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Réveil Communiste

Quynh Delaunay répond aux commentateurs (acerbes) de son article

12 Juin 2012 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate

À propos des commentaires sur mon article « Face à la modernité, les civilisations divergent et ne se valent pas »

(à lire ici : Face à la modernité, les civilisations diffèrent et ne se valent pas)

Je tiens d’abord à remercier le commentateur n°1 qui a bien voulu faire un bon accueil à mon texte. C’est pour moi un encouragement.

 

Remarques générales :

 

Parler des civilisations afin de réfléchir sur leur sens, à l’heure où la mondialisation véhicule un modèle imposé par le capitalisme, est un sujet difficile, non seulement parce qu’il nécessite beaucoup de connaissances interdisciplinaires mais aussi parce qu’il heurte des convictions. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas en tenter l’exercice. Cependant l’insulte et la grossièreté ne suffisent pas à produire une intelligence de la question traitée.

L’un des commentaires (n°14) avance la nécessité d’une vigilance politique, justifiant la condamnation de mon article. Il n’énonce pas les fondamentaux sur lesquels cette condamnation repose et n’apporte aucun élément de démonstration pour dire en quoi ces fondamentaux ont été violés de mon fait. Personne ne peut se prévaloir d’une quelconque légitimité pour censurer la pensée d’autrui. Seul un débat argumenté est accepté. Tout autre comportement conduirait à l’intolérance et au totalitarisme, causes des tragédies du 20ème siècle et que l’histoire a condamnés.

Le deuxième point (commentaire n°4) amorce un argument selon lequel l’absence de référence à « Rome et (à) l’empire romain » est volontaire car cette référence « suffirait à mettre toute la "démonstrationʺ par terre ». On aurait aimé lire la suite de l’explication. Serait-elle dans cette phrase : « la question de la Grèce antique » non plus n’est pas abordée alors que « la version assimilée par Rome de la civilisation antique grecque est le fondement principal de nos  civilisations méditerranéennes (non européennes) » ? Donc les pays de la Méditerranée se seraient construits sur l’héritage grec assimilé à travers Rome. Le commentaire n°5 précise : « Rome a été nourrie de la pensée grecque et …par elle, elle s’est transmise à ceux (?) du Moyen-Âge … Si la redécouverte de l’œuvre d’Aristote a été une révolution dans la théologie occidentale, c’est qu’elle était jusque-là principalement fondée sur celle de Platon ». En mettant bout à bout ces deux commentaires, on possède un début de compréhension : aussi bien les pays du bassin méditerranéen que ceux d’Occident auraient été influencés par la pensée grecque par l’intermédiaire de Rome. Rome aurait tout unifié. Donc nos civilisations seraient identiques. CQFD. Mon article, évidemment, n’avait pas lieu d’être écrit et méritait ce flot d’invectives.

Notre commentateur confond civilisation et culture. Quand il parle de « nos civilisations méditerranéennes », il veut dire « les cultures de la civilisation méditerranéenne » dont, entre autres, celles du Maghreb. Celles-ci ne résument pas toute la civilisation méditerranéenne. Comme je l’ai indiqué dans mon texte, une civilisation recouvre une aire de cultures spécifiques à des sociétés membres de cette aire. Elle se définit par les trois grandes dimensions que j’ai également signalées : la religion, la culture matérielle, le culturel (dont le droit, les institutions, la famille). La présence de Rome dans les sociétés dans le bassin méditerranéen, concernant l’Afrique du Nord, fut assez localisée, plutôt concentrée sur ce qui constitue maintenant la Tunisie. Elle n’a pas atteint la profondeur qu’elle eut en Occident (institutions, art militaire, organisation, droit, personnalité juridique), notamment en France, pays qui joua un rôle moteur dans l’histoire de l’Occident aussi bien par sa présence politique, économique, militaire que culturelle. Rome fait partie de l’histoire de France et de l’Occident, mais cette histoire ne s’est pas arrêtée à sa seule influence.

