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Réveil Communiste

Productivité et socialisme réel : une réponse, sur le cas de la RDA

7 Mai 2016 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Economie, #Europe de l'Est, #Front historique

Productivité et socialisme réel : une réponse, sur le cas de la RDA

 

 

REPONSE A UN ARTICLE DE GILLES QUESTIAUX

 

L’animateur du présent blogue et par ailleurs rédacteur en chef d’ Unir les Communistes (jusqu'en juillet 2015) a publié il y a un mois une étude intitulée : « problèmes du communisme organisé ». (juillet 2014)


Série "Problèmes du communisme organisé", par GQ : 1) sclérose des cadres, 2) oubli de la Révolution, 3) productivité

La troisième partie sous-titrée « productivité » est consacrée essentiellement au socialisme réel. Ce qui suit est une réaction à cet article.

 

Le point essentiel me paraît être d’éviter de commencer par une discussion technique sur telle ou telle modalité d’organisation du système de production et d’échange. Le socialisme est en effet le système ou l’humanité commence à se réapproprier de manière consciente la machine productive. Il en résulte que c’est la politique qui prend les commandes et que le résultat dépendra pour l’essentiel des structures dont la société se dote pour contrôler l’appareil productif. La structure héritée des stades précédents, c’est évidemment l’Etat. La qualité de direction de l’activité productive sera dépendante de l’évolution de l’appareil d’Etat.

 

Cette question de l’Etat est fondamentale à plusieurs égards. Elle débouche sur celle de la capacité de l’avant-garde, le parti, à ne pas se retrouver subordonné aux exigences de l’appareil d’Etat. Le socialisme doit se défier de la tendance de l’Etat à se subordonner le parti. Le militantisme subsistant des communistes est alors mobilisé pour servir de substitut à des contraintes sociales que le passage au socialisme a fait disparaître. (J’ai là-dessus des exemples concrets). On ne fera donc pas l’économie d’une relecture des différentes tentatives de Staline et de Mao pour subvertir par en haut ou par en bas les appareils bureaucratiques.

 

L’histoire et notamment celle du socialisme réel, prouve que l’Etat est une formidable machine à générer de la stabilité et à garantir les situations acquises, faisant obstacle aux évolutions requises par le développement des forces productives, quand il ne s’agit pas de subordonner les choix économiques à des enjeux de pouvoir au sommet. Hiérarchisé, l’Etat tend à construire une couche dominante qui cherche à se reproduire etc…

 

La problématique doit se mettre en branle historiquement. Le socialisme ne doit pas « rentrer dans la normalité ». Cette normalité l’a tué. Car il n’est qu’une étape. S’il perdure dans la stabilité sans révolutionner constamment l’appareil d’Etat, celui-ci finit par le bouffer.

 

L’économisme me semble donc le principal responsable idéologique de la régression qui déboucha sur la contre-révolution. Malgré ses mérites gigantesques (car sans les réalisations qu’il impulsa la question ne se poserait même pas), Staline en est l’initiateur. Dès les années 30 il écrit quelque part à peu près : « quand nous aurons mis le paysan sur tracteur et l’ouvrier derrière des machines efficaces, il pourront bien courir après nous messieurs les capitalistes ». En 1952 il voit la construction du socialisme en RDA comme un chemin sans obstacles parce que les ouvriers sont disciplinés et que les restes de l’appareil productif ont été saisis par l’occupant soviétique.

 

Ainsi Staline a dit à la délégation allemande : « vous n’avez vraiment pas besoin de parler de socialisme. Vous l’avez déjà dans l’industrie cardans vos conditions, la production d’Etat est déjà une production socialiste. Vous n’avez plus qu’à mettre en œuvre (original plutôt « autoriser ») des coopératives de production à la campagne et alors vous aurez aussi une agriculture socialiste. Vous n’avez nul besoin de proclamer qu’en faisant cela vous faites la transition vers le socialisme ». http://www.kurt-gossweiler.de/index.php/zur-deutschen-und-zur-geschichte-der-sowjetunion/17-benjamin-baumgarten-und-die-stalin-note-mai-1998 (extrait d’entretiens avec Wilhelm Pieck)

 

Enfin, de manière générale, le communisme ne se résume pas à une superaccumulation de « biens de consommation durables ! ».

