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Réveil Communiste

Les Gilets Jaunes, le désir de justice, et l'économie capitaliste

23 Mai 2020 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #economie, #GQ, #journal des luttes, #classe ouvrière

Les Gilets Jaunes, le désir de justice, et l'économie capitaliste

Les Gilets Jaunes, le désir de justice, et l'économie capitaliste.

 

 

Il était frappant dans les revendications des GJ que s'ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d'achat, plutôt modérée, ils voulaient surtout diminuer celui des plus riches, les 1%. Cette « jalousie » anti-macroniste, ce ressentiment rationnel me parait ce qu'il y a de plus révolutionnaire chez eux : en effet, il se trouve là en germe une critique prolétarienne actuelle, du mode de production actuel, qui est justement étroitement lié à la création de grandes fortunes monopolistiques d'échelle mondiale qui écrasent avec la rente les peuples et les nations.

 

Frappante est aussi la quantité de personnes isolées par le mode de production qui y participent, qu'il s'agisse de petits entrepreneurs, de commerçants, de salariés de ces derniers, d'intermittents, d'intérimaires, chômeurs, etc. ou de précarisés par leurs conditions, mères célibataires ou divorcées, retraités, handicapés … qui témoignent d'une paupérisation absolue qui ne se voit pas dans les statistiques, en tout cas pas à une telle échelle. Les gens qui barrent les ronds-points ont faim, littéralement ; le compte est à découvert le 10 et le frigo est vide le 20 du mois ...

 

L'économiste distingué s'interroge : si on veut bien se mettre à genoux, les produits nécessaires pour survenir aux besoins de base sont pourtant disponibles tout en bas des étalages de la grande distribution, à un prix compatible avec les très faibles ressources des millions de pauvres que la société capitaliste reproduits comme une condition de la réussite des autres. Pourquoi s'obstinent-ils à manger du Nutella quand ils n'en ont pas les moyens ?

 

La vérité est que nous ne fonctionnons plus dans une société des « besoins », mais dans une société du désir. Une société où la marque est devenue un besoin pour les pauvres. La marque, c'est ce dont a besoin le gosse pour ne pas être méprisé à l'école. A ce compte là, rien d'étonnant que la contradiction explose.

 

Où est l'ouvrier de la grande industrie moderne, le fonctionnaire, où sont les bataillons syndicaux ? Sont-ils tous partis dans le Tiers Monde ? L'implantation mondiale de la FSM, qui regroupe les syndicats de lutte des classe dans le monde pourrait le faire penser …. beaucoup de monde en Inde, peu en Europe. Occupé qu'il est à défendre (mal) le peu qu'il lui reste, il n'est pas assez nombreux sur les ronds-points , et le peuple des ronds-points de son coté semble indifférent à la protection des acquis ( ou « conquis », si on préfère, en tout cas pas conquis par ces générations-ci ...). Acquis dont ils ne bénéficient plus guère.

 

Les sans-culottes d'aujourd'hui ressemblent à ceux du XVIIIème siècle en ce qu'il mélangent ouvriers et patrons. Est-ce là le chant du cygne de l'idéologie révolutionnaire, après la relégation hors du cercle de la raison de la pensée prolétarienne? Est-ce là le dernier acte de l'idéologie révolutionnaire bourgeoise dont la bourgeoise globalisée ne veut plus ? Ou est-ce le retour aux sources des révolutions populaires qui va ravager sa domination au moment de son déclin ?

 

Ils ne s'intéressent que peu au système économique, ils respectent la propriété privée, y compris la propriété intellectuelle que tout le monde bafoue tous les jours dans sa vie quotidienne ( et ils cassent beaucoup moins de voitures qu'en mai 1968 !). Leur critique du mode de production capitaliste en reste à demander le retour de services publics en déshérence et en voie de démantèlement, tout en exigeant une baisse des impôts. Qui va payer ? Les riches, les 1%, ils veulent saigner fiscalement la bourgeoisie, comme en 14. Mais sur ce terrain-là elle ne craint rien, elle connaît toutes les ruses. Quand le socialisme a été (provisoirement) vaincu, le Welfare State a été, quant à lui, remisé au magasin des antiquités.

 

Ce qu’ils veulent, les Gilets jaunes, c'est la démocratie (même les quelques royalistes qui s'y trouvent mêlés), la démocratie est une idée neuve pour les Gilets Jaunes ! Entendue au sens étymologique, le pouvoir au peuple, le Referendum d’Initiative Citoyenne (RIC) en étant la traduction. Chacun voit que cette institution si elle est appliquée réellement n'est pas compatible avec la gestion réelle d'un État bourgeois, dont elle aboutirait à congédier les dirigeants tous les trois mois ! Les GJ viennent sans avoir l'air d'y toucher de ruiner l'idéologie démocratique libérale bourgeoise en en montrant l'incompatibilité de la démocratie réelle avec l'organisation bourgeoise globalisée.