Ce qui resta du passage de Rome dans les sociétés de la Méditerranée fut balayé, au 7ème siècle par un tsunami, venu de la péninsule arabique et appelé islam, qui imposa alors ses préceptes jusque dans l’organisation de la société (institutions, droit, famille) ainsi qu’une nouvelle vision du monde, des rapports de l’homme avec ses semblables, et surtout de l’homme avec la femme. Sans parler de la civilisation matérielle qui se développa en contraste avec l’Occident, on a du mal à reconnaître dans les deux civilisations, une forte similitude encore moins une identité. Le personnage de Saint-Augustin, né dans la province romaine de Numidie (Algérie), ne suffit pas en fournir la preuve. Il existe une communauté de chrétiens en Chine, des moines en Algérie, sans qu’on puisse décréter que ces pays appartiennent à la civilisation occidentale.

Si Rome a imprimé sa marque aux pays du pourtour de la Méditerranée autrement que par des vestiges archéologiques, c’est une raison de plus pour s’interroger sur la divergence de leur trajectoire par rapport à l’Occident, la non utilisation par eux des apports de Rome et d’Aristote. On lira ici avec intérêt l’œuvre d‘un très grand penseur arabe, Ibn Khaldoun (né à Tunis en 1332, décédé au Caire en 1402), qui cherchait à connaître les causes du déclin des sociétés du Maghreb, après avoir brillé d’un vif éclat. Des blocages structurels facilitèrent, plusieurs siècles plus tard, la conquête coloniale qu’on accuse à tort d’être à l’origine de leur sous-développement. En effet, réfléchissant sur l’impossibilité d’unifier les trois sociétés du Maghreb, Ibn Khaldoun en accusait (déjà !) les structures sociales et mentales [Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle, Prolégomènes (Al-Muqaddima) ; Yves Lacoste, Ibn Khaldoun, Naissance de l’histoire, passé du tiers monde].

Ce qu’il pressentait sans pouvoir l’identifier, mais que Marx mit en lumière cinq siècles plus tard, c’est que, pour schématiser, l’Europe, en étant organisée sur l’appropriation privative des moyens de production – à commencer par la terre – a permis à ses sociétés de sortir du système esclavagiste et passer au système féodal puis au capitalisme, changements qui, à chaque fois, ont permis la résolution des contradictions de classe du système antérieur. Toutes les autres civilisations reposaient, jusqu’à une période récente, sur un autre mode de production : l’exploitation par une classe des surplus produits par la population tout en ne possédant pas, de façon privative, les forces productives – au demeurant assez faibles– qui demeuraient aux mains des communautés villageoises ou tribales. Cette situation permettait d’atténuer les contradictions internes. Les luttes de classe ne furent pas aussi fortes qu’en Occident. Mais elles ne permirent pas l’éclosion d’un projet alternatif à l’organisation politique existante. L’absence d’une classe citadine forte ne donna pas au pouvoir central les moyens de lutter contre les structures tribales et leurs dissensions perpétuelles. Les sociétés se consumèrent à petit feu, d’où la situation de déclin lent ressenti par Ibn Khaldoun. La colonisation constitua l’irruption d’une force externe qui les ébranla, les faisant sortir de leur torpeur et leur imposa de nouveaux modèles. On rejoint ainsi l’actualité de mon propos. 

Le développement ci-dessus répond pour partie à la problématique de mon article. Afin de donner une réponse plus complète, en ajoutant celle concernant l’Occident, je repose ma question autrement, en l’élargissant un peu : pourquoi les Arabes qui avaient bénéficié de l’apport de Rome, au même titre (commentaire n°5) que l’Occident, en plus d’avoir compris avant lui la pensée d’Aristote, n’en ont-ils pas profité ? Cette question relative à la stagnation des sociétés non européennes est valable pour d’autres, dont la Chine.

