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Réveil Communiste

Matérialisme historique, article de Gilles Questiaux, partie 5, suite et fin.

22 Mars 2008 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate

lien vers la partie 4 ; http://reveilcommuniste.over-blog.fr/article-17742417.html


3 En quoi le matérialisme historique peut-il guider l'action révolutionnaire?


a) l'évolution du matérialisme historique au XXème siècle


         Le matérialisme historique n'a pas toujours eu dans les faits la capacité prédictive indispensable à l'action politique.


         A l'époque de Marx, dès le début, la révolution prolétarienne espérée dans l'imminence de la crise prochaine dans les suites des révolutions de 1848 ne se produit pas. Le marxisme est aussi en grande partie l'histoire des erreurs de prévision de Marx. Pourquoi? Le développement des forces productives n'a pas été au rendez vous du dépassement historique prévu par Marx en 1848 parce qu'un développement quantitatif dans l'espace, le développement des USA, des colonies, et d'une manière générale l'impérialisme la remplacé. Il manque au matérialisme dialectique une géographie, et c'est Lénine qui va commencer à la décrire dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme. L'expansion spatiale est une manière de résoudre les contradictions sociales; l'est également d'ailleurs la pression sur le milieu naturel: c'est là le lien, la continuité possible entre matérialisme historique et écologie rationelle.


         Ibn Khaldoun est un précurseur au matérialisme historique qui vient de formations sociales éloignées dans le temps et l'espace de celles balisées par Marx.  Et il montre dans celle à laquelle il appartenait, celle du Maghreb du XIVème siècle, avec la dialectique des tribus des montagnes et des royaumes de la plaine, les forces matérielles qui bloquent le développement des bourgeoisies commerçantes urbaines arabes après un cycle de trois générations. Déjà l'historien romain Tacite avait pressenti dans sa "Germanie" le lien dialectique qui unit les Barbares à la Civilisation. Mais l'intuition de la rationalité matérialiste qui explique les constantes et les révolutions de l'histoire est insuffisante, les pouvoirs préfèrent, l'autre histoire, la diplomatique, qui est essentiellement une opération de validation de ses titres et prétentions. Et c'est se traitement que subit le matérialisme historique en Union Soviétique stalinienne, par une sorte de nécessité. Le Parti Communiste de l'URSS codifie une interprétation qui assimile le matérialisme dialectique à une science positive de l'histoire capable de prédictions justes, et qui justifie les prétentions historico-politique du régime. On aurait pu tirer selon cette conception des conclusions de l'application du matérialisme dialectique comme de celle d'une loi de la physique, comme l'invoquait Staline. Et la pratique de l'histoire réelle montre que ça ne marche pas, qu'un grand nombre de phénomènes historiques majeurs sont apparus depuis Marx et Engels qui n'était en rien déductible des prémisses théoriques. Rappelons d'ailleurs qu'ils n'étaient pas de leur propre aveu "marxistes". Il s'agit des suivants :

         Le développement du capitalisme protectionnisme impérialiste, identifié par Lénine. Mais aussi celui du fascisme, du nazisme, puis la société de consommation et du « welfare state », le développement du spectacle et des médias. (mais Marx avait tout à fait prévu la mondialisation; à la limite certaines de ses analyses concernent notre monde plus que le sien, et que penser dans ces conditions de l'indigence de jugement de Michel Foucault, qui veut le reléguer dans le XIXème siècle ?

         Une des raisons de l'évolution divergente du capitalisme par rapport aux espoirs révolutionnaires de Marx et d'Engels, c'est le que marxisme lui même en a modifié le développement en tant que théorie devenue force matérielle en passant dans la tête des masses: tous les événements imprévus cité ci-dessus peuvent être compris comme des réponses de la bourgeoisie au défit prolétarien organisé par la théorie marxiste et les organisations politiques de la classe ouvrière.


