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Réveil Communiste

échange sur la "science prolétarienne" (à jour le 4 août 2012)

4 Août 2012 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ

Débat de 2008

 

Anton Suwalki a écrit sur le blog "imposteurs"

Réponse à Gilles Questiaux sur la « science prolétarienne »

Je n'ai pas trop eu le temps ces derniers jours de participer au débat qu'a ranimé l'intervention de Gilles Questiaux sur l'article « Où le PCF veut-il en venir avec les OGM (de Gilles Mercier) » mais je voulais répondre sur le point de la « science prolétarienne ».

 

 

Je souhaite que le débat reste amical et qu'on évite les malentendus , comme celui généré par la formule de Gilles par rapport à Freud « un auteur qu'Hitler a brûlé ne peut pas être complètement mauvais » .[ Voir ; "Freud, révolutionnaire ou charlatant?"]L'intention de Gilles n'était visiblement pas de ranger les détracteurs du Freud (dont je suis) dans le camp du nazisme, comme l'a compris un peu hativement Canardos. Cela dit , le raisonnement de Gilles est très moyen sur cette question. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, c'est une théorie qui atteint très vite ses limites. Ca n'est pas parce que Hitler considérait Freud comme un représentant de la « science juive » que ça valide une seule hypothèse de Freud sur les mécanismes du psychisme. Je trouve aussi très moyen : « La haine de Freud est comparable à la haine de Marx et à la haine de Darwin : s'y exprime la blessure narcissique du moi bourgeois-universitaire qui pousse des cris d'indignation pour se prouver à soi même sa liberté. »   C'est un truc vieux comme Freud lui-même : vous résistez à mon analyse, c'est la preuve que je dis vrai.

 

Pour revenir sur la science « bourgeoise » ou « prolétarienne » , on est soulagé d'entendre confirmer que Lyssenko était un charlatan et un faussaire. Mais rassurés [..?] parce que lorsqu'on lit que ça n'est pas l'idée que la science de Lyssenko soit prolétarienne qui pose problème, on se dit qu'il y a des enseignements du stalinisme qui n'ont pas été entièrement tirés.

 

Je cite « Lyssenko croit aux mêmes critères que les généticiens qu'il fait envoyer au Goulag, il se borne a falsifier les résultats de ses travaux ». Déjà, envoyer des généticiens au goulag, je ne suis pas vraiment convaincu que ça soit très bon pour la science ni pour le socialisme. Je ne vois pas quel dans quel sens cet ignorant pouvait croire aux mêmes critères que les généticiens. Et si bien sûr il a été obligé de falsifier ses travaux, sa fraude diffère tout de même de la fraude classique en science. La différence réside précisémment dans l'habillage idéologique du charlatanisme : la science habillée dans les guenilles prolétariennes  (« le professeur aux pieds nus »). Cet habillage idéologique soit à l'origine d'une immense hallucination collective dont les dégats sont inestimables. Pas seulement en URSS, mais dans tous les partis qui lui étaient inféodés.

 

Les bolchévicks avant Staline, préféraient avoir recours aux « spécialistes bourgeois » , savants, ingénieurs, cadres militaires, politiquement « douteux » à des membres du parti certes « impeccables » politiquement mais incompétents. Ils avaient sans doute mille fois raison par rapport à Staline.  Et franchement je ne suis pas sûr de vouloir vivre dans une société où les médecins seraient diplomés en fonction de leur exemplarité communiste, et non de leur compétence médicale (1)!

 

 

Cette idéologie, le lyssenkisme, illustre à mon avis la fuite en avant de la couche de parvenus incompétents qui avait le pouvoir dans les années 30 en URSS. Il n'opère pas que dans la biologie et dans l'agronomie, il triomphe partout , et plus particulièrement aux procès de Moscou : les procès truqués se justifient selon Vychinsky par le fait que « l'instinct de classe vaut mieux que mille preuves matérielles » . Si ça n'est pas de l'anti-matérialisme à l'état pur, qu'est-ce ?

 

Quand Gilles Questiaux dit : « la science prolétarienne pourrait différer de la science bourgeoise (je compte bien moi qu'elle en différera!) » , désolé mais Gilles devrait nous expliquer en quoi elle pourrait différer, et comment on pourrait définir une « science prolétarienne » dont la nature diffèrerait du lyssenkisme. Qu'il me démente si je me trompe, mais la démarche de Marx et Engels se voulait scientifique en ce sens qu'ils entendaient apporter la méthode scientifique dans l'analyse sociale et dans l'étude des conditions de réalisations de l'émancipation sociale, et pas l'inverse : ils n'ont jamais entendu prolétariser la science.

