Une, deux, trois générations de révolutionnaires ...
Rappelons pour commencer la remarque de Georg Lukasc : le pire des États socialistes vaut mieux que le meilleur des États capitalistes !
Il y a eu dans l'histoire au moins deux classes révolutionnaires : la bourgeoisie et le prolétariat. Ces classes existent en réalité, mais ce sont des abstractions concrètes : dans la réalité observée elles sont toujours impures, et elles n'arrivent au pouvoir qu’en détachant et en s'incorporant des fragments importants du bloc social opposé.
La bourgeoise sur le plan mondial a gagné sa bataille de deux siècles contre la classe des aristocrates guerriers, des nobles et des rentiers de la terre vers 1870, mais l’affaire s'est terminée par un compromis qui a intégré les reliquats importants de celle-ci au pouvoir de classe stabilisé, à proportion variable selon les pays, mais toujours importante.
Après la révolution, une classe révolutionnaire cesse de l'être, comme c'est évident. Mais la révolution en elle-même n'est pas le but, le but c'est l'ordre ultérieur que le désordre révolutionnaire a permis de créer, le socialisme réel. Voir tiédir l'enthousiasme révolutionnaire n'est pas forcément un problème, et par contre le voir persister de manière intempestive dans un pays socialiste peut le devenir, s'il se dirige vers une "révolution de couleur", une restauration bourgeoise promue depuis l'étranger par les médias bourgeois et les services secrets de l'impérialisme. Cette restauration peut se parer des signes de la nouveauté, puisqu'il ne s'agit pas de réintégrer la société prérévolutionnaire, mais de rejoindre le courant dominant de la culture bourgeoise mondiale qui n'a pas cessé d'évoluer et de produire de nouveaux miroirs aux alouettes dans l'intervalle.
La révolution de longue durée actuellement en cours, depuis 1870 environ, consiste en la prise du pouvoir par le prolétariat. Cette classe est la classe ouvrière organisée et consciente, c'est donc à la fois un concept sociologique établi par l'analyse scientifique positiviste et un groupe humain cimenté par la conscience (la conscience d'être le porteur de la vérité), ce qui n'a rien de positiviste !
Le prolétariat a une identité dialectique qui fusionne les deux aspects : ouvrier et révolutionnaire. Une classe ouvrière (entendue au sens des sociologues), intégrée et conservatrice, ou un groupe révolutionnaire combatif, mais sans ancrage ouvrier, ne sont pas le prolétariat, en tout cas pas celui dont parle Marx.
Lorsque le prolétariat arrive au pouvoir il ne peut le faire que sous la conduite d'un parti organisé, une « avant-garde », comme on disait au XXème siècle, mais il faut critiquer cette métaphore militaire implicite. Son parti est moins une armée qu'une école, l'armée du prolétariat, c'est le prolétariat lui-même. Ce parti, selon la théorie de Lénine, apporte de l'extérieur la conscience (la science) au prolétariat sociologique, c'est à dire le savoir d'intellectuels révolutionnaires issus pour la plupart de la bourgeoisie sociologique, ou même de l'intelligentsia d'ancien régime.
Une première génération de ce parti du prolétariat (« du » signifie « au service de ») comporte des militants ouvriers formés dans une dure lutte sur le terrain, par les grèves et les prisons, mais aussi bon nombre, et une majorité, de militants bourgeois plus ou moins déclassés, des « idéalistes » au sens populaire du mot, dont l'autorité est légitimée par les sacrifices assumés, la répression subie et les risques affrontés.
La deuxième génération, formée après la prise du pouvoir, comporte surtout des jeunes activistes ouvriers et paysans, et des néo-intellectuels sans capital culturel préalable formés dans les écoles de l'État prolétarien, du parti devenu État. Et c'est une génération de travailleurs, de stakhanovistes ! cette génération de combattants qui fut décimée presque en totalité par la guerre d'extermination lancée contre l'URSS en juin 1941.
La troisième génération fait problème : en effet le prolétariat n'est pas une classe au même sens que la bourgeoisie : celle-ci intègre de manières fluides et naturelles chaque génération nouvelle de sa jeunesse, au prix parfois d'une variation des modes idéologiques, mais de manière à laisser intact le noyau dur de la base économique de sa domination : le système de propriété qui se transmet de génération en génération. Elle intègre aussi une élite sélectionnée dans les autres classes sur des bases toutes opposées à celle du Parti communiste.
Le prolétariat quant à lui encourt le risque de voir ses combattants et ses délégués, les militants de son propre parti, se couper de la base par l'exercice du pouvoir. Le problème s'aggrave particulièrement à la troisième génération. Il comportera alors un grand nombre des rejetons des deux premières, qui n’ont d’expérience ni de la lutte révolutionnaire « idéaliste » ni du travail de la construction du socialisme, mais qui en parlent le langage et qui ont reçu une bonne éducation suivant des critères formels hérités de la bourgeoisie qui permettent de réussir dans les examens universitaires.
On assiste désemparé, à partir de 1960, dans les pays socialistes, à prolifération d'une classe intellectuelle-bureaucratique, une proto-bourgeoisie qui ne rêvera en définitive que du retour à l'économie de marché, au pseudo-pluralisme politique, et à l’initiative privée. Ce qui se complique du fait qu'un repli partiel sur des formes économiques pré-socialistes s'avère nécessaire pour la stabilisation de la société après la crise révolutionnaire et semble les justifier. Gramsci écrit que la singularité de l'URSS qu'il observe sur place en 1924 est l'existence d'une nouvelle bourgeoise interne et spontanée apparue à l'intérieur d'un État prolétarien. Cette bourgeoisie dominée par le prolétariat au pouvoir est bien plus riche que lui !
