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Réveil Communiste

Colombie/Wikileaks ou comment coexistent tourisme et terreur

8 Avril 2012 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Impérialisme, #Ce que dit la presse, #A gerber !, #Colombie

 Document d'avril 2012  envoyé par Alain Rondeau

Lode Vanoost

Ce n’est une nouveauté ni pour les grands médias ni pour les gouvernements européens, mais la Colombie est et reste un pays effroyable en ce qui concerne le respect des plus élémentaires droits de l’homme. Ainsi, elle est le pays le plus dangereux au monde pour les militants syndicaux. Wikileaks révèle pourquoi.

 

 La côte atlantique de la Colombie est une des plus belles du monde. La Colombie possède aussi la plus grande diversité au monde en matière de faune et de flore. Cette image idyllique n’est pas valable en ce qui concerne la réalité sociétale © studentstravel.about.com
 
La doctrine du « déni crédible »
 
Récemment, Wikileaks a de nouveau dévoilé une masse de documents confidentiels, provenant entre autres de l’entreprise américaine StratFor. Cette firme est une entreprise privée qui rassemble des informations en matière de sûreté et qui les vend sur le « marché ». En réalité c’est un véhicule mis en place par le gouvernement américain, pour contourner ses propres obligations légales et internationales et pour appliquer la doctrine avérée en matière de sûreté, du « plausible deniability » ou « déni crédible ».
Cette doctrine consiste en ce que les opérations secrètes soient mises en place de telle manière que, en cas de repérage, la véritable structure de commandement ne puisse pas être retrouvée. En bref : vous prenez soin qu’il n’y ait aucune preuve de ce que vous êtes le commanditaire, afin de pouvoir tout ‘nier de manière plausible’.
 
 Une tradition déjà ancienne
 
La pratique du recours à des entreprises privées fait partie d’une longue tradition. Le phénomène n’est certes pas nouveau. Le procédé est déjà en usage depuis les années ’50. C’est ainsi que des militaires américains sont actifs en Colombie (ainsi que dans d’autres pays). Officiellement, ils se sont retirés de l’armée et travaillent sur place comme « consultants en sûreté ».
Cela implique pour eux le risque de ne pas être libérés s’ils sont par exemple kidnappés, comme, entre autres, les trois « consultants » américains qui ont été retenus en otage pendant six ans en même temps qu’Ingrid Betancourt par la guérilla colombienne des Fuerzas Armadas de la Revolución Colombiana (FARC – Forces armées de la révolution colombienne). Leur salaire exorbitant fait cependant que le risque en vaut la peine. Leurs activités privées sur place sont néanmoins entièrement contrôlées et coordonnées par l’ambassade américaine dans la capitale Bogota.
 
Les faits sont connus
 
Les récentes révélations de Wikileaks au sujet de StratFor confirment ce que l’on supposait depuis des années mais que l’on ne pouvait pas prouver, à savoir que le gouvernement américain est très bien au courant de la réalité du conflit colombien.
Il ressort notamment d’un télex de l’ambassade américaine à Bogota du 19 novembre 2009, intitulé ‘2009-2010 International Control Strategy Report', que les escadrons de la mort paramilitaires sont responsables de 94 pour cent de la masse des 257,089 victimes de la répression depuis les années ’60 et non les mouvements de guérilla colombiens, comme l’affirmaient pourtant sans cesse les médias américains et occidentaux. En d’autres termes, ce n’est pas le Guatemala mais la Colombie qui détient le record des massacres paramilitaires et les Etats-Unis le savent parfaitement bien.
Devant ces chiffres, il faut toujours tenir compte du fait que ce sont des estimations et non des chiffres exacts et que ces estimations sont « conservatrices ». Cela signifie que seules sont comprises les attaques pour lesquelles il existe une certitude raisonnable. Les véritables chiffres sont donc encore plus élevés.
 
