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Réveil Communiste

Mon point de vue sur « Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du Capital » de P. Boccara par Jean-Claude Delaunay (1/3)

28 Février 2014 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Economie

Sur lepcf.fr

 

 

Le livre de Boccara dont voici le compte-rendu est le premier de deux tomes, le second étant annoncé pour l’année prochaine. Cet auteur cherche, à travers l’examen des théories économiques sur 3 siècles, à cerner les principales caractéristiques des théories des crises, d’une part, de la régulation économique du capitalisme, d’autre part. De cette dernière, il veut montrer l’agencement et les méfaits, plus clairement encore que cela n’a jamais été réalisé, de façon à présenter, en 2015, ce que pourraient être les traits d’une société autre que la société capitaliste et dont les modes de régulation seraient humains et pacifiés. Mais comme à son habitude, il a publié un ouvrage manquant de pédagogie. Celles et ceux qui, en fonction des communales, voudraient faire de mon propre compte-rendu une lecture de type « Rapido le Compte-rendu », à la manière de ce personnage joué par Clint Eastwood, faisant visiter le Zoo à sa fille sur le mode « Rapido le Zoo » (Jugé Coupable, 1999), se contenteront de cette brève introduction. Les autres peuvent continuer. Mon texte comprend trois parties. La première fait état de remarques générales sur le livre, ainsi qu’une tentative de définition de ce qu’est la suraccumulation capitaliste. La deuxième a trait aux quatre parties du livre. La troisième est l’énoncé de conclusions personnelles sur cet ouvrage.

I- Remarques générales et définition de la suraccumulation du Capital

— I-1- Avec ce livre de 559 pages, d’une part, Boccara poursuit les réflexions qu’il a engagées depuis 50 ans environ. J’ai le souvenir d’une réunion tenue à la section économique du PCF, à la fin des années 1960, réunion au cours de laquelle furent prises des notes. A la lecture de ce résumé ancien, on peut affirmer rétrospectivement que transparaissaient déjà quelques-unes des grandes lignes du livre actuel, même si l’auteur a mûri sa pensée et ses exigences théoriques. De la même façon, on pourra vérifier la ressemblance existant entre le premier chapitre du « Traité marxiste d’économie politique, Le capitalisme monopoliste d’Etat » (tome 1) [1] et divers passages des « Théories sur les crises ». On peut également consulter ses publications dans la revue Économie et Politique [2].

D’autre part, cet auteur a l’ambition de clore l’œuvre de Marx, sans renier Marx mais en renouvelant la problématique marxiste, à l’aide, notamment, du concept d’anthroponomie [3]. Cette ambition aboutira ou n’aboutira pas, peu importe. Cela dit, elle a une signification relativement à Boccara. Marx (et Engels) ont été les penseurs du capitalisme industriel simple, de sa mise en place et de son expansion. Ils ont donc été les penseurs de la marchandise, du Capital, du travail moderne et de son exploitation. Boccara, par continuité et différence, se veut le théoricien des crises qui secouent en permanence cette immense machine sociale et qui, de secousses en secousses, engendrent de grandes crises. Il se veut aujourd’hui le penseur simultané DES CRISES DANS LE CAPITALISME et de LA CRISE DU CAPITALISME, celle-ci affectant aussi en profondeur la civilisation qu’il a engendrée.

Marx analysa surtout la naissance et le développement économique du capitalisme, et pour cause. La mission historique de Boccara serait d’en concevoir la fin, en tant que système économique et humain. S’il me fallait accoler des mots-clés au nom des uns et des autres, à Marx j’associerais les concepts de forme valeur de la marchandise et de la monnaie, d’exploitation capitaliste, de classe ouvrière et de bourgeoisie, de salaire et de profit, d’expansion du capitalisme. Au nom de Boccara, je joindrais notamment ceux de suraccumulation et de dévalorisation du Capital, de dépassement et de fin du système capitaliste, d’anthroponomie.