         Mais le dilemme subsiste: faut-il réviser le marxisme ou l'approfondir dans le cadre de l'orthodoxie pour sauver son caractère révolutionnaire et structurant pour les organisations révolutionnaire, qui crurent, jusqu'à la mort de Staline, que nous allions vaincre parce que nous possédions la vérité? Cette vertu presque invincible ne reviendra plus.


         Les communistes se retrouvent dans une situation comparable à celle des juifs et de la Torah. La pratique montre que l'alliance entre Dieu et le peuple élu conduit celui-ci de défaite en défaites. Donc les prêtres se sont trompés (et ont trompé le peuple). Alors il faut surinterpréter le texte sacré de manière à ce qu'il reste utilisable pour comme référence identitaire (et justifier l'absence de Dieu par la faute du peuple). Pour les communistes, c'est pareil. Il s'est produit à ce moment de retard et d'ajournement de la Révolution une sorte de dérive herméneutique, où le corpus de textes classiques du marxisme vulgarisé avec force par Staline fondait l'identité et signifiait l'espoir des communistes de renverser l'ordre capitaliste, même si on saivait sans le dire que la théorie n'était plus, en l'état, applicable. C'est un peu comme la Bible; ça ne marche pas, alors il faut expliquer pourquoi par les faiblesses des hommes, leurs trahisons, le culte de la personnalité, ou le sabotage. Il faut se couvrir la tête de cendres. Ou se lancer dans un travail théorique parasitaire comparable à celui des rabbins, et qui consiste à dire, alors c'était écrit mais on n'avait pas su le lire.


         Après que les promesses ont déçu vient le temps des herméneutes, Althusser pour Marx, Lacan pour Freud, Husserl pour la philosophie idéaliste de Platon à Descartes et Kant, et des exégètes des textes fondateurs, et de la bataille pour l'orthodoxie. Car le matérialisme dialectique comme conception du monde alternative est une arme de cohésion, un des principaux atouts du mouvement social: C'est pourquoi il se développe en orthodoxie nécessairement. Ce n'est pas une religion, mais ce n'est pas non plus un savoir positif, une science, au sens sûr de soi de la science du XIX siècle. Il faut y croire, le sens du mot "croire" signifiant un peu plus que "penser que c'est probablement vrai". Le matérialisme dialectique s'est de ce fait compliqué et enrichi par rapport à son interprétation paresseuse, économiste, matérialiste mécaniste, qui prêtait le flanc aux critiques de Bernstein, qui constate le premier (après Marx et Engels eux-mêmes il faut le dire), que l'évolution prédite du capitalisme vers une crise finale se fait attendre et que le capitalisme, au fur et à mesure que le prolétariat est plus fort et plus nombreux est plus fort aussi.

         Rien ne se passe comme prévu; et le plus imprévu c'est que plus les prévisions économiques de Marx sont démenties par l'évolution économique, plus il y a de marxistes! Le révisionnisme propose en fait un passage sans crise au socialisme. La guerre lui sert de démenti.

         Puis le MH subit une distorsion presque idéaliste. Chacun à leur manière Luxembourg, Lénine, Gramsci; comprennent qu'une dose de volontarisme est nécessaire pour s'orienter vers la révolution. Pour eux la science dialectique de l'histoire devient un art de la guerre sociale, une stratégie générale. Leur mérite, malgré leur échec, est de passer de l'analyse du mouvement lent de la matière économique à celle des mouvements rapides de l'adversaire, un adversaire de classe qui agit contre le prolétariat sinon avec un coup d'avance. Avec eux par contre la tentation autoritaire existe: dans la critique de Boukharine, on voit bien comment la dialectique sert de rideau de fumée à Lénine pour justifier des choix préconçus. En l'occurrence le choix catastrophique, l'erreur majeure de Lénine, le refus de l'autonomie syndicale, d'où découle la construction d'un ordre social sans régulation explicite.


b) Le matérialisme historique et l'échec de l'URSS


Le rôle de l'histoire soviétique dans l'histoire soviétique : Le rôle du pouvoir soviétique dans la diffusion d'une histoire ( et d'une philosophie) marxiste n'est pas à négliger: mais en empiétant sur la liberté de recherche il a développé  une sourde rancœur chez les universitaires russes et particulièrement chez les historiens qui ont petit à petit transformé le matérialisme historique en "langue de bois", servant souvent de masque à des conceptions de l'histoire tout à fait dépassées. Boris Porchnev ou Mikhael Bakhtine sont de brillantes exceptions.


