Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Réveil Communiste

Mon point de vue sur « Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du Capital » de P. Boccara par Jean-Claude Delaunay (2/3)

26 Février 2014 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Economie

lien au début :

 

Mon point de vue sur « Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du Capital » de P. Boccara par Jean-Claude Delaunay (1/3)

 

II Les quatre parties de l’ouvrage.

Je pourrais m’abstenir de publier cette partie de mon compte-rendu. Mais peut-être intéressera-t-elle quelques lecteurs, en particulier l’auteur lui-même.

— II-1- L’ouvrage de Boccara comprend 4 parties, d’importance inégale. Soit, en pourcentages du texte (hors introduction et conclusion),

  • Partie 1 : 58%, (287 pages)
  • Partie 2 : 22%, (110 pages)
  • Partie 3 : 16%, (77 pages)
  • Partie 4 : 4,0% (20 pages)

Total = 100% (494 pages).

On peut penser a priori que cette structure est déséquilibrée. Cela tient peut-être à ce que la partie 1 est le cœur de l’ouvrage.

La première partie du livre est consacrée aux « analyses unilatérales » de la suraccumulation capitaliste. Elles sont qualifiées d’unilatérales dans la mesure où chaque auteur concerné (j’en ai compté 24-26 principaux) n’aurait, grosso modo, perçu et développé qu’un aspect et un seul de tout le processus. Ce sont des analyses partielles du phénomène de suraccumulation, c’est-à-dire que quelques-unes sont focalisées sur la surconsommation (la sous-épargne) et que les autres le sont sur la sous-consommation (la sur-épargne). Mais aucune ne contient en elle-même ces deux aspects de la suraccumulation capitaliste, pourtant clairement associés dans la réalité.

Leur unilatéralité constitue, je le crois, l’énigme du bouquin. Les auteurs étudiés se lancent, par exemple, dans une explication sur-consommationniste (et donc de sous-épargne) de la crise. Mais ils sont incapables de traverser la frontière qui les sépare de l’explication sous-consommationniste. Et réciproquement. Quand ils font un effort en ce sens et tentent de traverser « cette foutue frontière », ils n’y arrivent pas. Étonnant, n’est-il pas ? On espère à chaque instant qu’Hercule Poirot va nous convoquer dans l’un des sous-sols de Fabien pour « connaître enfin la vérité » tant nos petites cellules grises sont excitées par le mystère de cette malédiction. Mais non. Ce sera à nous, lecteurs, de comprendre.

Cette première partie (24 auteurs mis en examen et 2 évoqués de manière cursive) comporte elle-même 3 titres. Chacun d’eux vise à décrire une grande famille théorique unilatérale, mais sur le fondement, cette fois, d’un critère temporel de différenciation.

Le titre 1 porte sur les théories sur-consommationnistes et sous-consommationnistes, centrées sur le facteur travail (10 auteurs). Il s’agit de ces auteurs que l’on nomme « les classiques » et qui ont sévi entre la deuxième moitié du 18ème siècle et la première moitié du 19ème siècle.

Le titre 2 porte sur les théories sur-consommationnistes et sous-consommationnistes, centrées cette fois sur le facteur capital (l’investissement en capital fixe) (7 auteurs). Il s’agit d’auteurs de la fin du 19ème siècle et du 20ème siècle.

Le titre 3 porte sur diverses théories de la crise de référence marxiste (7 auteurs : Tougan-Baranowsky, Rosa Luxemburg, Otto Bauer, Nicolas Boukharine, Eugène Varga et Fritz Sternberg, Anton Pannekoek). Ont-ils réussi à surmonter l’unilatéralité des précédents ? Pas vraiment, voire pas du tout. Cela dit, leurs théories auraient un axe spécifique qui serait l’opposition entre plus-value et valeur d’usage.

La troisième partie traite de la dévalorisation du capital. Elle est relativement courte. Son intérêt, au plan théorique, est de montrer que l’on trouve, dans ce champ, les mêmes unilatéralités opposées que dans celui de la suraccumulation du capital, mais aussi les mêmes tentatives de dépassement.