— I-2- C’est ainsi, me semble-t-il, que l’on peut interpréter ce que représente ce livre pour son auteur. Fidèle à l’image du maître, il offre ici à notre curiosité le premier volume d’un projet plus vaste dont l’achèvement est aujourd’hui envisagé pour 2015. Puisque c’est encore la période des vœux (je parle de l’année du cheval (马年)), je souhaite très longue vie à Boccara pour qu’il prenne son temps, tout en galopant quand même de temps en temps. Le titre complet en est, pour l’instant : « Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du Capital, Sur les fondements des crises du capitalisme, leur nécessité systémique, leurs issues, les transformations et la mise en cause du système ». C’est, je le répète, le titre final, celui qui devrait être définitivement homologué en 2015, toutes choses égales par ailleurs. Pour l’instant, est uniquement soumis à notre lecture le premier volume de ce projet, intitulé « Analyses fondamentales et des bases des crises cycliques de moyenne période ». Certes, il y a de la répétition dans cet ouvrage relativement aux publications antérieures, et tous ces énoncés sont quelquefois lourdingues.Mais cela faisait un moment, à ma connaissance, que, de manière systématique, cet auteur n’avait pas mobilisé un ensemble d’écrits académiques théoriques sur les crises.

Son intention paraît claire. L’examen des théories sur les crises est l’un des moyens pour les comprendre, en même temps qu’un moyen pour comprendre le refus de les comprendre ou les biais introduits dans l’intention de les comprendre. De même que Marx avait envisagé la publication des Théories sur la plus-value [4], en prolongement et complément de ses analyses de l’expansion capitaliste, de même Boccara publie aujourd’hui un recueil commenté des Théories sur les crises du Capital et leurs solutions dans le but de mieux interpréter les crises et les limites sociales de leur compréhension ainsi que la fin du Capitalisme et les nouvelles modalités de régulation sociale qu’il conviendrait, selon lui, de mettre en place, ou qui, selon lui encore, prennent déjà forme. Avec ces intentions, Boccara souhaite sans doute consolider l’exposé et la diffusion de ses conceptions, maintes fois présentées ces dernières années, sur « la nouvelle civilisation du partage » [5].

— I-3- Comment définir la suraccumulation capitaliste ? Quelles en sont les caractéristiques ? Le projet de l’ouvrage actuel.

Je vais expliciter, dans cette section, le concept majeur de ce livre, celui de suraccumulation [6]. En effet, je crois utile au lecteur (à la lectrice) d’avoir une idée sur la suraccumulation avant d’en aborder la lecture.

Jean-Luc Godard ferait vraisemblablement remarquer que dans « suraccumulation », il y a « cul » et rien d’autre. Mais Boccara n’est pas un plaisantin. Dans suraccumulation, il y a « accumulation », et il y a « sur ». Je crois que le terme de suraccumulation est aujourd’hui globalement compris par les communistes [7]. J’en reprends quand même les principaux aspects, en 10 points.

- I-31) Il s’agit d’un concept macroéconomique, cela voulant dire qu’il est le reflet et l’instrument d’analyse de phénomènes situés dans un ensemble économique, un pays, une société, et non l’instrument d’analyse de la vie d’entreprises particulières. Entre parenthèses, ce serait une question théorique que de savoir si les concepts de suraccumulation et de dévalorisation seraient opérationnels au niveau microéconomique, à l’époque des « entreprises géantes ».

- I-32) Il s’agit d’un concept quantitatif. La réalité que désigne la suraccumulation est d’abord celle d’une quantité, plus exactement de diverses quantités. Ainsi dira-t-on que la quantité globale de Capital en fonctionnement, ne reçoit pas ou plus, la quantité nécessaire de Profit global pour que ce Capital soit valorisé à un certain taux.

- I-33) La suraccumulation est aussi d’essence qualitative. Ce qui veut dire notamment qu’elle reflète qualitativement le fonctionnement des rapports sociaux au sein desquelles elle apparaît et dont elle exprime l’essence contradictoire. Par parenthèse, cela signifie que la suraccumulation dont traite Boccara est la suraccumulation capitaliste et qu’il faudrait se demander si d’autres rapports sociaux de type x ou y ne sont pas eux-aussi des vecteurs de suraccumulation.

- I-34) La suraccumulation est un processus. Or, dans une société complexe, les processus peuvent suivre des cheminements divers pour un même résultat. La suraccumulation peut donc par exemple avoir pour origine le partage salaire-profit, à la suite des luttes sociales. Mais elle peut aussi résulter de la politique de l’investissement, globalement mise en œuvre par les entreprises. Elle peut résulter de la politique du crédit, indépendamment des luttes sociales. Et ainsi de suite. On pourrait également se demander si les motifs et cheminements de la suraccumulation sont toujours les mêmes aujourd’hui, avec la mondialisation capitaliste,par rapport à ceux observés dans les trois derniers siècles.

