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Réveil Communiste

Clefs pour l'histoire de l'Ukraine

29 Mars 2014 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Ukraine

Sur le blog de Danielle Bleitrach :

Interview téléphonique de J.-P. Arrignon* par I. Commeau

 

 

 

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I.C. : Monsieur Arrignon est le meilleur connaisseur actuel de l’histoire de la Russie. Je lui soumets ce qui suit : Vous comprenez mieux que quiconque les causes lointaines de ce qui se passe actuellement sur la place Maïdan. Comment expliquez-vous la folie qui s’est emparée des Ukrainiens actuellement et quelles sont les origines de ces tensions ?

Zone de passage, aujourd’hui c’est en fait un Etat reconstitué ; reconstitué avec deux parties totalement différentes : l’une qui est située à l’Ouest, qui recoupe les anciennes provinces de Galicie et de Volinie avec la ville de Lviv (ou Lvov), régions qui ont longtemps été intégrées à l’Empire polono-lituanien d’abord

I.C. : C’est-à-dire les anciennes principautés russes ?

Oui. Donc à l’Empire polono-lituanien d’abord et austro-hongrois ensuite. Ces régions sont également le berceau de l’Eglise Uniate, ralliée à Rome. Par conséquent, toutes ces régions sont dans la tradition occidentale et leurs populations, très souvent, n’aspirent qu’à revenir dans cette union européenne. De l’autre côté, à l’Est, il en va tout à fait différemment : ce sont des régions habitées en grande partie par des populations d’origine russe, jusqu’en Crimée qui n’était jadis que la Tauride (nom donné par les Grecs antiques à la presqu’île de Crimée) et qui était d’ailleurs un des lieux privilégiés de la présence de la famille impériale russe. Par conséquent, ces régions orientales de l’Ukraine sont davantage tournées vers la Russie et ces tensions s’expliquent en partie par là ; en réalité il-y-a même trois Ukraines : une Ukraine occidentale, fondamentalement européenne, une Ukraine orientale tout à fait pro-russe et, entre les deux, il-y-a le Dniepr qui est la zone de tampon et de rencontre de ces deux forces, ce qui explique qu’aujourd’hui à Kiev, on se trouve dans une situation extrêmement dangereuse.

I.C. : Kiev qui est située sur le Dniepr !

Oui, Kiev est située en plein sur le Dniepr, sur la rive gauche pour la partie ancienne.

I.C. : Et alors, il-y-a d’autres forces qui agissent également, m’aviez-vous dit ?

Oui, et elles sont intéressantes à noter : il faut bien savoir que l’Ukraine, tout au long du XVIIème siècle, a d’abord cherché à se libérer de la tutelle polonaise qui était dominante dans ces régions et qui se manifestait par les conversions quasiment forcées au catholicisme uniate. La statue dressée sur la Place devant Sainte Sophie représente l’Hetman (désignation de chef des cosaques d’Ukraine à l’époque) Bogdan Khmelnitsky pointant sa masse en direction de Moscou. L’Ukraine s’est libérée de la tutelle « romano-polonaise » grâce aux cosaques d’une part et à l’appui des russes d’autre part.

I.C. : De quelle nationalité étaient ces cosaques ?

C’étaient des habitants du pays. Lorsque l’Ukraine, libérée à cette époque-là, a voulu intégrer l’Etat russe (ancienne principauté de Moscou), il faut savoir que le Zemsky Sobor (la Douma de l’époque) a refusé à trois reprises de l’y introduire et c’est en désespoir de cause que le Tsar a fini par accepter d’intégrer l’Ukraine dans l’Etat russe. De sorte qu’il est bon de rappeler que ce ne sont pas les Russes qui ont voulu mettre la main sur l’Ukraine, mais ce sont les Ukrainiens qui ont voulu intégrer l’Etat ; c’est comme cela que ça s’est passé au XVIIème siècle. Alors aujourd’hui, les forces en présence sont toujours vivantes, on l’a bien vu depuis la décomposition de l’URSS en 1991 ; il-y-a toujours eu ces forces qui ont constamment été les émanations de l’histoire du passé. La partie Ouest (Galicie, Volinie) : il faut quand-même savoir qu’il-y-a trois ans on a élevé à Lviv la statue d’un certain Bandera ! Or Bandera était un milicien ukrainien qui a combattu d’abord aux côtés des communistes et ensuite aux côtés des nazis, d’où les protestations de l’Union Européenne qu’a suscité alors l’érection du monument. Donc ces forces-là sont toujours latentes et, évidemment, quand il-y-a des moments de crise, elles réapparaissent.

