Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Réveil Communiste

Herne, ville malade du modèle allemand, par Bruno Odent

14 Février 2012 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #l'Europe impérialiste et capitaliste

Paru dans l'Huma le 1er février, cité sur le blog du PTB belge

Dans le Land industriel de la Rhénanie-du-Nord, les souffrances provoquées par la machine à démontage social qui fait figure d’exemple en Europe s’étendent. Le malaise est d’autant plus fort qu’Opel, la grande usine du secteur, tousse.


Herne (Allemagne), envoyé spécial. «J’ai peur que cette fois ça se passe très mal pour l’usine de Bochum. » Hans Weigert (quarante-deux ans) travaille sur l’une des chaînes de montage d’Opel dans la cité, berceau du groupe. La direction se livre à un chantage sur les salariés et le syndicat IG Metall menaçant de fermer le site s’ils ne sont pas prêts à accepter de nouvelles amputations de leurs rémunérations. Le constat est simple : l’entreprise fournit l’ensemble du marché européen en véhicules moyenne gamme, dont la demande recule fortement partout (voir page 3). Hans habite, comme de nombreux ouvriers d’Opel, à Herne, cité moyenne (160 000 habitants) au cœur du Land très industrialisé de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Et son inquiétude est d’autant plus vive qu’il craint de n’être entraîné dans la même spirale que sa compagne Lisa (trente-huit ans). Elle a vécu, elle, un véritable déclassement social sous le coup des réformes du marché du travail inscrites, dès le tournant des années 2000, sur le fameux agenda 2010 de l’ex-chancelier Gerhard Schröder, démontage social en règle poursuivi par Angela Merkel.

Hans nous emmène à Herne. Pour une visite de sa ville, littéralement malade d’un « modèle », présenté dimanche soir par le président français, Nicolas Sarkozy, comme le seul choix possible. Suivez le guide.

Lisa Weigert, employée jadis dans une entreprise qui assurait la restauration des ouvriers de l’usine Opel, a été licenciée en 2005 et n’a retrouvé depuis lors que des « minijobs ». Comprenez des emplois à temps partiel rémunérés pour un maximum de 400 euros par mois. Les employeurs, parfois des grandes entreprises ou l’un de leurs sous-traitants, ne payent qu’un minime forfait en guise de cotisations sociales. Objectif officiel : « renforcer l’employabilité ». Traduisez : développer la flexibilité pour tailler dans les « coûts salariaux ». On compte plus de 11 000 titulaires de minijobs à Herne (7 millions dans toute l’Allemagne)

 Minijobs, intérim et emplois ultra-précarisés

« Nous avons un crédit pour la maison. Il faut se serrer la ceinture sur à peu près tout », souligne Hans, qui relativise toutefois aussitôt, sourire aux lèvres : « Nous, on s’en sort. Pour d’autres, c’est une vraie descente aux enfers. » Ceux auxquels il fait allusion sont totalement tributaires des minijobs, de l’intérim ou de toute une panoplie d’emplois ultra-précarisés. Au total, plus du tiers de la population de Herne est concerné (un chiffre qui place la cité tout juste au-dessus du niveau de la moyenne nationale).

Siège du syndicat VerDi, dans la Brunnen Strasse. Norbert Arndt relève la banalisation d’un phénomène devenu un « vrai poison pour la cohésion de la société ». « Le contraste est insupportable », précise-t-il en évoquant une région qui abrite à la fois les fleurons de l’industrie exportatrice (ceux-là mêmes qui ont boosté la croissance de l’économie de 3 %) et une misère sociale qui ne cesse « d’étendre sa marque sur la ville ». Le terme « Aufstocker » (cumulard) est apparu pour désigner une catégorie de salariés très spéciaux : leur rémunération net se situe en dessous des minima sociaux et ils sont autorisés, moyennant une série de démarches bureaucratiques aussi épuisantes qu’humiliantes, à compléter leurs revenus en sollicitant les services de l’administration. On recense quelque 3 400 « Aufstocker » à Herne. Leur rémunération brut est inférieure ou égale à 6 euros de l’heure.

