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Réveil Communiste

GQ sur la transition socialiste, le socialisme réel et la démocratie

25 Octobre 2009 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate

La transition socialiste, le socialisme réel et la démocratie; utiliser au XXIème siècle l'expérience acquise au XXème.


Quelques jalons pour penser concrètement et politiquement le « socialisme du XXIème siècle », et acquérir à nouveau la confiance en l'avenir nécessaire pour agir vraiment contre le capitalisme.  Nous ne partons pas de rien. Gilles Questiaux, 20/02/2009


Si nous voulons renverser le rapport de force à la faveur de la crise du capitalisme il ne suffit pas d'attendre que le capitalisme ait fait preuve de son incapacité à résoudre ses contradictions, il faut aussi reprendre l'offensive sur le terrain théorique, et avancer à partir des positions acquises par le mouvement ouvrier au XXème siècle et non rageusement les balayer du revers de la main, pour pourquoi pas, comme le voudrait un philosophe aussi « officiel » que le fut Lucien Sève au PCF, sauter à pied joint dans le communisme sans transition, sans État socialiste. Et il nous faudra, une fois arrivé au pouvoir, agir contre les contre-révolutionnaires, et non attendre quelque peu passivement le coup d'État d'un Pinochet, ou la déstabilisation des agents d'influence orange ou d'autres couleurs. Ce qui signifie aussi agir de manière déterminée contre les monopoles des médias. Ce que nos prédécesseurs communistes ont fait dans le passé, là où ils se sont maintenus au pouvoir un certain temps.


Or ces expériences, RDA, URSS, etc. sont rejetées de tous y compris dans nos rang pour leurs déficiences démocratiques. Pourtant le moindre regard en arrière un peu honnête montrera qu'il n'y avait guère d'alternative immédiate à un passage éprouvant par la dictature et la pauvreté si on voulait entreprendre la construction du socialisme dans l'Europe ruinée et dans le monde hostile de 1945. Ce qui leur a fait défaut, ce n'est donc pas le respect des règles démocratiques (qui ne sont en fait pas respectées du tout même dans les pays où on fait profession de les idolâtrer) mais la force de conviction suffisante au sein de l'avant-garde consciente du prolétariat pour rester unie assez longtemps pour passer le cap et atteindre un stade tel de puissance militaire, économique, scientifique, technique, que la défaite ultime du socialisme devienne impossible, et que l'impérialisme cesse de poursuivre cet objectif. Et ce défaut de conviction est certainement lié aux glaciations du débat au sein des partis communistes au pouvoir, et auparavant dans les années 1930, situation propice aux opportunistes, dans une configuration où les divergences sont apparues comme des trahisons. Mais cela était peut-être fatal aussi.


Tout le monde prétend aimer la démocratie et moi le premier (puisque je n'arrête pas de critiquer le groupe dirigeant du mon parti pour son déficit démocratique, il est vrai grossier, mais un peu excusable car lointainement dérivé de cette conjoncture dépassée). Mais dans le fond qu'entendons nous par démocratie ? Le « pouvoir du peuple » ? La sécurité face aux décisions arbitraires des puissants ? Ou simplement la liberté que nous avons de zapper entre divers divertissements politiques ? Ce qui est sûr, c'est que notre parti dans le passé n'a pas résolu plus qu'aucun autre parti réel l'équation de la révolution et de la liberté et que cette difficulté sert souvent d'excuse aujourd'hui pour tourner en rond dans le questionnement. Je pense qu'elle est pourtant derrière nous. Nous avons maintenant des éléments pour construire une transition qui sera à la fois démocratique (ce qui ne signifie pas qu'elle sera qualifiée de telle dans les médias dominants: voir l'habit que l'on fait porter au social démocrate catholique Chavez !) et beaucoup plus réaliste que celle qu'imaginaient Marx et Engels, qui envisageaient tranquillement un dépérissement graduel et non antagonique de l'État post révolutionnaire qui se serait pourtant entretemps fortement militarisé et doté d'un appareil terroriste, à l'instar de la bourgeoisie révolutionnaire française de 1793. On se demande bien où ils sont allés chercher cette hypothèse. Ils ont du renvoyer le problème à son heure et se dire qu'à chaque génération suffisait sa peine ! Mais la pensée proprement politique du couple de théoriciens fondateurs du marxisme est très en deçà de leur pensée économique et philosophique.