Elles réapparaissent aujourd’hui de quelle façon ? Eh bien il faut se rappeler qu’en 1991, les Américains s’étaient engagés à ne pas profiter de l’effondrement de l’URSS pour avancer leur espace territorial, ce qui ne fut évidemment pas respecté puisque tous les Etats d’Europe Centrale sont d’abord entrés dans l’OTAN puis dans l’Union Européenne. Pour ce qui est de l’Ukraine, elle est restée entre les deux et, à partir de là, évidemment les forces centripètes peuvent agiter la décomposition de l’Ukraine. Cette Ukraine-là joue un rôle très important : il est en effet important de rappeler que lors des révolutions dites « arabes », on a vu lors des manifestations, Place Tahrir ou ailleurs, fleurir des panneaux avec des drapeaux noirs et, au milieu, des poings fermés blancs. Ces panneaux-là rappellent des organismes, comme celui de Otbor par exemple, né en Serbie et qui a joué un rôle majeur dans la chute de Milosevitch, et aujourd’hui ce Otbor s’est transformé en Canvas, qui joue à peu près le même rôle et dont un des lieux de formation est précisément Kiev ! Militants aguerris au combat de rue, ils utilisent les portables, les tweets et autres techniques. Ce sont des groupuscules extrémistes, ultra-nationalistes et qui ont une très grande pratique du maniement des foules, qui encadrent ces manifestants et les organisent en véritables groupes armés. C’est d’ailleurs pour cette raison que tous ceux qui sont aujourd’hui sur cette Place Maïdane reconnaissent que l’organisation est quasiment militaire. Ceci explique les coups de main portés sur les Ministères de la Justice et de l’Intérieur. On est là en présence de groupes parfaitement structurés, bien organisés et qui veulent évidemment aboutir à la démission du Président Yanoukovitch et même, on le sait maintenant, changer la constitution du pays. On est donc là dans une phase quasiment révolutionnaire à laquelle les autorités russes et ukrainiennes ont apparemment du mal à faire face.

I.C. : Puis-je vous demander quels sont les partis ? Parce-que vous avez parlé de groupes nationaux, mais il-y-a aussi des partis d’opposition ?

Oui : le parti du Président que l’on appelle le parti des « bleus » ou « parti des régions » est aujourd’hui presque en implosion sur lui-même ; le principal soutien de Yanoukovitch, le milliardaire ukrainien Rinat Akhmetov dit qu’il faut absolument trouver une solution de compromis, et c’est d’ailleurs cette position du principal soutien économique de Yanoukovitch qui fait défaut au pouvoir politique et le fragilise considérablement. De l’autre côté, on a au contraire tous les anciens partisans de Youlia Timochenko qui voient là l’opportunité de faire tomber le pouvoir et de changer la constitution actuelle pour revenir à celle de 2004 et reprendre le pouvoir. Donc aujourd’hui, on a un paysage extrêmement brouillé avec des partis politiques qui sont divisés et qui n’arrivent pas à faire face à une pression de la masse parfaitement encadrée par des groupuscules qui sont, d’une part, violents et, d’autre part, prêts à tout.

I.C. : Mais il-y-a aussi des partis qui sont hostiles à Yanoukovitch, n’est-ce pas ?

Oui, on l’a bien vu, il-y-a très peu de partis au pouvoir ! Comment cela fonctionne-t-il ? Si l’on considère la Place Maïdane, les dernières tentatives de négociation ont vu les partis ukrainiens quasiment prêts à accepter les propositions du pouvoir de participer au gouvernement. C’était le cas du boxeur Klitchko en particulier, et surtout d’un autre leader de l’opposition. Donc on voit là des personnages-clés de l’opposition ukrainienne qui étaient prêts à prendre la main que leur tendait le pouvoir. Ce qu’il est intéressant de voir, c’est que cette opposition-là a été totalement désavouée par, justement, ces groupuscules « paramilitaires » qui encadrent la foule à Maïdane et qui ont exigé le retrait de toute négociation. Je sais qu’aujourd’hui, au moment où nous en parlons, on nous annonce que l’opposition ukrainienne est prête à reprendre les négociations. Vous voyez que, d’un côté comme de l’autre, aujourd’hui tout est brouillé pour une raison simple : les politiques sont prêts à trouver une issue négociée à l’intérieur de l’Ukraine, mais les masses rassemblées, encadrées par ces groupuscules extrêmement actifs et extrêmement professionnalisés constituent des éléments de blocage dont il faudra absolument parvenir à se débarrasser, et c’est ce qui sera, à mon sens, le plus difficile.

