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Réveil Communiste

Le socialisme est-il une science ? (question ouverte)

17 Septembre 2025 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Théorie immédiate, #Front historique, #Economie

Le socialisme est-il une science ? (question ouverte)

 

Le socialisme est-il une science – ou est-il plutôt une éthique ?

Vers 1969 j’ai vu Jacques Duclos aux « Dossiers de l’Écran », célèbre émission de la télévision d’alors, dans le débat qui suivait la diffusion d’un film soviétique de 1939 sur la vie de Lénine, rétorquer dédaigneusement à un journaliste qui présentait le communisme comme une religion, Lénine comme son prophète, et Moscou comme la Mecque de cette religion : « le communisme n’est pas une religion, enfin ! Je n’ai pas du tout le sentiment d’être un religieux ; le communisme c’est ... (il cherche un peu le mot) le communisme c’est une science ! »

Marx est certainement un savant, un scientifique, un héritier de Descartes et des Lumières – et Lénine de même. Mais tous les intellectuels marxistes ne peuvent pas être des savants comme eux, et dans bien des cas ils feraient mieux de s’abstenir d’essayer et de se borner à la vulgarisation. C’est en tout cas ce que j’essaye de faire dans le blog Réveil Communiste depuis 2007 (rubrique GQ) qui témoigne de ma lente et tardive assimilation de cette science, après que j’ai été longtemps égaré par les prestiges obscurs des discours de la post-modernité, de Nietzsche à Freud, d'André Breton à Claude Lévi-Strauss, de Gilles Deleuze à Jacques Lacan et de Jean-Luc Godard à Guy Debord. Bon, on ne se refait pas !

On peut d'un autre coté envisager une théorie marxiste objective, froide, scientifique, engelsienne, et étrangère à la dialectique telle qu'elle a été pensée par Hegel (car la dialectique d'Engels n’est pas la négation de la négation telle qu'elle est développée dans la "dialectique du maître et de l'esclave" mais une métaphysique du devenir, un relativisme ontologique héraclitéen, complété par la pensée stratégique de Clausewitz).

Politiquement cette conception de la théorie qui permet des interprétations quelque peu scientistes peut aboutir à des paradoxes dangereux (comme de rendre le militant communiste si confiant en le sens de l'histoire et si patient que n’importe quel programme édulcoré et toute alliance opportuniste finiront par faire l’affaire, ou comme par exemple de considérer, comme le faisait Labriola au début du siècle dernier, que le colonialisme était une étape nécessaire pour les pays attardés) et doit être complétée par une théorie politique venant de l’extérieur. Ici ce n'est pas la théorie qui vient aux masses de l’extérieur, comme le voulait Lénine, mais l’action des masses qui vient de manière périodique et imprévisible stimuler la théorie en lui bottant le cul. On constate d'ailleurs que les grands théoriciens marxistes apparaissent toujours comme en quelque sorte des hérétiques par rapport à "l'orthodoxie" du moment - à l'exception de Staline, continuateur intelligent et disciple fervent de Lénine.

Comme les véritables théoriciens marxistes dialecticiens sont des dirigeants politiques victorieux et que leur compétence dialectique provient de leur expérience de la lutte sociale politique et militaire, les marxistes universitaires qui veulent l’enseigner malgré leur inexpérience de la chose ont une forte tendance à s’égarer dans la verbosité. Il vaut mieux alors faute de nouvelle théorie rigoureuse s’en tenir à la science d’Engels, fût-elle bâtie sur l’état des connaissances scientifiques et sur les théories de la science des années 1870.

La pensée marxiste qui se définit comme purement scientifique, comme celle qui est encore défendue par Lénine en 1908 dans Matérialisme et Empiriocriticisme, présente une difficulté structurelle : elle suppose, en contradiction avec ses principes de base, l’existence d’un champ académique ou au moins d’une libre opinion scientifique situées au-dessus de la mêlée à qui on laisserait le droit de trancher (comme Trotsky sur un tout autre plan s’est adressé au prestigieux philosophe américain Dewey pour se disculper des accusations de Staline devant l’opinion occidentale au moment des grandes purges, en 1937). Et comme les savants qui donnent le ton dans ce champ ne trancheront pas du bon coté, consciemment ou non, pour d’évidentes raisons de classe, il va falloir imprimer au discours révolutionnaire qui revendique sa scientificité un accent très dogmatique, simplement pour le faire entendre. Sinon, il ne sera pas même examiné « par les pairs ». Mais il sera rejeté, y compris par les savants d’extrême-gauche, comme le fit l’astronome et communiste conseilliste Pannekoek, l’auteur critique de Lénine Philosophe .