- I-35) C’est un concept défini par une certaine temporalité. Pour parler de suraccumulation, il faut que les situations de suraccumulation durent et s’accumulent. Il faut également du temps pour qu’elles s’accomplissent dans la répétition. Ce que Boccara étudie, ce sont les suraccumulations de moyenne période, et donc les crises de moyenne période (10-20 ans) (crises cycliques). Il met en lumière le fait que, dans le temps moyennement long d’une phase de suraccumulation, se succèdent des sous-périodes pouvant être marquées par des phénomènes distincts quoique globalement complémentaires. Dans le prochain volume, il devrait étendre l’horizon et la profondeur de son raisonnement (crises systémiques).

De façon immédiate, dans l’ouvrage considéré, c’est dans la liaison établie entre les différents moments de la temporalité du processus de suraccumulation capitaliste que résiderait la solution du problème théorique à l’examen duquel Boccara s’est attelé.

- I-36) La suraccumulation capitaliste est le concept moteur de la contradiction entre suraccumulation et dévalorisation du Capital. Cela pourrait expliquer que la première partie de ce livre fut aussi importante (58%). La suraccumulation est un processus au terme duquel le fonctionnement capitaliste est mis en crise. Il se prolonge par un processus complémentaire de dévalorisation au terme duquel le capitalisme se remet à fonctionner correctement (eu égard à la structure de ses rapports sociaux).

La raison pour laquelle la suraccumulation du Capital est motrice tiendrait à ce que l’investissement technique est le cœur du Capital productif moderne. Or ce type d’investissement, alors même que le capitalisme repose sur l’accumulation par suite de l’antagonisme entre capital et travail :

a) est potentiellement sans limite,

b) se trouve dans les mains des capitalistes,

c) vise à augmenter la productivité du travail de l’entreprise.

En bref, le capitalisme industriel engendre spontanément des situations de suraccumulation, lesquelles, nécessitent des phases de dévalorisation.

Cela dit, la période du Capitalisme monopoliste d’Etat [8] peut être définie par l’existence d’un sous-système de dévalorisation structurelle préalable des conditions d’existence de l’accumulation capitaliste. Le rôle moteur de la suraccumulation ou de la dévalorisation dans le fonctionnement de l’ensemble social considéré dépendrait donc de conditions socio-historiques. Spontanément, le processus de suraccumulation est premier. Mais dans le cadre du CME, il s’est produit l’inversion des rôles tenus par ces deux pôles.

- I-37) Les concepts de suraccumulation et de dévalorisation du Capital seraient scientifiquement plus pertinents que la seule prise en compte des variations tendancielles et contre-tendancielles du taux de profit pour analyser l’économie capitaliste. Je vois à cela trois raisons, en partie explicitées par Boccara.

a) Les sociétés sont des êtres concrets. Ce sont des « formations sociales » et non des structures économiques modélisées (des « modes de production »). Elles ne fonctionnent pas directement sur la base de concepts ou de quantités macroéconomiques, comme le taux de la plus-value ou le taux de profit macroéconomiques, mais à l’aide de règles, d’institutions, d’organisations, d’idéologies, de pratiques codifiées, d’accords, de négociations, de rapports de force et de conflits. Les concepts de suraccumulation et de dévalorisation peuvent intégrer ces modalités concrètes.

b) La deuxième raison serait le caractère primordial de la Régulation dans le fonctionnement économique. Ces deux phénomènes (suraccumulation-dévalorisation) permettent au système capitaliste de fonctionner et de réguler ses excès et insuffisances. La Régulation, c’est la vie telle qu’elle est définie par la structure qui la porte [9]. Suraccumulation et dévalorisation en sont les deux éléments constitutifs [10].

c) La troisième raison tiendrait à ce que les variations du taux de profit seraient distinctes des processus de suraccumulation ou de dévalorisation. Il existerait un rapport dialectique entre variations du taux de profit et suraccumulation-dévalorisation. L’un et l’autre ne seraient donc pas équivalents comme les théoriciens de référence marxiste avaient eu tendance à le croire avant que cette théorie ne fut développée par Boccara.

Avant les années 1960, certains des membres parmi les plus éminents de la Section économique du PCF, comme Henri Claude, raisonnaient dans les termes classiques des variations du taux de profit pour expliquer les crises [11]. A partir de la fin des années 1960, les raisonnements propres à cette Section pour analyser le capitalisme auraient été plutôt conduits en termes de suraccumulation-dévalorisation du Capital et donc de régulation capitaliste, qu’en termes d’influence directe des variations du taux de profit sur le système.