I.C. : Mais vous m’aviez parlé également, et d’ailleurs cela s’est dit, de groupes nazis et antisémites…

Vous avez tous les groupes issus, disons, des courants de Bandera qui sont là ; ce sont des groupes souvent très structurés, on sait par exemple que Canvas (otbor à l’origine, Canvas aujourd’hui) sont des structures étroitement encadrées, organisées et financées par la CIA. Ce ne sont pas des choses neutres, il-y-a une volonté de profiter de cette affaire pour modifier les équilibres géopolitiques. Ce point est extrêmement important. En quoi ? En ce qu’il pose le problème de ce qui se déroule aujourd’hui : en effet, dans le cadre du partenariat oriental (organisation qui relève de l’Union Européenne dans ce que l’on appelle l’accord de Vychegrad), lorsque ce partenariat oriental a pris le dossier de proposer, non pas une entrée de l’Ukraine dans l’UE, mais une adhésion de celle-ci à cette dernière, ceux qui ont négocié cela (notamment la Présidente de Lettonie et les Polonais) ont tous été des responsables extrêmement hostiles à la Russie ; il faut bien se rendre compte qu’ils ont voulu faire payer à la Russie la position que celle-ci a prise dans l’affaire Syrienne. Donc, la démarche d’adhésion était une démarche hostile à la Russie dès le départ et, pour obtenir l’adhésion de l’Ukraine, ces responsables politiques – et j’ose le terme – ont promis à l’Ukraine tout ce que ceux-ci pouvaient demander ; mais lorsque l’on est arrivés à la signature de ce fameux protocole, il a fallu mettre par écrit les accords auxquels on était soi-disant parvenus. Et c’est à ce moment-là que le gouvernement de Yanoukovitch s’est parfaitement rendu compte qu’ils avaient été instrumentalisés par l’Europe pour signer un protocole d’union qui allait jeter bas toute l’économie des PME et PMI ukrainiennes, ouvrant les frontières de l’Ukraine aux grandes compagnies européennes qui allaient pouvoir s’installer dans ce pays et le dominer, ce qui aurait eu pour effet immédiat une augmentation drastique du nombre de chômeurs, un effondrement économique et une situation extraordinairement calamiteuse pour le pays, comme on a vu le cas se produire en Lettonie, en Bulgarie et ailleurs. Devant cette menace – c’est cela l’important – le Président Yanoukovitch a retourné sa position et a refusé de signer ; évidemment, on a immédiatement accusé la Russie d’avoir pesé de tout son poids sur l’Ukraine pour obtenir son refus et son retour vers elle. C’est à ce moment-là que les négociations entre l’Ukraine et la Russie se sont engagées et qu’il-y-a eu là effectivement des accords économiques majeurs, puisqu’il-y-avait 13 milliards de dollars, plus des sommes qui ont été ajoutées pour le « cash courant » si j’ose dire, qui ont été promises par la Russie pour développer l’économie Ukrainienne et relancer un petit peu ce pays. C’est dans ce contexte-là que l’affaire a éclaté ; évidemment, ce retournement de Yanoukovitch a été instrumentalisé par ces groupes nationalistes qui ont immédiatement accusé ce dernier de revenir dans le cadre de la Russie et de refuser d’entrer dans l’Europe sans qu’ils n’abordent jamais les véritables causes, causes économiques qui auraient jeté par terre l’Ukraine. Il faut bien voir comment cela s’est produit : dans cet engrenage, on ne parle plus du tout de rapports économiques, on parle simplement de balayer le pouvoir en place, remettre en place des hommes nouveaux qui devront immédiatement signer cette union européenne, c’est-à-dire ouvrir l’Ukraine à toutes les multinationales et à toutes les entreprises européennes qui pourront pénétrer immédiatement dans ce pays et, par effet mécanique, jeter bas les PME et PMI locales comme cela s’est produit partout ailleurs et générer un chômage phénoménal ! Et donc une situation sociale calamiteuse qu’il vaudrait mieux éviter.

I.C. : Je vous remercie, vous expliquez exactement la situation ; seulement je voudrais encore une fois vous demander qui était Bandera, parce-que ce n’est pas tout le monde qui connait son passé pendant la dernière guerre ! Le passé de Bandera et, en général, de ces groupes nazis…

Vous avez tout à fait raison ; Stepan Bandera, né en 1909 et mort en 1959, est un personnage particulier (qui repose d’ailleurs à Munich) ; c’est un militant extrêmement important qui a joué un rôle… bizarre ; il a été le fondateur de l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne, puis ensuite le dirigeant de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens. Il a été l’idéologue du Mouvement Nationaliste Ukrainien, et ce mouvement a mené les combats contre les Bolcheviks et contre tous les envahisseurs ; ce mouvement a mis en échec l’armée de la République Populaire Ukrainienne contre les Bolcheviks et l’armée rouge. Ensuite Bandera s’est rapproché d’Hitler ; par conséquent, le personnage est extrêmement dangereux ; l’organisation de l’union nationaliste a été financée par le Reich nazi. En Ukraine occidentale, on a élevé une grande statue en l’honneur de Bandera.