Nous disposons de quelques expériences historiques de longues durées (étalées sur plusieurs générations) pour nous faire une idée des problèmes concrets que pose la transition hors du mode de production capitaliste. A la lecture des grands théoriciens marxistes, et surtout en étudiant les situations réelles où leurs théories ont été mises en pratique, on comprendra que la transition qui se nomme « socialisme » consiste en une situation où un État gère l'économie en lieu et place de la bourgeoisie, et où un parti unique socialiste (même s'il porte un autre nom, en général « communiste ») exerce la dictature au nom du prolétariat.  On dit parfois avec Lénine que la dictature du prolétariat est une sorte de démocratie au fond, puisque c'est la dictature de la majorité sur la minorité. Sauf que les individus qui composent le prolétariat ne se prononcent pas, à aucun niveau de pouvoir, pour savoir qui sera leur dirigeant et n'ont pas accès aux débats et aux luttes qui agitent les prétendants. Il est vrai que la liberté de l'individu séparé est le mythe de la bourgeoisie. Mais l'aliénation de la base communiste n'est pas un mythe, et la base en question est la dernière à l'ignorer. La démocratie c'était donc pour plus tard, pour l'après de la dictature du prolétariat, si tant est que la démocratie c'est le contrôle et la possibilité de révocation des chefs. Du moins, c'est cela que l'histoire du socialisme réel à défaut des livres nous a montré (en URSS, Chine, Viêt-Nam, à Cuba, en Yougoslavie, RDA, etc.).


Mais la transition, et la défense du régime transitionnel qui se met à durer et à construire une nouvelle réalité sociale avec des classes et des antagonismes spécifiques sont devenues le but substitutif des partis communistes (et je pense que cette substitution du socialisme au communisme était inévitable). Puis, L'URSS, paradigme principal, s'étant effondrée, les partis communistes et les éléments qui en sortirent se transformèrent en partis libéraux-mafieux, ou errèrent sans but comme des canards à la tête coupée, ou se replièrent sur la défense de la mémoire de l'expérience socialiste, ce qui est juste mais insuffisant. C'est sans doute la leçon réaliste des faits. L'utopie communiste placée hors de l'histoire n'est pas un mode de production envisageable pour nous pour le moment avec notre niveau d'éducation et surtout de conscience. Donc le but de la révolution, ce n'est pas le communisme qui suppose une modification considérable de l'être humain, un processus de désaliénation qu'il faudrait d'ailleurs essayer de mieux comprendre pour ne pas le confondre avec une mystique. En attendant ce jour le socialisme réel doit être réalisable avec l'humain tel que l'a créé le capitalisme dans le procès de son développement. Chavez a quelques difficultés en ce moment parce que l'humain ainsi créé est souvent voleur et délinquant.


Il reste quelques socialismes en place, Le Viêt-Nam, Cuba et la Chine, et l'URSS et la RDA serviront de contre-exemples. Non en ce qu'il y manquait de liberté (il faudrait entrer dans des développements philosophiques sur la notion où l'on risque de beaucoup s'égarer, ou se perdre dans une rhétorique de justification qui n'a plus d'objet) mais en ce qu'ils n'ont pas réussi la transition. Que la fin ne justifie pas les moyens n'est pas une maxime de morale kantienne idéaliste mais tout simplement la leçon des faits, si on met l'accent sur « fins » et non sur « moyens ». En effet, fallait-il tout ces sacrifices pour aboutir à Mikael Louis Vuitton Gorbatchev et à Boris Eltsine ?


Il est vrai que quand le socialisme existait en URSS, la question pour un vrai révolutionnaire de l'attitude à adopter vis-à vis d'elle ne se posait même pas. C'était la guerre. Toute « distance critique » affichée ne pouvait que servir à la propagande de l'adversaire, et il fallait être bien naïf ou bien petit-bourgeois pour s'imaginer que les erreurs et les fautes du pouvoir socialiste ne relevaient ni du contexte contrerévolutionnaire, ni de la propagande ennemie, ni des tâtonnements dans une expérience inouïe depuis l'aube de l'humanité. Et pour être incapable de psychanalyser en soi cette « pulsion critique » qui signifiait tout simplement l'illusion du clerc croyant pouvoir juger voire faire l'histoire dans son for intérieur ! Sartre a été très lucide là-dessus. Si le coût matériel ou moral de cet engagement du coté du faible était trop élevé, on avait bien sûr le droit sans passer pour traitre à la cause de  prendre du recul, et ce droit dans le contexte de la Guerre froide est loin d'avoir été toujours respecté, mais pas du tout celui de proposer à la place une révolution imaginaire gauchiste et un micro parti idéologique avec subventions américaines (cette critique ne s'étend pas aux communistes ayant rompu avec l'URSS sur une base nationale, en Yougoslavie ou en Chine). Bref, les il semble bien que les « staliniens » avaient une ligne juste, bien qu'ils aient finalement échoué.


