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Réveil Communiste

Hommage à Marulanda, dirigeant historique des FARC, décédé le 26 mars 2008

5 Septembre 2016 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Front historique, #Colombie, #Amérique latine

(Publié sur RC le 6 juin 2008)

 

Sur Marulanda, et sur Cano, son successeur à la tête des FARC, assassiné par un commando de l'armée colombienne le 4 novembre 2011, texte intéressant sur "changement de société" Tirofijo et Cano, le paysan et l'intellectuel

Origine : Resintenze (lien en colonne de droite)

 www.rebelion.org/noticia.php?id=67973

 

Hommage à Manuel Marulanda

de James Petras*

27/05/08

(Traduction italienne par Cubadebate, Rebelion e Tlaxcala, de Manuel Talens, retraduit en français par Gilles Questiaux)

Pedro Antonio Marín Marín, plus connu sous le nom de Manuel Marulanda Vélez ou "Tirofijo", était le dirigeant suprême des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC).

Il fut sans aucun doute le plus grand révolutionnaire paysan de l'histoire du continent américain. Il organisa les mouvements paysans et le mouvement des communautés rurales durant soixante années, et lorsque toutes les possibilités d'action démocratiques légales furent brutalement interrompues, il créa l'armée de guérilla la plus puissante d'Amérique latine, ainsi que les milices populaires qui la soutenaient.

Au moment de leur plus grande extension, entre 1990 et 2005, les FARC comptèrent presque 20 000 combattants, plusieurs centaines de milliers d'activistes paysans, et des centaines d'unités de miliciens communaux en milieux rural et urbain. Aujourd'hui encore, malgré la déportation de plus de trois millions de paysans par l'effet de la politique de terre brûlée et de massacre du gouvernement, les FARC comptent toujours entre 10 000 et 15 000 guérilleros dans leurs nombreux fronts répartis dans tous le pays.

Ce qui rend exceptionnellement remarquables les succès de Marulanda est la capacité d'organisateur qu'il amontré, son intelligence stratégique, et son intransigeance sur le programme, basé sur la satisfaction des exigences populaires. Plus que tout autre leader de guérilla, Marulanda avait une capacité particulière à être en symbiose avec les pauvres des régions rurales, les sans-terre, les agriculteurs indigènes, et les réfugiés ruraux de trois générations de répressions.

Il commença la lutte en 1964, avec deux douzaines de paysans qui avaient fuit leur village dévasté par une offensive militaire dirigée par les USA, et se mit à construire méthodiquement une armée révolutionnaire de guérilla, sans aide extérieure, ni matérielle ni financière.

Il fut un maître en politique révolutionnaire paysanne. Il grandit dans une famille de paysans pauvres, et il vécut à leur manière, parmi eux, cultivant la terre et organisant les paysans. Il parlait leur langue, s'occupait de leurs besoins quotidiens, et entretenait l'espérance en l'avenir. Avec l'appui de la théorie, mais toujours au contact de l'expérience quotidienne, Marulanda mena un grand nombre d'opérations stratégiques politiques et militaires fondées sur sa connaissance intime du terrain géographique et humain.

De 1964 à sa mort, Marulanda a défait ou esquivé au moins sept offensives majeures, financées par plus de sept millions de dollars d'aide militaire nord-américaine, incluant l'intervention de « bérets verts », de corps spéciaux de mercenaires, de plus de 25 000 militaires colombiens et plus de 35 000 paramilitaires intégrés dans les escadrons de la mort. Contrairement à Cuba et au Nicaragua, Marulanda édifia son organisation sur une base de masse organisée, constitua une direction en grande partie paysanne, déclara clairement son objectif socialiste, et ne reçut jamais l'appui politique ou matériel de « capitalistes progressistes ». A la différence des gangsters Batista et Somoza, qui saccageaient le terrain et s'enfuyaient quand ils étaient attaqués, l'armée colombienne était un formidable appareil répressif, autrement mieux préparé et entraîné, et renforcé par les assassins des escadrons de la mort. Contrairement à d'autre fameux guérilleros dont les portraits ornent les posters, Marulenda resta inconnu parmi les élégants éditeurs de gauche londoniens, les révolutionnaires nostalgiques sexagénaires parisiens, et les socialistes érudits new-yorkais. Marulanda passa toute son existence dans la Colombie la plus profonde, il a préféré dialoguer et enseigner parmi les paysans et connaître directement leurs plaintes, plutôt que d'accorder des interview à des journalistes occidentaux avides d'aventure. Au lieu de rédiger des manifestes grandiloquents et de prendre des attitudes photogéniques, il préféra la pédagogie populaire parmi les déshérités, moins romantique mais redoutablement efficace. Marulanda se déplaçait d'un lieu inaccessible à l'autre, de la cordillère à la forêt et la plaine, toujours à lutter et à organiser, recrutant et formant de nouveaux dirigeants, et évitait de se présenter dans les conférences mondiales, ou de suivre les pas des touristes gauchistoïdes internationaux. Il ne visita jamais de capitale étrangère, et on dit qu'il n'a même jamais mis les pieds à Bogota, la capitale nationale, mais par contre il avait une connaissance profonde des revendications des afro-colombiens du littoral, des indiens-colombiens de la montagne et de la forêt, et de la faim de terre de millions de paysans dépossédés, et des noms et des adresses des latifundistes voyous qui opprimaient et brutalisaient les paysans et leurs familles.