         Mais ne pas oublier aussi le rôle pervers joué par l'histoire dans la légitimation des choix politiques soit disant effectué en connaissance de cause grâce à la maîtrise quasi magique de la science de l'histoire; Marc Ferro reconstitue très bien les aléas de l'historiographie soviétique sur le thème du "retard russe " en 1917; selon les aléas de conjoncture politique les chercheurs font l'aller-retour entre leur université et le goulag. En 1917, il faut montrer que la Russie n'est pas trop en retard (pour justifier le choix stratégique de bolcheviks de lancer la Révolution) puis dix ans plus tard il faut justifier par l'arriération russe les difficultés économiques, puis on revient à l'hypothèse de l'avance relative de la Russie pour justifier le volontarisme économique les plan quinquennaux. Et les savants font les frais de ces retournements de conjoncture politique. Le matérialisme historique devient en URSS une sorte de carcan, de dogme qui rend difficile la recherche mais qui surtout stérilise totalement le marxisme. Comme la littérature, l'histoire souffre du transfert de thématiques politiques interdites. Le passé contaminant le présent, on justifie la perestroika en réhabilitant "historiquement" Boukharine.


"Les hommes font l'histoire dans des circonstances qu'ils n'ont pas choisies" mais.... une fois reconnu le rôle de la contre-révolution, les ravages de la guerre civile de 1918/1921, le retard de développement russe qui est réel (c'est bien moins que le niveau de l'Inde aujourd'hui), il ne faut se raconter d'histoire: dans une guerre on ne peut pas excuser ses échecs par les actions de l'ennemi. A long terme l'URSS échoue à construire le socialisme parce que les forces productives libérées dans le prolétariat n'ont pas été au rendez-vous. (La principale force productive escomptée pour contruire la société commmuniste étant le prolétariat lui même, comme potentiel de créativité libéré par la révolution). Domenico Losurdo observe avec beaucoup de justesse que la théorie du communisme, il est vrai à peine esquissée par les textes marxistes, se déploie dans le vide inimaginable (impossible à imaginer) du dépérissement de l'État et de la politique; au fond l'idéal communiste des bolcheviks, c'est l'anarchisme. Il est difficile de construire un État à l'aide d'une théorie dont le but est de le détruire. Aucune réflexion institutionnelle, aucun contrepouvoir, aucune régulation du pouvoir de classe du prolétariat ne peut en découler. Et au nom de quoi une société révolutionnaire devrait-elle en être dépourvue? Pourquoi les prolétaires vainqueurs n'auraient pas entre eux des conflits de tout ordre à réguler juridiquement ?

Incapable de trouver moyen de se stabiliser, contradictoire dans ses buts (une dictature œuvrant à son propre dépérissement), la dictature du prolétariat s'est avérée un régime de grande violence, avec les effets démoralisants inévitables (moyenne de 10 000 exécutions par an sans compter les grandes purges). Il semble bien à lire les témoignages littéraires (comme Boulgakov) que l'idéologie scientiste introduite en fraude dans le matérialisme dialectique d'interprétation stalinien ait d'ailleurs joué un rôle considérable dans l'inhumanité du régime.