 

Mais la question de l’Etat n’est évidemment pas la seule et le texte aborde avec raison les questions de civilisation. la tolérance d’un alcoolisme généralisé témoigne de ce qui était plus grave qu’un malaise. La dépendance du socialisme réel envers le « capitalisme pourrissant et moribond » pour ce qui concerne les besoins, et le désir de produits aptes à satisfaire les premiers étaient effectivement patents. Si la politique prend les commandes, le fonctionnement de l’appareil productif devient dépendant de l’idéologie. Pour parler en termes althussériens, la « topique », ne s’applique plus. Si la production idéologique est aussi défaillante qu’elle le fut dans le P.C.U.S ;, l’espace demeuré libre est immédiatement rempli. Or, toute occupée à produire les conditions internes de leur survie, l’idéologie produite par les appareils bureaucratiques est structurellement défaillante à en produire également les conditions externes. C’est une des raisons pour lesquelles, comme tu le dis, « le socialisme était incapable de se regarder en face ».

 

A ce titre il faut réinterroger la vision marxiste d’une succession de modes de productions, en vérifiant tout d’abord qu’elle figure bien dans les écrits des fondateurs du matérialisme historique. Je pense en particulier à la fin de l’ »Anti-Dühring, consacrée à la perspective du socialisme.

 

Que Marx l’ait pensé ou pas, il faut définitivement quitter une conception du devenir historique en terme d’ "empilage".

 

Une fois ces présupposés bien vérifiés et étayés aussi scientifiquement que possible, quelques remarques avant d’aborder la question de l’économie politique.

 

Le problème de l’adéquation des comportements individuels aux besoins collectifs est certes une question centrale mais la réponse ne réside pas dans la mise en œuvre d’un raisonnement de type comptable, fût-il très subtil et étayé par toute la "science" des Nobels d’économie. Car cette science repose sur une méthodologie étudiée pour le capitalisme avancé.

 

Je ne pense pas que la constitution d’un « équivalent socialiste du marketing » constitue une solution globale d’un tel problème, sauf à imaginer un « marketing » collectivement élaboré. Je ne pense pas non plus que le fait de demander « au dictateur de travailler » soit un problème qui puisse être généralisé sur la base de l’expérience soviétique, très spécifique, avec une vraie accumulation primitive socialiste s’étant faite au détriment de la paysannerie propriétaire.

 

Tous les problèmes de technique de gestion de l’économie sont subordonnés sans être secondaires. Le statut de l’économique politique chez le Marx de l’Introduction de 1857 ne fait aucun doute : il y a une science de la production, de la distribution et de l’échange qui relève de l’universalité humaine. Mais son domaine d’extension est variable selon les « modes de production ». Elle n’a de fonction sociale qu’à partir du moment où le travailleur a été exproprié de ses moyens de production (processus longuement décrit dans le chapitre sur l’accumulation primitive à la fin du livre 1 du « Capital »). La socialisation est le moyen moderne de mettre fin à cette expropriation. Elle s’impose donc en priorité là ou cette expropriation est manifeste et l’histoire peut réserver des surprises. Si les imprimantes « 3D » tiennent leurs promesses, peut-être deviendra t’il superflu de socialiser certaines productions industrielles que chacun pourra faire chez soi. Il n’y a pas des forces et des faiblesses de l’économie planifiée en dehors des défis historiques et des conditions concrètes. Le domaine du commerce et des services devient l’un de ceux où la taylorisation devient la norme et où la composition organique du capital s’élève. En quoi le gestionnaire d’un Subway est-il maître des conditions de sa production ?