Si des élections libres au sens où on l'entend en France ou aux États-Unis, et ce sens est accepté sans beaucoup d'esprit critique comme légitime aujourd'hui malgré le caractère de farce manifeste de ces élections, si donc elles avaient lieu à Cuba, en Chine ou au Viêt-Nam, il est possible (mais pas du tout certain) que les partis communistes au pouvoir soient vaincus dans les urnes, comme au Nicaragua en 1990, avec l'aide des fonds la bourgeoisie mondiale, de ses services secrets, de ses églises et de ses fondations, et en employant ses dociles médias. Rien que « pour voir » ou « pour changer un peu » et pour secouer le cocotier peut-être l'électeur vivant dans le socialisme réel voterait-il contre son intérêt évident (ceux qui l'ont fait en Europe de l'Est n'ont pas eu ce qu'ils voulaient: la maitrise de leur propre vie et ont eu ce dont ils ne voulaient pas: le chômage, la misère et le gangstérisme), pour une transition inverse au capitalisme. Mais en supposant que ces partis échappent à cette extrémité,  il est certain que pour emporter la victoire, ils devraient faire un certain nombre de concessions qui impliqueraient peut-être une sortie du socialisme dans le sens d'un retour en arrière subi. La mise en place d'une alternance suppose un consensus de base sur l'essentiel, sur le mode de production, le régime de propriété, etc. entre deux ou trois partis de masse avec chacun leur groupe dirigeant. Des élections cubaines ou chinoises peuvent aboutir en fin de compte à notre meilleur des mondes, c'est à dire à un système où c'est de plus en plus directement le contrôle du capital qui donne le contrôle de l'information, et qui permet la manipulation de l'opinion. Le libre arbitre est une fiction confortable et satisfaisante pour l'amour propre de l'électeur mais c'est une fiction. Notre seul droit « démocratique » c'est de mettre à la porte un dirigeant manifestement défaillant quand la bourgeoisie a décidé qu'il a fait son temps. Et il est vrai que le socialisme n'a pas su donner le même droit au prolétariat. Le prolétariat a donc manqué quelque chose pour être dirigeant, là où il a exercé la dictature. Mais Cuba et la Chine ont parfaitement le droit de ne pas organiser d'élection si le risque est trop grand de voir revenir au pouvoir comme en Russie les mafias et les triades, au préjudice direct de l'indépendance nationale. On frémit dailleurs à l'idée d'un Bush ou d'un Sarkozy au pouvoir en Chine! Et même en prenant la RDA comme exemple, pays annexé par une des toute premières puissances économiques capitalistes dotées d'un « welfare state » développé, il est constant que cette « démocratie » nouvelle n'est pas le « pouvoir du peuple » mais l'isolement des foules.


Pourrait-il exister deux partis prolétariens composés de cadres concurrents pour les emplois du pouvoir ? Il n'y pas d'exemple pour le moment, et il y a une bonne raison à cela : les élections sont en régime démocratique de marché un reflet, même considérablement déformé, de la lutte des classes. S'il y a une opposition dans un pays socialiste organisé en parti ce peut être donc la représentante d'une bourgeoisie résiduelle, ou émigrée, mêlée d'intérêts étrangers, ou d'une bourgeoisie fantasmée, composée de ceux qui estiment à tort ou à raison que le régime ne rend pas justice à leurs qualités. Il faudrait que le jeu politique à inventer sous le socialisme reflète les contradictions internes et non la pression externe de l'impérialisme. Quelques expériences latino-américaines semblent indiquer cette possibilité... qui passe cependant par une hégémonie écrasante sur la bourgeoisie qui contracte des alliances antipatriotiques. C'est une constante que le patriotisme a été un instrument très fort pour conforter les expériences socialistes. Le rejet actuel de cette catégorie par certains qui s'intitulent « communiste » fait problème. Car comment réaliser sans élan patriotique l'unité du peuple quand on n'a pas la puissance des médias et l'appât de la consommation de masse de son coté ?


