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Réveil Communiste

La crise est (presque) finie, qu’on nous dit par Jean Gadrey

10 Octobre 2012 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Economie

sur changement de société (Marc Harpon)

source : le blog de Jean Gadrey, 18 septembre 2012

Jean Gadrey, 68 ans, est Professeur émérite d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques). Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

La crise de l’euro est (presque) finie : c’est le titre du billet de blog de Dominique Seux, rédacteur en chef – France et International aux “Echos”, hier 17 septembre. Le contenu du billet est plus nuancé que le titre (qui d’ailleurs a été changé depuis hier !), mais il commence ainsi : « Le pire est-il passé depuis que la Banque centrale européenne a déployé son bouclier anticrise il y a dix jours et que la Cour constitutionnelle allemande a donné son accord aux plans de sauvetage mercredi dernier ? »… « C’est une idée tentante et François Hollande et son proche et avisé ministre Michel Sapin y croient : l’horizon va se dégager et 2013 sera moins dur qu’on ne le croit »… et d’ailleurs « Les marchés croient à la fin de la crise financière ! New York est au plus haut depuis la fin 2007, les places européennes depuis un an et Paris depuis mars… Les taux italiens et espagnols ont baissé… ».

En écho aux Echos, l’édito du Monde des 16-17 septembre entonne le même air sur un mode de bulletin météo : « un petit coin de ciel bleu sur l’Europe ». En contradiction avec un autre titre, bien plus avisé, du supplément « géo&politique » du même jour : « la finance continue de danser sur un volcan », par Marc Roche, correspondant du Monde à Londres, bon observateur de la City et de ses errements persistants.

Je ne suis pas devin, mais je ne crois à aucun de ces diagnostics de début de fin de crise. Des coins de ciel bleus peuvent apparaître alors que la tempête se prépare, ou entre deux grains. Il est vrai qu’un mélange de ballon d’oxygène et de morphine peut soulager un organisme en phase terminale, mais dans le cas présent rien n’est réglé à moyen et long termes parce qu’aucune des décisions nécessaires n’a été prise.

C’est d’ailleurs l’analyse de Georges Soros, milliardaire et spéculateur, analyste informé de son « milieu », qui ne va toutefois pas jusqu’à critiquer la démesure des inégalités ou à préconiser la socialisation des banques. Il a écrit cet été un long article, un peu actualisé en septembre : The Tragedy of the European Union and How to Resolve It

Il nous explique notamment ceci (sur la base d’arguments historiques convaincants sur les impasses de la mise en place de l’euro, doté d’une banque centrale, mais sans Trésor public) : on ne sortira pas de la crise en Europe sans engager un bras de fer avec les dirigeants allemands actuels, qui refusent les mesures de fond et se contentent d’accepter, du bout des lèvres, des mesures de soulagement transitoire, en étant obsédés par l’austérité à imposer aux « fautifs ». Dans la première version de son texte, il comptait sur F. Hollande pour faire vraiment pression…

Extraits : « Developed countries that control their own currency have no reason to default; they can always print money. Their currency may depreciate in value, but the risk of default is practically nonexistent. By contrast, less developed countries that borrow in a foreign currency have to pay premiums that reflect the risk of default. To make matters worse, financial markets can actually drive such countries toward default through “bear raids”: short-selling the bonds of these countries, driving their cost of borrowing higher, and reinforcing the fear of impending default…. [Soros connait bien, il a gagné des milliards comme cela]

… When the euro was introduced, government bonds were treated as riskless… But… late in 2009, when the newly elected Greek government announced that the previous government had cheated and the deficit exceeded 12 percent of GDP, the financial markets began to realize that government bonds, which had been considered riskless, carried significant risks and could actually default. When they finally discovered it, risk premiums in the form of higher yields that governments had to offer so as to sell their bonds rose dramatically. This rendered commercial banks whose balance sheets were loaded with those bonds potentially insolvent. That created both a sovereign debt problem and a banking problem, which are linked together in a reflexive feedback loop. These are the two main components of the crisis confronting Europe today.”

THERE IS A CLOSE PARALLEL BETWEEN THE EURO CRISIS AND THE INTERNATIONAL BANKING CRISIS OF 1982. Then the IMF and the international banking authorities saved the international banking system by lending just enough money to the heavily indebted countries to enable them to avoid default but at the cost of pushing them into a lasting depression. Latin America suffered a lost decade.

TODAY GERMANY IS PLAYING THE SAME ROLE AS THE IMF DID THEN. The details differ, but the effect is the same. The creditors are in effect shifting the whole burden of adjustment onto the debtor countries and avoiding their own responsibility for the imbalances. Interestingly, the terms “center,” or “core,” and “periphery” have crept into usage almost unnoticed, although it is obviously inappropriate to describe Italy and Spain as periphery countries. In effect, however, THE INTRODUCTION OF THE EURO RELEGATED SOME MEMBER STATES TO THE STATUS OF LESS DEVELOPED COUNTRIES without either the European authorities or the member countries realizing it. In retrospect, that is the root cause of the euro crisis.”

Fin de citation. Belle analyse de l’écrasante responsabilité des états dominants en Europe depuis la création de l’euro, mais curieuse évacuation des responsabilités des acteurs de la finance spéculative, organiquement liés aux principaux dirigeants politiques de cette époque. Mais il est vrai que la finance ne peut jouer qu’aux jeux que les décisions politiques lui attribuent.

Pour en revenir aux mesures Draghi (voir l’excellente analyse d’Attac), elles ne seront au mieux qu’un ballon d’oxygène transitoire. Il est vrai que le transitoire de ce type plait beaucoup à la Bourse. Le temps d’un retournement. Les taux d’intérêt des emprunts des pays du sud de l’Europe restent à des niveaux insoutenables. Les plans d’austérité partout, avec des degrés de gravité variables, nous tirent tous vers le bas, avec pour le moment une fracture grandissante entre deux groupes de pays. La BCE « sous influence allemande » refuse tout ce qui ressemblerait à des prêts directs à taux presque nuls pour des Etats qui sont en grande difficulté DU FAIT DE LA SPECULATION. Et je ne parle ni des paradis fiscaux toujours aussi paradisiaques (voir une note récente de la « Paris School of Economics », The end of bank secrecy ?, accessible en ligne), ni des inégalités qui poursuivent leur progression partout, ni de l’approfondissement de la crise écologique qui fait pourtant partie du paysage et des facteurs de crise.

Allez, une dernière nouvelle pour la route. Les dirigeants espagnols et ceux des régions qui rivalisent dans la démesure ont un plan de sortie de crise. Je vous le donne en mille : « Le gouvernement mise sur un mégaprojet de casinos ([près de Madrid] pour recréer de l’emploi » !!! (Le Monde, géo & politique, 16-17 septembre). Pour ne pas être en reste, la Catalogne, endettée jusqu’au cou, planche sur un autre mégamachin à 5 milliards d’euros : six parcs thématiques, le « Barcelone world ».

L’économie de casino comme solution à la crise. Il fallait y penser. Ce qui est (presque) certain, c’est qu’aucun de ces « grands projets inutiles » (et nuisibles) ne verra le jour. Mais on se demande quand même quel niveau de dégradation économique et sociale il faudrait atteindre pour que s’effondre ce « logiciel » libéral-croissanciste, évidemment lié aux grands intérêts privés, et pour que s’impose celui des millions de « petits projets utiles » dont l’Europe aurait besoin, financés solidairement en dehors de toute menace spéculative, et bénéficiant de priorités politiques

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