Déconstruire les mythes, déboulonner les statues?
1 Novembre 2025 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Front historique, #Positions, #États-Unis, #Qu'est-ce que la "gauche", #Russie, #Mille raisons de regretter l'URSS
La soi-disant « cancel culture » venue d’outre Atlantique qui consistait jusqu'à la nouvelle élection de Donald Trump à remettre en question les œuvres du patrimoine culturel et les récits historiques plus ou moins mythiques en réexaminant les messages idéologiques qu’ils véhiculaient suscitait l’ire surjouée des commentateurs conservateurs. Ils avaient l’air d’avoir trouvé là l'ennemi qu’ils adoraient détester. Mais elle signifiait, même si ce n’était pas assumé, que l’extrême-gauche intellectuelle avait en partie dépassé le creux libertarianisme soixante-huitard, l’interdit d’interdire. Il était temps.
Mais c’était un peu trop, et c’était encore trop peu ! D'où la violence de la réaction - qui n'est pas loin de prendre le langage de la guerre civile aux États-unis.
Quand on veut interdire quelque chose, il faut avoir le pouvoir de le faire effectivement. Et même dans ce cas il faut user de prudence car il ne suffit pas d’interdire pour supprimer. Un pouvoir doit être économe de ses munitions idéologiques, car s’il n’est pas respecté il cesse d’être un pouvoir. Il en irait d'ailleurs d'un pouvoir prolétarien comme de tous les autres.
Imaginez que les bolcheviks, au lieu de prendre le pouvoir en Russie le 7 novembre 1917, se soient mis à revendiquer l’érection de statues de Lénine partout ?
C’est à peu près ce que font les partisans de la « cancel culture » : ils croient que le signe peut remplacer la chose et qu’en modifiant les signes ils vont transformer la structure sociale. Qu’abattre les statues des esclavagistes va améliorer le sort actuel des Noirs américains ou des Antillais. Que rechercher des héroïnes plus ou moins réelles dans le passé pour en truffer le récit historique va améliorer la condition des femmes contemporaines.
Si on veut enlever la statue du général Lee des poussiéreuses places publiques du Sud américain de William Faulkner, si elles existent encore, il faut avoir quelque chose de crédible à mettre à la place et le pouvoir de l'y maintenir.
Les gauchistes culturels, souvent désignés comme "wokistes" ne comprennent pas qu’ils ont été utilisés - au moins jusqu'à la guerre de Gaza en 2023 - par le courant idéologique néoconservateur pour justifier le projet impérial occidental contemporain qui cherche à perpétuer une suprématie mondiale de cinq siècles, en grand danger d’effondrement, en présentant les Européens, leurs descendants en Amérique du Nord et en Océanie, et leurs États libéraux pseudo-démocratiques comme de nouveaux modèles de civilisation - comme le seul modèle possible de civilisation. Les générations actuelles, converties à la tolérance, au partage et à l’écologie se repentiraient sincèrement des crimes contre l’humanité – et contre la planète – de leurs prédécesseurs et proposeraient des réparations symboliques (ou même sonnantes et trébuchantes).
Mais d'une part les nouvelles générations n'ont pas à se repentir car elles ne portent évidemment aucune responsabilité pour ces crimes - et d'autre part à strictement parler ce ne sont pas des crimes, car l’histoire n’est pas un procès qui se déroule devant un jury de citoyens, aussi éclairés et progressistes qu'ils soient, mais un rapport de force entre classes sociales !
Tout ce qu’ils vont réussir à faire - et ont largement réussi à aire - en mettant la culture avant l'économie et la charrue avant les bœufs, c’est à se couper des classes populaires qui ne voient dans cette agitation mémorielle que futilité, à compromettre l’image historique de héros de l’histoire des peuples et dénaturer leur message, de Rosa Luxembourg à Nelson Mandela, en les enrôlant dans la défense des droits de l’homme et de la démocratie libérale. Quant à Karl Marx et Lénine ce ne sont plus pour eux que des hommes blancs de plus de cinquante ans.
Ce n’est pas plus dangereux pour l’ordre social que la série commerciale « Casa de Papel » qui a recyclé Bella Ciao, le chant des partisans italiens.
Toutes les statues de Lénine qui parsemaient le territoire soviétique n’ont pas été inutiles dans la mesure où elles ont remplacé d’autres symboles et d’autre références qui avaient vocation à justifier le vieux monde, mais ce n’était possible et efficace que dans le cadre de l’État dont elles célébraient la mémoire et les valeurs.
Qu’il faille réévaluer tout le patrimoine culturel et les récits historiques que nous ont légués les classes dominantes du passé est une évidence. Que puissent le faire des mouvements développés dans le milieu universitaire nord-américain financé par le capital, et utilisant les médias de la sphère libérale-libertaire, c’est à dire par les nouvelles générations des mêmes classes, est absolument impossible.
Le croire et le faire croire, c’est se moquer du monde.
Ils feraient mieux d’utiliser leur énergie à « déconstruire » le grand récit antitotalitaire et antisoviétique dont ils sont pour la plupart des adeptes convaincus.
Car c’est l’URSS de Lénine et de Staline, la Chine de Mao Zedong, le Viet Nam de Ho Chi Minh, Cuba de Fidel Castro, qui ont inscrit dans le territoire du réel pour la première fois dans l’histoire les aspirations millénaires des damnés de la Terre. Et si on veut ériger des statues, chiche ! mais choisir ces cinq là pour commencer.
GQ 17 janvier 2022, relu le 11 octobre 2025
Réveil Communiste :
Réveil Communiste est animé depuis 2010 par Gilles Questiaux (GQ), né en 1958 à Neuilly sur Seine, professeur d'histoire de l'enseignement secondaire en Seine Saint-Denis de 1990 à 2020, membre du PCF et du SNES. Les opinions exprimées dans le blog n'engagent pas ces deux organisations.
Le blog reproduit des documents pertinents, cela ne signifie pas forcément une approbation de leur contenu.
Le blog est communiste, non-repenti, et orthodoxe (comme ils disent). Il défend l'honneur du mouvement ouvrier et communiste issu de la Révolution d'Octobre, historiquement lié à l'URSS quand elle était gouvernée par Lénine et par Staline, mais sans fétichisme ni sectarisme. Sa ligne politique est de travailler à la création et à l'unité du parti du prolétariat moderne, et de lutter contre l'impérialisme (contre le seul qui importe, l'impérialisme occidental, dirigé par les États-Unis).
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