         Parce que le socialisme en tant que formation sociale instable a sécrété ou plutôt recrée un groupe social particulier qui a fini par le détruire, non pas la bureaucratie, comme le croyaient Lénine et Trotsky, qui était le groupe social nécessaire pour faire fonctionner une économie étatisée, et dont les vices sont exogènes (c'est après la paysannerie le principal groupe cible de la terreur),mais l'intelligentsia, qui existait déjà sous le tsarisme, et qui s'est rêvée à partir de 1953 comme une bourgeoisie à laquelle les principes égalitaristes de l'URSS fermait la porte de la liberté, des responsabilité et de la richesse. Elle a fini par devenir hégémonique dans l'État au moment de la stagnation brejnévienne, et a provoqué la restauration du capitalisme. Mais loin d'en hériter, elle s'est fait voler la victoire par une coalition de criminels, de flics et de bureaucrates reconvertis qui a fondé la bourgeoisie des "nouveaux-russes". Dans la controverse sur le "retard russe" l'histoire a finalement tranché. Non seulement le pays était en retard mais son intelligentsia n'a pu restaurer en guise de capitalisme que celui que pratique la mafia, et recommencer l'accumulation primitive par la prostitution à grande échelle.


         Mao Tsé Toung offre une alternative avec La Longue Marche d'une armée recrutée dans la paysannerie, et le parcours historique complexe de la Chine jusqu'à nos jours: on s'aperçoit que les réussites d'une politique basée sur le matérialisme historique existent aussi, surtout dans des société très pauvres, ou ruinées par le colonialisme où le développement de l'économie capitaliste et de la bourgeoisie n'en sont qu'à leurs débuts, c'est à dire exactement à l'inverse des situations espérées par Marx et Lénine, ce dernier qui reste persuadé longtemps que la Révolution russe n'est que le détonateur de la Révolution allemande.


c) les imprévus de l'histoire du XXème siècle


         Cette histoire est un long épisode sanglant de la lutte des classes, où dans le langage de l'adversaire, le "marxisme", le "communisme" personnifie le prolétariat qui est nié en tant que classe autant par le discours fasciste de l'unité du peuple autour du chef, contre les juifs et les étrangers, que par la sociologie libérale mécanique qui préfère la "lower class" à la "working class". Mais c'est une lutte perdue par le prolétariat. Les classes dirigeantes ont contre-attaqué victorieusement d'abord avec le racisme; le nationalisme, et leur forme aggravée, le fascisme. Cette interprétation du fascisme est systématiquement niée mais elle est certaine. Les historiens conservateurs allemand, en la personne de Nolte ont d'ailleurs avoué, en croyant dédouaner le passé nationaliste de l'Allemagne, que le nazisme s'était autorisé de la révolution bolchevique. Simplement, au lieu de dire franchement que les classes dirigeantes allemandes ont voulu le nazisme pour extirper le communisme et écraser la révolution, ils essayent de faire avaler au bon peuple des bobos de centre gauche que c'était pour éviter les horreurs du communisme, le goulag etc. Hitler, embauché par les droits-de-l'hommistes! On aura tout vu!


         Face à l'imprévu, le phénomène fasciste, un renouvellement théorique et stratégique a lieu. Gramsci analyse le fascisme, et aboutit à la conclusion de la nécessité d'un long travail de reconquête idéologique, articulé sur les différents niveaux de communication (théorie, vulgarisation, communication), pour parvenir à l'hégémonie, c'est à dire une forme de dictature du prolétariat où la force ne joue plus le rôle principal. Le PCF, quant à lui, développe un nouveau réformisme radical adapté aux circonstances, dans la pratique du Front Populaire.


         Marx et la révolution de 1848, déjà au prise avec l'imprévu Napoléon III, adapte sa théorie... on a beau jeu de chercher ensuite des contradictions dans la philosophie de l'histoire de Marx, comme le fait Claude Lefort! Marx n'est pas un auteur de système.


         Mais le matérialisme historique est il encore pertinent face à la société de consommation, la Shoah, le stalinisme?        