 

Quelques précisions préliminaires à ma réponse aux commentaires

1)         Le titre de l’article est : Face à la modernité, les civilisations diffèrent et ne se valent pas. Il est important de lire l’ensemble d’une phrase afin d’éviter de sortir les dires d’un auteur de leur contexte. C’est l’exigence n°1 de toute démarche intellectuelle sérieuse. On ne compare pas ici les civilisations terme à terme, mais par rapport à un troisième ensemble constitué de critères définissant la modernité. Si on veut mettre les civilisations en comparaison par rapport à leur commune humanité, elles se valent car on peut penser qu’elles possèdent la même dignité en reflétant des expériences qui l’expriment sous différentes formes. Mon article porte sur la distance des différentes civilisations à la modernité que j’ai saisie – sans entrer dans les détails – à travers le mode de production capitaliste, issu de l’Occident, avec ses implications (production et consommation, politique, culture). La modernité résulte d’une évolution interne de l’Occident (je devrais dire d’ailleurs de l’Europe occidentale et des États-Unis, mais c’est une commodité de langage), à moins qu’on ne démontre le contraire. Cette évolution fut longue et s’appuya sur des conditions qui n’existaient nulle part ailleurs.

2)        Ce texte n’était pas destiné à être publié dans une revue scientifique, mais à donner, sur un site censé ouvert aux débats d’idées, comme c’en est la pratique aujourd’hui observable,  une analyse ramassée à propos d’un sujet : le rapport des sociétés faisant partie des civilisations non occidentales au modèle dominant, celui de l’Occident. Il se veut le plus informé possible, en faisant appel à des connaissances et des travaux pouvant éclairer le sujet, dans la limite que je me suis fixée pour ce genre de publication (5 pages). Je me suis contentée le plus souvent d’évoquer les traits les plus marquants sans entrer dans les détails pour ne pas fatiguer le lecteur, peu spécialiste de certains thèmes, et de souligner les références les plus utiles à travers les noms d’auteurs spécialistes du domaine évoqué. Je préciserai un peu plus certains passages.

3)         Concernant mes publications, si on connaît le salaire que verse le CNRS à ses chercheurs, on comprendra que je n’ai jamais pu disposer suffisamment d’argent pour faire publier quoi que ce soit à compte d’auteur. Concernant la valeur scientifique de mes travaux, jamais les différentes commissions d’évaluation du CNRS chargées d’évaluer régulièrement et leur quantité et leur contenu, n’ont rien trouvé à y redire. Bien au contraire.

4)        Concernant mes rapports avec Jacques Marseille, je ne les ai jamais regrettés. Je me suis toujours gardée de juger la valeur d’une personne sur ses positions politiques, lorsqu’elles s’inscrivaient dans le cadre républicain. Avoir une conception personnelle du monde est un droit démocratique. Jacques Marseille était un enseignant-chercheur reconnu dans son milieu (Paris I - Sorbonne). Il travaillait sur des thèmes proches des miens, avec un autre regard. Il était chaleureux, d’une grande gentillesse, chose rare de nos jours où l’insulte, l’attaque personnelle et les coups bas, pour certains, tiennent lieu d’argument. Ainsi, bien que sociologue, j’ai été sollicitée par des doctorants en histoire désireux d’avoir de leur recherche une vue interdisciplinaire.

 

Réponses aux commentaires sur l’article et autres précisions :

 

Ce n’est pas le summum de la connaissance que de savoir que l’héritage grec apporté par les Arabes résidait dans l’interprétation qu’ils avaient fait des textes d’Aristote. Sans cette interprétation, en effet, l’Occident n’eût pas pu lire cet auteur, car il n’y était pas prêt. Le Moyen-Âge a été travaillé par ses écrits. Un film magnifique en a été tiré à partir du roman d’Umberto Eco (Le nom de la rose). Mais s’il a formaté en quelque sorte la pensée occidentale (à travers Saint Thomas d’Aquin, notamment), à un moment donné, il a constitué aussi un frein au développement de la connaissance. Toute argumentation devait s’inscrire dans le cadre de la scholastique aristotélicienne, de sorte que les découvertes de Copernic et de Galilée, qui en ébranlèrent le socle, furent mises à l’index. Aussi on ne peut qu’admirer tout le travail accompli au cours du Moyen-Âge pour discuter des textes sacrés et savants  pour aller à l’encontre des idées reçues dont l’encadrement intellectuel d’Aristote (cf. mon texte où je ne l’ai pas nommé explicitement). Pour ceux qui pouvaient s’intéresser à la question, je me suis contentée de signaler le nom d’Alexandre Koyré (Études d’histoire de la pensée philosophie et Études d’histoire de la pensée scientifique). Alexandre Koyré montre que le Moyen-Âge fut riche en débats entre les monastères (qui étaient aussi des lieux de recherche, cf. Copernic), avec des échanges intenses d’un pays à l’autre, malgré les problèmes de transport.