Ce sont des extrémistes très durs qui ont une tradition de la résistance contre tous ceux qui sont un peu faibles et Bandera est l’inspirateur aujourd’hui des mouvement nationalistes ; il a été fait héros de l’Ukraine par un décret signé le 22 juin 2010 ! Ce qui a évidemment entraîné des protestations ; cette décoration lui a été donnée par le Président Youchenko. Le 29 janvier 2010, le Sir Simon Wisenthal a dénoncé le personnage en disant – je cite – que l’on ne peut donner le titre de héros de l’Ukraine à un collaborateur nazi responsable du massacre de milliers de juifs pendant la guerre de 39-45.

Aujourd’hui sont issus de ces mouvements ceux qui forment Canvas, qui forment ces groupuscules encadrant la Place de Maïdane.

I.C. : Donc, violemment antisémites

Violemment antisémites, bien sûr !

I.C. Et vous m’aviez même dit que lorsque les SS sont arrivés, ils ont vu que « le travail [d’élimination des juifs] avait déjà été fait » si l’on peut dire, n’est-ce pas ?

Ecoutez, alors là c’est extrêmement simple : il suffit que vos lecteurs relisent le Prix Goncourt 2006 de Jonathan Little « Les bienveillantes » : « Les bienveillantes » raconte le héros Waffen SS qui arrive à Lvov et qui est tout à fait surpris de voir que la population danse autour de monceaux de cadavres, cadavres de juifs ! Il-y-a des pages épouvantables dans ce roman, de grande qualité et qui repose sur des bases historiques solides, pour montrer quels sont ces éléments. Ce sont évidemment ces éléments-là que Sir Simon Wisenthal a soulevés pour protester contre la médaille de Héros de l’Ukraine attribuée à Stepan Bandera.

I.C. : Voilà qui nous éclaire d’une autre façon que celle des médias français (rires) sur cette fameuse insurrection nationaliste ! Merci infiniment, Monsieur le Professeur.

Je vous en prie, au revoir !

* Biographie de J.P.Arrignon :Agrégé d’histoire et Docteur d'État, il a fait ses études à l’École pratique des hautes études. Il a soutenu sa thèse intitulée La chaire métropolitaine de Kiev, des origines à 1240 (Sorbonne, 1986) sous la direction d’Hélène Ahrweiler. Ses recherches portent sur le monde slave médiéval : politique, religieux, militaire, culturel entre le VIIe et le XVe siècle. Son intérêt s'étend également à l’orthodoxie, à l'histoire de la Russie contemporaine, en particulier autour de Vladimir Poutine. Il a enseigné à l’université de Poitiers et y a occupé les fonctions de doyen honoraire de la faculté des Sciences humaines. En 1994, il est élu professeur associé de l’université de Iaroslavl (Russie).

De janvier 1995 à 2000, Jean-Pierre Arrignon a présidé le Centre de Culture européenne de Saint-Jean-d'Angely. Il a été cofondateur de la Maison Poitou-Charentes à Yaroslavl (Russie). Il a été Conseiller Défense auprès du préfet de région Poitou-Charentes. En 1994, il a été élu Expert du Gouvernement polonais pour l'UNESCO. Sous la présidence de René Monory, Président du Sénat, Jean-Pierre Arrignon a été membre du Conseil d'administration de la Fondation pour la Prospective et l'Innovation.

Depuis 1998, Jean-Pierre Arrignon est conférencier national de l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN). Il est membre du comité directeur de l'AR15 de l’IHEDN. Depuis 2008, il est élu chargé de mission du Président de l'AR15 pour le Centre d’Arras1.

Il est membre du conseil scientifique de la revue en sciences humaines de l'université Picardie Jules Verne (Corridor) et du CFEB (Comité français des études byzantines).

Jean-Pierre Arrignon est ensuite professeur d'histoire médiévale à l’université d'Artois2, chargé de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales (Centre d'études byzantines, néo-helléniques et du sud-est européen)3. Depuis le mois de juillet 2010, Jean-Pierre ARRIGNON est Président de la délégation du Nord-Pas-de-Calais de "La Renaissance Française" http://www.larenaissancefrancaise.com

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