 

Je ne suis pas sûr que ta métaphore du steack soit pertinente. D’abord parce qu’on peut s’interroger sur la pertinence qu’il y a à généraliser l’ingestion de calories sous forme de steack. De plus, le steack est assez évidemment lié à toute une évolution culturelle et sociale autour de la nourriture et n’est que récemment apparu (milieu du XIX° si je ne me trompe) lorsque ceux qui pouvaient s’offrir de la viande durent se séparer de leurs cuisiniers… La question pertinente est peut-être davantage celle d’une manière agréable d’ingérer des calories qui soit aussi reproductible et extensible à toute l’humanité.

 

Il faudrait ensuite montrer que les pertes entre production et disponibilité des biens de consommation sur le marché étaient tendanciellement plus élevées en économie planifiée. Je n’en suis pas persuadé. Ce devrait être plutôt un sujet d’étude qu’un point de départ.

 

Quant aux conditions de présentation des produits et d’accueil, c’est particulièrement subjectif, le capitalisme de ces vingt dernières années étant entraîné sur une pente drastique de baisse de la qualité des services et de l’accueil assortie d’une carcéralisation systématique des espaces publics qui rend la comparaison compliquée.

 

Réciproquement, le socialisme réel s’est trouvé en difficulté sur des questions d’infrastructures qui ne s’expliquent pas toutes par l’histoire. On constatait par exemple des défaillances graves du réseau ferroviaire et téléphonique en RDA. Dans le premier cas, cela s’explique par les réparations et les choix faits face à la hausse du coût de l’énergie, pas dans le second. Avec le C.A.E.M., les « pays de l’Est » s’étaient dotés des moyens d’une coopération internationale qui, dans les années 50 se voulait plus approfondie que celle des pays capitalistes. L’a-t-elle vraiment été ? C’est à vérifier. En tout état de cause, trente ans après elle était défaillante. Surtout, l’absence d’un système de prix en roubles transférables indépendant du système capitaliste des prix internationaux constituait un retard gravissime.

 

Il y a en tout état de cause un paradoxe à ce que l’économie planifiée, prévue comme devant succéder au capitalisme développé se soit trouvée plus à l’aise à produire de l’acier (et pour ce qui concerne la Chine, du riz) que des ordinateurs. Le système tournant autour du « Gosplan » fut certes conçu pour résoudre les problèmes concrets d’un pays se situant au premier stade de la « révolution industrielle », mais ceci n’explique pas tout…

 

Techniquement, les problèmes du socialisme développé que j’ai pu étudier ne tournaient pas vraiment autour de la répartition d’un éventuel gain de plus-value. La question des prix de production, plus ou moins déconnectés des prix à la consommation me semble centrale. Une lecture textuelle de Marx a débouché sur une tentative d’expression des prix « en temps de travail socialement nécessaire ». D’un point de vue théorique, cette lecture est discutable pour deux raisons :

 

  • Elle fait abstraction de la transformation des valeurs en prix,

  • Elle méconnaît la nécessité de rémunérer l’usage des ressources naturelles à leur coût de production (problème que Marx traite « en creux » et ailleurs que dans « Le Capital »).

 

L’ "invention" d’un mode de régulation du système productif socialiste découle certes historiquement de l’héritage du capitalisme mais n’en résulte pas logiquement. Il est donc erroné d’aller chercher la « recette » dans une exégèse du « Capital »

 

D’un point de vue pratique, ce choix aboutit à construire le prix exclusivement en fonction de ce que l’économie bourgeoise appelle l’offre. Dans ces conditions, il n’est pas possible de déterminer rationnellement les choix d’investissement qui impliquent de hiérarchiser le niveau de satisfaction des besoins sociaux. On retrouve ici le manque béant d’une instance politique devant représenter ces besoins et assurer en toute conscience et en toute légitimité l’équivalent de la circulation du capital. .

 

Il n’est pas possible non plus d’intéresser matériellement l’entreprise à la mise en œuvre d’améliorations techniques à production constante qui auront pour seul effet de faire baisser son chiffre d’affaires. Quand tu dis qu’une amélioration de la productivité reste acquise à la branche qui l’a obtenu, cela ne me semble pas se vérifier. Ce qui est évident, en revanche, c’est qu’il n’y a pas de mécanisme spontané pour sa diffusion dans l’ensemble de l’appareil productif. D’où la tendance des systèmes bureaucratiques à progresser par bonds et à privilégier les méga-projets.