 

La science a ceci de particulier qu'elle vise à transcender les approches déformées par les préjugés sociaux ,culturels, religieux pour accéder à la connaissance objective, à une réalité qui existe en dehors de notre conscience. Rappelons que ce sont ceux qui nient cela , les solipcistes, qui sont parmi les principales cibles de Lénine dans Matérialisme et Empiriocriticisme.  Ce qui ne veut pas dire que les scientifiques y parviennent toujours, étant donné tous les sujets où les préjugés peuvent interférer avec l'approche objectiviste. Ca paraît particulièrement évident lorsque l'objet de l'étude est de nature sociale. Et tout-à-fait d'accord sur le fait que « les chercheurs ne sont pas des esprits purs, dépourvus d'ambition, de projets, de liens d'allégeance, etc. ». Mais ça veut dire par contre que chaque fois qu'on s'éloigne de ce principe, on  s'éloigne de de l'activité scientifique de production de connaissances.

 

Ce qui me frappe, c'est la résurgence actuelle d'une variante du lyssenkisme du côté de mouvements que Gilles Questiaux qualifie sans doute de petits bourgeois : certes la terminologie a évolué en même temps que la langue de bois, et il n'est plus question de science prolétarienne, mais de science citoyenne. Je ne sais pas exactement comment Gilles se situe sur ce sujet, en tant que membre d'un courant oppositionnel du PCF, par contre je vois bien le suivisme de son parti à l'égard de ses mouvements. La science « citoyenne », « indépendante » etc.., c'est pour moi de la foutaise idéologique de la même veine que le lyssenkisme. Le goulag en moins, les obscurantistes « modernes » rêvant plutôt de restaurer les bûchers de l'inquisition pour y brûler les savants (2). Il est vrai que l'ignorance dispose rarement d'autres moyens que la brutalité pour trancher ce qui est vrai. Peut-on savoir quelle opinion Gilles Questiaux exacte se fait de l'idéologie de la "science citoyenne" ? De son côté, Gilles Mercier , également membre du PCF et (à ma connaissance) oppositionnel, semble avoir une opinion claire et tranchée là-dessus, comme sur le lyssenkisme et la «  science prolétarienne ».

Anton Suwalki


Il va de soi que Gilles Questiaux peut répondre aussi longuement qu'il le souhaite à cette interpellation. Je tiens à préciser que ceci n'est pas une démarche hostile .S'il le désire, il peut nous envoyer une réponse par messagerie que nous publierons en article, sous une forme plus lisible que celle des commentaires.



Sympathique interpellation, qui nécessite néanmoins plusieurs précisions.

1) je ne suis pas membre d'un courant oppositionnel au PCF, je participe à la tentative en cours d'organiser un front d'opposition interne à la liquidation du PCF, ce qui est différent. Pour ceux que ça intéresse, voir le blog Réveil communiste", lien sous le commentaire. Ce qui rigolo mais un peu fatigant à la longue, c'est que les marxistes léninistes purs et durs que je côtoie dans cette entreprise ont aussi la manie d'anathémiser leurs adversaires en mettant en doute leurs capacités intellectuelles au moindre désaccord.

2) sur la "science citoyenne" je ne sais pas ce que c'est, donc je ne peux rien en dire. Mais l'association des deux mots me fait dire ceci : le citoyen lambda, souvent se sent extrêmement démuni par rapport au discours des scientifiques, et ce sentiment d'être exclu peut être vécu de manière désagréable, surtout si cela réactive les frustrations de l'échec scolaire devant les maths, la physique. D'où ressentiment. Aggravé du fait que des intervenants présentés comme des scientifiques justifient sans arrêt des choix politiques réactionnaires (Claude Allègre par exemple). Avec l'accroissement de la spécialisation, des scientifiques eux-mêmes peuvent se trouver dans cette situation (qui d'ailleurs n'empêche nullement les progrès de la science "bourgeoise"). J'ai un peu le sentiment que votre blog ne cherche pas seulement à se donner du bon temps en critiquant les fumisteries, mais cherche aussi à cééer une plateforme d'échanges culturels entre scientifiques ou amateurs éclairés non spécialistes pour éviter l'éclatement définitif et le naufrage de la communauté scientifique. En ce sens la "science citoyenne", c'est vous.

3) Sur Lyssenko, je renvoie à l'excellent ouvrage de Dominique Lecourt sur la question, que je n'ai pas étudiée en détail. Je signale aussi son ouvrage : "Une crise et son enjeux". (1973), sur Matérialisme et Empiriocriticisme.