Gramsci en méditant dans les prisons de Mussolini constatait que la réalité politique existe de manière plus autonome de l'infrastructure économique que ne le pensaient Marx et ensuite Staline, un marxiste tout à fait authentique soit dit en passant, et l'expérience acquise au XXème siècle montre finalement que le mode de production socialiste doit constituer pour exister politiquement un nouveau type d'État, différent de l'état féodal et de la démocratie de la bourgeoisie, et non détruire l'État. En attendant, les États socialistes réellement existants sont des dictatures de parti unique avec, comme lors de la Révolution française et de ses suites, une production paradoxale et parfois encombrante de héros, de grands hommes et de génies, qui sont utiles mais aussi gênants pour un projet qui consiste aussi en ce que la politique soit « faite par tous, non par un », et pour une théorie qui pense que les grands hommes sont tout à fait secondaires dans l'histoire. Mais ce sont les faits. Et les grands révolutionnaires déterminés du XXème siècle devaient-ils rendre les clés du pouvoir à la bourgeoisie sous prétexte que les difficultés étaient plus grandes que prévu, et les temps encore prématurés?


Difficultés pas toujours où on les imagine ! Le philosophe italien Losurdo pense que l'État socialiste de transition au communisme est faible et contraint à demeurer dans un état d'exception permanent, parce que son principe est justement la mise en route du processus de son propre dépérissement, le passage au communisme sans État, d'où son l'idée iconoclaste du philosophe italien (qui n'a pas peur du scandale) que la violence chaotique qui se manifeste dans la répression soviétique à l'intérieur du parti communiste est imputable à la tradition politique anarchiste, à laquelle Lénine fit appel pendant Révolution et la Guerre civile, car cette violence est nécessaire pour empêcher la fixation d'un état de droit d'un type nouveau qui fait obstacle à la poursuite du but idéal. Contrairement à l'analyse trotskyste, la terreur n'était pas dirigée par la bureaucratie contre les classes subalternes de la société soviétique, mais manifestait au contraire les tentatives du centre de maintenir une véritable dictature prolétarienne, aux depens des libertés individuelles considérées comme des manifestations culturelles petites bourgeoises. L'URSS est un État faible aussi parce qu'en élevant le niveau d'instruction général sur un programme scolaire et un contenu esthétique qui a été définit antérieurement par la bourgeoisie et les reliquats du féodalisme, et fort peu renouvelé malgré les efforts des années 20, il remet en circulation dans les masses, à leur demande d'ailleurs, les valeurs bourgeoises et féodales dont la littérature et l'art russes sont remplies, de Pouchkine et Dostoïevski à Pasternak et Bougakoff, et qui réapparaissaient alors avec le recul et la dimension du mythe à travers une aura romantique. L'intelligentsia comme couche spécifique se fait la porteuse des illusions passéistes de la bureaucratie (comme le gauchiste en Occident porte celles de la bourgeoisie qui se rêve encore en Saint-Just, Garibaldi ou Bolivar). Le socialisme en développant l'éducation développe une couche sociale qui croit avoir intérêt au renversement du système et à son involution vers le « marché » et qui décroche de la politique vers le gangstérisme en passant par la morale. Les germes de cette défaillance existent en Chine comme à Cuba, et en URSS c'est largement cette classe des « intelligents » qui a scié la branche sur laquelle elle était assise. Mao tenta de résoudre ce problème des survivances idéologiques et de la bureaucratisation avec la Révolution culturelle. Il ne faut pas en avoir peur. Ce qui caractérise les grandes époques de la culture c'est d'ailleurs la capacité de reprendre à zéro, et le bagage de la bibliothèque et du musée universels peuvent n'être rien d'autre à certains moments qu'un encombrement. Ce ne sont pas les musicologues qui ont inventé le jazz!


Il semble que le socialisme développe toujours un système de parti unique. Dans le cas contraire, il est balayé et ses partisans sont exterminés (Allemagne de Weimar, Espagne républicaine, Chili, Indonésie). Or un parti ne sert pas seulement d'interface entre un projet politique et une société, et entre l'État quand il endosse son projet politique et la société. C'est aussi l'instrument qu'utilisent tous ceux qui veulent détenir le pouvoir, à commencer par celui de défendre et de mettre en œuvre les choix qu'ils croient juste. Ils se retrouvent donc tous ensemble et rivaux à jouer la comédie de l'harmonie dans ce cadre institutionnel d'apparence peu satisfaisant et pour le moment c'est aussi le cas à Cuba et en Chine. Il ne faut pas oublier que le pluralisme d'apparence démocratique put entrainer des horreurs tout aussi spectaculaires que le monopartisme, si on pense à la Colombie contemporaine, à l'Afrique du Sud et aux États-Unis du Sud racistes, et qu'il a accouché du nazisme en 1933. Mais le monopartisme a ce défaut rédhibitoire : il n'existe plus de voie d'accès au pouvoir pour ses antagonistes privés, il n'existe plus d'expression visible des contradictions entre individus ambitieux. Et un inconvénient secondaire : la volonté de neutraliser les antagonismes politiques stimulés et distordus par l'intervention extérieure aboutit à renforcer de manière exagérée les organes de répression et de surveillance. En RDA, une méfiance au demeurant tout à fait justifiée par le passé immédiat de l'Allemagne explique l'hypertrophie de la surveillance, dans un pays balayé par la propagande anticommuniste et consumériste, et contribue au final à son discrédit.


