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Réveil Communiste

Henri Krascucki, les symphonies d’un syndicaliste rouge

11 Janvier 2014 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Front historique

 

Si Paul Nizan pouvait écrire en 1932 « j’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur d’apprendre sa partie dans le monde »,, Henri Krasucki, dans un état d’esprit tout différent après ce qu’il venait de vivre, dira après 1945 :  « ma vie avait tous les risques de s’arrêter à dix-huit ans. Depuis, je me trouve en quelque sorte en sursis. Je fais du rab ». Mais il dira aussi « On peut subir des conditions pénibles à supporter et avoir une force intérieure augmentée de la capacité d’une force collective qui permet de se surpasser »


Paradoxe de deux jeunesses vécues à des périodes différentes? Certainement, mais si Paul et Henri ont sensiblement le même âge lorsqu’ils produisent ces déclarations, la jeunesse de Paul s’inscrit dans la fin des années vingt et se déroule à la sortie du grand massacre de 14 /18 quand celle d’Henri a lieu pendant les années trente et l’occupation  nazie.

 

L’un est issu d’une famille bourgeoise intégrée dans la société et vient de finir ses études dans une école prestigieuse de la république pourvoyeuse de ses élites, quand l’autre après avoir fui les persécutions antisémites et anticommunistes d’un régime fasciste [polonais, ndrc] après avoir débarqué à Belleville pour rejoindre son père, et suivi des études brillantes dans l’école de son quartier, doit les abandonner pour entrer en apprentissage d’ajusteur, afin de subvenir aux besoins de sa famille.

 

Paul Nizan, être d’incomplétude que la mort obsède, ressassait son angoisse, et disait assombrie sa crainte de la vie, dans un essai « aux pages pétries d’imprécation, de douleur d’être et de conscience malheureuse » qui lui redonneront jouvence et motivation grâce à l’expression de leur radicalité. Pourtant, destin tragique, il perdra cette vie dix ans plus tard en portant l’uniforme d’une armée en débâcle avant même d’avoir eu l’occasion de combattre.

 

Henri Krasucki jeune communiste et soldat sans uniforme après avoir pris la tête d’une unité de la main d’œuvre immigrée, s’être donné avec courage et héroïsme au travail d’organisation du mouvement de résistance de la jeunesse dans la région parisienne, s’être retrouvé trois mois au secret dans le quartier des condamnés à mort de la prison de Fresnes avec le sentiment que plus personne ne savait s’il existait encore, revenait d’entre les morts.

 

Affecté au camp annexe de Jawischowitz, il y avait travaillé seize heures par jour avec la faim, les coups, la crainte de la maladie qui annonçait dans le contexte du camp une élimination certaine (les SS ne s’embarrassaient pas des non valides). Puis ce fut la marche de la mort jusqu’à Buchenwald où il sera protégé par le réseau de Marcel Paul. A chaque fois le plus sordide est contre-balancé par la solidarité et l’esprit de résistance, à chaque fois la lutte sera reprise, l’organisation reconstruite, et ce jusqu’à la libération finale qui sera l’œuvre des prisonniers eux-mêmes et à laquelle, les armes à la main, il prendra une part active.

 

Je pourrais continuer de rassembler les éléments de comparaison dissemblables, pour  établir une douteuse symétrie entre deux personnalités marquantes dans l’histoire du mouvement communiste et de la nation, mais tel n’est pas mon sujet car, si en effet, l’un comme l’autre ont connu et fréquenté Aragon, tenu un rôle dans le monde de la culture, des intellectuels et du journalisme, si pour l’un comme pour l’autre le pacte germano-soviétique a eu des conséquences décisives dans le choix de leurs actes, le plus marquant de mon point de vue tient à la place qui leur fut fait par la suite dans la société et dans les médias, à la reconnaissance dont ils ont pu bénéficier étant entendu que, du point de vue de leur histoire, toutes choses ne pouvaient être égales.

