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Réveil Communiste

Impressions de lecture de Mao Tsé Toung (Quatre essais philosophiques)

12 Août 2017 Publié dans #GQ, #Front historique, #Asie, #Chine

Impressions de lecture de Mao Tsé Toung (Quatre essais philosophiques)

Mao Tsé Toung, Quatre Essais Philosophiques

 

Éditions de Pékin, 1967, l'identité du traducteur (excellent) n'est pas indiquée. Ancienne graphie du nom de Mao Zedong  (principal dirigeant communiste chinois mort en 1976).

 

De la Pratique : relation entre la connaissance et la pratique, le savoir et l'action, juillet 1937, 25 pages

 

« La connaissance dépend de la pratique sociale, c'est-à-dire qu'elle dépend de la production et de la lutte des classes », essai organisé largement en commentaire des écrits de Lénine sur la dialectique. Contre les dogmatiques qui méconnaissent que « le marxisme n'est pas un dogme mais un guide pour l'action »

 

 De la contradiction, août 1937, 63 pages

 

« Dans l'histoire de la connaissance humaine il a toujours existé deux conceptions des lois du développement du monde, l'une métaphysique, l'autre dialectique. Elles constituent deux conceptions du monde opposées »

Ces deux textes sur la dialectique sont issus des formations que Mao a données à l'école du parti de Yenan, au moment de la guerre révolutionnaire (1927-1949) où le Parti communiste chinois et l'Armée populaire de libération s'étaient constitués une nouvelle base dans le Nord de la Chine, dans une zone de confins statégiquement bien située adossée à la Mongolie socialiste, à l'issue de la Longue Marche épique de l'Armée populaire de Libération en 1935/1936 depuis la Chine du Sud. Il s'agissait dans cet effort de théorie fondamentale de lutter contre le dogmatisme, c'est-à-dire contre les erreurs dues à l'utilisation figée de l'œuvre des marxistes, à la manière de textes religieux, leur utilisation comme autorité symbolique et non comme proposition scientifique. Ce dogmatisme est à l'origine d'erreurs stratégiques qui ont failli ruiner le mouvement révolutionnaire chinois à plusieurs reprises.

 

De la juste solution des contradictions au sein du peuple, 27 février 1957, 60 pages

 

« La question des contradictions entre nous et nos ennemis sera également abordée, mais la discussion portera surtout sur les contradictions au sein du peuple »

Il contient le chapitre où Mao prit position pour la liberté de pensée et de recherche intellectuelle : « Que cent fleurs s'épanouissent, que cent écoles rivalisent ».

Au moment où Mao écrivit ce texte plein de résolution et de nuances, il exerçait le pouvoir le plus étendu. Il fut écarté des responsabilités directes après échec tragique du « Grand Bon en Avant » et la famine qui s'ensuivit, en 1958/1960.

 

 D'où viennent les idées justes ? mai 1963, 3 pages

« Les idées justes qui sont le propre d'une classe d'avant-garde deviennent dès qu'elles pénètrent les masses, une force matérielle capable de transformer la société et le monde »

Ce court texte fut publié peu avant le lancement de la révolution culturelle en 1965 (« feu sur le quartier général ») qui démentit l'optimisme et l'assurance du texte précédent. Mais il faut remarquer que la publication de ces textes ensemble, dans leur unité contradictoire faisait partie de l'effort de la Chine de la Révolution culturelle de diffuser dans le monde un corpus dialectique de la pensée de Mao.

 

Observation en manière de commentaire

 

Commentaire de textes qui s'en passent fort bien (mais qui restent d'une brûlante pertinence. Je me suis procuré Les quatre essais philosophiques dans une manifestation pour le retrait d'Afghanistan qui eut lieu à Paris en septembre 2008, à la table d'un militant maoïste qui diffusait un stock de brochures des Éditions de Pékin, publiées en français dans les années 1960. Je m'interessais à l'actualité du maoisme au Népal et en Inde, et j'en ai profité pour acquérir quelques classiques.

Aujord'hui, en 2015, on peut juger que la diabolisation de la personne et de la pensée de Mao n'a pas abouti. Car en Chine, Mao reste crédité de sa victoire sur le féodalisme et sur l'impérialisme dans la guerre de libération, et comme père fondateur d'un régime dont la plupart des Chinois juge que la somme de succès dépasse de loin celle des échecs et des tragédies.

Mao est un philosophe dont le style simple rend le commentaire difficile et redondant, et comme souvent chez les penseurs asiatiques, sa rhétorique déconcertante donne l'impression d'affirmer des évidences plutôt que de vouloir révéler ce qui serait caché sous l'apparence.

La philosophie de Mao est étroitement intriquée à son application pratique. En lisant ces essais qui parlent de théorie de la connaissance et de dialectique, et qui disent qu'elles n'ont de sens que par la pratique, on se trouve plongé dans les moments décisifs de la révolution chinoise, rendus intelligibles par les notes du texte, concises et efficaces.

Situer exactement la place de la pratique dans le processus d'accès à la connaissance exacte, c'est s'opposer au dogmatisme, à l'argument d'autorité dans l'usage de la théorie politique. Le rappel de la réalité des contradictions, de leur présence dans l'être lui-même et non simplement dans les erreurs de la pensée sur l'être n'est pas simple spéculation abstraite, il s'agit de montrer des clefs méthodologiques pour l'action révolutionnaire, de la part d'un expert en la matière, encore une fois pour s'opposer au dogmatisme qui pense faire des révolutions en appliquant des recettes. L'observation de la réalité doit permettre de détecter la contradiction qui agit et d'agir en elle.

