Les ouvriers et les hommes sans qualité
La crise du Covid de 2020-2021 avait braqué le projecteur momentanément sur la classe ouvrière, ce qui m'avait inspiré ces quelques réflexions à l'époque :
Le prolétariat, ce sont les ouvriers ; aujourd’hui pas plus qu’au XIXème siècle à l’époque de la parution du Capital de Karl Marx les ouvriers ne sont majoritaires dans les classes populaires. Mais ce sont eux qui font tourner l’économie. Ce sont eux qui n'ont pas été placés en télétravail pendant le confinement. Le prolétariat occidental du XXIème siècle est plus développé dans les services que dans l’industrie mais il reste incontournable. Il existe aussi un grand nombre d’emplois intermédiaires dans la santé, l’éducation, ou la fonction publique qui en relèvent et dont on ne peut pas se passer un instant. Ce sont les ouvriers qui maintiennent le monde, ce sont eux qui peuvent le changer ! Et nul autre groupe social. La classe ouvrière déborde des limites de la catégorie socio-professionnelle des ouvriers, mais elle la comprend forcément. Un mouvement de gauche qui laisse les ouvriers et les travailleurs manuels en dehors de lui est voué à l’échec.
Ces ouvriers sont très souvent, dans les grandes métropoles, des immigrés ou des enfants d’immigrés récents. Ce qui a pu donner l’impression que pendant le confinement, à Paris, les blancs restaient chez eux tandis que les noirs et les Arabes leurs livraient leurs commissions. D’où l’idée d’une société racialisée et implicitement raciste. Ce qui serait une erreur, malgré les apparences, ce que nous allons tenter de montrer. A moins bien sûr de considérer l’antiracisme verbeux, inoffensif, scolaire, médiatique et officiel qu'on voit partout comme l’expression d’un racisme sous-jacent, ce qui serait bien possible.
L’expression « homme sans qualité » provient du titre et du personnage principal d’un célèbre roman autrichien publié à Vienne entre les deux guerres mondiales. Le héros est doté par son créateur, Robert Musil, de multiples qualités humaines mais il se refuse à se conformer aux « qualités » à la mode, et notamment aux identités nationales minoritaires qui déchirent le pays, l’Autriche-Hongrie de 1913. Pour en faire comprendre l’idée, il compare l’Empire qui s'est effondré à un homme dépareillé costumé d’un pantalon noir à bande dorée, couleurs de l’Autriche, et d’une veste tricolore rouge blanc vert, couleurs de la Hongrie, et on voit tout de suite qu’on peut porter la veste seule, mais pas le pantalon.
Les réalités de la lutte politique ont rapproché dans histoire les mouvements ouvriers des mouvements de libération nationale et des séparatismes, au prix parfois d’une ethnicisation préjudiciable à leur influence (On le voit particulièrement bien en Turquie, où les Kurdes sont de gauche , et les Turcs "sans qualité" qui sont bien plus nombreux sont de droite). Ainsi que de minorités férocement opprimées, comme les afro-américains aux États-Unis. Or le capitalisme contemporain a troqué à partir des années 1960 son éthique protestante conformiste d'origine contre une valorisation extrême des identités minoritaires et des rebellions individuelles. Il a complètement changé le contenu de son idéologie, passant de l'ordre moral à l'anarchie, pour ne conserver que l'hypocrisie.
Les hommes sans qualité au sens élargi employé ici sont ceux qui ne vont jamais s'y retrouver parce qu'ils ne relèvent pas vraiment d’une identité originale, singulière, minoritaire, nationale, religieuse, sexuelle, de celles qui sont valorisées dans le spectacle contemporain. Ils ne sont pas tous des prolétaires, mais comme les prolétaires ils sont démunis : ils sont porteurs d’une identité apprise en famille et à l’école, un roman déjà lu et une histoire éventée qui n’intéressent plus personne, et ils le ressentent. Ceux qui travaillent sont trop fatigués le soir venu pour s’en faire une maladie, mais les plus jeunes maintenus en semi-oisiveté au cours d’une adolescence prolongée en éprouvent une telle souffrance qu’ils en viennent à se tatouer, se scarifier et à s’automutiler pour se rendre plus intéressants.
Une tendance de fond de la société contemporaine est à la fusion de ces deux catégories, la catégorie objective des prolétaires de la production et des services, et la catégorie subjective des hommes sans qualité - sans identité - tendent à se rapprocher et vont finir par se confondre sur la durée d'une génération. Ce qui signifie que le prolétariat révolutionnaire, comme les Gilets Jaunes, ne sera pas composé d’une addition de minorités radicalisées, mais de masses largement majoritaires et indifférenciées partageant un langage commun dans la lutte sociale.
Les ouvriers ne sont pas en règle générale des sympathisants des causes dites « sociétales » qui concernent presque toujours les intérêt symboliques de minorités à qualités et qui servent aux intérêts particuliers de leurs porte-paroles - comme on a vu très clairement avec "Black Lives Matter" aux États-Unis. Donc, si on veut recentrer une stratégie politique, il faut mettre ces causes en sourdine, qu'elles soient justifiées ou non, et mettre en avant uniquement celles qui peuvent se traduire en revendication matérielles et de justice sociale, comme l'était la revendication du premier féminisme « à travail égal, salaire égal ».
Les ouvriers seraient plutôt conservateurs sur le plan moral, mais ils sont surtout parfaitement conscients d’une chose : des groupes de la petite bourgeoisie et du lumpen-prolétariat accaparent l’espace de la contestation verbale avec leurs revendications insolentes, exagérées ou abusives, et invisibilisent les exploités. Peu importe le contenu réel de ces revendications, elles sont délibérément utilisées par les médias et par la gauche bourgeoise pour se substituer dans les champs médiatiques et politiques à celles des exploités et saturer les discours d'opposition.