- I-38) Je vais maintenant chercher à expliciter les diverses formes que prend la suraccumulation capitaliste dans la réalité, dans les théories et dans le bouquin de Boccara. En effet, en parcourant cet ouvrage, on peut percevoir tout un vocabulaire apparemment étrange et compliqué. Pour rendre compte de cette diversité et la rendre, si possible, plus abordable, je vais construire des tableaux de comptabilité nationale et procéder en deux étapes. Ceci n’est pas dans le livre de Boccara, mais me paraît en accord avec son mode de pensée.

Première étape :

La première étape consiste à se donner l’image d’une économie développée, pendant un intervalle donné de temps (flux) et à la décrire selon trois plans.

Le premier plan est le plan réel. C’est celui des valeurs d’usage produites et du temps de travail utilisé. Sur ce plan, la suraccumulation revêt les visages apparemment contraires de la surconsommation et de la sous-consommation. Je vais reprendre cette affirmation. Pour l’instant, on peut se contenter de noter les deux concepts que je viens d’indiquer.

Le deuxième est le plan en valeur, en entendant par valeur le temps de travail traduit à l’aide d’une unité de compte monétaire. En exprimant les produits en valeur, je suis en mesure d’évaluer non seulement le produit global et sa répartition en deux sous-ensembles de valeurs d’usage (consommation et investissement brut), mais aussi les revenus monétaires distribués lors de la production, à savoir d’un côté les salaires et de l’autre les profits bruts, que les économistes sont accoutumés d’appeler aujourd’hui épargne. Cela permet de faire apparaître deux nouveaux visages de la suraccumulation. En effet, à la surconsommation correspond une situation de sous-épargne (ou encore de sous-investissement). En revanche, à la sous-consommation correspond une situation de sur-épargne (ou encore de surinvestissement).

Le troisième plan est le plan en monnaie concrète ou en prix, surtout si l’on introduit le système bancaire dans le raisonnement. Dans ce cas de figure, les prix sont variables. Les différents visages de la suraccumulation sont alors représentés en prix courants. Les phénomènes d’inflation sont introduits dans l’analyse.

Seconde étape :

Je vais maintenant mettre ce qui précède sous forme de tableau. Simultanément, je vais chercher à montrer l’origine conceptuelle des deux grandes familles de la suraccumulation (famille sur-consommationniste et famille sous-consommationniste) Dans ce but, j’utilise encore un schéma simplifié de comptabilité nationale, en distinguant le « revenu produit » (ce que j’ai appelé ci-dessus le plan réel), le « revenu distribué » (ce que j’ai appelé ci-dessus le plan de la valeur) et le « revenu dépensé » (ce que j’ai appelé ci-dessus le plan de la monnaie et des prix).

Le mot « revenu » désigne, par exemple, la richesse d’un pays au cours d’une année. Sous l’angle de la production, le revenu produit (Y) est égal à ce qui est produit pour la consommation des ménages (C) et à ce qui est produit pour l’investissement brut (I). A ce revenu produit correspond une quantité équivalente de revenu distribué, soit les salaires (S) et le profit brut (P). Enfin, ce revenu distribué engendre un revenu dépensé en biens de consommation (C) et en biens d’investissement (I). Ces trois types de revenus sont représentés par les équations suivantes.

(1) Revenu Produit :

Y = Produits de consommation finale + Produits pour investissements fixes

(2) Revenu distribué :

Y = Salaires + Profits bruts (ou Salaires + Épargne brute)

(3) Revenu Dépensé :

Y = Dépenses de Consommation finale + Dépenses d’investissements.

Soient deux intervalles de temps, 0 et 1. Il y a reproduction à l’identique dans la société considérée s’il n’intervient pas de crise entre 0 et 1 et si le revenu produit de la période 1 est égal au revenu produit de la période 0. Or l’obtention de ce résultat suppose un certain cheminement. La reproduction sociale à l’identique, par exemple, implique que la production de la ligne 1, ce que j’ai appelé le revenu produit, soit entièrement consommée. Ce qui implique à son tour que le revenu distribué (ligne 2) soit entièrement dépensé (ligne 3). Dans ce cas, le revenu produit de la période 1 est égal au revenu produit de la période 0.

Ces équations sont de nature comptable. Or la réalité économique n’est pas de nature comptable. Il se produit en permanence des variations, des distorsions, des comportements perturbateurs, des déséquilibres. Des écarts se manifestent entre ce que agents de la société, globalement considérés, escomptaient (approche ex-ante) et ce qui se produit réellement (ex-post). Il peut se faire que les égalités ne soient (momentanément) pas respectées. Dans ce cas, il y a suraccumulation et crise, jusqu’à ce que divers mécanismes de dévalorisation soient mis en place « pour corriger ces déséquilibres ».