Actuellement une des contradictions centrales de la réalité des anciennes puissances métropolitaines impérialiste est la désindustrialisation et le développement d'une économie parasitaire de prédation globale. C'est précisément la raison pour laquelle la lutte pour la réindustrialisation et la défense de l'emploi ouvrier est nodale car elle implique de tourner le dos à la division du travail impérialiste, et c'est aussi pour cela que les revendications élémentaires en terme de droit au travail et à l'existence des prolétaires français ne sont pas entendues, et elles sont aussi  dévastatrices à long terme pour l'ordre capitaliste global que l'étaient en 1937 la revendication nationale chinoise et la lutte de la paysannerie de ce pays contre le féodalisme, luttes qui pouvaient sembler archaïques et sans importance aux yeux des dogmatiques contemporains de ces grandes confrontations.

Mao voit les contradictions dans un registre complexe, qui l'oppose implicitement à Staline pour lequel le socialisme est le mode de production qui a surmonté les contradictions du capitalisme. Non à Staline en personne mais à l'application sans intelligence de recettes stalinienne. Mao écrit dans le contexte de la déstalinisation qu'il refuse. Il approuve la répression de la contre-révolution hongroise de 1956 mais sans nier la réalité des contradictions qui sont révélées par ce genre d'événement. Au cœur de sa théorie, la distinction entre contradictions antagoniques et non antagoniques. Les questions encore d'actualité de déterminer correctement « contradiction principale et contradictions secondaires » viennent de là. Il s'agit pour lui d'articuler la question nationale et la question sociale. L'influence du maoïsme occidental après mai 1968 a étendu à l'infini le spectre de ces contradictions bataillant pour le premier rang sans doute au delà du champ qu'il aurait voulu, dans ce que nous appelons maintenant le « sociétal ».

Mais le fait est que le travail tout nu devant le capital ne peut pas triompher, et qu'il ne peut pas même se poser en antagoniste, sans jouer sur les contradictions internes de la bourgeoisie. La question a été réglée dès la répression de juin 1848 à Paris. Il y a donc dans l'histoire réelle un jeu permanent entre plusieurs contradictions et l'histoire de Chine interprétée par Mao est un terrain particulièrement riche pour les découvrir : Louis Althusser, malgré son aversion pour la dialectique a relayé du mieux qu'il a pu leur influence en France.

Mao s'est trouvé comme Lénine avant lui dans la situation originale de mener à la victoire une révolution populaire dans un pays et dans des conditions historiques bien différentes de celles qui étaient envisagées dans la théorie de Marx. Une révolution dans une formation sociale où la classe ouvrière était faible numériquement et nullement hégémonique. Ceci explique aussi sans doute l'attrait du maoïsme dans certains courants ultragauchistes d'essence petite bourgeoise qui croyaient pouvoir analyser dans la société de consommation des années 60 la fin du rôle révolutionnaire du prolétariat industriel. Ces maoïstes-là faisaient preuve précisément de l'espèce de dogmatisme que Mao critiquait en visant ceux qui voulaient appliquer mécaniquement des recettes conçues pour la Russie ou l'Europe à la Chine. La surprise d'octobre 17, de Pékin 1949, celles de Dien Bien Phu et de la Havane, fut la victoire des partis communistes dans des pays peu industriels, mais toujours grâce à une analyse stratégique pénétrante des contradictions de la société industrielle dans son ensemble, fracturant le maillon faible du capitalisme de l'ère industrielle. Avec à chaque fois, même en Russie, une dimension patriotique indissociable de la révolution prolétarienne.

Autre actualité de l'histoire des communistes chinois : leur peuple était confronté à une variété particulière de colonialisme européen qui associait presque tous les pays impérialistes dans son dépeçage. Notre peuple est confronté aujourd'hui lui aussi à l'association des bourgeoisies européennes et atlantiques dans le projet de construction d'un ordre colonialiste déterritorialisé à Bruxelles, c'est à dire partout et nulle part, un colonialisme techno-libéral dont la colonie est le territoire même des anciennes métropoles.

 

GQ, 1er janvier 2009

 

PS d'avril 2012 : ceux qui se laissent influencer par la diabolisation de l'histoire révolutionnaire vont sans doute penser que les faits tragiques de la Révolution Culturelle, postérieure à leur rédaction, dévaluent l'œuvre du grand révolutionnaire chinois. Mais il faut garder à l'esprit que cette histoire a été écrite comme toujours par les vainqueurs, les fossoyeurs de la révolution, et que la Révolution Culturelle est elle-même un événement immense et contradictoire. Quoiqu'il en soit, la bataille culturelle, qui est celle aussi de "l'homme nouveau" d'Ernesto Che Guevara, est décisive dans le devenir révolutionnaire, ou non, du socialisme réel.

 

Revu le 5 février 2015

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Ivan 18/08/2016 00:43

Ouais, ça a plutôt mal vieilli, il faut se souvenir que ça a été écrit pour les cadres du PCC et que ceux-ci n'avaient pour la plupart pas même le niveau certificat d'étude de France, c'étaient des "paysans aux pieds nus" !

Réveil Communiste 18/08/2016 07:06

Ça doit être de mon niveau alors. Noter que ces paysans aux pieds nus sont allés bien plus loin que beaucoup d'étudiants à grosses têtes.

Thoraise 05/07/2015 15:09

Merci Gilles. J'ai partagé sur Facebook, évidemment....