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Réveil Communiste

K. Marx – F. Engels et Lincoln : dossier établi par D Bleitrach à l'occasion de la sortie du film de Spielberg

11 Mars 2013 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Front historique

Sur le blog de Danielle Bleitrach :

by histoireetsociete

abraham-lincoln-picture[1]A l'occasion de la sortie du film  sur Lincoln, les projecteurs ont été braqués sur cette grande figure.  Karl Marx et Engels ont consacré beaucoup d'articles à la guerre civile américaine. Mais ils se sont également adressé directement à celui-ci pour lui apporter le soutien de l'AIT.

A.I.T. : À ABRAHAM LINCOLN, PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE
Der Social-Demokrat, 30 décembre 1864.

Monsieur,

Nous complimentons le peuple américain à l'occasion de votre réélection, à une forte majorité [1].

Si la résistance au pouvoir des esclavagistes a été le mot d'ordre modéré de votre première élection, le cri de guerre triomphal de votre réélection est : mort à l'esclavage !

Depuis le début de la lutte titanesque que mène l'Amérique, les ouvriers d'Europe sentent instinctivement que le sort de leur classe dépend de la bannière étoilée. La lutte pour les territoires qui inaugura la terrible épopée, ne devait-elle pas décider si la terre vierge de zones immenses devait être fécondée par le travail de l'émigrant, ou souillée par le fouet du gardien d'esclaves ?

Lorsque l'oligarchie des trois cent mille esclavagistes osa, pour la première fois dans les annales du monde, inscrire le mot esclavage sur le drapeau de la rébellion armée; lorsque à l'endroit même où, un siècle plus tôt, l'idée d'une grande république démocratique naquit en même temps que la première déclaration des droits de l'homme [2] qui ensemble donnèrent la première impulsion à la révolution européenne du XVIII° siècle - lorsque à cet endroit la contre-révolution se glorifia, avec une violence systématique, de renverser « les idées dominantes de l'époque de formation de la vieille Constitution » et présenta « l'esclavage comme une institution bénéfique, voire comme la seule solution au grand problème des rapports, entre travail et capital », en proclamant cyniquement que le droit de propriété sur l'homme représentait la pierre angulaire de l'édifice nouveau [3] - alors les classes ouvrières d'Europe comprirent aussitôt, et avant même que l'adhésion fanatique des classes supérieures à la cause des confédérés ne les en eût prévenues, que la rébellion des esclavagistes sonnait le tocsin pour une croisade générale de la propriété contre le travail et que, pour les hommes du travail, le combat de géant livré outre-Atlantique ne mettait pas seulement en jeu leurs espérances en l'avenir, mais encore leurs conquêtes passées. C'est pourquoi, ils supportèrent toujours avec patience les souffrances que leur imposa la crise du coton [4] et s'opposèrent avec vigueur à l'intervention en faveur de l'esclavagisme que préparaient les classes supérieures et « cultivées », et un peu partout en Europe contribuèrent de leur sang à la bonne cause.

Tant que les travailleurs, le véritable pouvoir politique du Nord permirent à l'esclavage de souiller leur propre République; tant qu'ils se glorifièrent de jouir - par rapport aux Noirs qui, avaient un maître et étaient vendus sans être consultés - du privilège d'être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron, ils furent incapables de combattre pour la véritable émancipation du travail ou d'appuyer la lutte émancipatrice de leurs frères européens [5].

Les ouvriers d'Europe sont persuadés que si la guerre d'Indépendance américaine a inauguré l'époque nouvelle de l'essor des classes bourgeoises, la guerre anti-esclavagiste américaine a inauguré l'époque nouvelle de l'essor des classes ouvrières. Elles considèrent comme l'annonce de l'ère nouvelle que le sort ait désigné Abraham Lincoln, l'énergique et courageux fils de la classe travailleuse, pour conduire son pays dans la lutte sans égale pour l'affranchissement d'une race enchaînée et pour la reconstruction d'un monde social.