Consommation: comme réponse bourgeoise à la lutte des classes révolutionnaire, et compromis avec les représentants ouvriers en échange d ‘une position politique anticommuniste (AFL CIO). C'est le rôle d'Henri Lefèbvre de commencer à penser la critique de la vie quotidienne du consommateur. Dans la critique de la vie quotidienne, il absorbe l'influence de Nietzsche, des surréalistes, de Georges bataille, et des Anthropologues antiutilitaristes, qui questionnent la fin de l'accumulation des marchandises en posant la question de la dépense, de la fête, et de la dilapidation. Notre société dans sa cohérence délirante (destruction de la nature, génocides, arme nucléaire) souffre de ne pas savoir détruire ses surplus de manière festive, ils s'accumulent donc comme un cancer. C'est cette conception qui fait l'éducation marxiste de Debord, l'auteur de la Société du spectacle, qui développe une théorie originale selon laquelle le spectacle global qui caractérise la société depuis un demi-siècle serait une matérialisation du capital sous forme d'image. Même si cette théorie est certainement fausse, elle met l'accent sur l'importance de la communication théorique, pour que les prolétaires deviennent dialecticiens.


         La Shoah; parce que cet événement est un moment de la contre révolution antiouvrière, antimarxiste (qu'elle excède ou non sa raison est un autre débat). Il faut noter que la Shoah a servi de clé de voûte à la pratique nazie qui voulait externaliser les contradictions du peuple, suivant le schéma du transfert des luttes de classe en luttes des races. Et l'identité des protagonistes du nazisme et de forces les plus radicales de la contre-révolution allemande de 1919 ne fait aucun doute; ce sont pour l'essentiel les mêmes hommes.


         Stalinisme, pour des raisons évidentes ; ce phénomène historique manifeste l'échec de la théorie marxiste de la transition par la dictature du prolétariat. Expérience qui devait être faite. Et dont le PCF a correctement tiré les leçons, contre Althusser pour qui la DP était avant tout un concept, et qui n'a pas su voir qu'elle a été appliquée et chèrement payée. Les gauchistes n'ont pas su le voir non plus, trotskistes ou non, qui persistent encore à imaginer une DP "non stalinienne", qui n'existe pas (ou, à la rigueur à Cuba?).


         L'histoire a-t-elle été figée par la Shoah, Hiroshima, et maintenant les menaces globales qui se multiplient?


         Il est certain que les menaces globales fonctionnent au niveau mondial de la même manière que l'idéologie nationale à la fin du XIXème siècle. Elles doivent provoquer une unité immédiate du public mondial qui a remplacé les peuples nationaux en le dressent contre des menaces extérieures. Il faut noter que contrairement à ce que croient les gauchistes, ces menaces sont bien réelles, catastrophes écologiques, terrorisme, regression intégriste partout, etc) aussi réelles que les menaces d'invasion d'un pays à l'autre avant 1914.


d) A quoi peut servir le matérialisme historique aujourd'hui?


         Observation sur la situation du monde présent: un retour d'actualité des thèses marxistes est perceptible dans la mesure où le démantèlement des structures de compromis nées de la lutte des classes de la première moitié du XXème siècle nous replace dans une situation comparable, à un degré beaucoup plus élevé d'accumulation du capital, à celle des Iles britannique du début du XIXème siècle. Mais à un degré d'éducation révolutionnaire beaucoup plus bas. Et avec ceci de différent ; la classe vaincue, la féodale, a maintenant totalement disparu, y compris les valeurs culturelles qui y était attaché (romantisme, sens du sacrifice, goût du risque et de la lutte) qui ne sont plus récupérables pour qui veut les prendre. La révolution prolétarienne est aussi un transfert direct de ces valeurs et de ces comportements psychologiques de la noblesse au prolétariat (exemple de la révolution espagnole).


         Vers 1914 cette société capitaliste dans les formes que Marx analysait à leur début avait fini par rencontrer sa crise, et Lénine en fait une analyse claire, cette crise se déplaçant du plan économique où on l'attendait, au plan politique et militaire avec la guerre impérialiste. La crise se produisant en 1929, est déjà une crise de la transition à la société capitaliste dite de consommation, ou "du spectacle". La guerre de 1914 peut être comprise comme une contre-révolution préventive dans l'ambiance de réaction idéologique et d'exacerbation du nationalisme et du racisme qui accompagne les succès croissants de la social démocratie marxiste dans tous les pays, alors que cette force politique est encore révolutionnaire, au moins en théorie, dans les dernières années de l'avant-guerre. Donc la crise finale ne signifie pas si l'on ne s'y prépare pas une révolution. Ce peut être aussi, la "destruction des classes en lutte". Ou la destruction de la planète.