Il montre, par ailleurs, que la science moderne (hypothèse, observations, expérimentation, preuve, mathématisation de la nature, cf. mon texte) ne pouvait jaillir que dans la rupture avec l’aristotélisme (logique formelle). Cette rupture marque l’originalité de la pensée occidentale, s’émancipant d’Aristote, et s’enrichissant d’autres apports, en tous cas grâce à son propre travail (signalé rapidement dans mon texte). Sur la pensée technique et l’apport des Grecs, on se référera de façon utile à Bertrand Gille (Histoire des techniques ; les ingénieurs de la Renaissance). Pour le sujet abordé, il n’était d’aucune utilité de s’étendre sur l’empire romain, Saint Augustin, le Concile de Constantinople, etc. Chacun sait que l’exercice d’écriture le plus difficile à réaliser est d’exposer en peu de pages un sujet avec quelques idées fortes, quitte à donner des précisions si cela s’avère nécessaire.

Concernant le parallèle avec la Chine, on se référera à Joseph Needham (La science chinoise et l’Occident) et Étienne Balazs (La bureaucratie céleste) si on veut comprendre pourquoi la Chine, en avance technique sur l’Europe jusqu’au 16ème siècle, n’a pas pu développer une pensée scientifique moderne. Sa science était restée médiévale. Je n’ai pas cité ces auteurs, cela aurait été superflu, mais ils occupent une grande place dans mon prochain livre sur la Chine, en collaboration avec Jean-Claude Delaunay. Des courants de pensée internes à la Chine doivent être aussi signalés, allant dans le même sens que Ibn Khaldoun pour les pays du Maghreb en son temps. Ils ont trait au déclin de la Chine : Wang Fuzhi au 17ème siècle s’interrogeant sur les causes de la défaite de la dynastie chinoise Ming par les Qing qui installèrent la nouvelle dynastie mandchoue, des « barbares » aux yeux  des Chinois, ou encore le mouvement du 4 mai 1919, suscité par la crise politique en Chine face aux envahisseurs européens (Jacques Gernet, Le monde chinois ; Société et pensée chinoises aux 16ème et 17ème siècles). C’est dire qu’il n’y a aucun obstacle psychologique à mettre en avant ce type de réflexion. La Chine représente ainsi l’autre volet du questionnement sur la réception du modèle occidental. Elle a toujours su trouver dans ses propres forces les moyens de la critique de ses faiblesses et ceux de son adaptation aux nécessités du milieu.

Une réflexion sur les civilisations doit, à l’heure actuelle, sortir de l’européocentrisme et porter sur d’autres civilisations que celles de l’Occident et de la Méditerranée.

Pour ceux qui sont chagrins d’entendre que la France est marquée par l’influence chrétienne et que celle-ci porte la marque de l’individualisme, je recommande - si je puis me permettre cette impertinence -, la lecture d’un auteur peu connu du grand public mais très intéressant, Louis Dumont (Essai sur l’individualisme ; Homo æqualis, genèse et épanouissement de l’idéologie économique ; Homo hierarchicus, le système des castes et ses implications). Il faut savoir faire la distinction entre le message religieux, les institutions et la société des laïques (cf. Max Weber, la sociologie des religions ; Hindouisme et bouddhisme, Confucianisme et taoïsme). En Occident, la société des laïques pesa d’un grand poids dans l’évolution des institutions ecclésiastiques et du problème religieux.