Signé au nom de l'Association internationale des travailleurs par le Conseil central [6].


RÉPONSE DE L'AMBASSADEUR AMÉRICAIN À L'ADRESSE DE L'ASSOCIATION INTERNATIONALE DES TRAVAILLEURS
Times, 6 février 1865 [7]

Au Directeur du Times

Monsieur,

Il y a quelques semaines, le Conseil central de l’Association nommée ci-dessus a envoyé à M. Lincoln une adresse de félicitation. Cette adresse fut transmise par le canal de la légation des États-Unis, et vous trouverez ci-dessous la réponse qui lui parvînt. Vous m'obligerez en la publiant.

Avec mes respects,

W.R. Cremer.

Légation des États-Unis,

Londres, le 31 janvier.

Monsieur,

On me demande de vous informer que le président des États-Unis a bien reçu l'adresse du Conseil central de votre association, transmise par notre légation. Dans la mesure où les sentiments - qui y sont exprimés ont un caractère personnel, il les accepte, en souhaitant sincèrement et de tout cœur pouvoir se montrer digne de la confiance que ses concitoyens et tant d'amis de l'humanité et du progrès de par le monde entier lui ont récemment accordée. Le gouvernement des États-Unis se rend parfaitement compte que sa politique n'est pas, ou ne pourrait pas être, réactionnaire, mais en même temps il s'en tient à la ligne qu'il a adoptée au début, c'est-à-dire qu'il s'abstient partout d'une politique expansionniste et d'interventions illégales. Il s'efforce de rendre une égale et exacte justice à tous les États et à tous les hommes, et compte sur les résultats bénéfiques de cet effort pour être soutenu à l'intérieur et jouir du respect et de la bonne volonté du monde. Les nations n'existent pas pour elles-mêmes, mais pour promouvoir le bien-être et le bonheur de l'humanité, en entretenant des relations exemplaires de bonne volonté. C'est dans ce cadre que les États-Unis considèrent que, dans le conflit actuel contre les rebelles esclavagistes, leur cause est celle-là même de la nature humaine, et ils tirent un nouvel encouragement à persévérer, du témoignage que leur donnent les ouvriers d'Europe, que cette attitude nationale jouit de leur approbation éclairée et de leurs sympathies véritables.

J'ai l'honneur, d'être, Monsieur, votre humble serviteur.

Charles Francis Adam.

M. W. R. Cremer, secrétaire général honoraire de l'Association internationale des travailleurs. 18, Greek Street, W.


Notes

[1] À propos de la rédaction de cette adresse, cf. Marx à Engels, le 2 décembre 1862. l. c., tome VIII, p. 114. Il serait évidemment abusif d'étendre cet éloge de Marx à tous les présidents des États-Unis. Marx vise en effet, à féliciter Lincoln pour son action anti-esclavagiste, qui permit de passer de la première phase de la guerre civile (plan constitutionnel de la sauvegarde de l'Union) au plan révolutionnaire pour l'abolition de l'esclavage des Noirs. (N. d. T.)

[2] Le 4 juillet 1776, les délégués des treize colonies anglaises d'Amérique du Nord proclamèrent l'indépendance, au Congrès de Philadelphie. Ils créèrent une république indépendante, après avoir fait sécession de l'Angleterre. Même si la proclamation des droits de l'homme et du citoyen correspond à un grand pas en avant de l'histoire - par rapport au régime antérieur à la révolution bourgeoise - elle n'est pas une conquête définitive, ni même une libération véritable. On le voit au simple fait que cette proclamation laissait subsister l'esclavage d'une fraction considérable de la population. Marx en a fait la critique dans la Question juive, dès 1844, du point de vue de l'émancipation totale de la révolution socialiste. Cf. à propos de la question noire : « Le foyer du racisme moderne : c'est le capital (aux USA : le Nord, et non le Sud) », in Fil du Temps, N° 1, pp. 77-79.