Pendant les années 60,70,80, de nombreux mouvements de guérilla prirent les armes et luttèrent, avec une plus ou moins grande efficacité, puis disparurent, tous assassinés et défaits (et certains se reconvertirent en collaborateurs), ou s'intégrèrent à des mouvements électoraux. Ils étaient peu nombreux, luttant au nom « d'armées populaires » imaginaires, la majorité de leur membres étaient des intellectuels, plus habitués aux discours européens qu'à la microhistoire, à la culture populaire et aux légendes des peuples qu'ils entendaient organiser. Ils furent isolés, encerclés et anéantis, ils léguèrent dans le meilleur des cas le souvenir médiatisé d'un sacrifice exemplaire, mais sans avoir rien changé sur le terrain.

Tout au contraire, Marulanda a encaissé les coups les plus rudes des présidents réactionnaires de Washington et de Bogota, et leur a rendu coup pour coup, dans chaque village rasé jusqu'au sol il a recruté des douzaines de paysans furieux près à reprendre la lutte, et il les a formés avec patience pour en faire des cadres et des commandants. Plus que toute autre armée de guérilla, les FARC sont parvenues à devenir une véritable armée du peuple. Un tiers de leurs commandants sont des femmes, plus de 70% sont des paysans, même s'ils intègrent aussi des intellectuels et des diplômés.

Marulanda fut un homme vénéré pour la simplicité de son style de vie, qu'une simple toile de nylon abritait de la pluie torrentielle. Des millions de paysans le respectaient profondément, mais il ne pratiqua jamais le culte de la personnalité : il était trop modeste et irrévérencieux, préférant déléguer les tâches importantes à une direction collective, avec une grande autonomie régionale et une grande souplesse tactique. Il acceptait un large eventail d'options tactiques, même très différentes des siennes.

Au début des années 80, de nombreux leaders et cadres du mouvement décidèrent de tenter la voie électorale, signèrent un accord de paix avec le président colombien, créèrent un parti politique, l'Union Patriotique, firent élire de nombreux maires et députés, et obtinrent de nombreuses voix aux élections présidentielles. Marulanda ne s'opposa pas publiquement à cet accord, mais ne déposa pas les armes, et ne descendit jamais de la montagne, plus lucide en cela que les diplômés et les syndicalistes candidats aux élections, Marulanda avait compris le caractère extrêmement autoritaire et brutal de l'oligarchie et de ses politiciens, il savait que les gouvernants de la Colombie n'accepteraient jamais une réforme agraire juste, simplement parce que « ces paysans analphabètes nous ont battus dans les urnes ». En 1987, plus de 5 000 membres de l'Union Patriotique avaient été assassinés par les escadrons de la mort de l'oligarchie, parmi lesquels trois candidats à la présidence, une dizaine de députés, des femmes, des maires. Les survivants retournèrent à la lutte armée ou partirent en exil.

Marulanda était un expert quand il s'agissait de rompre un encerclement et d'échapper à une campagne d'anéantissement, de celles qui sont mises au point par les meilleurs stratèges du centre de contre-guérilla du Corps Spécial étasunien de Fort Bragg, et de l'école des Amériques. A la fin des années 90, les FARC avaient agrandi leur zone de contrôle jusqu'à couvrir plus de la moitié du pays, ils bloquaient les autoroutes et attaquaient des bases militaires même à 65 kilomètres de la capitale.

Très affaibli, le président de l'époque, Patrana, finit par accepter des négociations de paix sérieuses, où les FARC exigèrent une zone démilitarisée et un programme incluant des réformes structurelles de l'Etat, la société et l'économie.

Contrairement aux guérilleros centre-américains qui rendirent leurs armes contre la possibilité de participer aux élections, Marulanda, avant de déposer les siennes, exigeait la redistribution des terres, le démantèlement des escadrons de la mort, la destitution des généraux colombiens impliqués dans les massacres, l'instauration d'une économie mixte avec un important secteur nationalisé, et un financement des agriculteurs pour leur permettre de remplacer la culture de la coca par une autre.

A Washington ce spectacle rendit hystérique le président Clinton qui s'opposa aux négociations de paix, au programme de réformes et au débat public organisé par les FARC dans la zone démilitarisée, auquel participait la société civile colombienne. L''acceptation de la part de Marulanda du débat démocratique, la démilitarisation, et les mutations structurales, démasquaient les mensonges des sociaux démocrates occidentaux et latino-américains, et des universitaires de centre gauche, qui l'accusaient de militarisme.

