Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Réveil Communiste

Journalisme et fétichisme : les « marchés financiers », sur Acrimed

19 Juin 2010 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Ce que dit la presse

Remarqué par Jean Lévy sur son blog, excellent article critique du journalisme économique et de son langage :

Publié le 25 mai 2010 par Mathias Reymond

Crises financières, déficits budgétaires, inquiétudes européennes, rigueur… L’agitation dans les pages économiques de la presse écrite est révélatrice de la manière dont les questions économiques et sociales sont traitées par les médias. Entre humanisation des marchés et légitimation du discours libéral, retour sur quinze jours de frénésie médiatique et de langue automatique.

C’est bien connu, l’inquiétude caractérise les marchés financiers en temps de crise. Ils sont même de nature très anxieuse comme le dévoile Les Échos (6 mai 2010) : « les marchés financiers ont, de nouveau, fait preuve d’une grande fébrilité , hier, devant les risques de contagion de la crise grecque. » On découvre plus loin que ce sont « les bourses européennes qui ont accusé le coup  », ou encore que « les marchés ont tremblé  » (Le Figaro, 5 mai). « À Bruxelles, explique tout simplement Le Monde, on a conscience du danger lié à la nervosité du marché  » (6 mai). En effet, « le spectre de la faillite d’un pays européen reste une source d’angoisse pour les marchés » s’inquiète Le Monde (16 mai).

On l’aura compris, l’agitation n’a pas lieu sur les marchés financiers, mais ce sont les marchés financiers qui sont eux-mêmes agités…

Humanisation des marchés

Entités floues, « les marchés financiers » peuvent pourtant être aussi agressifs que les clients d’un grand magasin à l’heure de l’ouverture des soldes : «  Violemment bousculée par les marchés financiers (…), l’Europe a donné un sacré coup de rein le week-end dernier. » (Le Monde, éditorial du 14 mai). Pis, ils exercent une pression intolérable sur les chefs d’État : «  Acculés par des marchés financiers prêts à parier sur l’effondrement de la zone euro, les dirigeants européens ont réussi » (L’Express, 12 mai).

Plus surprenant : les marchés pensent. Certes, ils ne sont pas aussi compétents que les experts qui les scrutent, mais ont quelques opinions qu’ils défendent avec aplomb. Par exemple, ils « n’ont pas été convaincus par le plan de sauvetage » rappelle Le Monde (6 mai). Rebelles, «  les marchés ont manifesté leur défiance à l’égard de la monnaie unique » (Id.) Comme le remarque Le Figaro, « les marchés doutent de l’Europe » (5 mai). Et ces penseurs dubitatifs sont aussi imaginatifs : « à la moindre étincelle, les marchés imaginent le pire. » (Le Monde, 6 mai). Etc.

Mieux, il leur arrive même de présenter de véritables revendications : « La zone euro a besoin de réformes de structures. (…) C’est ce signe-là, politique, que les marchés attendent  » (Id.) Mais il faut rester attentif car leur humeur est parfois versatile : « Les marchés [sont] euphoriques après le plan européen » annonce Le Figaro Économie (11 mai), alors que pour Patrick Artus, dans Le Monde (16 mai), « les marchés sont, pour une fois, raisonnables . » Toutefois, regrette Les Échos, une nouvelle « prévision a déçu les marchés financiers, pourtant choyés avec la progression du dividende » (19 mai). En définitive, « le marché a pointé le manque de cohésion européenne » (Les Échos, 20 mai).

Joueuses, « les bourses mondiales se font peur  » (Le Figaro, 5 mai). Sportifs, « les marchés ont plongé en fin de semaine. » (Journal du Dimanche, 16 mai). Spéléologues, « les marchés financiers s’engouffrent dans les failles de la zone euro » (La Croix, 19 mai). Mais ils manquent de sang-froid : lorsque « l’Europe perd la boussole, les marchés s’affolent  » (Libération, 6 mai). En d’autres termes, les marchés financiers se comportent comme des êtres humains, à la fois réfléchis et passionnés.

Légitimation du discours économique

En décrivant les marchés ainsi - comme des sujets individuels et vivants [1] qui pensent, s’inquiètent, attendent ou raisonnent -, les journalistes qui ont recours à ces discours contribuent à faire disparaître les véritables acteurs qui font exister ces marchés, à savoir les spéculateurs et les banquiers. On oublierait presque que des individus – des êtres humains, oui ! – s’affolent sur les places boursières du monde entier.

Mais surtout, cette sémantique efface les structures réelles dans lesquelles s’ébattent justement les acteurs… qui eux pensent, s’inquiètent, attendent et raisonnent (pour de vrai). Les formulations qui personnalisent et humanisent les marchés financiers en tant que tels concourent à la légitimation du discours économique dominant [2] : le marché est, et l’on ne peut rien y faire. Il est devenu une entité dotée d’une vie propre et souveraine, aussi immuable qu’une divinité. Mais à visage humain : il fait partie de notre vie, c’est un voisin, un ami. « Il est comme nous », disent en substance les journalistes, puisqu’il pense, s’inquiète, attend et raisonne.

Ce n’est pas le retour en France de Clotilde Reiss ou l’état de santé du mollet de William Gallas qui changeront la donne. La crise financière occupe le devant de la scène médiatique depuis de nombreuses semaines, et la presse, quand elle s’exprime de la sorte, plutôt que de décrire les structures et de nommer les acteurs, préfère présenter les défaillances économiques comme des soubresauts d’une entité autonome et sacrée, dotée d’une volonté indépendante.