         Nous vivons de nouveau une restauration et une contre-révolution préventive dont l'Angleterre de 1792 à 1832 décrite par E. Thomson est un modèle classique. Les altermondialistes en ce sens sont les "carbonaros" de notre époque, activistes inadéquats mais utiles, voyageurs internationaux, qui mènent une guerre sur le front des médias et non plus sur celui du politique. Les concepts développés par la théorie marxiste fournissent des clés d'interprétation qui obligent à s'intéresser à nouveau frais à l'histoire à l'économie et à la sociologie du monde (Lojkine, Losurdo), et en toute logique à partir de la base, l'économie. C'est déjà ce que font les groupes comme ATTAC ou la fondation Copernic, etc. Mais comme Marx et Engels déjà, de manière non systématique.


         Et qu'en est il du prolétariat aujourd'hui? Ce qui manque le plus au mouvement social, c'est le mouvement social. C'est peut être à cause de la disparition d'une théorie simple et unificatrice comme l'était avec toutes ses simplifications et son caractère finalement insuffisant, le matérialisme historique. Gramsci a remarqué cela: la croyance en la science de l'histoire a été une force, celle que donne la certitude vaincre malgré une histoire qui se réduit à une série de défaites. Cette croyance disparaissant, l'effet de démobilisation est extrême, et n'est pas pour le moment relayé suffisamment par la simple vitalité des antagonismes de classes, qui sont traversé et bloqué par la lecture ethnique de la société (y compris à gauche).


         Quoi qu'il en soit le matérialisme historique a donné l'exemple d'une théorie cohérente, communicable à tous, un exemple de méthode politique qui devrait permettre de s'affranchir des calendriers électoraux et médiatiques. C'est en ce sens qu'il faut relire Staline. Non pour reproduire ses erreurs. Mais il ne faut pas avoir peur de susciter la réprobation. Quand ça arrive, c'est bon signe!


e) Régénérer le matérialisme historique par les apports extérieurs?


         La solution d'un certain nombre d'oppositions ou de contradictions apparentes du marxisme ne s'y trouve tout simplement peut être pas. Il faut en venir à un type de théorisation cohérente mais non systématique, effectivement assez comparable à la théorisation des sciences, mais plutôt du coté de la pratique des sciences que de leur formalisation. Procéder comme la science pour Lakatos? Par preuves et réfutations?


         Face à la situation, et après l'échec du "socialisme réel", à gauche de la gauche un syncrétisme théorique pas toujours cohérent mais riche est en train de se développer. On peut regretter l'absence de polémique sur des questions théoriques, car tout semble se résoudre par une espèce d'empilement incohérent de bribes théoriques de diverses origines. Le matérialisme historique peut rester utile dans cette recomposition malgré son échec comme théorie globale; si les deux principes historiques entrelacés restent déterminants et structurants, la lutte des classes et la dialectique des modes de production, on reste dans le domaine du dépassement du capitalisme, et on ne se dilue pas dans les réformes sociétales ou dans le culturalisme qui ne mange pas de pain. Mais cette conception du monde doit et peut être enrichie.


         Marx avait synthétisé diverses traditions intellectuelles; l'idéalisme allemand, le matérialisme des lumières, l'économie politique anglaise, etc. Déjà Lénine avait introduit d'autres éléments, avec la pensée stratégique de Clausewitz, et aussi l'effort d'appropriation de la révolution théorique de la physique contemporaine, dans Matérialisme et empiriocriticisme. Freud, Bourdieu, offrent psychologie et sociologie matérialistes compatibles et complémentaires. L'art moderne de Dada aux situationnistes qui apportent une idée fondamentale à mon avis, l'identité de la théorie et de sa communication, identité du pavé et de la critique. Les apports de Bourdieu et des situationnistes semblent incompatibles mais finalement posent la même question; qui  parle quand le théoricien parle? Les contradictions internes de la bourgeoisie se rejouent dans les controverses théoriques au nom du prolétariat.


