, on peut se dire que le fascisme a encore un bel avenir devant lui dans ce pays, malheureusement.

 

On peut en dire autant des mobilisations pour les sans-papiers. Il faut se rendre à l’évidence, les prolétaires ne sympathisent pas avec cette cause. Et ce n’est pas étonnant, les migrants ne deviennent des ouvriers conscients de leurs intérêts de classe que lorsque leur transit est terminé, lorsqu’ils passent du statut de main d’œuvre mouvante à la disposition du capital à celui de classe sociale enracinée dans un territoire. Avant leur fixation, les travailleurs nomades, les "dreamers", rêvent d’Eldorado et de Californie. Le rêve est faut-il le dire et n’en déplaise aux avant-gardes culturelles, l’ennemi de la conscience et le gardien du sommeil.

 

Les hommes sans qualité ont l’impression, quand on s’occupe des sans-papiers ou des gays, des noirs ou des musulmans, qu'on ne s’occupe pas d’eux. Et comme ces minorités sont aussi « sans qualité » sur leur lieu de travail, elles éprouvent du ressentiment quand on s’occupe d’une autre minorité que celle dont ils font partie. Inversement, sur le terrain de la lutte sociale, ces distinctions et ces clivages s'évaporent comme par enchantement. Lorsque les noms de militants ouvriers de la CGT paraissent dans des luttes déterminées personne ne se pose la question de leur origine ethnique ou religieuse !

 

C’est encore plus vrai pour les mobilisations symboliques ! Une guégerre entre minoritaires se développe pour savoir qui a souffert le plus, ou plus exactement, qui est celui dont les ancêtres ont souffert le plus. Et commence la valse des statues.

 

Les hommes sans qualité sont ceux qui ne sont pas minoritaires, qui sont banals, qui n’intéressent personne. Les minoritaires y participent aussi, bien que flattés par les groupes communautaristes, car ils se retrouvent plongés dans les eaux froides de l’anomie dans les luttes pour le bifteck (même ceux qui sont végétariens !)


On peut donc conclure qu’un mouvement qui veut représenter le prolétariat réel doit endosser des positions qui sont très impopulaires dans les rangs du militantisme gauchiste, et plus encore ignorer (c’est à dire ne prendre aucune position) les questions hystérisées des gauchistes.

 

Il doit prendre position contre l’immigration illégale, contre les innovations en matière de mœurs, contre des idioties chronophages comme l’écriture inclusive, contre l’idéologie antifa, contre l’écologisme qui croit défendre la planète en persécutant les automobilistes, contre le versement d’indemnités et la repentance pour les crimes du passés (liste non limitative), mais sans non plus tomber dans le piège inverse, en faisant en sorte que ces positions occupent le moins d’espace possible dans sa plateforme.

 

Il serait plus juste de dire qu'il doit "ne pas prendre position pour", et que le moins il en parlera mieux ça vaudra.

 

La plate-forme doit comporter des avancées concrètes, visibles dans la vie quotidienne, qui amélioreraient concrètement et considérablement la vie des travailleurs. Une plateforme pour ramener au centre du territoire ceux qui ont été exilés en périphérie et ghettoïsés.

 

Ces avancées doivent être liée au principe « un travail pour tous » et non « un revenu pour tous » qui créent des clivages dans la classe ouvrière. Un travail pour tous signifie qu’il faut protéger et développer la production industrielle et agricole en France. Et pour cela il faut tenir tête à l’Union européenne et réaffirmer concrètement la souveraineté du pays. La souveraineté, ce n’est pas un jouet identitaire, mais une nécessité sociale. Il ne s'agit pas d'ajouter à toutes ces identités aliénantes une identité de plus, mais défendre les intérêts du peuple entier sur un territoire donné.

 

Cette plateforme concrète doit être articulée à une position anti-impérialiste concrète, vue sous l’angle de la paix : la France ne soutient pas les ingérences et les sanctions internationales, ne positionne pas de troupes loin de son territoire, et ne participe à aucune alliance dirigée contre un autre État. Elle refuse aussi les lois extra-territoriales, pour elle comme pour les autres. Les prolétaires sont clairement pacifistes, même les plus réactionnaires d’entre eux : lorsque je faisais campagne pour Marie Georges Buffet, en 2007, j’ai longtemps discuté avec un ouvrier sarkozyste qui ne voyait qu’un seul défaut à son idole : il allait attirer le terrorisme en France par ses ingérences dans les pays arabes.

 

L’accent doit être mis sur le développement vigoureux et planifié des services publics, et du secteur public, qui doit redevenir universel dans l’énergie, le transport, et être requalifié dans l’éducation et la santé. Mais le service public ne peut pas se développer longtemps sans être sous-tendu par une éthique largement partagée, et donc le programme doit comporter un volet de moralisation et de rétablissement du respect, de lutte concrète contre la délinquance quotidienne, la violence urbaine qui s’attaque comme par hasard en priorité aux biens collectifs, et les incivilités, sans complaisance pour les mafias ethniques, et qui peut comporter la censure des manifestations culturelles démoralisantes perverses et individualistes (faire disparaître les tags de l’espace public, par exemple!). Le champ d'expansion de la publicité doit être radicalement réduit (elle doit disparaître des ondes), et les lois interdisant la concentration des médias doivent être remises en vigueur.

 

La majorité des ouvriers, à regarder de plus prêt, sont effectivement des minoritaires, « racisés » ou « genrés » dans le jargon séparatiste qui a cours, mais ils ne peuvent gagner dans un front uni qu’en se dépouillant de ces qualités encombrantes, qui sont parfois imposées, mais plus souvent choisies par dépit, et de leurs "différences", qui sont dans le contenu réel, toutes identiques.

 

Les situationnistes, critiques du spectacle capitaliste et des rôles qu’il suscite chez les individus avaient les premiers compris cette particularité du prolétariat, d’être « sans qualité », en reprenant le concept créé par Musil, mais ils croyaient que cela le vouait à rester inorganisé. Il ne pouvaient pas aller plus loin, parce qu’eux-mêmes ne travaillaient pas et ne pouvaient donc pas changer le monde.

 

On pourra trouver cette esquisse de programme puritaine, peu m'importe. La justice implique qu’il y ait des règles connues de tous, et qu’elles soient défendues par les institutions autrement qu’en paroles ; sinon, c’est le règne de la pègre et la marchandisation de tout qui s'abattent sur l'humanité.

 

GQ, 24 juillet 2020

 

 

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Ivan 16/08/2020 16:20

Gilles cette réflexion est intéressante, elle recoupe quelques réflexions que je suis entrain d'essayer de structurer, mais il me semble qu'il manque quelque-chose, c'est le rapport à la production des richesses, prolétariat et C.O. ce n'est pas la même chose, tu le sais bien je pense, or la C.O. est directement concernée par l'évolution des moyens de productions, la baisse du nombre d'ouvriers au sens strict est une tendance lourde dûe au développement des forces productives. J'ai la faiblesse de penser qu'on ne peut pas comprendre ce qui se passe sans une analyse fine de la dynamique des FP et de l'évolution du système technique qui bouleverse les rapports sociaux. Bon, c'est un peu court ici pour développer.