Je suis maintenant en mesure de retrouver les concepts introduits dans l’ouvrage de Boccara. Il suffit, que je regroupe ces équations de la manière suivante.

Équations 1 et 2, la dimension production prédomine :

(1) Y = C + I

(2) Y = S + E

Équations 2 et 3, la dimension dépense prédomine :

(2) Y = S + E

(3) Y = C + I

Le tableau 1 ci-dessous vise à clarifier et représenter les notions de « surconsommation, sous-épargne et sous-investissement », d’une part, et de « sous-consommation, sur-épargne et sur-investissement », d’autre part :

Tableau 1 : Formes basiques de la suraccumulation capitaliste.

  Consommation Épargne brute Investissement brut Taux de profit
Déséquilibres de type sur-consommationniste La consommation effective est supérieure à celle anticipée (surconsommation) L’épargne effective est donc inférieure à l’épargne anticipée (sous-épargne) Ou encore, les investissements effectifs sont inférieurs à ceux anticipés Le taux global de profit tend à baisser (crise)
Déséquilibres de type sous-consommationniste La consommation effective est inférieure à celle anticipée (sous-consommation) L’épargne effective est donc supérieure à celle anticipée (sur-épargne) Ou encore, les investissements effectifs sont supérieurs à ceux anticipés Le taux de profit tend à baisser (crise)

Cette présentation fait ressortir l’existence de deux pôles théoriques possibles dans l’explication des mouvements de suraccumulation :

1) un pôle sur consommationniste, centré sur « l’aspect production » de l’économie (regroupement des équations 1 et 2),

2) un pôle sous consommationniste, centré sur son « aspect dépense » (regroupement des équations 2 et 3).

Si on ajoute le système bancaire à ces représentations simplifiées, on comprend que la banque puisse soit faciliter l’extension de la production (reproduction élargie) sans déséquilibre, soit, au contraire la déséquilibrer complètement. Elle peut avoir pour effet de corriger certains déséquilibres. Mais elle peut avoir aussi pour effet de les amplifier. Ou encore, elle peut les corriger dans l’immédiat mais les amplifier ultérieurement. Et ainsi de suite.

Le système bancaire a conféré une grande élasticité au système économique capitaliste. Mais sa prise en compte complexifie l’analyse de la suraccumulation tout comme son insertion dans l’économie a complexifié l’économie. Dans un premier temps, on peut s’en tenir « aux schémas basiques » du tableau 1, ci-dessus, quitte à ce que, ultérieurement, on fasse intervenir le système bancaire.

- I-39) L’instrument comptable que je viens de présenter permet, me semble-t-il, d’établir de très grands découpages au sein des théories examinées par Boccara. Mais il ne permet pas d’établir une typologie complète de ces théories, loin de là. En effet, cet instrument concerne uniquement les flux de production, de revenus distribués, de dépenses. Or la science économique décrit à la fois les flux et les stocks ainsi que les rapports entre les deux. Des tableaux relatifs aux stocks doivent donc être associés à ces tableaux relatifs aux flux.

Un autre élément de diversification des théories est contenu dans les théories elles-mêmes. Certains auteurs ont mis au point des instruments de pensée qui ont ensuite été repris par tout un ensemble disparate d’auteurs. Par exemple, l’un des moyens théoriques utilisés par Wicksell fut l’écart existant entre le taux naturel d’intérêt et le taux monétaire observable. Cet écart lui a semblé important au point de permettre l’explication d’une partie du mouvement économique.

Par la suite, plusieurs auteurs se sont approprié cette distinction, la reprenant à leur compte pour développer leur propre approche de la suraccumulation. C’est ainsi que Hayek et Keynes ont tous les deux mis en œuvre un même héritage wicksellien, mais tout en développant, pourtant, des théories opposées de la suraccumulation capitaliste. Dans l’ensemble des théories examinées, on peut donc repérer « les wickselliens de type Hayek » et « les wickselliens de type Keynes ». Ce propos est juste une illustration.

Enfin, pour expliquer a priori la diversité propre à ce classement, je ne fais même pas allusion à la sociologie des auteurs, à leur façon de comprendre l’organisation de la société et des groupes humains que l’on y observe.