 

Ce qui est étonnant, c'est que le GJ en viennent à remettre en cause radicalement la bourgeoisie, sans attaquer le capitalisme. La bourgeoisie réagit comme elle le fait habituellement dans ce cas, en pointant du doigt les juifs, avec la coopération stupide des institutions censées représenter ces derniers.

 

Le prolétariat d'aujourd'hui se recompose sous nos yeux, et il réagit aux attaques contre le salariat qui continuent depuis 30 ans en s'organisant par delà le salariat. Il y perd en sens critique, mais il y gagne en détermination révolutionnaire, car il faut bien dire que le capitalisme a su amadouer le salariat, ou au moins ses syndicats, dans les pays rentiers.

 

Le prolétariat est une notion romaine, fiscale, et stratégique à l'origine, et il l'est aussi dans l'analyse marxiste : ce qui rendait révolutionnaire le prolétariat concentré de la grande industrie moderne, concentré dans les usines mais aussi dans des quartiers ou des cité ouvrières, c’était sa disponibilité insurrectionnelle. Aujourd'hui l'insurrection s'est déplacée, elle trouve sur les ronds-points de la France périphérique, et non dans les faubourgs désindustrialisés, où n'ont lieu que des troubles ethniques très superficiellement politisés par des organisations d'extrême-gauche dont l'analyse de la situation de la lutte des classes est totalement anachronique.

 

Faut-il revoir le schéma marxiste qui distingue qualitativement la révolution bourgeoise de 1789 de la révolution prolétarienne de 1848 ? Déjà Losurdo et Clouscard, deux marxistes hégéliens sont allés dans ce sens. Mais le prolétariat à mon avis était déjà là en 1789, et il est encore là en 2019 à hanter les cauchemars des élites.

 

Mais à ce compte les revendications de ce nouveau prolétariat peuvent-elles être classées comme matérialistes ? Un peu de considération ne suffirait-il pas pour éteindre le feu ? Sans doute pas, parce que la faim est tout à fait matérielle ; mais il semble que le mépris de classe soit une composante centrale de l’idéologie du désir à laquelle se conforment les dirigeants, et même une composante psychologique du désir personnel des dirigeants. Demander de la considération à ces gens-là est  inutile, ils en sont incapables.

 

Il se trouve que la loi du désir est la loi de l’aristocratie, de Sade et de Nietzsche, et qu'elle détruit la démocratie en délégitimant le peuple, le « troupeau » selon le philosophe allemand. Aujourd'hui cela se poursuit par la déconstruction post-identitaire du sujet de la démocratie, du peuple, pour qu'il éclate en myriade de minorités individualistes et narcissiques. La revendication d'un droit des minorités est aristocratique et anti-démocratique.

 

Dans la mesure où Marx avait questionné la notion de peuple, déconstruire le peuple peut prendre une apparence de radicalité ; mais dans la réalité politique, lorsque les marxistes rejettent le discours de l'unité du peuple comme unité du prolétariat et de la bourgeoisie (observant à bon droit que cette unité se construit contre l'autre, en l’occurrence toujours un autre peuple) les conditions politiques et internationales réelles de la lutte des classes dans un pays réel (dès la Commune de Paris de 1871) aboutissent à un « sur-patriotisme » prolétarien : la révolution c'est quand le prolétariat expulse la bourgeoisie du peuple pour ses trahisons. Pour revenir en force, il ne lui reste plus que l'appel à l'invasion des armées étrangères, comme en France en 1940, comme au Venezuela aujourd'hui.

 

(D'où la parade raciste de la bourgeoise : faire en sorte que le prolétariat expulse les juifs en lieu et place de la bourgeoise. Aujourd'hui, Macron cherche à créer les conditions d'une grande vague antisémite en croyant pouvoir la contrôler, comme on contrôle le terrorisme).

 

Il faut revenir alors à l'analyse de la valeur de Marx, et la confronter au nouvel âge du capitalisme, placé sous l'empire de la loi du désir. Le but de la pensée économique et de l'idéologie qu’elle décline dans la culture dominante est la dissimulation de l'exploitation et la disparition de l'analyse de la plus-value comme le produit du travail non payé. Cette mission a été largement accomplie par la pensée 68, celle du "nouvel âge du capitalisme", celle de "l'ère du vide"; alors que les styles autoritaires fascistes avaient échoués dans cette tâche et conduits en 1945 au plus grand recul historique des classes dominantes. Marx avait introduit la critique dans la sphère de la production, et trouvé là l'origine de la plus-value dans le surtravail non payé. Le capitalisme était démasqué comme un système d'exploitation comparables à tous ceux qui l'avaient précédé, et n'était nullement le royaume millénaire de la liberté. La réponse de la science économique apologétique dite « néo-classique », qui le combat avec acharnement sans jamais le citer, a été de déplacer la création de valeur du domaine de la production au domaine de la circulation, de définir son essence non plus comme travail socialement nécessaire, mais trivialement au niveau de l'offre et de la demande "d'utilités" subjectives, et d’écraser la différence entre valeurs et prix. Et on peut dire que dans les faits la consigne est passée : la production est repassée dans l'impensé, plus personne n'ose mettre en avant un programme de collectivisation des moyens de production ! Tout le monde ne parle que de revenu universel dissocié du travail !

