Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Réveil Communiste

Un historien marxiste à l'œuvre. Guy Bois : Crise du féodalisme (1976); et une remarque sur le destin universitaire de l'histoire marxiste

29 Août 2016 Publié dans #Théorie immédiate, #Front historique, #GQ

Un historien marxiste à l'œuvre. Guy Bois : Crise du féodalisme (1976); et une remarque sur le destin universitaire de l'histoire marxiste

Je poursuis avec ce compte rendu de lecture mon exploration des classiques de l'histoire marxiste, dans le but de lutter contre l'occultation universitaire et scolaire du matérialisme historique; et j'enchaîne avec une analyse rapide des luttes internes au champ universitaire marxiste (et/ou antimarxiste). C'est Bourdieu qui est l'auteur du concept de "champ universitaire". La sociologie de Bourdieu ne doit pas servir à diluer l'exploitation dans la "domination" comme chez Alain Hayot, mais à reconnaître la domination lorsqu'on la subit soi-même, ce qui est plus difficile à admettre pour tous, et particulièrement pour ceux qui sont affectés du narcissisme militant, celui qui se déchaîne dans les "collectifs" et les ONG, et aussi du narcissisme courant de l'intellextuel qui s'imagine qu'il a eu ses idées tout seul! (gq, 21/06/2008)

Guy Bois est un historien médiéviste français, spécialiste de l'économie, de la société paysanne, et de la Normandie, qui s'attache dans son ouvrage "Crise du féodalisme", à reconstituer et à expliquer en partant des concepts du matérialisme historique la crise économique sociale et démographique qui a ravagé l'Europe entre 1300 et 1450, et la reprise qui a suivi jusqu'en 1550 environ. Ses objets sont les mêmes que ceux de Braudel, mais avec une logique causale beaucoup plus forte, une utilisation convaincante et concrète de la dialectique marxiste. L'étude chronologique de la crise dramatique du monde paysan est fine et précise, et il s'agit plutôt d'une étude de la moyenne durée (le temps d'une demi douzaine de générations), que de la longue durée globalisante et attrape-tout de Braudel.

Il étudie un corpus de document d'archives qui permettent de reconstituer des effectifs de population, des évolutions de salaires, et des prix, en Haute Normandie, de 1250 à 1600, et dont les séries imparfaites mais bien fournies peuvent se soutenir réciproquement, pour donner en fin de compte une idée bien précise, presque à 1% près, de l'évolution des indicateurs, en sachant que les chiffres absolus ne seront jamais connus avec précision. D'ailleurs il ne donne aucune estimation de la population en individus, comparable aux résultats des recensements modernes, tels ceux qui se sont tenus en France à partir de 1801.

Guy Bois remarque que la population française qui avait atteint un sommet vers 1314 (qui ne sera pas dépassé avant 1740) - indice 100- est parfois tombée en Normandie au dessous de 30, et qu'elle n'est remontée qu'à 80 au maximum, vers 1550. La différence entre les deux maximums s'expliquant par la montée du prélèvement royal qui limite les possibilité d'expansion démographique au delà de l'optimum d'effectifs pour nourrir la population rurale avec la technologie de l'époque. Il décrit avec beaucoup de force la dévastation de la province à trois reprises, entre 1346 et 1364 (peste noire et invasion anglaise), entre 1415 et 1422 (conquête anglaise), la pire entre 1435 et 1450 (soulèvement populaire patriotique et social, répression, et effondrement de la province dans l'anomie meurtrière, spectacle similaire à celui offert récemment par de nombreuses régions africaines). A chaque fois les événements décisifs politiques et militaires, ou la survenue de la pandémie de peste noire, en 1348, sont préparés par une situation de saturation des ressources, qui provoque la violente réaction des couches féodales qui veulent conserver leur prélèvement sur la société en valeur absolue. Les causes naturelles, démographiques, économiques, sociales sont étroitement imbriquées, les contradictions du mode de production féodales sont étroitement liées au développement de la lutte des classes.

Guy Bois s'appuie aussi sur le concept de crise systémique développé à la même époque par Paul Boccara, et ses analyses reflètent aussi les préoccupations des économistes, marxistes ou non, au tournant des années 1970 :  voir particulièrement l'usage qu'il fait du concept de "stagflation" (inflation plus blocage de la croissance) qui décrivait assez bien l'état terminal de la "société providence" alors en crise sur tous plans depuis mai 1968, 1971 (la non convertibilité du dollar) et septembre 1973.

Donc au milieu du XIV ème siècle, le féodalisme entre en contradiction avec le développement des forces productives qu'il a lui même lancé. Avec une analogie à la célèbre thèse marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit en système capitaliste, Guy Bois découvre une baisse tendancielle du taux de prélèvement féodal qui ne peut que lancer les privilégiés dans une fuite en avant pour récupérer ce prélèvement qui leur permet d'assurer ce qui est pour eux l'essentiel, auquel ils tiennent plus que la vie, tenir leur rang. La Guerre de Cent Ans est donc avant tout le déchaînement d'une caste féodale contre la paysannerie qui ne peut plus continuer à la financer. Le butin remplace les droits féodaux dont le revenu s'effondre.