Karlheinz (cinquante-deux ans), lui, est à 1 euro de l’heure. Ancien employé chez Opel dans la même entreprise que Lisa, il a dû accepter de nettoyer les plates-bandes des espaces verts de la cité, contre cet euro « augmenté » du maintien du versement de l’aide sociale, la seule indemnité qu’il puisse toucher après un an de chômage. « Je n’ai pas eu le choix, explique Karlheinz, c’était ça où on me coupait complètement les vivres. » La loi Hartz IV oblige en effet les chômeurs de longue durée à accepter n’importe quel travail, quelle que soit leur qualification. « Moi, j’appelle cela du travail forcé », s’exclame Norbert Arndt, qui dénonce une violation de la charte de l’ONU sur le droit du travail. 1 200 habitants de Herne sont logés à cette enseigne-là.

Une étude récente, commanditée par le Land, montre que plus de 18 % des habitants de la cité sont aujourd’hui au-dessous du seuil de pauvreté. Une des responsables du bureau d’urbanisme de la municipalité explique, désabusée, que les stigmates de la pauvreté apparaissent à chaque coin de rue : « Les magasins chics ou même de moyenne gamme, dit-elle, ont presque tous disparu et les discounters poussent comme des champignons. » Dans les rayons du magasin Kiki, dernier arrivé en date, des jupes, des pantalons, des chemisiers, fabriqués au Bangladesh, sont vendus ici entre 6 et 15 euros pièce. Soupes populaires, distributions alimentaires, de vêtements de l’ONG Caritas ou de la Croix-Rouge sont « de plus en plus fréquentes », relève Norbert Arndt, en appuyant sur les dernières syllabes comme pour mieux relever la gravité incongrue du phénomène.

Plus grave, plus incongrue encore, cette scène qui se déroule, sous nos yeux, au buffet de la gare principale : un vieil homme surgit pour enfourner vite dans son sac quelques canettes métalliques ou de plastique restées éparpillées sur les tables avant de s’esquiver, livide, comme un voleur. Explication : il complète sa très maigre pension en ramassant ces canettes qu’il ira échanger contre une « consigne » de 15 centimes d’euro.

 La privatisation partielle du système de retraite

Les emplois partiels et autres minijobs ne permettent pas d’obtenir suffisamment de points pour bénéficier d’une retraite à taux plein, sans décote, pour laquelle il faut avoir cotisé quelque quarante-cinq ans. Une privatisation partielle du système de retraite a encore aggravé la situation de ceux qui n’ont pas eu les moyens de se payer une retraite complémentaire privée. Résultat : des milliers de seniors sont contraints pour survivre de pratiquer la chasse aux canettes…

Herne vit déjà à l’heure du « frein à dette », cette règle d’or que Berlin voudrait voir introduite dans la Constitution de tous les pays de la zone euro. D’où un chantage terrible exercé par le Land ou l’État fédéral contre la commune surendettée. Ils ne lui accordent leurs dotations de fonctionnement qu’en contrepartie d’économies considérables sur tous les budgets. Veronica Buszewski est enseignante et conseillère municipale de Die Linke à Herne. La comparaison pour elle coule de source : « Oui, lâche-t-elle, c’est bien ce modèle-là. Nous vivons à notre échelle exactement ce que vit la Grèce. »

Le salaire minimum en débat

Une lueur d’espoir est apparue dans le combat des habitants de 
Herne, qui, comme le syndicaliste de VerDi, Norbert Arndt, ou les 
militants de Die Linke, mènent depuis des années la lutte contre 
le dumping social et salarial causé par les réformes Hartz du marché du travail. Dans un pays où il n’existe pas de salaire minimum légal, la mobilisation et la pression de l’opinion ont propulsé la question de son introduction au centre des débats. Même la chancelière Merkel, soucieuse de son impopularité, se dit prête à l’envisager pour les branches où les minima seraient « trop faibles ».

Bruno Odent

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article