 

Symptôme : aujourd'hui, le moyen d'action est le blocage qui vise la circulation des marchandises, entendue en un sens concret mais exact, alors que la grève ne peut plus impacter significativement la production, en tout cas dans les économies de rente, puisque l'essentiel du produit matériel est produit ailleurs. Les salariés les plus dynamiques dans les luttes sociales sont dans les transports, la distribution, ou même le marketing !

 

Soit dit en passant, une grève est aussi un genre de blocage. Il est peu intelligent d'opposer grève et blocage, en présumant que ce dernier moyen d'action ne serait qu'un pis aller, tournant le dos à classe ouvrière . Les ouvriéristes sont des ennemis des ouvriers ! Ouvriers, employés et prolétaires non salariés dans la sphère de la circulation sont maintenant bien plus nombreux que dans celle de la production, et ils y sont encore plus exploités.

 

Mais en deçà de la théorie de la valeur de Marx qui aboutit logiquement à la revendication de la saisie des moyens de production (et de leur difficile réadaptation aux besoins du peuple, qui est toute l'histoire intérieure du socialisme réellement existant, par exemple en URSS), on en revient à la théorie du « partage noir » de la rente, laquelle fit les beaux jours anarchistes des révolutions du XIXème siècle, et de l'utopie égalitaire et frugale (et écolo-compatible). Marxistes, léninistes, staliniens, etc, combattent la bourgeoisie avec une détermination implacable, mais ils n'ont aucune haine pour la bourgeoisie en tant que groupe humain vivant, contrairement à la réciproque. Ce n'est pas le cas des partenaires frustrés des droits qu'ils revendiquent sur le partage de la rente. Or l'essentiel de la richesse qui circule aujourd'hui dans un pays riche et anciennement industrialisé comme la France est une rente sur le travail du Tiers Monde (ou sur la nature dans le Tiers Monde).

 

(D'où la convergence singulière des écologistes avec les adeptes du gazole bon marché. La redistribution de la rente pétrolière est un point nodal des conflits de classe et des conflits internationaux, dans la seconde partie XXème siècle. En un sens elle fait peser sur la nature la facture des réformes d'après-guerre concédant provisoirement au travail un pouvoir d'achat plus important, sans impacter profondément celui de la bourgeoisie.)

 

Le désir de justice est un désir d'égalité dans le partage de la rente. Celle-ci n'est plus majoritairement rente agricole, ni même minière et pétrolière, il s'agit aujourd'hui essentiellement d'une rente immatérielle, financière, mais aussi d'un nouveau système où les droits intellectuels accumulés occupent une place gigantesque, puisqu'il sont à la base de la puissance monopolistique des GAFA. Mais c'est une rente qui dépend de la protection juridique policière et militaire de l'État capitaliste et qui disparaît immédiatement avec le capitalisme : après, plus rien à partager !

 

Si les GJ atteignent leur but qui n'est pas autre chose que le pouvoir politique, il devront reconstruire entièrement l'économie d'un pays qui ne subvient plus à ses besoins, dont l'activité de base principale est le tourisme, juste devant la vente des armements, et où le peuple est nourri par le travailleur chinois. Or, il est fort possible qu'ils atteignent leur but, dans le moment que nous vivons, qui est celui de la crise générale des institutions politiques représentatives dont la bourgeoisie monopolistique internationale a cru pouvoir se passer en poussant en avant ses marionnette Macron.

 

GQ, 24 février 2019

 

PS : On pourra dire que ce texte manque d'arguments chiffrés, et que dire par exemple que "le peuple est nourri par le travailleur chinois" est inexact ou très exagéré. Il faut l'entendre en un sens tendanciel. Beaucoup de marchandises utiles sont encore produites sur le territoire. Mais la France comme les États-unis ou la Grande Bretagne, (autre pays candidats à la révolution) sont chroniquement déficitaires en ce domaine depuis de longues années. Un changement de système économique signifierait donc aussi un changement d'orientation technique de la production et des activités en aval. Il est à noter que Mélenchon est allé timidement dans ce sens en proposant (c'est bien la première fois qu'on voit ça dans un programme électoral !) de créer 400 000 emplois dans l'agriculture ("bio", c'est à dire protégée des importations) . Une économie de service, ça consiste sans doute à produire des services concrets, mais surtout à se repasser la plus-value de main en main sans rien produire du tout. Bref à se partager le produit du surtravail du travailleur chinois (ou turc, ou marocain, etc), ou du travailleur sans-papier résidant en France.

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