Le fléau du paramilitarisme
 
Cela nous mènerait loin d’exposer ici le phénomène du paramilitarisme dans son contexte historique latino-américain. En bref, ce phénomène provient du fait que des chômeurs locaux, coopérant avec des militaires conscrits et des agents de police sont payés par de grands propriétaires fonciers locaux pour se mobiliser et, en coordination avec les services de sécurité, mener des attaques ciblées contre ceux qui veulent remettre en question, par leurs initiatives sociales, le statu quo féodal de la société colombienne.
Enseignants, prêtres, militants syndicaux, travailleurs sociaux… sont tous ciblés. Ces organisations paramilitaires sont une application parfaite du principe de ‘plausible deniability ». L’armée et la police n’ont officiellement rien à faire avec cette terreur. Au contraire, on crée l’impression que les services officiels de la sûreté essayent de s’interposer entre la violence de gauche et de droite mais que, dans la culture violente du pays, ils peinent à y arriver.
Rien n’est moins vrai. En Colombie, il n’y a pas une seule attaque engagée, pas une seule personne torturée ou « disparue » sans que les dirigeants ne soient au courant et/ou en soient les commanditaires.
 
Devenir militant syndical, un choix lourd de conséquences
 
Le gouvernement américain est encore au courant de bien d’autres choses. Depuis 1986, 2.900 responsables syndicaux ont été assassinés. La Colombie a mauvaise réputation dans ce domaine, même récemment. Des 90 responsables syndicaux assassinés en 2010, 51 l’ont été en Colombie, principalement par l’armée et les paramilitaires. Le point de vue officiel des autorités colombiennes est toujours le même. Les victimes n’auraient pas été assassinées à cause de leurs activités syndicales mais à la suite de crimes de droit commun ou à cause de liens avec la guérilla de gauche. Plausible deniability.
En Colombie, il semble bien que la guerre froide ne s’est jamais terminée. Pour tout qui a vu cette période comme une lutte de la démocratie contre la dictature communiste, cela peut paraître surprenant. Pour qui, cependant, considère d’une manière plus réaliste cette période pour ce qu’elle était vraiment, c’est pourtant logique.
 
L’anticommunisme devient l’antiterrorisme
 
Surtout en Amérique Latine, la Guerre Froide était tout sauf « froide ». Sous le couvert de la lutte contre le communisme, toutes les forces de la société, qui se battaient pour l’émancipation sociale, selon le modèle des démocraties sociales européennes, furent réprimées dans le sang. Ceux qui luttaient pour un salaire décent, de meilleures conditions de travail, des installations sociales, en bref un Etat-providence au service de la population, s’attirèrent les foudres de l’élite féodale.
Etant donné que rien n’a pratiquement changé dans cette réalité sociale en Colombie, la « Guerre froide » ne s’est en fait jamais terminée. Plutôt que de céder aux revendications sociales justifiées de la population, la répression s’est accentuée. Les chiffres des bénéfices des entreprises américaines et européennes ( !) sont cependant trop favorables que pour y renoncer.
 
Les syndicats américains sur la brèche pour la population colombienne ?
 
Les syndicats américains ont, eux aussi, du sang sur les mains, du moins à la tête des syndicats. Les American Federation of Labour/Congress of Industrial Organizations (AFL/CIO) fusionnés ont un Solidarity Center en Colombie. Vu les besoins sociaux des travailleurs colombiens, il y a en effet du pain sur la planche. La tête de l’AFL/CIO a cependant des vues très spécifiques sur la solidarité internationale (pour être clair, cette information est confirmée et revendiquée par des militants américains engagés de l’AFL/CIO).
Dans un télex du 11 août 2008, intitulé ‘Colombian Unions, Ideology and the Armed Conflict’, le représentant de l’AFL/CIO à Bogota, un certain Rhet Doumitt, traite de « stalinistes » la plupart des responsables syndicaux du plus grand syndicat colombien, la Central Unitaria de Trabajadores (CUT-Centrale unitaire des travailleurs). Qui lit le paquet de revendications de la CUT, doit en toute logique en conclure que tous les syndicats belges sont également « staliniens ». Le même Doumitt a aussi été actif dans la préparation et l’exécution du coup d’Etat de 2002 contre Chavez au Venezuela.
 