[3] Cf. discours de Bright, le 19.12.1862, à Birmingham.

[4] En Angleterre, aucune classe ne souffrit davantage des conséquences de la crise cotonnière que le prolétariat : Cf. par exemple les articles de Marx : « La misère ouvrière en Angleterre » et « La misère des ouvriers du coton », in : Die Presse, 27 septembre et 4 octobre 1862. Pour les ouvriers anglais, et tout spécialement ceux qui travaillaient dans l'industrie textile, la pénurie du textile signifiait le chômage, ou, dans le meilleur des cas, le chômage partiel. En 1862, les trois cinquièmes de l'industrie textile furent arrêtés en Angleterre, et soixante-quinze pour cent des ouvriers du textile furent touchés par le chômage qui dura plus de deux ans. Par exemple, à Stockport, six mille salariés étaient sans travail, six raille autres employés partiellement, et cinq mille travaillaient à plein temps. En novembre 1862, 35,9 % de la population de Glossopp étaient assistés ou vivaient de la charité publique.

[5] Dans la Misère de la Philosophie, Marx s'en prend à Proudhon qui, dans toute catégorie économique, s'efforce de séparer le bon côté du mauvais, afin de ne retenir que le bon. Or, dit Marx, « ce qui constitue le mouvement dialectique, c'est précisément la coexistence de deux côtés contradictoires, leur lutte et leur fusion en une catégorie nouvelle : rien qu'à poser le problème d'éliminer le mauvais côté, on coupe court au mouvement dialectique ». C'est ainsi que, dès 1847, Marx montre que la lutte féconde entre l'esclavage et le travail libre donne naissance à une catégorie nouvelle : le travail salarié (libre et forcé), qui permet l'industrialisation à une échelle immense et la lutte pour le socialisme, Cf. Misère de la Philosophie, chap. II, §2, 4° observation.

[6] Suit la liste des signataires, responsables de l'A.I.T. (N. d. T.)

[7] À propos de la réaction de Marx à la réponse de Lincoln, cf. Marx à Engels, des 6 et 10 février 1865, I.c., vol. VIII, pp. 144, 152. Marx est visiblement satisfait que Lincoln ait été sensible à l'appui donné aux forces révolutionnaires américaines par les classes ouvrières anglaises et Marx et Engels. On sait que Lassalle, grand agitateur politique, ne s'intéressa en rien à la guerre civile américaine (et Marx le note dans sa lettre du 10 février 1865). Il est caractéristique de la méthode marxiste que l'intérêt va, non pas au succès populaire immédiat, mais aux événements fondamentaux et révolutionnaires qui influencent l'évolution sociale générale, en essayant d'y intervenir pratiquement avec les forces disponibles à chaque fois. (N. d. T.)

CE QUE «LINCOLN» NE DIT PAS par Vicenç Navarro

by histoireetsociete
Vincenç Navarro: «Lincoln n’était pas marxiste. Il souhaitait non pas éradiquer le capitalisme, mais corriger l’immense déséquilibre entre capital et travail inhérent à ce système.»
20TH CENTURY FOX

HISTOIRE • A l’occasion de la sortie en salle du film «Lincoln», le politologue Vincenç Navarro montre en quoi l’adaptation de Steven Spielberg est infidèle à l’histoire des Etats-Unis. Une question d’orientation idéologique et culturelle.

Qui sait que le seizième président des Etats-Unis fut très proche des idées socialistes et des revendications du mouvement ouvrier? Et qu’il liait indissociablement la question de l’abolition de l’esclavage à celle de l’émancipation de la classe ouvrière tout entière? On verra en quoi l’adaptation de Steven Spielberg déforme l’histoire, et les raisons idéologiques et culturelles de ce parti pris.