4) la "science prolétarienne" dont je parle de manière un peu provocatrice, admettons-le, est potentielle, non actuelle: il s'agit essentiellement de l'orientation des priorités de recherche dans l'intérêt des peuples (et donc des non-spécialistes), et dans la constitution réelle d'une culture scientifique vulgarisée et accessible au plus grand nombre dont les fausses sciences qui pullulent montrent la demande et la nécessité. Je pense que cette science produirait en définitive des concepts et des résultats bien différents même si ça ne changerait rien pour le VIH. Je crois que le "point de vue prolétarien" n'a guère de chance de se révéler pertinent, plus qu'un autre, en tout cas, en cosmologie ou en génétique, mais qu'il risque par contre de devenir incontournable dans toutes les sciences sociales. En fait, le point de vue prolétarien appliqué, c'est le matérialisme historique. Sur Réveil Communiste il y a plusieurs textes concernant les chercheurs en histoire marxiste, l'histoire marxiste, et Carlo Ginzburg, historien italien qui s'est attelé à la critique du relativisme en histoire, où c'est plus difficile à faire qu'en physique nucléaire.

4) Les intervenants dans le discussion sur le texte de mon camarade Gilles Mercier (chercheur de métier, ce que je ne suis pas, je suis ni plus ni moins prof d'histoire dans l'enseignement secondaire), et plus encore votre texte ci-dessus sont pénétrés de la conviction qu'il existe un idéal et une vérité scientifique au dessus de la mélée de la lutte des classes. Je suis certain que non. Je pense que vous partagez tous ce que le philosophe Pierre Raymond ("Logique et matérialisme dialectique") appelle "l'idéologie de la rigueur" et que votre sujet kantien se mire dans des objets idéaux qu'il construit lui-même. La mise en cause de notre narcissisme nous est toujours désagréable, mais il serait bien peu rationnel d'en conclure que le narcissisme n'existe pas, dans le discours scientifique, comme ailleurs.

Je suis ignare en mathématiques, mais j'ai entendu parler d'une école intuitionniste, pour laquelle les preuves obtenues par assistance de calculs informatiques ne seraient pas acceptable. Ceci non pour prendre position (moi, ça ne me gêne pas qu'on utilise des ordinateurs pour prouver des théorèmes) mais pour dire que l'établissement de la certitude de posséder cette vérité scientifique absolue qui vous sert en quelque sorte de fond de caisse intellectuel, (et à ceux qui vous ont décernés vos diplômes et vos doctorats) est loin d'être évident. Vous me faites un peu penser au loup de Tex Avery qui veut traverser un précipice en clouant une planche au bout d'une autre, voire en courant dans le vide.

Le matérialisme pour moi, ce n'est pas croire qu'il existe au fond des choses une substance matérielle, c'est le principe que le donné est antérieur à la pensée, et la règle méthodologique d'expliquer, comme dit Auguste Conte, (et Rabelais!) le supérieur par l'inférieur, c'est à dire en l'occurence l'homme non par le sujet kantien (celui qui a les mains propres parce qu'il n'a pas de mains) mais par ses besoins matériel et ses pulsions sexuelles.

5) sur Freud qui manifestement n'est pas en odeur de sainteté parmi vous, je me surprends à utiliser très souvent des concepts qui viennent de lui directement ou indirectement. Je ne sais pas si cela fait de moi un "mal-comprenant", mais je crois me souvenir que l'un des critères de validité d'une hypothèse scientifique est sa fécondité, aussi peu rigoureux qu'il paraisse (comme le rasoir d'Ockham aussi d'ailleurs)

Voilà, si vous estimez que ce message mérite quelque considération, vous pouvez faire comme moi, lorsque je trouve un commentaire intéressant sur Réveil : je le publie en copie collée en tant qu'article.

(j'aurais pu dire bien des choses aussi sur la psychiatrie du temps de Freud, mais après tout laissons les freudiens, s'il y en a, s'en occuper. C'est déjà bien ici qu'on puisse prononcer le nom de Lénine, sans se faire censurer)

cordialement, Gilles Questiaux

 

PS du 4 août 2012 : Anton Suwalki se fait une idée tout à fait fantasmatique de Staline et du sytème soviétique qui lui interdit d'interpréter convenablement le lyssenkisme. Dans un domaine scientifique où il n'était pas incompétent, la linguistique, Staline est d'ailleurs intervenu pour empêcher de telles dérives. Mais c'est précisément là que l'argumentation de notre chasseur des vampires de l'antiscience laisse voir ses préjugés de classe, qui sont au fond les mêmes que ceux de l'intelligentsia soviétique, soucieuse d'éliminer les "parvenus" et les "ignorants" d'entre ses rangs, et dont les illusions et la vanité ont joué leur rôle dans le retour au capitalisme.

 


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G
Y a-t-il un freudien dans la salle?
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