 

Si le mode de fixation des prix est en revanche négocié avec les entreprises (je crois que tel était le cas en Yougoslavie) on débouche sur une tendance des ouvriers de chaque branche à se considérer comme propriétaires de leur usine ou de leur branche et on régresse vers le stade coopératif (qui est peut-être d’ailleurs une étape nécessaire) et on a une tendance à l’inflation du fait de l’excès de demande.

 

Telles me semblent être les hypothèses de base. Leur validation dépendra d’une confrontation avec les matériaux livrés par les archives et les souvenirs des protagonistes. L’histoire économique du socialisme reste à écrire.

 

Olivier RUBENS, publié sur Réveil Communiste le 1er avril 2014

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GQ 06/07/2014 14:22


Je crois que l'analyse des services est un des points faibles de la théorie, même  si cette notion doit être repensée, pour le moment c'est plutôt un fourre-tout. Peut être est-ce parce que
l'idéal type du "service" est le service domestique, dont le potentiel révolutionnaire apparait faible.

Jeanne Labaigt 06/07/2014 12:41


Je rebondis sur le "steak", un "pudding" (topos de nos classiques) à mon avis ferait aussi bien l'affaire...


Le steack comme le pudding est un "concentré" de travail humain, l'activité humaine, le travail comme "intermédiaire de l'homme avec la nature" en a fait ce qu'il est "le steack", ce travail est
celui du paysan, du travailleur de l'abattoir, du boucher, du cuisinier.


Tous pris dans des rapports de travail et pas seulement de "commerce".


Je sais bien que cette question du commerce comme intermédiaire est difficile à penser dans son rapport à la production, mais dès les premières réflexions sur la division sociale du travail 
chez Platon dans la République, chez Aristote dans l'Ethique à Nicomaque on voit cette question de la "circulation" des produits surgir.


Ces rapports de "travail" sont aussi des "rapports sociaux" au sens le plus marxiste de ce terme : le boucher, son compagnon, son apprenti ne sont pas dans les mêmes rapports sous l'ancien régime
quand ils étaient sous le droit des corporations et dans notre société capitaliste où le cuisinier est un ouvrier par exemple et non un domestique.


Ceci pour dire que la valeur du "steack" est tant en tant que valeur d'usage que valeur d'échange un concentré non seulement de calories animales! mais un concentré de complexité où se dissimule
l'appropriation du travail de tout ceux qui ont pu concourir à son élaboration.


Une chose me frappe dans la notion de "service" on fait comme si le procureur de services n'était pas pris lui aussi dans des rapports de classe, un restaurateur fut-il "un chef étoilé", n'a pas
la même place que le "chef de cuisine ", ouvrier dont le travail s'échange sur le marché du travail  à une autre valeur (moindre) que la valeur qu'il produit et qui elle est récupérée par le
propriétaire (parfois exploitant) du restaurant. même si les chefs de cuisine ont des salaires plutôt convenables pour des travailleurs;


Je ne sais pas si mon commentaire "touche" ce débat que vous avez relancé aujourd'hui, mais il me semble que la référence à la nourriture chose dont on voit qu'elle est directement "assimilable"
est très intéressante pour essayer de dépatouiller la difficulté à penser "les services" comme "travail".


 

GQ 06/07/2014 10:42


Sur la question du "steack", Olivier rubens a raison de questionner la pertinence de ce mode d'ingestion de calories, mais je n'ai utilisé cet exemple de manière un epu provocatrice, pour
taquiner les végétariens, que pour montrer que les services produisent de la valeur d'usage.

GQ 01/04/2014 17:21


En complément, en allemand  :


Par ailleurs, lien vers un article de "Junge Welt"
consacré aux réformes économiques des
années 60.

http://www.jungewelt.de/2014/04-01/048.php