Le film Lincoln, produit et dirigé par l’un des réalisateurs les plus connus des Etats-Unis, Steven Spielberg, a provoqué un regain d’intérêt pour la figure d’Abraham Lincoln. Un président qui, comme Franklin D. Roosevelt, a marqué la culture étasunienne et l’imaginaire collectif. Ce personnage politique fait figure de garant de l’unité du pays après la défaite des Confédérés qui aspiraient à la sécession des Etats du Sud vis-à-vis de l’Etat fédéral. Il s’est également distingué dans l’histoire des Etats-Unis en abolissant l’esclavage et en offrant la liberté et la citoyenneté aux descendants des immigrés d’origine africaine, à savoir à la population noire dite «afro-américaine».

Lincoln a également été le fondateur du Parti républicain. Un parti qui, à l’origine, n’avait pas grand chose à voir avec la formation actuelle, fortement influencée par un mouvement – le Tea Party – chauvin, raciste et particulièrement réactionnaire, derrière lequel se cachent des intérêts économiques et financiers déterminés à éliminer l’influence du gouvernement fédéral sur la vie économique, sociale et politique du pays.

Le Parti républicain du président Lincoln était au contraire une organisation fédéraliste qui considérait le gouvernement central comme le garant des droits humains. Parmi ces derniers, c’est l’émancipation des esclaves, thème majeur de Lincoln, qui fut le principal cheval de bataille du président. L’abolition de l’esclavage permit aux individus asservis d’acquérir le statut de travailleurs propriétaires de leur propre travail.

Mais Lincoln, avant même de devenir président, considérait d’autres conquêtes sociales comme faisant partie des droits humains. Parmi elles, le droit du monde du travail à contrôler non seulement son travail, mais aussi le produit de son travail. Le droit à l’émancipation des esclaves transforma ces derniers en individus libres salariés, unis par des liens fraternels avec les autres membres de la classe laborieuse, indépendamment de la couleur de leur peau. L’ambition de rendre l’esclave libre et celle de faire du travailleur, blanc ou noir, le maître de son travail et du produit de son travail étaient aussi révolutionnaires l’une que l’autre.

[...] Lincoln tenait à ces deux aspects de l’émancipation. Or le second est totalement absent dans le film. Il est ignoré. J’utilise délibérément le terme «ignoré» plutôt qu’«occulté», car il est tout à fait possible que les auteurs du film, ou du livre dont il s’inspire, ne connaissent même pas la véritable histoire d’Abraham Lincoln. La guerre froide, qui perdure dans le monde culturel – y compris universitaire – des Etats-Unis et la domination écrasante de ce que l’on nomme là-bas la corporate class (la classe des propriétaires et des fondés de pouvoir du grand capital) sur la vie non seulement économique, mais aussi civique et culturelle, explique que l’histoire officielle des Etats-Unis enseignée à l’école et dans les universités soit fortement biaisée. Elle est purifiée de toute «contamination» idéologique liée au mouvement ouvrier, qu’il s’agisse du socialisme, du communisme ou de l’anarchisme.

La vaste majorité des étudiants américains, y compris ceux des universités les plus prestigieuses, ignorent que la fête du 1er Mai, célébrée à travers le monde en tant que Journée mondiale du travail, rend hommage aux syndicalistes américains morts en défendant la journée de huit heures (au lieu de douze) [...]. Or aux Etats-Unis, le 1er Mai, outre qu’il n’est pas férié, est le jour dit de la loi et de l’ordre – Law and Order Day 1 [...].

Lincoln, lorsqu’il était membre de la Chambre des représentants de son Etat (l’Illinois), sympathisait avec les revendications socialistes du mouvement ouvrier, non seulement américain, mais aussi international. Pour lui, le droit des travailleurs à contrôler le produit de leur travail était un droit humain, ce qui constituait à l’époque – et encore aujourd’hui – une position tout à fait révolutionnaire. Or ni le film ni la culture dominante aux Etats-Unis n’en font état [...].

