Réflexions sur la croissance du vote pour les mouvements d'extrême-droite dans le monde et en France
La croissance du vote pour l’extrême-droite dans les sociétés occidentales dites démocratiques libérales et même au-delà (en Inde, en Amérique Latine …) est universelle. C’est donc la manifestation d’une évolution structurelle de nos sociétés postindustrielles. On dirait bien que depuis que les organisations de lutte des classes ne recrutent plus, et qu'il n’y a plus de projet politique progressiste fédérateur autour des ouvriers, c'est chacun pour soi et tous contre tous.
Antérieurement à toute théorie politique, le facteur majeur du vote RN, et du vote d’extrême droite en Europe et en Occident semble être le rejet de l’immigration, et particulièrement le rejet de l’immigration non-européenne, accusée de ne pas s'assimiler – et par extension le rejet des politiques de discrimination positives visant à favoriser les minorités ethniques ou religieuses, les parias, ou les indigènes, dans certains pays du Sud (comme au Chili).
Les autochtones et les immigrants qui ont adopté le mode de vie du pays hôte ressentent la présence de groupes qui conservent et qui exaltent leur originalité culturelle et ne se fondent plus dans la masse comme autrefois – en partie à cause de, ou grâce à, des évolutions technologiques qui permettent de rester au contact du pays d’origine - comme une menace existentielle. Ils servent aussi de boucs émissaires faciles parce que les délinquants violents sont statistiquement issus en majorité du prolétariat des travailleurs manuels et non-diplômés, précisément le groupe social où ces immigrants sont nombreux.
Observons que si on considère la lutte du peuple Palestinien minorisé, exproprié et marginalisé dans son propre pays comme juste ou exemplaire, on n’a pas grand-chose à dire contre des Français, des Britanniques ou des Irlandais qui veulent rester majoritaires et politiquement dominants dans leur propre pays. Et l’extension de la logique décoloniale aux métropoles aboutit à délégitimer totalement les autochtones, et à les en chasser symboliquement, alors pourquoi s’étonner de leurs réactions ?
Et il y a d’autres exemples historiques de « remplacement » d’un peuple par un autre sur son territoire historique, le cas le plus évident étant celui des États-Unis. Mais plus près de chez nous et plus récemment, les Hongrois, les Serbes, les Arméniens, et même les Allemands ont vécu ça dans un passé récent ...
Si on veut arrêter l’incendie, il faut leur donner raison, et limiter l’immigration de manière claire et nette, notamment l’immigration illégale. Sinon la classe moyenne de gauche bien pensante et tolérante de tout et de tous – sauf des écarts d’expression de ses compatriotes ouvriers - risque de se retrouver non seulement politiquement isolée, mais carrément réduite à son tour au rôle de bouc émissaire et réprimée à la faveur de recompositions politiques conservatrices qui s'annoncent - ce qui a déjà commencé aux États-Unis et au Royaume-Uni.
Mais sur le plan idéologique, il y a d’autres facteurs qui entrent en jeu.
L’extrême-droite est diverse, mais comporte surtout deux tendances : celle d'un conservatisme extrême qui remonte étymologiquement aux "Blancs" contre-révolutionnaires de la fin du XVIIIème siècle, antidémocratique, réactionnaire et nostalgique d’un état antérieur de la société largement imaginaire, ce qu’on nomme fort justement le roman national (rien à dire contre ce concept, à condition de ne pas oublier de mener les critiques symétriques du « roman républicain » et du « roman du monde libre »).
Mais on peut aussi y lire une tendance différente, plus actuelle, qui est le résultat de la décomposition de l’idéologie historique démocratique radicale révolutionnaire de la gauche française, celle des "Bleus" de 1793 et des guerres de Vendée, parvenue au bout de ses contradictions : la xénophobie structurelle de l’utopie démocratique bourgeoise se donne à présent libre cours contre le « sang impur ». C'est la conséquence de l’expérience historique fatidique, validée lourdement par deux siècles de déception, de la manifestation évidente pour tous du caractère factice du « pouvoir du peuple » qui n’est plus qu'un procédé de légitimation en façade d’une ploutocratie oligarchique de plus en plus insupportable. Le libéralisme et la démocratie non seulement ne sont pas identiques, mais n’ont plus rien en commun.
Voir dans l'électeur actuel du RN une sorte de continuateur de Proudhon, de Victor Hugo, des Sans-Culottes et des Communards pourra choquer. Les romans de Louis-Ferdinand Céline, et la trajectoire de Céline lui-même montrent pourtant de manière claire le voyage au bout de la nuit d'une partie du peuple parisien, après les cruelles déceptions de la IIIème République radicale, radicalement corrompue, et l'horreur vécue des soldats-citoyens la guerre de 1914-1918. Il semble bien que le reste du peuple français soit en voie d'emprunter ce chemin.
Dans le contexte anglo-saxon, ce démocratisme-libéral contradictoire prend la forme spécifique des vantardises de l’utopie libertarienne paranoïaque qui impute à l'État toutes sortes de conspirations, volontiers perverse par son culte de l’argent, son indifférence à la misère et son racisme social décomplexé contre les « attardés » et les « assistés ».
Mais pourquoi précisément le vote RN en France depuis 40 ans ?