La faim, la peste, et la guerre ne sont donc pas des fatalités naturelles, même si les capacités techniques (volontairement) limitées de la société féodale donnent une certaine validités au thèses malthusiennes (voir le Roy Ladurie, etc) mais ces fléaux ne deviennent des cataclysmes dont on ne se relève plus en quelques années comme c'était le cas dans période dynamique, aux XIème, XIIème siècles, par la suite de la crise systémique du féodalisme. Il remarque ensuite que la société féodale qui se reconstitue au XVème siècle est à nouveau centrée sur la petite propriété paysanne, avec un prélèvement royal qui tend à remplacer le prélèvement seigneurial. Il n'y donc pas eu  concentration de la propriété ni accumulation primitive, en tout cas pas en Normandie.

Pour lui le "Moyen âge "et ses limites n'ont pas beaucoup de sens. Il étudie une formation sociale qui remonte à peu avant l'an Mil, apparue sur les ruines du grand domaine esclavagiste carolingien, et qui perdure jusqu'au succès de la révolution bourgeoise, du XVIIème au XIXème siècle. Il repère plusieurs étapes de l'évolution dialectique qui conduisent à son dépassement par la société marchande, plusieurs vagues où le système féodal développe en son sein le capitalisme marchand, et les mentalités et outils technologiques dont il a besoin, mais ces vagues, comme celle du XVème sècle, se heurtent aux résistances et à la cohésion de la société féodale, basée sur la petite propriété paysanne, la division des paysans en deux groupes de même ordre de grandeur, laboureurs propriétaires et  journaliers sans terres, et un prélèvement seigneurial petit à petit relayé  par le prélèvement royal, dans des limites peu élastiques de ce mode de production. Il propose l'hypothèse que le développement du grand commerce maritime au XVIème siècle n'est pas le résultat d'une accumulation réalisée sur les marchés locaux mais au contraire une réaction à la crise de ces marchés au début du XVIème siècle.

Retour au XXèmes et XXIème siècles:

S'il est permis d'utiliser des concepts marxistes pour comprendre les marxistes mêmes dans leur existence tout à fait concrète, on se souviendra que Guy Bois a participé avec Labica vers l'époque où il publia son maître ouvrage décrit ci-dessus à la brochure "ouvrons les fenêtres "qui se voulait un appel à la démocratisation du PCF, dont il était membre. Sans préjuger du contenu, que je n'ai pas lu, il se trouve que ces universitaires ont dans la suite des temps joué un certain rôle politique au PCF en fournissant une caution de gauche aux divers courants "refondateurs" qui sous diverses appellations se sont succédés au PCF depuis Garaudy en 1970 puis Fizsbin en 1977. Pourquoi des marxistes se prêtèrent-ils à des opérations dont le but, dont l'un des but, est d'en finir avec la mise en pratique concrète du marxisme? Il faut expliquer cela : les années 70 représentent à la fois le triomphe et la crise du marxisme universitaire (philosophie, sciences humaines, lettres). Les positions occupées petit à petit dans l'université depuis 1930 et surtout 1945 sont remises en cause, et principalement par les gauchistes (basés à Paris VIII Vincennes à l'époque). Le gauchisme modéré de ces penseurs marxistes rigoureux, qui s'exprimera par le soutien à la candidature Juquin en 1988 et leur faiblesse politique s'explique essentiellement par les rapports de force internes au champ universitaire.

Finalement, ils n'ont rien pu faire contre le rapport de force français et mondial, tel qu'il clivait l'Université française. Et en croyant sauver le marxisme et le PCF en les modernisant, ils ont accéléré leur déclin.

Le PCF, perçu comme proche de l'URSS, cessa d'être un appui pour intervenir dans ce champ. La petite bourgeoisie d'État misait maintenant sur le PS. L'existence d'un état-monde socialiste et d'un grand parti qui en France manifestait sa solidarité avec lui avait été un atout pour enraciner le marxisme scientifique dans l'Université. Lorsque les perspectives d'avenir, et de carrières, associées à cet État socialiste et à ce parti s'effacérent, les positions du marxisme universitaire s'affaiblirent, pour devenir finalement marginales aujourd'hui, et pour l'essentiel occupées par les héritiers des universitaires gauchistes. Cette analyse peut paraître un peu sommaire, mais elle ne contient pas un atome de moralisme: je ne reproche aucune trahison, je constate simplement qu'un jeune étudiant en histoire marxiste, de nos jours fera toute sa carrière au service direct du prolétariat, dans un collège de ZEP. L'histoire est une science lourde, en terme de frais de personnel, et il n'y a aucune raison en dehors du rapport de force que la bourgeoisie continue à financer des recherches comme celles de Guy Bois.

lien à l'article de GQ: Matérialisme historique et histoire marxiste

lien à la bibliographie

Partager cet article

Repost 1
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article