En réalité, Lincoln considérait l’esclavage comme la domination suprême du capital sur le travail. Son opposition aux structures de pouvoir des Etats du Sud s’expliquait justement par le fait qu’elles représentaient pour lui les piliers d’un régime économique fondé sur l’exploitation absolue des travailleurs. Il voyait ainsi dans l’abolition de l’esclavage la libération non seulement de la population noire, mais de tous les travailleurs, y compris ceux appartenant à la classe laborieuse blanche, dont le racisme allait selon lui à l’encontre de ses propres intérêts.

Pour Lincoln, «le travail précède le capital. Le capital est seulement le fruit du travail et il n’aurait jamais pu exister si le monde du travail n’avait tout d’abord existé. Le travail est supérieur au capital et mérite donc une plus grande considération (...). Dans la situation actuelle, c’est le capital qui détient tout le pouvoir et il faut renverser ce déséquilibre». Il n’aura pas échappé aux lecteurs des écrits de Karl Marx, contemporain d’Abraham Lincoln, que certaines de ces phrases sont très proches de celles utilisées par le penseur allemand dans son analyse de la relation capital/travail au sein d’un système capitaliste.

Nombre de lecteurs seront en revanche surpris d’apprendre que l’œuvre de Karl Marx a influencé Abraham Lincoln, comme le montre le journaliste et écrivain John Nichols dans son excellent article intitulé «Reading Karl Marx with Abraham Lincoln Utopian socialists, German communists and other republicans», publié dans Political Affairs (27 novembre 2012) et dont sont extraites les citations et la plupart des éléments figurant dans le présent article.

Les écrits de Karl Marx étaient connus des intellectuels, tel Lincoln, qui se montraient très critiques vis-à-vis de la situation politique et économique des Etats-Unis. Marx écrivait régulièrement dans The New York Tribune, le journal intellectuel le plus influent dans le pays à cette époque. Son directeur, Horace Greeley, se considérait comme socialiste. [...]

The New York Tribune comptait d’ailleurs parmi ses collaborateurs un grand nombre de militants allemands qui avaient fui les persécutions pratiquées dans leur pays d’origine. Il s’agissait à l’époque d’une Allemagne fortement agitée, avec la naissance d’un mouvement ouvrier remettant en cause l’ordre économique existant. Certains de ces immigrés allemands (connus aux Etats-Unis, à cette époque, sous le nom de «Républicains rouges») luttèrent ensuite au côté des troupes fédérales commandées par le président Lincoln pendant la guerre de Sécession.

Greeley et Lincoln étaient amis. [...] Ce fut d’ailleurs Greeley qui lui conseilla de se porter candidat à la présidence. [...] Lors de sa campagne électorale, Lincoln proposa à plusieurs «Républicains rouges» d’intégrer son équipe. Auparavant déjà, en tant que membre du Congrès représentant les citoyens de Springfield, dans l’Etat de l’Illinois, il s’était fréquemment montré solidaire des mouvements révolutionnaires d’Europe, en particulier de Hongrie, en signant des documents témoignant de son soutien.

Loin d’être fortuite, la connaissance qu’avait Lincoln des traditions révolutionnaires de l’époque résultait de sa sympathie pour le mouvement ouvrier international et ses institutions. Il encouragea ainsi les travailleurs des Etats-Unis à organiser et à mettre sur pied des syndicats, y compris au cours de son mandat de président, ce qui explique qu’il fut nommé membre honoraire de plusieurs d’entre eux. Aux syndicats de New York, il déclara: «Vous avez compris mieux que quiconque que la lutte contre l’esclavage vise à émanciper le monde du travail, c’est-à-dire tous les travailleurs. La libération des esclaves du Sud et celle des travailleurs du Nord ne sont qu’un seul et même combat». [...]

Dans leurs textes, Marx comme Engels relatèrent avec enthousiasme la campagne de Lincoln au moment où tous deux préparaient la Première Internationale ouvrière. Au cours de l’une des sessions, ils proposèrent d’ailleurs à l’Internationale d’envoyer une lettre au président Lincoln afin de le féliciter pour son attitude et sa position. Dans cette lettre, la Première Internationale félicitait le peuple des Etats-Unis et son président pour avoir, en abolissant l’esclavage, favorisé l’émancipation de l’ensemble de la classe laborieuse, non seulement étatsunienne, mais aussi mondiale.