Lénine dans sa défense du matérialisme, celui de Diderot, plus que celui de Marx, notait avec raison que les savants adhéraient à toutes sortes de philosophies mondaines, souvent idéalistes ou même spiritualistes, et les défendaient avec conviction, mais qu’ils les délaissaient au vestiaire pour reprendre un solide matérialisme méthodologique dès qu’ils passaient la porte de leur laboratoire.

Mais le scientisme lui-même est une de ces philosophies à laisser à la porte, pour laquelle la science est le « reflet » de la réalité (mais sur quelle sorte de surface réfléchissante ?) et Lénine en avait l’accent avant qu'il ne relise Hegel, quand sa dialectique était tirée de la théorie des sciences engelsienne. Et surtout avant que la guerre, la révolution et encore plus la pratique du pouvoir révolutionnaire ne le fasse devenir véritablement lui-même.

La lutte pour le communisme – comme elle s’étend sur la longue durée qui dépasse de loin l’échelle de la vie des individus - prend forcément un aspect éthique, si ce n’est même eschatologique et téléologique. Ce n’est pas une religion, mais ses protagonistes adoptent forcément envers un but qui transcende leur existence individuelle une attitude désintéressée qui ressemble à celle des religieux sincères dans leur foi (on admettra que les saints de cette sorte ne sont pas très nombreux et tous un peu fous). La mort n’éblouit pas les yeux des partisans. Et pour de tels partisans, il n’est pas loyal de remettre en question le dogme nécessaire à la lutte (qui n'est pas la lutte finale pour rien!).

Lénine n’est pas l’auteur d’un texte sacré, mais les peuples soviétiques, les peuples du reste du monde aussi, n’ont pas non plus érigé ses statues en vain. En conclusion, le marxisme n’est pas une religion, mais il n’est pas non plus une simple théorie scientifique, car pour cela il lui faudrait reconnaître un cadre épistémologique, dans lequel il pourrait être réfuté, et dans la lutte de classe il n’y a que la bataille et son résultat qui peuvent réfuter une théorie.

GQ, 4 mai 2023, relu le 20 juillet 2025

 

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L
Bonjour.<br /> <br /> Je vais encore venir vous embêter un peu… Veuillez m’en excuser, mais je ne peux m’empêcher de rebondir à votre lecture tant elle est stimulante.<br /> <br /> Un point d’abord : Vous dites que les seuls « bons théoriciens » sont ceux ayant été victorieux. Que faites-vous de Gramsci ou de Rosa Luxembourg par exemple ?<br /> <br /> Qu’est-ce qu’une science ? C’est la construction de modèles censés représenter le réel. Ceci afin de pouvoir sinon expliquer pleinement, du moins pouvoir prévoir le comportement de la chose considérée dans la réalité.<br /> La vérification de la théorie devant l’expérience est par conséquent indissociable de la science.<br /> <br /> C’est sans doute ce qui vous fait privilégier les théoriciens victorieux. <br /> <br /> Pourtant, votre conclusion entre-ouvre une porte en évoquant certes la bataille mais aussi son résultat. Le pluriel ici eut été plus approprié pour intégrer le moyen et le long terme. Et là la confrontation du marxisme au réel est plus mitigée. Au point que l’URSS en a fait les frais, que le trotskisme n’a jamais décollé et que le PCC s’écarte de la théorie, par pragmatisme, par injection du réel dans sa politique.<br /> <br /> Le marxisme est une théorie, un modèle, dont bon nombre de raisonnements et de prédictions sont avérées. Pourtant force est de constater que cette théorie ne dit pas grand-chose sur la société à construire. Et que la chose principale dite : « la survenue de la classe prolétarienne comme dominante » est contredite par les faits et les résultats.<br /> <br /> Quoi dès lors ? J’essaie modestement de proposer un autre modèle. En observant les modèles de société (conscients ou pas de ce qu’ils sont – le plus souvent pas) passés et présents. D’en dégager les deus ex machina pour élaborer un embryon théorique. <br /> C’est notamment ce qui motive la tentative de synthèse constituée par la « Proclamation de la 4ème Voie » (vous la trouverez ici www.Via4.net). <br /> Je serais bien curieux de connaître votre opinion sur celle-ci.<br /> <br /> Cordialement.<br /> <br /> Luc Laforets<br /> www.1P6R.org
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R
Luxembourg et Gramsci - et aussi Guevara - n'ont pas vaincu mais ils auraient pu, et d'autres aussi si on ne les avait pas tués avant. Quant au prolétariat, je trouve qu'on le passe bien vite par pertes et profits dans la théorie comme dans la réalité !