Lorsque l'on mène une révolution, il faut se défendre, « et ceux qui les font à moitié creusent leur tombeau ». La révolution prolétarienne pour Marx devait supprimer la politique, et « transformer le pouvoir sur les hommes en administration des choses ». Mais la politique est une passion fortement enracinée dans le vieil homme, a supposé même qu'elle soit mauvaise. L'action révolutionnaire proprement dite aguerrit et renforce « l'homo politicus » par rapport à l'homme technicien, inventeur, constructeur, artiste. La Révolution ne peut donc pas aboutir à un désert politique, et la politique c'est la visée de la totalité. Les utopies micropolitiques, les "Milles plateaux" de Deleuze et Guattari ne sont même pas des échecs, théories impraticables ce ne sont que des mots creux prononcés par des parasites qui ventousent le rôle social de la théorie révolutionnaire. La démocratie participative n'est pas non plus la solution adéquate à cette contradiction, en tout cas dans la mesure où on veut lui faire porter le costume du rôle principal, car elle vit sa passion délibérative au ras du trottoir, au niveau du matérialisme concret des crottes de chien et des nids de poule, et se transforme en insipide bavardage dès qu'elle refait le monde. Ou bien en complément parfait d'expériences autoritaires et charismatiques. Car l'action sur le monde entier est l'horizon de la politique et son intérêt, et le conseil de quartier de Belleville ou de Porto Alegre peut en parler, mais rien en faire. De quel droit le ferait-il d'ailleurs et imposerait-il les rêves universels de ses bobos locaux et globaux? Ce qui anime la politique, c'est l'enjeu du pouvoir. Il est assumé ou bien non mais il est toujours là. Il faut donc créer une arène comparable par sa fonction aux joutes électorales sans intérêt de nos démocraties de marché, et plus passionnant. Nous avons des grands hommes, même trop, mais nous ne savons pas les faire jouer.


La fausse question qui préoccupe les esprits qui pensent à tout cela, c'est le « totalitarisme », c'est la recherche de garanties contre la tyrannie. Mais il n'en existe pas en réalité, il n'y a pas d'autre rempart pour la liberté des individus que leur propre corps et la volonté de le risquer en situation réelle, soutenu par le désir impérieux de participer aux affaires du monde entier, chez le plus grand nombre, et la culture et la richesse de l'expérience des peuples. Et c'est ce désir politique qui n'est pas n'importe quel désir comme ceux qui sont rangés par Gilles Deleuze sur un de ses plateaux mais le désir des désirs humains qui met en danger les équilibres délicats qui protègent la vie privée de ceux qui ont la chance d'en avoir une. A certains égards la démocratie elle-même lorsqu'elle est prise au sérieux a un passage à la tangente qui est tyrannique par sa manière d'exiger de se mêler de tout. Le pouvoir du peuple en France en 1793 ou en Chine en 1967 dénonce avec fureur les fripons et les méchants, et déborde les intentions des instigateurs et des agitateurs. Le fascisme même dans ses aspects modernes est une perversion de l'idéal démocratique de la souveraineté populaire, qui s'alimente de la violente déception des peuples au tournant du XIXème siècle devant la « démocratie réelle », ses parlements et ses "élites" (déception anticipée dès juin 1848 à Paris et qui conduisit les ouvriers au vote bonapartiste). La démocratie et la liberté de vivre sa vie privée sont deux choses qui ne se sont associées que fortuitement au vingtième siècle et qui se disjoignent maintenant dans le développement de l'État moderne de contrôle et de surveillance. La liberté de l'homme aisé et cultivé, comme Voltaire, est d'ailleurs sans doute mieux garantie par une forme ou une autre de despotisme éclairé que par la démocratie radicale. Mais seul le socialisme peut les faire se rejoindre à nouveau pour tous, dans une jonction qui ne sera jamais simple, mais qui est nécessaire maintenant que la division de la société en classe nourrit la tyrannie, qu'elle développe pour se maintenir. La société de classe est largement dépassée par le développement de forces productives qui posent les fondations d'une société où l'on passera beaucoup plus de temps à apprendre et à discuter et à inventer qu'a produire des biens. L'exploitation du prolétariat producteur et l'armée de réserve de la misère sont artificiellement maintenues. Ce retard du politique sur les forces productives secrète une tyrannie cancéreuse molle et pour le moment « non-létale » dans le centre, tout aussi insupportable que les précédentes et dont l'Union Européenne est certainement le laboratoire, davantage que les États-Unis. Et qui a pour corolaire l'usage des bombes au phosphore blanc et de l'exécution extra-légale dans la périphérie.