D'autres conceptions (Deleuze, Foucault, et la micropolitique) font rejouer des traditions révolutionnaires rivales du matérialisme dialectique, les traditions libertaires de Bakounine, il est vrai fortement transformées. Cela aboutit par la bande au Negri de l'Empire. Mais le désir comme moteur subjectif n'est pas révolutionnaire; le désir qui se met en avant sans médiation d'un objet, c'est l'obscénité. Rien ne suscite moins de désir que le désir.


Conclusion


Il faut remplacer la théorie "conception du monde" par la pratique théorique ouverte, mais sans tomber dans l'éclectisme, et la mollesse, remplacer une culture qui poursuit l'illusion de la maîtrise totale du champ historique par une cohérence ouverte, mais qui conserve le point de vue révolutionnaire selon lequel la base économique et matérielle détermine tout en dernière instance, et que les positions de théoriciens sont réductibles également en positions de classes. Ce point de vue est politiquement incorrect mais exact. La théorie de la domination dans les champs culturels dont nous sommes redevables à Bourdieu vient à point nommer expliquer les contradictions internes à la bourgeoisie et au champ intellectuel qui poussent certains représentants de cette classe et de ce groupe social à une prise de parti révolutionnaire. Ce que les marxistes n'ont jamais su faire, non sans conséquences tragiques, la contradiction réelle et centrale du mouvement étant la contradiction intellectuels-ouvriers


         Par ailleurs il est très étrange que les communistes ou même tous ceux qui sont dans la mouvance de l'altermondialisme ne se précipitent pas dans les études soviétiques, et ne fassent pas le débriefing de ces 75 ans d'expérience d'une richesse historique inépuisable. Il est quand même curieux que des communistes qui jurent leur grand Dieu qu'ils ne veulent pas recommencer les horreurs et les erreurs de Staline et de l'URSS ne se plongent pas dans l'étude de Staline et de l'URSS, justement pour les éviter la prochaine fois (en France, Au Vénézuéla ou n'importe où !). Il est beaucoup plus important de comprendre pourquoi nous avons échoué quand nous avons été vainqueurs (Lénine, Staline, Mao) que de nous joindre au cortège plaintif des victimes de toutes les oppressions en célébrant le culte de Che Guevara. Le sang des martyrs n'a jamais rien prouvé.


         Mais il y a un signe encourageant: apparition d'un milieu mondial théorico pratique (l'intellectuel collectif, le parti de Gramsci) dans les associations altermondialistes. Ce milieu est effectivement coupé des classes populaires, il doit s'interroger pourquoi, c'est à dire il doit se demander pourquoi sa théorie diffère de sa communication. Serge Halimi doit arrêter d'enfoncer des portes ouvertes, et critiquer ses amis. Cette culture critique peut devenir pratique par le Parti Communiste. Un nouvel investissement théorique et une volonté de cohérence théorico-pratique doit le relayer sinon tout retombe. Le Parti Communiste, les PC là où ils représentent des traditions politiques importantes et continues sont par leur expérience politique les mieux placés pour relancer un nouveau matérialisme historique, doté d'efficacité, une nouvelle théorie devenue force matérielle en passant dans toutes les têtes. Le matérialisme historique n'est pas au final dissociable de sa communication, retour du coup à la grande clarté des analyses historiques de Marx, Engels, Lénine.


Staline lui n'est pas historien, si ce n'est de la préhistoire, c'est bien significatif. La clarté du pédagogue n'est pas celle du dirigeant. La théorie doit se communiquer aux exploités, sinon elle n'est qu'un jeu vide de sens ou même un mensonge dans sa vérité même.


Le dernier mot doit rester à Lautréamont : La politique doit être faite par tous, non par un ! Et son texte doit pouvoir être lu par une jeune fille de quatorze ans.


Fin de l'article, prochainement sa bibliographie, GQ

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