Il faut bien comprendre que le prolétariat comme classe n'est pas réductible à l'ensemble des travailleurs qui sont dans les usines à un moment donné. Lorsqu'il est au pouvoir, ce sont ses délégués qui gouvernent en son nom, et cela même s'il ne les a pas formellement désignés dans un exercice électoral. Cette distinction est inévitable et vouloir raplatir la classe consciente sur la classe sociologique revient à interdire au prolétariat tout pouvoir politique prolongé au-delà de quelques jours. Mais cette distinction nécessaire si on ne prend pas de mesures spécifiques pour l'empêcher peut évoluer en distance, ignorance, et usurpation.
On peut évidemment organiser l'éducation des nouvelles générations de manière à prévenir cette évolution négative, mais sans oublier qu'il s'agit là plus que d'un défaut de surface : c'est une contradiction interne du socialisme, qui a des contradictions internes, tout comme le capitalisme. Si le socialisme dominait géographiquement la planète, ce serait une contradiction non-antagonique qui pourrait se résoudre dans le flux de sa propre histoire mais comme le capitalisme ne peut pas s'offrir le luxe de laisser prospérer une société socialiste concurrente, il travaille à fond pour attirer à lui des éléments de plus en plus nombreux de cette nouvelle couche sociale qui deviennent le danger principal pour l'avenir du socialisme dans les pays où il règne.
Parmi les contradictions internes du capitalisme il y a la tendance au monopole qui pose les bases d'une organisation socialiste, et le socialisme est soumis à la tendance inverse, à la fragmentation, la dissolution individualiste et anomique sous l'influence du spectacle capitaliste.
Pour former une troisième génération de prolétaires au pouvoir un deuxième événement révolutionnaire souhaitable pour secouer le cocotier. Parfois, il est suscité de l'intérieur, par la direction même des deux premières générations : Collectivisation-épurations en URSS, Révolution Culturelle, en RPC ; parfois l'occasion vient de l'extérieur : période spéciale à Cuba, etc. Au cours de la décennie 2010 l'offensive grossière de l'impérialisme a donné un second souffle au socialisme latino-américain.
Quoiqu'il en soit, le maintien sur plusieurs générations d'un État prolétarien est un problème nouveau, qui ne s'est jamais encore posé et qu'il faut essayer d'envisager scientifiquement. Il ne faudrait pas qu'on puisse dire que ces États deviennent en quelque sorte dépendants dans leur dynamisme de l'hostilité de leurs adversaires et qu'ils n'excellent que dans la guerre !
Par ailleurs parallèlement à l'histoire des États prolétariens l’histoire du capitalisme continue, et le progrès technique dans la forme qu'il prend quand il est inspiré par la soif du profit. La saisie et le retournement de ces techniques par les États prolétariens est vitale.
Les nouveautés technologiques sont en général de portée réactionnaire au moment de leur lancement (fordisme en 1920 pour emprisonner les travailleurs dans des usines - prisons, Internet en 1990 pour noyer la conscience dans le flot de la bêtise et du vice) mais elles sont finalement réappropriées par la classe révolutionnaire. L'histoire économique du socialisme, mais aussi les histoires de la révolution contre le capitalisme, sont inscrites dans cette course-poursuite.
Internet aujourd'hui a déçu ses inventeurs qui veulent le censurer et le verrouiller après avoir tant misé sur son ouverture infinie sans contrôle : car le prolétariat mondial le reprend en main, au moment où il met en crise la propriété intellectuelle et toute l'économie de la culture comme nouvelle frontière du Capital.
Et il y a une autre face de la question, complètement ignorée, et pour cause car elle nous concerne au premier chef: si la révolution échoue, elle laisse derrière elle comme une scorie une culture de gauche qui petit à petit devient une caricature et une inversion de la révolution réelle ... un théâtre et une esthétique pseudo-révolutionnaire qui prennent la place de la véritable critique du capitalisme. Déjà en 1848, les révolutionnaires romantiques "jouaient" à la révolution de 1789 au lieu de faire vraiment celle qu'ils vivaient. La pensée-68 en France est la caricature de cette caricature. Les partis dit de gauche, et de la gauche de la gauche continuent également cette farce. Leur seule utilité est de servir de conservatoire de la tradition politique du prolétariat au prix de graves déformations.
Ce qui se cherche aujourd'hui, c'est le langage de la révolution prolétarienne du XXIème siècle qui proviendra de la rencontre de la pratique des masses réunies à nouveau dans la lutte sociale, et de la connaissance d'une théorie révolutionnaire scientifique qui est systématiquement dénaturée par ses interprètes scolaires et universitaires, qui n’existe en fait que dans les textes classiques écrits par des révolutionnaires actifs, et qui doit être retraduite en langage commun pour que tous puissent l'entendre : à la source, Marx, Lénine, et les meilleurs disciples, Staline, Gramsci, Mao, Fidel.
GQ, 4 avril 2019, relu le 10 avril 2025
PS : Voici un critère pour distinguer ce qui ne relève pas de la théorie juste : toute production intellectuelle à prétention révolutionnaire qui a apporté célébrité et promotion sociale à ses auteurs dans le cadre du système culturel du capitalisme qu'elle prétend combattre est manifestement nulle à cet effet et le plus souvent nuisible. Jusqu'en 1900, Karl Marx, s'il était connu et prétendument réfuté de manière répétée par quelques économistes inquiets de son influence et conscients de la portée de sa critique du capitalisme, était un inconnu pour la culture "mainstream" de l'époque, à tel point que de grands auteurs comme Nietzsche l'ont combattu en réalité toute leur vie sans même savoir qu'il existait.