Contre la soumission à la tyrannie il faut des hommes d'une intégrité supérieure à ce que nous sommes pour le moment. C'est pourquoi les révolutions ont parfois divagué dans l'horreur, la violence, à défaut de cette intégrité, dont le manque peut faire croire au tyran que la pression sans limite sur les corps et l'esprit suffit comme méthode. J'affirme d'ailleurs que cette terreur n'a rien de spécifiquement révolutionnaire, mais qu'elle est liée à l'expérience de la guerre totale, de la guerre contrerévolutionnaire, guerre contre le peuple, guerre terroriste théorisée par le commandant en chef de l'armée allemande, le général Ludendorff, en 1917, et continuée au petit pied par des groupes fascistes qui poursuivent comme leurs congénères européens des années trente un agenda délirant et rétrograde et qui ciblent le peuple des banlieusards comme à Madrid en 2004 (et le 11 septembre, le peuple des secrétaires et des pompiers). Le « totalitarisme » au sens où je l'entends (comme écrasement de l'individu et foulement aux pieds de sa vie privée) est le produit historique déterminé de la guerre totale de 1914-1918, comme la Terreur de 93 est le produit de la terreur parisienne en 1792 de l'exécution militaire (le manifeste de Brunswick qui tenait Paris et sa population responsable du sort fait à Louis XVI). Il faut admettre ceci : les révolutionnaires du XXème siècle n'ont pas fait beaucoup d'erreurs, ils se sont battus avec les armes qu'ils ont trouvées. Il ne s'agit pas de les exalter à la manière romantique, comme Michelet et Victor Hugo l'ont fait pour les "terroristes" de la Révolution française, mais de souligner le tragique de la situation des révolutionnaires russes, la vérité que les Soviétiques n'avaient tout simplement pas d'alternative à l'histoire qu'ils ont vécu d'Octobre à Stalingrad, il s'agit de rendre justice à la mémoire de ceux qui se sont retrouvés en face de la violence contre-révolutionnaire et qui ont refusé d'y déférer avec pour seule issue une violence à la puissance supérieure. Il est vrai que pour une large part cette violence se déchaine de manière factionnelle, en interne, en purges. C'est au fond cela : les seuls vrais « crimes » de Staline furent ceux à l'encontre des communistes, les procès de Moscou, car entre la révolution et ses adversaires il n'y avait plus rien qui eût forme de norme ou de loi. L'extrémité de la contre-révolution a eu pour nom Auschwitz, Hiroshima. Mais les procès de Moscou produisaient en tous un vertige, que ne produisait pas la répression contre des adversaires déclaré de la révolution. Ce qui effraye c'est la folie. Or c'est l'absence de modèle politique pour la transition qui aboutit à cela. Mao Tsé Toung est beaucoup plus rationnel à cet égard que Staline. Mais il faut se souvenir que le premier n'a jamais voulu désavouer le second.


Ni Cuba ni la Chine n'évolueront rapidement, sauf sous contrainte extérieure afin d'ingérence, vers le pluralisme politique. Mais il n'est pas exclu qu'un antagonisme secondaire permette la cristallisation de deux partis adhérents au socialisme et d'entrer dans un jeu qui pourrait ressembler par certains cotés au ballet électoral inutile et angoissant que nous connaissons. Le développement d'un contrepouvoir syndical efficace semble se produire en Chine, pays qui a par ailleurs mieux résolu le problème de la relève des dirigeants que les pays socialistes de tradition européenne. Dans la situation du monde actuel une évolution vers un pluralisme à l'occidentale aboutirait sans doute au démantèlement ou à la perte de la souveraineté. Un paradoxe du vingtième siècle était que les droits sociaux là où ils existaient étaient défendus par l'Armée rouge en dernière instance, mais qu'ils se payaient par l'absence de droit politique dans le pays de l'Armée rouge.