La quatrième partie porte sur la théorie du cycle réel et sa critique par divers économistes académiques. C’est une partie très courte, qui termine l’ouvrage en queue de poisson. La théorie dont elle traite, très récente, a pris naissance dans le sillage de la mondialisation capitaliste. Elle a visé à montrer, avec l’appui de la majorité des économistes nobélisés, que Keynes n’aurait été qu’un gros dégueulasse, ou un gros nul, que les crises, au sens classique du terme, n’existaient pas, et qu’elles étaient le résultat « de chocs exogènes et aléatoires » (p.532) [12]. La crise engagée en 2007-2008 semble lui avoir mis du plomb dans l’aile. Mais sait-on jamais ? Le paradoxe de notre époque, réputée scientifique, est que la connerie n’y est pas du tout mortelle, au contraire.

Telle est la structure générale de l’ouvrage. Je n’entre pas dans la discussion de savoir si tel ou tel économiste aurait mérité d’être pris en compte, comme par exemple les keyneso-marxistes, de type Gillman [13]. Boccara a pris très sérieusement appui sur l’histoire des idées mais n’a pas écrit un livre d’histoire des idées. On doit donc admettre ses choix, déjà nombreux, quitte à discuter telle ou telle de ses interprétations. Voici deux brèves remarques sur cette structure d’ensemble.

— II-2- La première (remarque) a trait à Lénine. Il écrivit, me semble-t-il, que la dialectique de l’histoire progressait en spirale. Consciemment ou non, Boccara a cherché à appliquer à son investigation cette conception du mouvement de la société, en suggérant que, de grande période en grande période, les théories des crises se reproduisaient dans leur unilatéralité bipolaire, quoique portées par un axe différent d’une période à l’autre. Ainsi les structures « surconsommation (sous-épargne) » et « sous-consommation (sur-épargne) » de la période des classiques (jusqu’au milieu du 19ème siècle) auraient-elle été portées par l’axe du travail et de la population, alors que les mêmes structures théoriques l’auraient été par l’axe du capital (fixe) pour la période suivante (après le milieu du 19ème siècle et 20ème siècle) (p. 126-127).

Je trouve cette idée intéressante. Une façon de rendre compte de cette évolution serait de considérer que, au cours de la première phase de l’histoire des théories des crises (identique à celle de l’histoire du « capitalisme réel »), le capital aurait été de nature principalement agricole, en sorte que, dans l’esprit des économistes de l’époque, la matière première de la consommation et de l’investissement aurait été identique.

Le blé, par exemple, pouvait être, lors de cette première grande période, considéré alternativement comme consommation finale (pain) ou comme investissement (semence). En sorte que le tableau simplifié de comptabilité nationale que j’ai déjà présenté dans ce compte-rendu (tableau 1) pourrait être modifié comme suit (tableau 2).

Tableau 2 : Formes basiques de la suraccumulation lors de la première période (axe du travail). Le bien Capital est identique au bien Consommation. Le blé est à la fois semence et pain. Il est équivalent de parler d’épargne et d’investissement.

  Consommation (blé) Épargne brute (blé) Taux de profit
Déséquilibres de type sur-consommationniste La consommation effective est supérieure à celle anticipée (surconsommation) L’épargne effective est inférieure à l’épargne anticipée (sous-épargne) Le taux global de profit tend à baisser (crise)
Déséquilibres de type sous-consommationniste La consommation effective est inférieure à celle anticipée (sous-consommation) L’épargne effective est supérieure à celle anticipée (sur-épargne) Le taux de profit tend à baisser (crise)

Au cours de la deuxième grande période (axe du capital fixe), l’investissement ne serait plus, en valeur d’usage, de même nature que l’investissement de la période précédente, axée sur le facteur travail.

Tableau 3 : Formes basiques de la suraccumulation lors de la deuxième période (axe du capital fixe). Les biens capitaux sont différents, en valeur d’usage, des biens de consommation (finale).

  Consommation Épargne brute Investissements bruts Taux de profit
Déséquilibres de type sur-consommationniste La consommation effective est supérieure à celle anticipée (surconsommation) L’épargne effective est inférieure à l’épargne anticipée (sous-épargne) Les investissements effectifs sont inférieurs à ceux anticipés Le taux global de profit tend à baisser (crise)
Déséquilibres de type sous-consommationniste La consommation effective est inférieure à celle anticipée (sous-consommation) L’épargne effective est supérieure à celle anticipée (sur-épargne) Les investissements effectifs sont supérieurs à ceux anticipés Le taux de profit tend à baisser (crise)

Cela étant précisé, les approches sur-consommationnistes et sous-consommationnistes, ou encore la loi des débouchés et son contraire, auraient toujours coexisté depuis les débuts du capitalisme industriel. On les retrouverait réunies de manière bipolaire, de période en période. L’histoire de la théorie des crises montrerait que, tout au long des phases de la vie du capitalisme industriel, se reproduirait la combinaison de ces approches unilatérales et opposées, mais avec les différences que j’ai représentées à ma manière. Ces dernières seraient significatives du degré croissant de maturité technique du capitalisme développé.