On lira, avec profit, Georges Duby (Le chevalier, la femme, le prêtre – le mariage dans la France féodale) pour comprendre que la monogamie longtemps fut la marque de l’Occident. Elle s’y est imposée peu à peu, par l’idéologie et la pratique de l’Église. La Chine ne l’a rendue obligatoire qu’en 1949. Aujourd’hui, beaucoup de sociétés sont encore polygames (l’Afrique du sud est retournée à ses traditions). On signalera qu’en Inde, les veuves étaient enterrées vivantes avec leur mari décédé, une pratique qui dura jusqu’à la fin de la première moitié du 20ème siècle. Aujourd’hui lorsqu’on met dans un même sac étiqueté "famille patriarcaleʺ à peu près toutes les familles de la planète, y compris la famille occidentale, le sac est un peu large.

Pour ce qui concerne les grandes périodes de la constitution des religions ainsi que leur signification politique, économique et sociale, Frédéric Lenoir (Petit traité de l’histoire des religions) apporte son intelligence des synthèses et offre une bonne bibliographie. Je ne crois pas l’avoir trahi en le résumant. On peut aussi lire, entre autres, Gordon Childe (De la préhistoire à l’histoire) pour compléter son information sur les périodes très anciennes de l’histoire de l’humanité.

Sur la rationalité occidentale, on se réfèrera à Habermas (Théorie de l’agir communicationnel).

Je voudrais terminer sur l’apport d’un auteur, lui aussi peu connu du grand public, mais que l’on commence à découvrir, Norbert Élias. Il a beaucoup aidé dans ma réflexion. Pour éviter tout quiproquo, je tiens à avertir que ce n’était pas un fasciste – il a fui à temps l’Allemagne nazie, mais son père (peut-être aussi sa mère, je ne m’en souviens plus) mourut dans un camp de concentration. Au premier chapitre de son livre La civilisation des mœurs (écrit en 1939, édité en 1969 et réédité en 1973), suivi plus tard de La dynamique de l’Occident, et où il cherchait à donner une définition de la civilisation (dont il souligne surtout la dimension culturelle et qu’il réserve à l’Occident du fait de son usage initial par Érasme), il écrivait : « La notion de ʺ civilisation " se rapporte à des données variées : au degré de l’évolution technique, aux règles du savoir-vivre, au développement de la connaissance scientifique, aux idées et usages religieux… Il est toujours difficile de résumer en quelques mots l’ensemble des phénomènes susceptibles d’être désignés par le terme "civilisationʺ. Mais quand on examine la fonction générale de (cette notion)… on découvre… quelque chose de très simple : l’expression de la conscience occidentale, on pourrait dire le sentiment national. En effet, le terme résume l’avance que la société occidentale des deux ou trois derniers siècles croit avoir prise sur les siècles précédents et sur les sociétés contemporaines plus ʺprimitives". C’est par ce même terme que la société occidentale tente de caractériser ce qui la singularise, ce dont elle est fière : le développement de sa technique, ses règles de savoir-vivre, l’évolution de sa connaissance scientifique et de sa vision du monde, et beaucoup d’autres choses de ce genre ».

Le domaine qui intéresse plus particulièrement Élias, ce sont les mœurs. Elles touchent au vivre ensemble, sous deux aspects, d’une part, le savoir-vivre, d’autre part, les relations à autrui. Élias fixe l’apparition de cette préoccupation à la publication d’un petit fascicule d’Érasme (1530) traitant de l’éducation des enfants (en fait des adultes). Il inaugure la fin des conduites grossières de la chevalerie. L’époque, encore fruste, cherchait à affiner sa tenue en société, par la maîtrise de son corps et le contrôle de ses affects. Ainsi, des manières de table : ne pas faire du bruit en mangeant, ne pas renifler, ne pas cracher sur la table, ne pas se moucher dans la nappe qui sert à essuyer les doigts graisseux, ne pas non plus se moucher dans les doigts qu’on plonge dans le plat commun, etc. D’autres conseils du même style nous laissent aujourd’hui pantois. La raison en est que nous nous situons dans un autre univers de sensibilités. Mais, c’est au niveau des réactions affectives et des pulsions que le contrôle social devait s’affirmer : il s’agit de remplacer l’agressivité par l’éducation au contrôle des pulsions et à la régulation des émotions.