Il est une nouveauté en ce qu'il représente un choix paradoxal pour des salariés non-protégés, qui ont fait l’expérience de la trahison historique de la gauche social-démocrate. C’est un vote de classe irrationnel, narcissique et émotionnel qui s’est rallié par dépit, et avec un sorte de perversité et de schadenfreude (la jouissance perverse de contempler sa propre chute) à une tradition politique nationaliste fondamentalement antipopulaire.
Les salariés du bas de l’échelle se sont ralliés à une série de traditions réactionnaires qui bien qu'elles prétendent défendre les petits contre les gros ne leur sont guère favorables car elles s'attaquent à l'État social, et qui se sont sédimentées depuis plus d’un siècle dans la petite bourgeoisie : anti-élitisme, anti-sémitisme, racisme anti-immigrés puis anti-arabe exclusivement (1930 puis 1980). Hostilité viscérale aux grèves et aux ouvriers. Anticommunisme et fascisme de Vichy. Colonialisme et Algérie française. Expression du déclin de la petite bourgeoisie traditionnelle (exprimé par le vote Poujade en 1956 ). Et pour fermer le bal, l'opposition au modernisme libertaire de Mai 68 au nom de la morale traditionnelle.
Ce vote pour un parti qui nie l'existence des classes sociales n’est devenu un vote de classe et un vote ouvrier qu’après 1981. Le ressentiment populaire contre la gauche est apparu après le « tournant de la rigueur » de 1983, date précise, comme par hasard, de la percée électorale du FN.
Avec la trahison de la gauche il a su se créer avec la complicité des médias l'image de seule opposition au « système » en s'abstenant bien sûr de nommer ce système par son nom : le capitalisme.
A cela s’ajoute l’adhésion croissante des masses confrontées aux difficultés de la vie quotidienne à des revendications populaires connotées à droite : rejets de l’immigration, de l’insécurité et de l’assistanat. Et pour couronner le tout le rejet croissant de l’islam, nourri par le terrorisme manipulé qui se revendique de lui (qui a assassiné des dessinateurs de presse, massacré des gens dans la rue par dizaines, tué un curé dans son église et coupé la tête d'un prof, quand même !), et qui aboutit à cet exploit de faire voter des juifs, des féministes, des homosexuels, pour un parti qui leur était congénitalement hostile.
Et maintenant aussi le rejet des théories du genre qui deviennent une sorte de résumé emblématique d’un bouleversement des mœurs et des valeurs, présenté comme un progrès, décidé sans consulter les classes populaires, et même délibérément contre elles, avec une logique élitiste qui ressemble à celle de l'art contemporain.
La gauche a perdu sa crédibilité en gouvernant loyalement dans l’intérêt de la bourgeoise ; on peut discuter de savoir si elle pouvait faire autrement, mais le mal est fait.
Il ne sert à rien de démonter le caractère irréaliste et démagogique de proposition du RN pour, par exemple, baisser le coût de l’énergie, quand on participe à une alliance avec des groupes politiques qui ont démantelé le secteur public, et d’autres qui sont favorables à la hausse du prix de l’énergie par idéologie de la décroissance, et qu’on soutient une guerre contre la Russie qui était le principal fournisseur d’énergie bon marché en Europe jusqu’en 2022 et que les classes populaires payent très concrètement, et qu’on ne conteste pas l’UE qui à imposé le marché actuel de l’énergie. Les factures s'envolent, mais les calculs politiciens sont bien plus importants.
Sans doute le RN n’est pas une solution ni à ce problème ni à aucun autre, mais pas davantage des alliances électorales de circonstances, pour conserver des élus et des financements publics et européens, qui entérinent la perte de la souveraineté nationale, et qui impliquent la nécessité de se faire élire avec les voix des Verts ou du PS, provoquant le rejet populaire.
En conséquence, un parti des travailleurs pour le socialisme devrait mettre en avant son programme économique et social, affirmer la nécessité de faire respecter les frontières, de limiter l’immigration, et les ingérences étrangères là d'où elles viennent réellement (de Turquie et du Golfe, mais aussi d'Israël et surtout des États-Unis, et de l’UE), axer ses propositions sur l’emploi, la réindustrialisation, la nationalisation des monopoles, les services publics, et la hausse du salaire brut pour rétablir la sécu à 100%, sauver l’hôpital public et le logement social, revaloriser les allocations familiales, les aides au logement et les retraites (plutôt que la consommation directe par le salaire net). Parce que cet électorat populaire récemment acquis par le RN est fondamentalement social-démocrate, dans le sens originel du terme : il veut un État protecteur qui intervienne dans l'économie et redistribue les revenus.
Et ne plus piper mot des thèmes de polémique sociétale : ni antiracisme, ni féministe, ni LGTB, ni genre, etc. Ne pas non plus s’y opposer, tout simplement ne pas en dire un mot - parce que fondamentalement ce ne sont que des mots qui appartiennent maintenant au langage codé qui définit l'appartenance à la petite-bourgeoisie, et non plus des revendications d'émancipation légitimes, mais des surenchères. De façon à pouvoir unifier par revendication matérielle un prolétariat qui a été éclaté en communautés qui s’opposent ou qui s’ignorent.
Sinon la fascisation douce des sociétés continuera bien tranquillement, et cette trajectoire nous conduire inéluctablement à la guerre, la vraie guerre dont les destructions de l'Ukraine et de Gaza nous montrent très clairement la possibilité. Sans parler de l'escalade nucléaire.
GQ 14 août 2024, relu le14 janvier 2026
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