— II-3- Ma deuxième remarque concerne le titre 3 de la première partie ainsi que la deuxième partie. Ces pages seront vraisemblablement considérées comme les plus intéressantes de tout l’ouvrage par le plus grand nombre de celles et ceux qui le liront attentivement. Je présume que ces personnes se diront : « Bon, j’ai lu ce que Boccara raconte sur Smith, Ricardo, Hayek et tutti quanti. Je n’y comprends à peu près rien. Il existe au moins une catégorie d’auteurs à la lecture desquels je vais m’accrocher, à savoir les auteurs marxistes, ou de référence marxiste, et même à Marx, dont chacun sait qu’il n’était pas marxiste ». Je trouve qu’un comportement de lecture de ce genre serait parfaitement sain. Je crains, malheureusement, qu’il ne soit illusoire.

Sans doute, ces textes sont-ils d’un abord plus simple que ceux concernant les auteurs classiques ou académiques, parce que Boccara y est manifestement plus à l’aise. Mais ils ne sont pas faciles pour autant. La « forme valeur de la marchandise », puis « la forme valeur d’échange des marchandises », puis « la forme marchandise capitaliste », puis « la forme capital » et, conjointement, « la forme marchandise de la force de travail », sont les clés théoriques basiques des problèmes en cause.

Boccara, en son temps, m’avait expliqué les mystères de la forme valeur de la marchandise et de son prolongement, la forme valeur d’échange. Je lui en suis reconnaissant, car je crois avoir mieux perçu, à partir de cette compréhension, le fonctionnement du capitalisme, quand bien même ces formes (valeur et valeur d’usage, puis valeur d’échange), telles qu’elles transparaissent du livre 1, chapitre 1, du Capital, sont propres au fonctionnement d’une société marchande et non d’une société marchande capitaliste. Incidemment, je signale que j’ai procédé par la suite à un exposé systématique de ces formes, et de certains de leurs prolongements possibles, dans un ouvrage publié en 1979 et rédigé avec mon collègue de l’époque, Jean Gadrey [14]. La compréhension de ces formes serait la base de la solution intellectuelle du mystère engendré par l’unilatéralité opposée des théories de la suraccumulation capitaliste. Je partage cette opinion théorique.

La dualité observable dans les théories des crises est explicable. Elle est le reflet de la contradiction constitutive de la réalité capitaliste. La difficulté dont témoigne, cependant, leur incohérence formelle provient de ce qu’elles n’utilisent pas les concepts permettant de penser cette dualité contradictoire dont elles sont la théorie. Je résume mon propos. La forme marchandise simple est la forme de la contradiction entre valeur et valeur d’usage (et non pas, comme on le dit souvent entre valeur d’usage et valeur d’échange). C’est ce qu’on peut appeler « la forme valeur » de la marchandise. La « forme valeur d’échange » des marchandises, à son tour, est le mode de solution de cette contradiction de base.

La forme valeur d’échange est, comme on dit, le développement de la forme valeur. C’est la modalité de solution de la contraction interne à la forme valeur, entre valeur et valeur d’usage. Comment s’opère cette solution ? Elle s’opère dans l’échange par le biais d’une confrontation directe entre les valeurs d’usage de plusieurs marchandises, mais sur le fondement indirect de confrontations entre les valeurs de ces marchandises. La forme valeur est forme de « la marchandise », la forme valeur d’échange est nécessairement forme valeur d’échange « des marchandises ». La forme valeur d’échange est la forme de la solution de la contradiction propre à la forme valeur. Cette solution est recherchée à travers la confrontation entre des valeurs d’usage. Elle est réglée, déterminée en dernière instance, par des confrontations entre valeurs.

La théorie marxiste de la marchandise est plus et autre chose que la théorie académique de la marchandise, parce qu’elle estime que, dans toute structure marchande, la confrontation sur le marché entre les valeurs d’usage nécessite le complément d’une confrontation entre des valeurs. La théorie marxiste de la marchandise est autre chose qu’une théorie de la valeur-travail (ricardienne) parce qu’elle estime que la confrontation entre valeurs des marchandises est insuffisante à rendre compte de la totalité de la réalité des marchandises. Il faut également inclure les valeurs d’usage dans le schéma.