Les responsables syndicaux américains sur la brèche pour leur propre gouvernement
 
Au lieu de s’occuper de la lutte sociale du Colombien moyen, Rhet Doumitt s’est attelé à aider à résoudre les problèmes du président colombien Alvaro Uribe (2002-2010). Celui-ci était en effet ennuyé par une enquête judiciaire sur les liens de son parti avec des organisations paramilitaires (qui donc, entre autres, étaient responsables du meurtre des dirigeants syndicaux).
Cette enquête a eu lieu grâce à l’engagement incessant, entre autres, des syndicats eux-mêmes. Elle a rencontré une opposition farouche et n’a jamais abouti à des jugements. Les responsables syndicaux américains se sont donc mis au service de la politique extérieure de leur propre gouvernement au détriment du peuple colombien.
 
La liberté de « commerce » avant tout
 
Le gouvernement américain du président W. Bush (2001-2009) n’a pas réussi à conclure un accord de libre-échange avec le continent latino-américain dans son ensemble. L’opposition, entre autres, de l’Argentine, du Brésil, de l’Equateur, de la Bolivie et du Venezuela paraissait trop forte. C’est pourquoi les Etats-Unis se sont efforcés de conclure des traités de libre-échange pays par pays, par lesquels ils s’efforcent de briser la solidarité latino-américaine.
En Colombie, les Etats-Unis ont trouvé un de leurs plus fidèles alliés. Le but ici est la signature d’une Free Trade Agreement (FTA – Convention de libre-échange) avec la Colombie. Cette FTA mettrait complètement en péril la protection sociale actuelle – qui n’est déjà pas très étendue – et rendrait possible la mainmise sur l’économie colombienne par des entreprises étrangères. Les syndicats colombiens ne sont pas les seules organisations à s’y opposer mais sont les plus farouches et les mieux organisés. Ils sont aussi implantés dans tout le pays.
 
Qui « possède » les richesses du sol ?
 
L’enjeu de cette lutte est aussi la possession et le contrôle sur les grandes étendues du sol de ce pays immense et peu peuplé. La propriété terrienne signifie en effet le contrôle sur les richesses du sol. Cela signifie concrètement que les peuples autochtones qui, depuis des siècles, vivent dans la campagne, dans les massifs montagneux des Andes et dans la forêt équatoriale de l’ouest, doivent en être chassés pour permettre l’exploitation de toutes ces richesses.
Les révélations de Wikileaks en dévoilent encore davantage. L’anthropologue colombienne Esther Sanchez a mené une étude commandée et payée par les Etats-Unis. De celle-ci, ressort le scénario suivant : des matières premières sont découvertes, la population locale proteste, ces autochtones ne sont pas enclins à céder leurs terres, donc on envoie l’armée et la répression commence, la guérilla y réagit, la répression est encore accentuée parce que la population « sympathise et/ou collabore avec la guérilla ». La conclusion de l’étude est que la présence de l’armée est à l’origine du conflit.
 
La répression devient plus sévère
 
Vous pourriez penser, en tant que personne normale avec le cœur au bon endroit : renvoyez l’armée, laissez ces gens tranquilles, mettez fin au conflit. Des documents dévoilés par Wikileaks, il ressort que, selon l’ambassade américaine, cela est « impractical » parce que les territoires « doivent » être soumis pour l’exploitation des richesses du sol. C’est aussi à cela que sert la FTA.
Plus de 31 peuples autochtones, pour la plupart constitués de quelques milliers de personnes seulement, sont menacés d’extinction. C’est ce qui ressort d’un télex de l’ambassade américaine du 26 février 2010, intitulé ‘Violence against Indigenous Shows Upward Trend'. Ainsi sont perpétrés à l’encontre de leur propre population, des assassinats, des expulsions forcées, des viols et des recrutements forcés de mineurs dans les groupuscules paramilitaires. Pour le formuler autrement : l’ambassade américaine présente le génocide comme inévitable dans l’intérêt du « progrès » économique.
Cette connaissance des faits de l’horrible réalité de la Colombie n’a pas fait changer d’avis Obama, pas plus que son prédécesseur Bush, pour accorder les deux dernières années 500 millions de dollars d’aide militaire aux services colombiens de la sûreté.
 