Dans sa réponse, Lincoln [...] affirma qu’il faisait grand cas du soutien des travailleurs du monde entier à ses politiques. Son ton cordial ne manqua pas de provoquer une certaine panique parmi les membres de l’Establishment économique, financier et politique des deux côtés de l’Atlantique.

Au niveau international, il semblait évident que, comme l’indiqua ultérieurement le dirigeant socialiste américain Eugene Victor Debs au cours de sa propre campagne électorale, «Lincoln avait été un révolutionnaire et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Parti républicain avait assumé par le passé une tonalité rouge».

Il va sans dire qu’aucun de ces éléments n’est relaté dans le film Lincoln, et qu’ils restent peu connus aux Etats-Unis. [...] Pour saisir le personnage de Lincoln, il est indispensable de comprendre l’époque et le contexte dans lesquels il a vécu.

Lincoln n’était pas marxiste, terme utilisé à l’excès dans l’historiographie et dénoncé par Marx lui-même. Il souhaitait non pas éradiquer le capitalisme, mais corriger l’immense déséquilibre entre capital et travail inhérent à ce système. Reste qu’il fut sans aucun doute fortement influencé par Marx et par d’autres penseurs socialistes avec lesquels il partagea des désirs immédiats, affichant une sympathie pour leurs opinions et adoptant une position très radicale dans son engagement démocratique. En ignorant ces faits, le film Lincoln déforme ainsi l’histoire.

[...] De plus, les vifs débats qui animaient les gauches européennes avaient cours également dans les cercles progressistes des Etats-Unis. En réalité, ce sont les socialistes utopiques allemands, dont une grande partie s’était réfugiée dans l’Illinois après avoir fui la répression européenne, qui eurent le plus d’influence sur Lincoln.

Le communalisme qui caractérisait ces socialistes influença la conception de la démocratie de Lincoln. Il la considérait comme la conduite des institutions politiques par le peuple, un peuple dont les classes populaires constituaient la majorité.

Sa célèbre formule «La démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple» – devenue une magnifique maxime démocratique connue dans le monde entier – pointe sans équivoque l’impossibilité de faire triompher une démocratie du peuple – et pour le peuple – si elle n’est pas mise en œuvre par le peuple lui-même.

C’est pourquoi Lincoln voyait dans l’émancipation des esclaves et des travailleurs des éléments indispensables à cette démocratisation. Sa vision de l’égalité était nécessairement en contradiction avec la domination des institutions politiques par le capital. [...]

Je répète qu’aucun de ces faits n’est relaté dans le film. Après tout, Spielberg n’est pas Pontecorvo, et le climat intellectuel aux Etats-Unis porte encore les stigmates de la guerre froide. «Socialisme» demeure un terme négativement connoté dans l’establishment culturel du pays. Et, sur les terres de Lincoln, le projet démocratique qu’il avait rêvé n’est jamais devenu réalité, du fait de l’influence considérable du pouvoir du capital sur les institutions démocratiques, une influence qui a muselé l’expression démocratique aux Etats-Unis.

Terrible ironie de l’histoire: le Parti républicain est devenu l’instrument politique le plus agressif au service du capital. [...] I

  • 1. Lire A People’s History of the United States, de Howard Zinn.

* Professeur de sciences politiques et de politiques publiques à l’Université Pompeu Fabra (Barcelone) et à l’Université John Hopkins (Baltimore, Etats-Unis). Cet article a été publié en espagnol sur le blog publico.es Version intégrale en français (trad: Frédérique Rey) sur Mémoire des Luttes: www.medelu.org/Ce-que-le-film-Lincoln-ne-dit-pas Complément d’analyse par l’auteur: www.medelu.org/Ce-que-le-film-Lincoln-ne-dit-pas,1328

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