Comme la société capitaliste peut être considérée comme la généralisation de ces formes fondamentales, primaires, basiques, que sont la forme valeur de la marchandise et la forme valeur d’échange des marchandises, le spectacle de l’économie capitaliste nous offre la vue de rapports entre valeurs d’usage, tendanciellement réglés par des rapports de valeur. Tout se passe, dans la société capitaliste, comme s’il existait simultanément des « petites marchandises » (ce que nous appelons ordinairement des marchandises), et une « grosse marchandise », la société. La suraccumulation capitaliste est le résultat du vaste échange qui se produit à chaque instant dans la société entre ce qu’elle produit globalement sous forme de biens et de services, avec l’ensemble des forces de travail, pour satisfaire un ensemble de besoins, et cela avec du capital analysable sous l’angle technique. Mais tous ces rapports globaux, que je viens d’identifier comme valeurs d’usage, parce qu’ils fonctionnent dans une société capitaliste sont réglés par des rapports de valeur, de manière cohérente, réciproque et articulée dans le temps. La contradiction vit et se développe dans le temps.

Pour être complet, il faudrait maintenant passer de ce rappel des formes de base, de leur généralisation sociale, aux théories sur les crises et montrer que le non-usage de ces formes de base pour expliquer le mouvement économique au niveau global, social, entraîne l’unilatéralité bi-polaire traquée par Boccara. Quatre problèmes, au moins, se font jour. Le premier est que les contradictions ne sont pas seulement opposition, elles sont également unité de leurs pôles contraires. Le deuxième est que les pôles contraires doivent être identifiés correctement. Le troisième résulte de ce que les contradictions considérées sont des emboîtements de contradictions. Le quatrième est que le fonctionnement concret de ces contradictions suppose un aller-retour permanent entre le niveau macroéconomique et celui des entreprises, aller-retour qui doit être lui-même expliqué. Cette structure complexe est difficile à démêler.

Cela dit, le mouvement ouvrier a lutté contre les effets des crises et parfois contre ses causes, même si ses membres n’en comprenaient pas complètement, ou pas du tout, ou pas dialectiquement la totalité dynamique. Il est certes préférable de savoir pourquoi on lutte et comment le faire. Pas de mouvement révolutionnaire sans théorie révolutionnaire, disait l’autre. Mais à celles et ceux que la lecture de ce livre pourrait décourager, je souhaite dire ici deux choses, pour autant que mon propos puisse les intéresser.

Je souhaite dire d’une part, que, de mon point de vue, Boccara a bien fait de se lancer dans cette aventure intellectuelle, même si je peux considérer que le résultat atteint est encore éloigné de la perfection. Il n’existe pas tant d’essais de ce genre sur le terrain de la théorie de Marx qu’on ne doive absolument l’encourager.

Je souhaite dire d’autre part, à l’auteur et à d’autres (peut-être surtout à l’éditeur), qui n’ont peut-être pas fait trop d’efforts de lecture et de travail éditorial préalables à la publication de cet ouvrage, qu’il n’a pas atteint son seuil de perfection (je parle du tome 1 et non du tome 2) tant dans la forme que dans le fond. Il y a encore du travail à accomplir pour en faire un produit vraiment fini, au plan non seulement de la pédagogie, de la représentation schématisées du raisonnement et plus généralement de la forme, mais également à celui de l’affinement des concepts, de la recherche d’une plus grande précision et simplicité dans l’énoncé (car la dialectique autorise parfois à boucler de manière faussement arrondie les cercles de la pensée), de la formalisation et des illustrations statistiques. De cet aboutissement, Boccara est certainement capable. Il doit le faire.

Le propos de Boccara est évidemment très abstrait et devrait être par lui très soigneusement explicité sous peine d’exister comme vocabulaire dont le lecteur pourrait penser qu’il n’a été égrené par son auteur que pour se faire plaisir. C’est un peu l’impression que donne son texte d’être, parfois, la quête complexe et jouissive de l’ajustement des pièces d’un très grand puzzle, où le maître de cérémonie trouverait enfin « le juste ajustement » [15].

 

à suivre ...
Mon point de vue sur « Théories sur les crises, la suraccumulation et la dévalorisation du Capital » de P. Boccara par Jean-Claude Delaunay (3/3)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article