 

En effet si Paul Nizan - depuis la (re)publication, dans les années soixante, de ses textes par Maspéro sous le patronage de Sartre - bénéficie de toutes les attentions, Henri Krasucki, ce Français de fraîche date comme cela lui sera dit dans un débat à la télévision par une journaliste du Figaro, a, lui, fait l’objet d’attaques incessantes des plus dégradantes.

 

Pour autant, ce que l’un et l’autre nous disent relève d’une manière différente de percevoir l’avenir et de concevoir son rapport aux autres et il importe de comprendre où prennent leur origine leur psychologie et leur mode de présence au monde.

 

Christian Langlois qui ne le connaissait que par les éditos qu’il publiait dans la Vie Ouvrière a voulu faire ce travail en ce qui concerne Henri Krasucki, pour «  éclairer toutes les facettes du dirigeant syndical et politique qu’il fût toujours, lui le fils de juif Polonais arrivé a Paris à trois ans, et qui grandit à Belleville pour devenir un véritable parigot …. Cet homme qui disait avoir une expérience de vieillard à vingt ans ».

 

Pour faire ce travail il interrogera « des dizaines de militants qui l’avaient connu de près, pour avoir travaillé avec lui ». Il consultera ses archives personnelles mais aussi celles de la CGT et celles du parti communiste .  Il insistera particulièrement sur la première période de la vie d’Henri, décrivant avec précision, le monde dans lequel il évoluera, celui des pionniers, du patronage, des associations sportives et musicales, de la bibliothèque municipale,  bref de tout ce maillage associatif qu’animaient alors les communistes. Il nous parlera aussi des manifs pour le Front Populaire, et surtout de l’importance de l’école républicaine, de l’investissement de ses instituteurs auprès de cette jeunesse en recherche de point d’identification.

 

La substance dispensée par tous ces facteurs jouera pour nombre de ces jeunes un rôle intégrateur déterminant qui leur permettra, comme l’expliquera E.Morin interrogé pour la circonstance, de reprendre pour soi « non seulement ce qui est divers et étranger mais ce qui est universel ».

 

Henri ne dira pas autre chose quand un peu plus loin dans le texte il confie : «  J’ai tôt appris, parce que l’on me l’a enseigné, que mes ancêtres étaient des Gaulois avec de grandes moustaches blondes ou rousses. Je savais bien qu’ils n’étaient pas comme ça, mais ça n’avait aucune importance. J’ai adopté mes ancêtres et je crois qu’eux m’ont adopté. J’ai appris à être un petit Français à qui est arrivé toutes sortes d’aventures par l’intermédiaire des générations précédentes ».

 

Ces réflexions me ramènent au travail de Janine Altounian qui,  dans un son essai « l’intraduisible » paru chez Dunod,  rappelle la fonction jouée par l’école de la république en termes de formation, de transmission, mais aussi d’espace de transition en introduisant du tiers.

 

« J’aimerai, écrit-elle, rappeler qu’autrefois l’institution scolaire démocratique de la république apportait en France, aux enfants défavorisés par l’histoire de leurs familles diversement sinistrées, une tiercéité étayante. Celle-ci venait fissurer la perception victimaire de leur groupe d’appartenance en décondensant l’excès des affects, produisait à son insu du tiers et par là même de l’héritage ». Toujours selon elle, l’école apprenait à l’enfant, non seulement la langue de la culture étrangère des nantis du langage mais aussi l’aptitude d’un traducteur à passer de son monde qui restera muet à celui des autres.

 

Mais Henri avait aussi appris un autre langage, celui de la musique «  cette autre façon d’exprimer des sentiments, des impressions sans l’aide des mots ». Il aimait  en particulier cette 7e symphonie de Beethoven qu’il siffle intégralement un soir de Noël 1943, à Auschwitz.

 

                                             Gilbert Rémond

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