La Colombie, une insondable contradiction
 
Les adversaires d’analyses telles que celles-ci avancent une série de contre-arguments bien connus. Sous le président Uribe (2002-2010), la guérilla aurait largement perdu de son impact. Les villes seraient devenues plus sûres. Cela se tient. Cela s’appliquerait également aux organisations paramilitaires. Cela ne tient pas. Au contraire, elles sont tout simplement organisées différemment. Des milliers d’anciens paramilitaires sont en effet retournés à la vie civile, mais par contre, le recrutement de nouveaux candidats se poursuit. De plus, l’augmentation de la sécurité est principalement basée sur une restriction supplémentaire des libertés démocratiques.
La Colombie a toujours été pleine de contradictions. De grandes parties du pays sont peu peuplées et inhospitalières, l’idéal pour les potentats locaux avec leurs propres groupuscules paramilitaires et aussi pour la réaction à ceux-ci : la guérilla. Le drame de la Colombie est que cette lutte dure maintenant depuis si longtemps et que ces organisations d’opposition existent depuis tant de temps que, pour une grande part, ils ont perdu leurs raisons originelles d’exister.
De plus, suite à la campagne couronnée de succès d’Uribe pour éteindre la guérilla, correspond une réorganisation de la guérilla. Là où précédemment une force armée classique se chargeait de l’occupation du territoire, aussi bien les FARC que l’autre guérilla de l’Ejercito de Liberación Nacional (ELN – Armée de libération nationale) se concentrent maintenant sur les petites cellules qui sont actives dans les villes.
 
Renaissance du tourisme et progression de la terreur : bienvenue en Colombie
 
Depuis qu’Uribe a chassé la guérilla des villes, le tourisme se remet. Rien d’étonnant à cela. Même sous des dictatures telles qu’en Egypte et en Tunisie, le tourisme n’était pas une source de revenus négligeable. La coexistence de la répression et du tourisme de masse n’est donc pas l’apanage de la Colombie.
C’est surtout le tourisme côtier atlantique qui se développe à nouveau. La Colombie dispose aussi d’une énorme côte sur l’Océan Pacifique mais l’infrastructure nécessaire y fait défaut. La Colombie a encore un autre point commun avec l’Egypte. Après Israël et l’Egypte, elle est le plus grand bénéficiaire du soutien financier et militaire des Etats-Unis.
 
L’Union européenne aussi est coupable
 
Au vu de tout ceci, il semblerait bien que les Etats-Unis soient le seul grand coupable de service en Colombie. Rien n’est moins vrai. La Commission européenne (et donc l’Union européenne) soutient entièrement la politique américaine en Colombie. Des entreprises espagnoles, françaises, britanniques et canadiennes sont également très actives en Colombie. Les perspectives pour l’exploitation de nouveaux stocks de matières premières sont trop alléchantes pour être négligées. Au Parlement européen aussi, l’état des Droits de l’homme en Colombie fait rarement l’objet de critiques. De plus, l’Union européenne elle-même négocie en ce moment un traité de libre-échange avec la Colombie.
 
Complicité
 
Actuellement, il est de bon ton dans les grands médias de s’indigner des violations des Droits de l’homme en Syrie. Ces violations sont réelles. Que les mêmes médias montrent en même temps peu d’intérêt pour l’horrible répression au Bahrein et en Arabie saoudite, dans la Libye « libérée » et dans des pays comme la Colombie discrédite complètement cette indignation. Il s’agit pourtant ici de crimes commis par nous-mêmes ou par nos alliés.
Dans le cas de la Colombie, c’est plus que de l’indignation sélective, plus que de la négligence. C’est de la complicité.
 
 
Lode Vanoost
Lode Vanoost est un ancien député fédéral (1995-2003). Il a visité quatre fois la Colombie, où il a rencontré des représentants de la société civile, des syndicats, des organisations de défense des Droits de l’homme, des députés, des responsables militaires et des magistrats. Après avoir négocié avec l’ELN en 2002 dans la ville de Medellin la libération d’un otage belge, il a été mis sur une liste noire et ne peut plus visiter le pays.
 
 
Source originale : dewereldmorgen.be
 
Traduit du néerlandais par Josiane Hubert pour Investig'Action
 

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