Ce fétichisme humanise et sacralise un ordre soustrait à l’action des hommes qui, du même coup, sont sommés de s’y soumettre. Dans une formule restée célèbre, Alain Minc avait tranché : « La réalité économique, c’est comme la loi de la pesanteur. Jusqu’à nouvel ordre, on ne s’est pas émancipé de la loi de Newton. » Ainsi, quand la pensée de marché s’épanche sur les pensées du marché, c’est pour entretenir l’illusion que la domination capitaliste est éternelle et que les luttes sont vaines. Le journalisme dominant concourt, jusque dans ses phrases toutes faites, à entretenir ces illusions.

Mathias Reymond

Nota bene  : À noter que Le Monde daté du 22 mai 2010 tente de prendre à contrepied ce fétichisme. Dans un article titré : « Qui sont les "marchés" ? », on peut lire notamment : « Qui sont ces "marchés" qui semblent à même de décider du sort de nos économies, de fragiliser des États après avoir mis à mal les banques ? » et Le Monde répond en nommant justement les acteurs et les structures. Avant de céder... Alors que les guillemets qui entourent le mot "marché" étaient de rigueur au début de l’article, ils s’effacent progressivement. En fin d’article on découvre des phrases du type : « Les marchés ont-ils dévié de leur trajectoire ? » et on apprend que d’après Patrick Artus, « les marchés sont devenus malsains »

Notes

[1] Et non comme les sujets grammaticaux des verbes qui décrivent ce que font les acteurs effectifs sur les marchés.

[2] À ce sujet, lire ici-même « La construction de l’opinion économique par les médias ».

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

GQ 19/06/2010 11:02



Gazette d'@rrêt sur images, n°130


Mais non, ce n'est pas encore fait ! Surtout, ne croyez pas le matraquage des journaux et des télés : le recul de l'âge légal de la retraite n'est encore aujourd'hui qu'une
simple intention du gouvernement. Cette mesure n'est ni économiquement évidente, comme nous vous
l'avons expliqué (1), ni politiquement inéluctable. Il reste possible de s'y opposer et de la combattre. Mais encore faut-il prendre la mesure de l'extraordinaire campagne de conditionnement,
qui a abouti à présenter la retraite à 60 ans comme un "tabou", qu'il faudrait "faire sauter". Nous avons donc invité un des plus fervents partisans de la retraite à 60 ans,
l'inspecteur du travail socialiste Gérard Filoche, un des rares aujourd'hui à oser lancer carrément, sur un plateau de tél&eac ute;vision, "qu'il n'y a pas de problème de financement des
retraites en France". Evidemment, cette thèse est tellement à contre-courant qu'elle est difficile à expliquer. Et la solution Filoche suppose un total changement de système économique :
c'est le mérite de l'âpre débat avec un journaliste de L'Expansion, Emmanuel Lechypre, que d'amener Filoche à le préciser, dans une discussion qui s'échappe du terrain des retraites, pour aller
fureter du côté de l'emploi, des heures supplémentaires, et de la privatisation de l'énergie. Eh oui : l'économie est un tout. Notre émission est ici (2). Ses meilleurs moments sont là (3).



GQ 28/05/2010 18:48



ACRIMED


"Acrimed | Action Critique Médias"


 (http://www.acrimed.org).


 


Bonjour



Voici la lettre d'information du site "Acrimed"


 


Cette lettre recense les articles parus sur notre site entre le 17 et le 23 mai 2010.
 


N'hésitez pas à copier/coller et à transmettre tout ou partie des informations contenues dans ce message à celles et ceux qui
pourraient être intéressés.



Nous écrire, nous contacter :


 


http://www.acrimed.org/auteur11.html.


 


Derniers articles


--------------------------** Groupe Moniteur : Eric Licoys, le chaos (CGT et CFDT) -
23 mai 2010
Un exemple exemplaire de l’emprise des groupes financiers et des fonds de pension sur la presse spécialisée.
-> http://www.acrimed.org/article3381.html


** Le Plan B n°23 (mai-juin 2010)


- 22 mai 2010
Le dernier numéro.
-> http://www.acrimed.org/article3379.html


** Soldes au Monde : une « Contre-enquête » pour le prix de deux


- 21 mai 2010
Une « Contre-enquête » sur les retraites, publiée le 22 avril, recyclée telle quelle un mois plus tard.
-> http://www.acrimed.org/article3378.html


** Rapport Pigeat sur l’AFP : « enrichir » le statut de 1957… pour mieux le liquider ? - 20 mai 2010
Où l’on voit revenir par la fenêtre cette remise en cause du statut que le rapport affirme pourtant chasser par la porte.
-> http://www.acrimed.org/article3377.html


** De « réforme » en « réforme » (1995-2010) :


(2) La rhétorique de la « méthode » - 18 mai 2010
Si la réforme est indispensable et qu’il n’existe pas d’autre réforme que LA réforme, seule importe la « méthode ».
-> http://www.acrimed.org/article3376.html


** Le journaliste brande mou (CQFD) - 17 mai 2010
Le « personal branding » débarque en France...
-> http://www.acrimed.org/article3366.html


Bonne lecture
O.P. pour Acrimed



GQ 28/05/2010 10:31



Dans le genre de ce qu'il n'ont pas dit ....


Pour l’emploi, les salaires, les retraites, le service public: un million dans la rue le 27 mai


Communiqué de la CGT La mobilisation du 27 mai à l’appel de la CGT, CFDT, CFTC, FSU, Solidaires, UNSA, pour l’emploi, les salaires, les retraites, le service public, a rassemblé 1 million de…


Pour lire la suite sur le blog d'El Diablo cliquez ici