Des solutions existent : en Amérique latine de projets réformistes se radicalisent par les obstacles rencontrés. Ailleurs des mouvements dynamiques existent dans des pays encore neufs pour la révolution, comme l'Inde et déjà le Népal, bientôt en Afrique. Il s'agit d'installer des pouvoirs révolutionnaires qui contiennent leurs contre-pouvoirs et qui acceptent une critique qui n'est pas exprimée dans les dispositifs de double contrainte (les injonctions de sommet à être libre, du style du célèbre "pas de mannequins dans le parti" lancé par Maurice Thorez, ou du "feu sur le quartier général" de Mao en 1966), donc ouvert délibérément au risque de la dérive contrerévolutionnaire. Il faut arriver à utiliser le débat et l'opposition comme stimulus et comme anticorps pour fortifier la société, à la manière inverse de celle dont les syndicats ouvriers ont pu être détournés de leur but en Occident pour fortifier le capitalisme. Il faut utiliser la dissidence pour renforcer dialectiquement le pouvoir socialiste (et la Chine manœuvre adroitement le séparatisme tibétain), sachant que tant qu'il y aura de la culture bourgeoise il y aura de la dissidence, et tant qu'il y aura des contradictions et des États capitalistes, des ressources et une masse de manœuvre pour elle. Et il faut aussi se résoudre à accepter le fait que le passage au socialisme comme mode de production spécifique ne peut se faire que graduellement, et qu'il est loin d'avoir épuisé sa tâche historique. On discute en Amérique latine d'un nouveau modèle décentralisé et coopératif d'économie non capitaliste, mais cette étape est à mon sens celle qui suit le socialisme, qui implique d'abord son instauration. En attendant, le marché comme forme d'organisation irrationnelle et imparfaite à encore de beaux jours devant lui. Le repli stratégique des chinois vers « le socialisme de marché » doit être pris au sérieux, et non traité avec condescendance comme s'il ne s'agissait là que d'un oxymore de la propagande. En Chine, selon une formule rapportée par Danielle Bleitrach, "le capitalisme est libre comme l'oiseau dans la cage". Ce qui signifie que le prochain socialisme réel sera une économie mixte, avec un grand volant d'économie privée, et un contrôle et une planification rendue efficace par les meilleurs moyens de diagnostic économique et de communication qui se sont développés dans l'intervalle depuis les années 1945. Avec aussi la disparition des oligopoles parasitaires et du capitalisme « informationnel » qui formate l'opinion. Un monde où pour prendre un exemple trivial « NRJ » n'existerait pas, et où les radios associatives qu'elle a étouffé pourraient émettre, et où il faudra être assez déterminé pour tordre le cou à « NRJ », contrairement à l'Union de la Gauche de 1983 qui capitula piteusement devant la manifestation convoquée par cette station de radio pour défendre ses émetteurs illégaux car trop puissants.


Les formes de la démocratie parlementaire que la bourgeoise a développées doivent être étudiées pour voir en quoi elles sont factices et témoignent encore aujourd'hui d'une dictature de classe, mais pour y voir aussi ce qui doit être retenu dans le règlement du débat contradictoire pour construire les formes légales de la transition. Sachant, comme Losurdo le remarque aussi, que les conflits entre personnes que le droit régule n'ont aucune raison de disparaître en cas de changement de mode de production (ils ne sont pas tous enracinés dans le mode de production, et de toute manière le nouveau mode de production engendrera aussi des antagonismes individuels et sociaux).


Ce qui est nouveau, c'est que le socialisme est soudain redevenu d'actualité, et il n'est plus temps de s'égarer dans des rêveries abstraites autour de projets ni organisés, ni construits, ni défendus. Le socialisme ce n'est pas non plus l'addition de milliards de paniers bios, ou l'échange de milliards de cours de Tango contre du baby-sitting.


Pour maintenir en état les moyens de productions, la transition vers l'économie planifiée doit être progressive et naturelle, la réduction du secteur privé aussi.


Pour éviter l'inflation répressive il faut laisser un espace aux partisans de la régression contre-révolutionnaire, sans être naïf, tout en empêchant leurs liaisons internationales.


Mais la condition préalable sine qua non d'une révolution est la reconstitution d'un groupe politique suffisamment convaincu qui représente le prolétariat de manière adéquate et qui est prêt à prendre stratégiquement tous les risques pour la Révolution, sans tomber dans la parade romantique ou l'exaltation activiste. C'est un noyau qui peut apparaître aussi dans le « peuple militant » qui se cherche dans les divers collectif depuis 10 Ans, mais qui doit accepter deux remises en cause de son narcissisme : 1) le militantisme non organisé et non hiérarchisé est totalement vain. Le parti est un embryon d'État. 2) l'opinion individuelle doit pouvoir s'exprimer pour éviter la glaciation du débat, mais sans illusion sur sa qualité : la plupart de ses expressions sont tout simplement impertinentes. Un "collectif antilibéral" est un lieu où 50 personnes passent des dizaines d'heures à mettre en place un programme national qui n'est que la mise dans le désordre de ce qu'elles ont lu dans « Le Diplo » depuis deux ans. Un congrès du PCF après la mutation y ressemble beaucoup. Et ce serait toujours le cas tant qu'ils ne se poseront pas le problème concret de la politique : à qui le pouvoir?