Pour conclure ce point, je vais donc redire que les situations théoriques abordées par Boccara peuvent être classées. Mais le classement dont j’ai fourni une clé doit être complexifié. L’économie ne porte pas seulement sur des flux mais sur des stocks. La prise en compte des stocks, la façon de le faire, contribuent à leur tour à différencier les théories entre elles. Enfin, la paternité théorique des auteurs, leur héritage, intervient pour complexifier encore plus les classements précédents.

- I-40) Poursuivons cette tentative de définition du concept de suraccumulation capitaliste. Ce concept a pour complément nécessaire celui de dévalorisation. Suraccumulation et dévalorisation sont les deux pôles d’une même contradiction. On ne peut penser l’une sans l’autre. Point de « suraccu » sans « dévalo », et réciproquement. Le couple « Suraccu-Dévalo » est, toutes proportions gardées, l’équivalent d’Abel et de Caïn, de Roméo et de Juliette, de Bonnie et de Clyde, de Charybde et Scylla. Ce couple célèbre est en même temps un couple infernal. Car toute contradiction est, certes, unité des contraires qui la constituent, mais aussi opposition de ces contraires. Dans le capitalisme, ce couple joue un rôle régulateur « catastrophique ». La régulation capitaliste est aveugle et catastrophique.

- I-41) Voilà donc ce que je propose comme « compte-rendu court ». C’est un semi « Rapido le compte-rendu ». Le lecteur, ou la lectrice peuvent retirer de ce qu’ils (elles) viennent de lire : 1) une première clarification du concept de suraccumulation capitaliste, avec ses développements internes : surconsommation et sous-épargne, sous-consommation et sur-épargne. 2) Une idée sur certains des grands changements théoriques ayant affectés la Section économique du PCF au cours des années 1960 et pour l’avènement desquels Boccara joua un rôle primordial. 3) Les intentions de Boccara pour cette année et l’année prochaines (cerner les traits « catastrophiques » de la régulation capitaliste et, en 2015, dégager les traits de la régulation à construire, dans le cadre « d’une civilisation du partage »). Celles et ceux qui souhaitent connaître mon appréciation personnelle de cet ouvrage et quelques questions qu’il me pose peuvent se rendre directement à la partie III.

Il existe cependant un aspect, que je n’ai pas encore abordé, des intentions de Boccara. Ce dernier a l’âme d’un auteur de polars. Ce qui, pour moi, est un compliment, car le polar est le roman populaire du 20ème siècle. Plus inspiré, cependant, par Rouletabille que par Chester Himes, il a cherché dans ce livre, tout en descendant le Nil de ses pensées, à résoudre une énigme. Son ambition n’est plus, comme autrefois, de faire triompher l’approche de la suraccumulation capitaliste « toute habillée » contre celle du taux de profit « tout nu ». Elle est désormais d’explorer sur la longue durée le champ de la diversité des théories de la suraccumulation capitaliste, d’en classer les éléments constitutifs, pour tenter finalement d’en résoudre l’énigme majeure, à savoir « l’unilatéralité dans la bipolarité » (p.160-161, l’expression est de moi, mais je crois qu’elle résume l’idée correctement). A travers son examen des théories des crises, les questions que se pose Boccara sont les suivantes : « Comment se fait-il que ces théories aient été durablement partielles et opposées alors que l’explication des crises relève manifestement d’une dualité unie ? Comment se fait-il que les marxistes eux-mêmes aient mis tant de temps à surmonter la difficulté présentée par l’unilatéralité bi-polairede leurs approches ? ».

Je crois que le véritable titre de l’ouvrage actuel de Boccara est : « Essai sur l’unilatéralité duale des théories opposées de la suraccumulation capitaliste et sur son dépassement ».

Une remarque encore. Ce qu’il explorait autrefois, relevait principalement de l’ordre de la révision des écrits de Marx et/ou de Lénine. Cet effort a eu pour conséquence l’émergence du concept, rénové par rapport à Lénine, de Capitalisme monopoliste d’État. Mais il n’a pas débouché sur une réinterprétation globale du capitalisme, dont la transformation s’opérait pourtant à marche forcée, s’affirmant de plus en plus comme « capitalisme monopoliste financier mondialisé ». Aujourd’hui, Boccara chercherait à associer sa compréhension, qui serait enfin achevée, de la théorie de la suraccumulation capitaliste, à son interprétation contemporaine de l’évolution du capitalisme et de la société qui pourrait suivre.

à suivre : Mon point de vue sur « Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du Capital » de P. Boccara par Jean-Claude Delaunay (2/3)

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