Washington chercha à reproduire le processus de paix central-américain en embrouillant les chefs des Farc avec des promesses de candidatures et de privilèges, en contrepartie de la trahison des paysans et des colombiens pauvres. Au même moment, Clinton avec l'appui des deux partis au congrès fit approuver un projet de loi pour financer avec deux millions de dollars le plus sanguinaire des programmes de contre-guérilla entreprit depuis la fin de la guerre en Indochine, qu'on nomme le « plan Colombie », Le président Patrana rompit sans préavis le processus de paix et envahit la zone démilitarisée pour capturer l'état-major des FARC, mais quand ses soldats arrivèrent sur place, Marulanda et ses camarades étaient partis.

De 2002 à aujourd'hui, les FARC ont alterné offensives et retraites, surtout jusqu'à la fin 2006, où avec un financement sans précédent et une technologie étatsunienne ultramoderne, le nouveau président Uribe (membre des gangs narcotrafiquants et organisateur d'escadrons de la mort), a adopté une politique de terre brûlée pour reprendre le contrôle du territoire.

Entre son élection en 2002 et sa réélection en 2006, plus de 15 000 paysans, syndicalistes, journalistes, activistes pour les droits humains, et autres critiques du régime furent sauvagement assassinés. Des régions entières ont été vidées de leur population, à la manière de l'opération Phoenix au Viet-Nam, et la terre a été contaminée par des herbicides toxiques. Plus de 250.000 soldats avec leurs auxiliaires des escadrons de la mort ont décimé des zones étendues dans les territoires contrôlés par les FARC. Des hélicoptères fournis par les américains ont bombardé la forêt au cours de mission de recherche et destruction (qui n'avaient rien à voir avec la lutte contre la production de cocaïne). En réussissant à disloquer les organisations populaires et les organisations paysannes, en déportant des millions de colombiens, Uribe a repoussé les FARC vers des régions isolées. Comme par le passé, Marulanda a adopté une stratégie défensive, abandonnant du territoire pour protéger la capacité de combat future des guérilleros.

A partir de 2001, la Maison Blanche occupée par Bush étiqueta les FARC comme organisation terroriste, et fit pression sur l'Équateur et le Venezuela pour qu'ils surveillent leur frontières et empêchent le ravitaillement logistique des FARC. Il est difficile d'imaginer comment un mouvement de guérilla a pu survivre si longtemps dans une telle disproportion des forces, face à un quart de millions de soldats armés par l'empire, avec des millions de déportés et un présidents psychopathe directement lié aux 35 000 hommes des escadrons de la mort. Serein et déterminé, Marulanda dirigea la retraite stratégique, L'idée de négocier un reddition ne lui vint mêmz pas à l'esprit, pas plus qu'au reste de la direction des FARC.

Les FARC n'ont pas de frontière commune avec un pays qui les soutient, comme le Viet-Nam avec la Chine, et ne bénficièrent pas comme lui d'armements soviétiques, ni de l'appui de groupes de solidarité basés en occident comme ce fut le cas des sandinistes, nous vivons une époque où soutenir des mouvements paysans de libération nationale est passé de mode, où reconnaître le génie de révolutionnaires paysans qui créent et qui entretiennent d'authentiques armées révolutionnaires paysannes est un tabou pour les prétentieux, bavards et impuissants Forums sociaux mondiaux, dont le « monde » exclut les militants paysans, et dont le caractère « social » se résume à l'échange constant d'e-mails entre fondations financées par des ONG : dans ce contexte peu favorable, en voyant la victoire à la Pyrrhus du président américain et du président colombien, nous pouvons apprécier l'intégrité personnelle de Manuel Marulanda, le plus grand révolutionnaire paysan Amérique latine.

Sa mort ne se traduira pas par la publication d'affiches ni de t-shirt pour les étudiants de la classe moyenne, mais il vivra éternellement dans le cœur et dans l'esprit de millions de paysans colombiens. On se souviendra de lui sous le nom de Tirofijo, "Tir Fixe", personnage légendaire réputé mort une douzaine de fois, mais revenu toujours pour vivre avec le peuple la vie simple des paysans. Tirofijo est le seul leader paysan qui fut vraiment un des leurs, qui a affronté durant un demi sièccle l'appareil militaire et mercenaire yankee, et qui ne fut jamais capturé ni vaincu. Il les a tous défiés, jusque dans leurs vastes demeures et dans leurs palais présidentiels, dans leurs bases militaires et leur chambres de torture, dans leurs bourgeoises salles de rédaction.

Il est mort de mort naturelle, après soixante ans de luttes, dans les bras de ses camarades paysans qui l'aimaient.

¡Tirofijo, presente!

*le sociologue James Petras est né à Boston le 17 janvier 1937, de parents grecs originaires de Lesbos. Il a publié plus de soixante ouvrages d'économie politique et quatre collections de contes et de narrations populaires.

 

 

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