La civilisation est un processus loin d’être achevé. Mais même si rien n’est éternel car tout peut être remis en question, les domaines cités par Élias semblent avoir stabilisé les normes de comportement. Cependant, elle doit sans cesse réadapter son savoir-vivre dans des espaces qui se multiplient en quittant la ruralité et en s’urbanisant. Elle doit se réinventer dans une société où l’individu tend à se libérer de toute contrainte, y compris celle de la simple politesse vis-à-vis de son voisin, que cela soit au niveau des gestes, des paroles ou des écrits. Ce dernier champ suscite d’autant plus le relâchement que, grâce à l’électronique, il ne met plus les individus en face à face, autorisant les plus grands écarts.

Vestige de la société de cour comme dit Élias parlant de l’Occident, il flotte encore un air de l’amour courtois dans les rapports homme/femme.

Quynh Delaunay

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GQ 14/06/2012 17:51


J'ai l'impresion que Quynh Delaunay touche un point sensible, en ce que les marxistes sont à la fois "occidentaux" et "antioccidentaux" et ont tendance à osciller un peu à l'aveuglette entre les
deux bords. Ils sont des occidentaux , c'est à dire des rejetons du capitalisme, qui veulent dépasser le capitalisme et l'occident universalisé qu'il a créè. tandis que l'occident non-marxiste,
lui est en train d'involuer vers l'affirmation identitaire de son excellence passée. Par rapport à la modernité, la "postmodernité" irrationnaliste est bien mal placée.


voilà voilà.


@Emmanuel, tu ne pourrais pas être un peu plus poli? le ton cassant que tu adoptes affaibli ton argumentation.

Emmanuel Lyasse 14/06/2012 10:02


L'art de répondre à côté des objections.


 


J'avais fait deux remarques (j'aurais pu en faire beaucoup d'autres)


 


1) Il n'est pas sérieux de prétendre donner une lecture globale de l'histoire du monde sans même envisager le rôle de Rome et de l'empire romain


2) Il est ridicule de réduire la pensée grecque à Aristote et de considérer que parce que l'Occident ignorait l'un jusqu'au XIIe siècle, il n'avait rien de l'autre.


 


 Je n'ai jamais bien sûr prétendu que l'influence romaine avait été la même sur les deux rives de la Méditerranée. C'est pourtant sur ce point uniquement que je subis une nouvelle logorrhée
sociologique.


 


Je ne pense pas (ou alors toute les bornes di grotesque sont franchies) que c'est à moi qu'on reproche de refuser de prendre en compte le rôle du christianisme (Dieu m'en garde !). Mais là aussi,
il vudrait mieux éviter d'en dire des sottises.


 


Bref, je suis moins que jamais convaincu que l'étude des machines à laver donne une compétence sur l'histoire universelle.

GQ 13/06/2012 23:24


Autre idée qui me vient : l'unicité de la civilisation mondiale est un postulat marxiste, posé dès les premières lignes du Manifeste. Toutes les alternatives au capitalisme occidental ont été
noyées "dans les eaux glacées du calcul égoiste".

GQ 13/06/2012 07:08


Je suis d'accord avec QD sur le constat cruel du fait que, par rapport à la modernité, c'est à dire pour moi par rapport à l'histoire, "les civilisations ne se valent pas", mais contrairement à
elle je pense que les jeux sont faits depuis presque un siècle et qu'il n'y a donc plus qu'une civilisation au monde, la civilisation occidentale qui a été copiée partout et dont le trait central
est l'individualisme de masse du consommateur aliéné. Les différences constatables proviendraient de stades d'évolution décalés d'un région à l'autre. Avec la possibilté que la zone asiatique
dépasse la zone atlantique (ce que les Delaunay n'ont pas l'air d'envisager).


Des idées qui me viennent de Debord, de Clouscard, de Gramsci, etc.

MARAT EL MOKRANI 12/06/2012 21:57


Comme le précedent texte de l'auteur je trouve celui ci passionant moi qui ai une formation de technicien, mais je suis curieux.Je note que l'on peut appartenir à une civilisation qui ne
soit pas brillante mais on peut avoir des qualités humaines qui soient de grande valeur.Merci à l'auteur et à reveil communiste pour ce texte que j'aurais aimé trouver dans l'Huma