***


Remarque incidente sur le Cambodge : une nouvelle campagne anticommuniste se développe et sera probablement bien orchestrée autour des 20 ans de la « chute du mur ». Mais pour le moment, c'est le procès des criminels Khmers Rouges qui ouvre le JT. Plusieurs observations : trois choses sont toujours omises, lorsque l'histoire du Cambodge de 1975 à 1979 est évoquée : Le coup d'État de la CIA contre le régime indépendant du Prince Sihanouk, et la Guerre américaine de 1970-75, précédée d'une campagne terroriste secrète et accompagnée de bombardements apocalyptique; le rôle des vietnamiens (communistes authentiques ceux-là) dans la chute du régime KR de Pol Pot en 1979, qui sont les seuls à avoir agi dans toute l'histoire pour interrompre un génocide ; le soutien aux KR par les occidentaux jusqu'à la fin de leur guérilla résiduelle en 1992. Le tribunal international qui juge les KR est bien sûr un scandale néocolonial : comme s'il fallait justement des juges occidentaux pour leur apprendre la justice après tout ce qu'ils se sont permis de faire subir à ce pays! Mais il reste ce fait qui est utilisé par la propagande, les KR étaient une organisation qui se revendiquait comme communiste, et il faut être bien clair qu'elle ne l'était pas autrement qu'une horde de bandits. Il s'agissait d'une secte gauchiste ultranationaliste parvenue au pouvoir presque par hasard parce que toutes les alternatives rationelles à l'impérialisme ont été exterminées par les divers agents des États-Unis (mercenaires, US Air Force, CIA, et invasion directe des Marines), laissant le pays dans une situation de déstabilisation extrême et incontrôlable. Cette aberration historique n'a presque aucun rapport avec les expériences réelles des pays socialistes, même avec celle qui s'en rapprocherait le plus par la volonté de « table rase », la révolution culturelle chinoise. Ce « communisme » là est précisément le résultat de la négation de la nécessité d'une transition socialiste, dans le contexte d'une militarisation totale du politique et d'une destruction du corps social par l'anomie impérialiste. Les « communistes » du PCF qui leurs ressemblent le plus, à leur corps défendant, sont donc ceux qui se gargarisent de démocratie directe mais ne veulent plus entendre parler du socialisme.


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GQ 21/04/2010 13:05



évidement, il faut attendre la confirmation de la pratique


Congrès du MJCF : les lignes bougent, les personnes
aussi, mais pas dans le même sens



GQ 21/04/2010 11:54



En attendant que le PCF renoue avec le socialisme, le MJCF vient de la faire à son congrès, c'est un début.



sam 82 27/10/2009 11:40


voilà un texte très intéressant . car il permet d'appréhender d'une manière réaliste , a partir du socialisme existant , en toute lucidité la transition socialiste , incontournable . c'est la
pratique de cette transition qui permettrait de jeter les bases du communisme a venir . je pense que la révolution sociale et culturelle devront avancer dans le même processus . ce texte m'a
remémorer la lecture du bouquin ( le socialisme et l'homme a Cuba de C Hé  Guevarra ) sur la question de l'économie de transition socialiste a cuba . le Ché déclarait ( le communisme est un
but de l'humanité qui s'atteint consciemment . l'éducation , la liquidation des tares de l'ancienne société dans la conscience des gens est donc un facteur extrêmement important , sans oublier ,
bien entendu que sans avancées parallèles de la production on ne peut jamais atteindre cette société là . ) . c'était dans les années soixante . comme quoi effectivement nous ne partons pas de rien
, cela avec  l'apport tant pratique que théorique du socialisme existant . ce qui devrait aider les communistes a élaborer une perspective politique ouvrant la voix  au socialisme . sam
82 .        


GQ 27/10/2009 01:54


Alors que je me défonce la cervelle vous pensez qu'à rigoler.


Eric RUIZ 26/10/2009 15:15


Où alors il est question de la fleur du genre Passiflora. Dans ce cas, attendons-nous à récolter un jour les fruits de la passion (communistes) !
Bon, d'accord, c'est tiré par les cheveux ...