On peut en dire autant des mobilisations pour les sans-papiers. Il faut se rendre à l’évidence, les prolétaires ne sympathisent pas non plus avec cette cause. Et ce n’est pas étonnant, les migrants ne deviennent éventuellement des ouvriers conscients de leurs intérêts de classe et solidaires du reste de la classe ouvrière que lorsque leur transit est terminé, lorsqu’ils passent du statut de main d’œuvre mouvante à la disposition du capital à celui de travailleur relevant d'une classe sociale enracinée dans un territoire. Avant leur fixation, les travailleurs nomades, les "dreamers" adulés par la bourgeoisie de gauche, rêvent de fortune, d’Eldorado et de Californie et non de droits sociaux.
Les hommes sans qualité ont l’impression, quand on s’occupe des sans-papiers ou des gays, des noirs ou des musulmans, qu'on ne s’occupe pas d’eux. Et comme les individus rangés dans ces minorités sont aussi « sans qualité » sur leur lieu de travail, ils éprouvent du ressentiment quand on s’occupe d’une autre minorité que celle dont ils font partie.
Les hommes sans qualité sont ceux qui ne sont pas minoritaires, qui sont banals, qui n’intéressent pas. Les minoritaires y participent aussi, bien que flattés par les groupes communautaristes, car ils se retrouvent plongés dans les eaux froides de l’anomie dans les luttes pour le bifteck. Les exploités sont tous des losers dans notre meilleur des monde possible, qui vivent toujours la même histoire sans qualité. La réussite d'aucun congénère enrichi ou la panthéonisation de glorieux ancêtres n'y changeront jamais rien.
Un mouvement qui veut représenter le prolétariat réel ne peut qu'endosser des positions qui ne sont pas populaires dans les rangs du militantisme de gauche actuel. Il doit prendre position, si on le lui demande, contre l’immigration illégale, contre les innovations en matière de mœurs, contre les idioties post-modernistes comme l’écriture inclusive, contre l’idéologie anachronique "antifa" qui combat les fascistes partout sauf où ils se trouvent vraiment (en Ukraine), contre l’écologisme qui veut défendre la planète en persécutant les automobilistes, contre le versement d’indemnités et la repentance pour les crimes du passés, etc. (liste non limitative), mais sans non plus tomber dans le piège inverse, en faisant en sorte que ces positions occupent le moins d’espace possible dans sa plateforme. Il serait plus juste de dire qu'il doit "ne pas prendre position pour", et que le moins il en parlera mieux ça vaudra.
La raison principale pour prendre des positions négatives dans ce genre de questionnements fortement publicisés est tout simplement que les classes populaires les partagent massivement, et plus encore, qu'elles s'en servent comme pierre de touche pour savoir qui se trouve ou non dans leur camp.
Voici ce qui aurait plus d'effet pratique sur la vie des ouvriers immigrés, des ouvrières, et aussi celle des autres : une plateforme audacieuse qui devrait comporter des avancées concrètes, visibles dans la vie quotidienne, qui amélioreraient concrètement et considérablement la vie de tous les travailleurs, les hommes, les femmes, et qu'ils relèvent d'une communauté minoritaire ou non. Une plateforme pour ramener au centre du territoire ceux qui ont été exilés en périphérie ou ghettoïsés.
Ces avancées doivent être liée au principe « un travail pour tous » et non « un revenu pour tous », principe qui crée des clivages dans la classe ouvrière (d'autant qu'un revenu universel dans les conditions économiques actuelles consisterait à redistribuer aux pauvres métropolitains de la plus-value crée par le travail des ouvriers du Sud). Un travail pour tous signifie qu’il faut protéger et développer la production industrielle et agricole en France. Et pour cela il faut tenir tête à l’Union européenne et réaffirmer concrètement la souveraineté du pays. La souveraineté dont il s'agit ici, ce n’est pas un mythe identitaire français, mais une nécessité sociale.
Cette plateforme doit être articulée à une position anti-impérialiste concrète, vue sous l’angle de la paix qui est un intérêt universel : dans une telle perspective, la France ne soutiendrait pas les ingérences et les sanctions internationales, ne positionnerait pas de troupes loin de son territoire, et ne participerait à aucune alliance dirigée contre un autre État. Elle refuserait les sanctions économiques et les lois extra-territoriales, pour elle comme pour les autres. Les prolétaires sont clairement pacifistes, même les plus réactionnaires d’entre-eux.
Et pour réunifier les classes populaires autour de leur intérêt commun fondamental, il faut mettre l'accent sur le développement vigoureux et planifié des services publics, et du secteur public, qui doit redevenir universel dans l’énergie, le transport, et être requalifié dans l’éducation et la santé.
La majorité des ouvriers, pris un par un, à y regarder de plus près, sont effectivement des minoritaires, « racisés » ou « genrés » dans le jargon communautariste qui a cours, mais ils ne peuvent gagner dans un front uni qu’en se dépouillant de ces qualités encombrantes qui les opposent entre eux, qui leur sont parfois imposées, mais qui sont plus souvent choisies par dépit, et de leurs "différences", qui sont quand on en examine d'un œil critique le contenu réel, toutes identiques, comme sont identiques entre elles les communautés de supporters d"équipe de football qui ne laissent pas pourtant de s'affronter avec fureur.
Le sens réel du principe fondamental de la dialectique qui paraît énigmatique sur le papier, l'identité de l'identité et de la différence, ne se manifeste nulle part plus clairement.
GQ, 24 juillet 2020, relu le 3 avril 2025